SigPhi · Nicolas Malebranche

Entretiens sur la métaphysique, sur la religion et sur la mort

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préambule. L'attention eft la feule cho- 8^ Premier fc que je vous demande. Sans ce travail, ou ce combat de refprit contre les im- preflions du corps, on ne fait point de conquêtes dans le païs de la vérité. ARiSTE.Je le croiainfi,Theodore: par- lez. Mais permettez-moi de vous arrê- ter lorfque \^ ne pourrai pas vousfuivre. Théodore. Cela eft jufte. Ecoutez, I. Le néant n'a point de proprietez. Je penfe. Donc je fuis Mais que fuis-je, moi qui penfe, dans le tems que )e Eenfe } Suis^je un corps, un efprit, un omme? Je ne f<^ai encore rien de tout cela Jefçai feulement que dans le tcms que Je penfe je fuis quelque chofe qui penfe. Mais voïons. Un corps peut-il penfer? Une étendue en longueur, lar« geur & profondeur peut-elle raifonnér» defirer, fentir? Non fans doute: car toutes les manières d'être d'une telle étendue ne confident que dans des rap- ports de diftance; & il eft évident que ces rapports ne font point des percèp. tions, des raifonnemens, des plaifirs, des dcfirs,des fentimens, en un mot des penfées. Donc ce m o i qui penfe, ma propre fubftance n'eft point un corps ^ puifque mes perceptions, qui alTuré- ment m'appartiennent^font toute autre Entretien. 9 cbofe que des rapports de diftance.

A K I s T E. Il me paroît clair qaé toutes les modifications de Tétenduë ne peuvent être que des rapports de diA tance; & qu'ainfi de retendue ne peut pas connoîrre, vouloir, fentir. Mais mon corps eft peut-être quelqu'aurre chofe que de l'étendue. Car il me fem- ble que c'eft mon doigt qui fent ladou* leur de U piqueure, que c'eft mon ccruc qui defire, que c'eft mon cerveau qui raifonne.Le lentiment intérieur que j'ai de ce qui fe pafle en moi, m'apprend ce que je vous dis. Prouvez- moi qoe mon corps n'eft que de l'étendue, & je vous avouerai que mon efprit, ou ce qui eft en moi qui pênfè, qui veut, qui raifoo» île, n^eft point matériel ou corporel* II. Théodore. Quoi, Arifte, vous croïez que vôtre corps eft compo- fé de quelqu'autre fubftance que de l'é* tendue? £ft-ce que vous ne comprenez pas qu'il fuffit d'avoir de l'étenduc^pouc en former par refprit un cerveau, un cœur y des rras Se des mains, Se toutes les veines, les artères, les ncrft, & le refte dont vôtre corps eft compofé? Si Dieu détruifoit l'étendue de vôtre corps ^ eft ce que vous auriez encore ub lo Premier lo Premier cerveau, des artères, des veines, & le refte. Concevez. vous bien qu'un corps puidè être réduit en un point mathemar tique? Car que Dieu puiflè former tout ce qu'il y a dans l'Univers avec reten- due d'un grain de fable, c'eft de quoi je ne doute pas. Afluréroent où il n'y a nulle étendue, je dis nulle,il n'y a point de fubftance corporelle. Penfez-y (e« rieufement ^ & pour vpus en couvain^ cre, prenez garde à ceci.

Tout ce qui eft on le peut concevoir feul, ou on ne le peut pas. Il n'y a poinc de milieu^car ces deux proportions Çotï% contradidoires. Or tout ce qu'on peuc concevoir feul, & fans penler àautr9 cho(è, qu'on peut, dis- je, concevoic feul comme exiftant indépende mmen^ 4e quelqu'autre chofe, ou fans que l'i- dée qu'on en a reprefente quelqu'autre chofe, c'eft aflfurement un être ou une fubftance: & tout ce qu'on ne peut con- cevoir feul, ou fans penfer à quelqu'au- tre chofe ) c'eft une manière d'être, ou une modification de fubftance.

Par exemple. On ne peut penfer à la rondeur fans penfer à l'étendue. La ron^ deur n'eft donc point un être ou une iiibftance, mais une manière d'être. On» Entretien. n feat penfer à rétenduëfans pcnfer en particulier à quelqu'aiitre cl^fe. Donc rétendoë n'eft point une manière d'ê* tre: EUecft elle même un ctre.Comme la modificatic»! d'une fnbftance n'eft 2ue la fubftance même de telle ou telle içon, il eft évident que l'idée d'une modification renferme neceilàirement l'idée de la fubftance dont, elle cft la modification. Et comme une fubftance cei un être qui fubfifte en lui-même, l'idée d'une fubftance ne renferme point neceilàirement l'idée d'un autre être. Nous n'avons point d'autre voie pour diftinguer les, fubftances ou les £tres 9 des modifications on des façona ^'être, que par les divprCes manières dont nous appercevons ces choies.

Or rentrez en vous-même, n'eft-it pas vrai que vous pouvez penfer à de l'étendue, fans penfer à autre chofe i N'eft-il pas vrai qu^vous pouvez apper« cevoir de l'étendue toute feule: Donc l'étendue eft une fubftance, & nulles ment une fiiçon bu une manière d'être. Donc l'étendue & la manière ne (ont qu'une même fubftance. Or je puis ap« percevoir ma penfée, mon defîr, ma joïe^ matrifteilè>(anspenferàréten« 11 Premier 11 Premier due, & même en fappofant qu'il n*y sSt point d'éconduë.Donc toutes ces chofes ne font point des modifications de Té* tendue, mais dès modifications d*unâ • fubftance qui penfe,qui fent,qui defire, & qui eft bien différente de Ictenduc.

Toutes les modifications de i*étenduë ne confiftent que dans des rapports de diftance.Or il eft évident que mon plai« fir, mon defir & toutes mes penfées ne font point des rapports de diftance.Car tous les rapports de diftance fe peuvent comparer,me(urer, déterminer éxaéke- ment par les principes de la Géométrie: & Ton ne peut ni comparer ni mefurer de cette manière nos perceptions & nos fentiméhs. Donc mon ame n'eft point matérielle. Elle n'eft point la modifica.^ tion de mon corps. Ceft une fubftance qui penfe, & qui n'a nulle rellèmblan- ce avec ta fubftance étendue dont mon . corps eft compofé. • A R t s T E. Cela me pàroît démon« tré. Mais qu'en pouvez-vous conclure? III. Théodore. J'en puis con- clure une infinité de veritez. Car la di- ftii âr on de l'ame & du corps eft le fon- ^, dément des principaux dogmes de la ftci^.'dl Philofophie^ Se ciKc'autrcs de * Tim^ Entretien. 13- Entretien. 13- Idortalicé de notre être. Car, pour le '* ^'«'^ dire etipadanc, fî l'ameeft une fubftan- [hapTx.^ ce diftinguée du corps, fi elle n'en cft y • ^^^ point la modification, il eft évident que mtienV' quand mêmes la mort anéantiroit la ^^^]\ fubftance dont nôtre corps eft compo- ta di- &, ce qu'elle ne feit pas, il ne s'cnfiii^ ^^f^ vroit pas delà que nôtre ame fût anéan- & du rie. Mais il n'cft pas encore tems de u7*.'^ icaiter à ronds cette importante que- ment de ftion. Il faut que Je vous prouve aupara- ^on^Jcf Tant beaucoup d antres veritez.Tâchez fances * 4e vous rendre aïtcntif à ce que je vas Jap^^ti TOUS dire. l'hum-» A R I s T E. Continuez. Je vous fiii.- "**' Trai avec toute l'application dont je fuis capable.

IV. Théodore. Je penfè à quantité de cfaofes ^ à un nomore^à un cercle, à une mai(bn,à tels & tels êtres, à l'être. Donc tout cela eft, du moins dans le tems que j'y penfe. A (Taré* ment, quand je penfe à un cercle, à un nombre, à Têtre ou à l'infini, à tel être fini, j'apperçois-des réalité;^. Car fi le cercle que j apperi^ois n'étoit rien, en y penfant je ne penferois à rien. Ainfi dans le même tems je penferois & je ne penferpxs point. Or Iç cercle que j*apperçois a des propriecez que n*a pài^ telle auire figure* Donc ce cercle exifte dans le cems que j'y penfe; puifque le néant n'a point de proprietez, & qu'un néant ne peut être dimrent d'un autre néant.

Ariste. Quoi, Théodore! tout ce à quoi vous penféz exifte? £ft-ce que vô^ tre efprit donne l'être à ce cabinet, à ce bureau y à ces chaifes, parce que vous y penfez?

Théodore. l)ouceroent. Je vous dis que tout ce à quoi je penfe eft, ou ^ fi vous voulez y exifte. Le cabinet, le bureau, les chaifes que je voi, tout cela eft y du moins dans le tems que je le voi. Mais vous confondez ce que je voi avec un meuble que je ne voi point. Il y a plus de difièrence entre le bureau que je voi y ôc celui que vous croïez voir, qu'il n'y en a encre vôtre efpric & vôtre corps.

A R I s T s. Je vous entens en partie, Théodore, & j'ai honte de vous avoir interrompu. Je fuis convaincu que tout ce que nous voïons, ou tout ce à quoi nous penfons, contient quelque réalité. Vous ne parlez pas des objets y mais de leurs idées^ OUi^ (ans doute, les idées tfac nous avons des objets^exiftent datji^ le tems qu'elles font présentes à nêtre efpric. Mais )c croïois que vous parliez des objecs mêmes, V. T H E G D G R B. Dis oijets mS^ nus! oh que nous n'y (bmmes pas! Je fiche de conduire par ordre mes réffe- zions. Il faut bien plus de principes que vous ne oenfez, pour démontrer ce donc perlonne ne doute. Cai où fonc ceux qui doutent qu'ils aient un corps ^ qu'ils marchent fur une terre (blide, qu'ils vivent dans un monde matériel? Mais vous fçaurez bien-tôt ce que peu de gens comprennent bien, (çavoir que fi nôtre corps fe promené dans un monde corporel, nôtre«e(prit de fon côté fe tranfporte fans ceiie dans un inonde intelligible qui le touche, fie qui par là lui devient fenfible.

Comme les hommes comptent pour rien les idées qu'ils ont des chofes y ils donnent au monde créé beaucoup plus de réalité qu'il n'en a. Ils ne doutent £3int de l'exiftence des objets, fie ils ur attribuent beaucoup de qualités qu'ils n'ont point. Mais ils ne penfenc feulement pas à la réalité de leurs idées. C'eft qu'ils écoutent leurs fens^fic qu'ils î6 Premier ^ ne confulcent poinc aflez la vérité ince^ rieure. Car encore un coup, il eft bien plus facile de démontrer la réalité des idées,ou, pour me fervir de vos termes, la réalité de cet autre monde tout rempli de beaHte':(^ mtelUffibles, que de démon- trer Texiftence de ce monde matériel. En voici la raifon.

* Ceft que les idées ont une exiftence éternelle 6c neceflàire, & que le monde corporel n'exifte que parce qu'il a plû à Dieu de le créer. AinH, pour voir le monde intelligible^il fuffit de confulter la Raifon qui renferme les idées intelli- gibles^éternelles & neceUàires, Tarche- type du monde vifible: ce que peuvent faire tous les«efprits raifonnables, ou unis à la Raifon. Mais pour voir le mon* de matériel, ou plutôt pour juger que ce monde exifte, car ce monde eft invi- fible par lui-même, il faut par neceflité que Dieu nous le révèle ^ parce que nous ne pouvons pas voir (es volonté:^ arbitraires dans la Raifon neceflàire.

Or Dieu nous révèle l'exiftence de fes créatures en deux manieres,par l'au- torité des Livres Sacrez, & par l'entre- mife de nos fens. La première autorité (iùpporée, & on ne peut la rejetter, on démontre Entretien. 17 ^ démontre en rigueur l'cxiftence des fjj^'iu, corps. Par la féconde on s'adure fuflS- rrct. yi^ (àmmenc de Texiftence de tels & tels corps. Mais cette féconde n'eft pas maintenant infaillible.Car tel croit voir devant lui fon ennemi lorfqu*il en e(t fort éloigné. Tel croit avoir quatre pat- tes, qui n'a que deux jambes. Tel lent de la douleur dans un bras qu'on lui a coupé il y a long-tems. Ainfi la rêve- lation * naturelle^qui cft en confequen- * v.ntreu ce des loix générales de Tunion de Ta- \^i\ ^ me & du corps, eft maintenant fuiette à Terreur: Je vous en dirai les raitons. Mais la révélation particulière ne peut jamais conduire direâement à Terreur, parce que Dieu ne peut pas vouloir nous tromper. Voilàun petit écart pour vous faire entrevoir quelques vérité z que je vous. prouverai dans la. fuite», pour vofis en donner de laxuriofité, &c réveiller un peu vôtre attention. Je re- viens: écoutez-moi.

Je penfe à un nombre, à un cercle, à*un; cabinet, à vos chaifes, en un mot à tels Se tels êtres. Je penfe auffi à l'être ou àTinftni, à l'être. indctern>inc.Tou-j ces ces idées ont quelque réalité dans le ^ems que j'y penfe. Vous n'en doutez Tome L B i8 Premier pas, puifque le néant n'a point de pro. prietez, Se qu'elles en ont. Car elles é^ clairent refprit, oa fe font contioître à lui: quelques-uns mêmes le frappent, Se fe font ientir à lui, & cela en mille manières dif&rentes. Du moins eft-il certain que les proprietez des unes fbne bien diflFerentes de celles des autres* Si donc la réalité de nos idées eft verita^ ble, & à plus forte raifon fi elle eft ne« cefOiire ^ éternelle, immuable, il eft clair que nous voilà tous deux enlevez; dans un autre monde que celui où habi^> te nôtre corps; nous voilà dans un tnon^ de tout rempli de beautez, intelligiblet, Suppofons, Ârifte, que Dieu anéan« ti(re tous les êtres qu'il a créez, excepté Vous ic- moi, votre corps & le mien. ( Je vous parle comme à un homme qui croit & qui fçait déjà beaucoup de cno^ fes,& je ibis certain qu'en cela |e ne me trompe pas. Je vous ennuyrois » fi fe vous parfois avec une éxaâitude trop fcrupuleufe^Sr comme à un homme qui ne fçait encore rien du tout. ) Suppo* fons de plus que Dieu imprime dans nou tre cerveau toutes les mêmes traces, ou plutôt qu'il prefirnteànotreefprittou^ ces les mêmes idées que nous devons y ENtRÊtlEN. 19.

ENtRÊtlEN. 19.

avoir aujourd^ui. Cela fuppofé^ Arifte, dans quel monde paflerions - noas la journée? Ne feroic«ce pas dans un naon- de intelligible? Or prenez-y garde^c'eft dans ce monde-là que nous lommes & que nous vivons, quoique le corps que nous animons vive dans un autre, & fe promené dans un autre* Ceft ce mon* de -là que nous contemplons, que nous admirons, que nous tentons. Mais le inonde que nous regardons,ou que nous confiderons en tournant la tête de tous cotez, n'eft que de la matière invifîble par elle-même y & qui n*a rien de tou* tes ces beautez que nous admirons, Se que nous Tentons en le regardant. Car^ je vous prie, faites bien réflexion fur ce# ci. Le néant n'a point de proprietez. X>onc (i le monde étoit détruit, il n'au- roit nulle beauté. Or dans la fuppoGtion que le monde fût anéanti, & que Dieu néanmoins produisit dans nôtre cer- veau les mêmes traces, eu plutôt qu'il prefentât à rôtre efprit les mêmes idées qui s'y produifent à la preff ncedes ob* * jets, nous verrions les mêmes beautez. Donc les beautez que nous voïons ne font point des beautez materielles,mai» des beautez intelligibles, rendues fenfw Bij lo Premier Bij lo Premier bies en confequence des loixderunion deTame & du corps; puifque l*anéan- ti(!èment fuppofé de la matière n'em- porte point arec lui TanéantilTemenc de ces beaucez que nous voïons en re- gardant les objets qui nous environ- nent.

A R 1 s T E. Je crains, Théodore, que vous ne fuppofiez une faufleté. Car jS Dieu avoir détruit cette chambre, cer- tainement elle ne feroit plus vifible, car le néant n'a point de proprietez» VI. T HEODORE, Vous ne me fuivezpas, Arifte. Vôtre chambre eft par elle-même abfolument invifible. Si Dieu Ta voit détruite, dites, vous, elle ne feroit plus vifible, puifque le néant n*a point de proprietez.Cela (èroit vrai, fi la vifibilicé de vôtre chambre étoit une propriété qui lui appartînt. Si elle ctoit détruite,elle ne feroit plus vifible. Je le veux, car cela eft vrai en un fens. Mais ce que je vol en regardant vôtre chambre, je veux dire en tournant mes yeux de tous cotez pour la confiderer, fera toujours vifible, quand mêmes vô- tre chambre feroit détruite; que dis je! quand mêmes elle n'auroit jamais été bâtie. Je vous foûtiçns qu'un Chinois Entretien. 21?

Entretien. 21?

cjui n*eft jamais encré ici y peut voir en fon païs tout ce que je voi, lorfque je regarde vôtre chambre; fuppofé^ce qui n'eft nullement impoflible, qu'il ait le cerveau ébranlé de la même manière que je Tai maintenant que je la conHde* re. Ceux qui ont la (iévre chaude, ceux qui dorment, ne voïent-ils pas des chi« mères de toutes façons qui ne furent ja« mais?Çe qu'ils voient eft du moins dans le temps qu'ils le voient. Mais ce qu'ils croient voir n'eft pas: ce à quoi ils rap« portent ce qu'ils voient n'eft rien de réel» Je vous le répète, Arifte: à parler cxa- âement, vôtre chambre n'eft point vu fible. Ce n'eft point proprement votre chambre que je foi, lorfque je la regar- de: puifque je pourrois bien voir tout ce que je voi maintenant, quand mê- mes Dieu Tauroit détruite. Les dimen* fions que je voi font immuables, éter- nelles y neceflàires. Ces dimenfions in- telligibles qui me reprefentent tous ces efpaces, n'occupent aucun lieu. Les dimenfions de vôtre chambre font au contraire changeantes Se corruptibles: elles rempliflèntun certain efpace.Mais «n vous difant trop de veritez, je crains nain^nant de mulciplier vos difficul* 12 Premier 12 Premier »• Car vous me jparoi(Ièz'a(Iez eni'* barafle à diftingaer les idées, qui feules font vifibles par elles-mêmes, des ob» jets qu'elles repre(èncenc, qui font in* viables à l'e(prit, parce ce qu'ils ne peu* vent agir fur lui, ni fe reprefenter à lui. /Triste. Il eft vrai que je fuis un peu interdit. Ceft que j'ai de la peine à vous fuivre dans ce païs des idées, auf. quelles vous attribuez une réalité véri- table. Je ne trouve point de pri(è dans tout cequi n'a point de corps. Et cette réalité de vos idées que je ne puis m'ern* pêcher de croire véritables, par les rai- fons que vous venez de me dire, me pa« rpît n'avoir gueres. de folidité. Car, je vous prie, que deviennent nos idées des 3ue nous n'y penfons plus } Pour moi, me femble qu'elles rentrent dans le néant* Et Ci cela eft, voilà vôtre monde intelligible détruit. Si en fermant les yeux j'anéantis la chambre intelligible v que je voi maintenant, certes la réalité de cette chambre eft bien mince, c'eft bien peu de chofe. S'il fufEt que j'ouvre les yeux pour créer un monde intelli- gible, amirémentce monde-là ne vaut pas celui dans lequel nos corps habi« xem. I Entket IEN. 2f VII. Théodore. Cela cft vrai, Arifte.Si vous donnez rêcre à vos idées, s'il ne dépend que d'un clin d'ctil pour les anéantir, c'eft bien peu de cno(e«^ Mais fi elles font étemelles, immua-. blés y neceflaires', divines, en un mot ^ î'entens l'étendue intelligible dont elles font fbrn^s^ aflorément elles feront plus confîderables que cette matière inefficace,& par elle-même abfolumeni invifible. Quoi,- Arifte ^ pourriez-vous croire qu*eh voulant pcnfer à un cercle, λar exemple', vous donniez Têtre à la bbftance, pour ainfi dire, dont vôtre idée eft formée, Se que dés que vous cdièz de vouloir y penfer^vous Tanéan** tiffiez? Prenez garde. Si c'eft vous qui donnez Têtre à vos idées, c'eft en vou- lant y penfcr. Or, je vous prie, com- ment pouvez-vous vouloir penfer à un cercle, fi vous n'en avez déjà quelque idée, 8c de quoi la former& l'achever? Peut-on rien vouloir fans le connoîcre? Pouvez - vous faire quelque chofe de rien 2 Certainement vous ne pouvez pas vouloir penfer à un cercle » fi vous n'en avez de)a l'idée, ou du moins l'i. dée de l'étendue dontvous puiffiez con- £dercr certaines parties £ms penfer aux .r 14 Premier .r 14 Premier autres. Vous ne pouvez le voir de pfé$ $ le voir cliftinâ;emenc,(î vous ne le voïe^ déjaconfurémenc, & comme de loin* Vôtre attention vous en approche, elle vous le rend prefent; elle le forme mê- mes. Je le veux. Mais il eft clair qu'elle ne le produit pas de rien. Vâcre diftra-* €kion vous en éloigne: mais elle ne Ta- fiéantit pas tout-à-fait. Car fi elle l'a- néantiflbit, comment pourriez - vous former le defir de le produire, & fur quel modèle le feriez- vous de nouveau u femblable à lui - même? N'eft-il pas clair que cela feroit impoflible } Ariste. Pas trop clair encore pour moi, Théodore. Vous me Convainquez, mais vous ne me perfuadez pas. Cette terre eft réelle. Je le fens bien. Quand e frappe du pied, elle me réfifte. Voilà €|ui eft foHde cela. Mais que mes idées aïent quelque réalité indépendemment de ma penfée, qu'elles (oient dans le tems même que je n*y penfe point ^ c'eft ce que je ne puis me perfuader.

VIII. Théodore. C'eft que vous ne fçauriez rentrer en vous»même pour interroger la Raifon; & que fati^ giié du travail de PaRention,vous écou- tez vôtre itnagination & vos fens, qui vous Entretie». if vous Entretie». if vom parlent (ans que vous aïez la pei- ne de les confulcer. Vous n'avez pas fait allez de réflexion fur les preuves que je vous ai données^que leur témoignage eft trompeur. Il h'y a pas long-rems qu'il y avoir un homme fort fage d'ail- leurs, qui croiojttoûjours avoir de Teaii jufqu'au milieu du cor ds, & qui ^ppre* hendoit fans ceflè qu'elle ne s'augmen-- t&t & ne le noyât. Il la fentoit, comme vous, vôtre terre. Il la trouvoit froide, 8c il fe promenoir toujours fort lente- ment, parce que l'eau., difoit-il, l'em- péchoit d'aller plus vice. Quand on lui parloir néanmoins, & qu'ilécoutoit at* tentivement, on le détrompoit. Mais il retomboic aufli - tôt dans Ton erreur. Quand un homme fe croit transformé, en coq, en lièvre, en loup,ou en boeuf, comme Nabucodonofor,il fent en lui, au lieu de Tes jambes, les pieds du coq; au lieu de fes bras, les jarets d'un boeuf; & au lieu de fes cheveux, une crête oa des cornes. Comment ne voïez vous pas que la réfiftance que vous fcntez en preflànt dt| pied vôtre plancher, n'eft qu'un fentiment qui frappe l'ame, 8c qu'abfblument parlant nous pouvons avoir tous nos (entimcnsindépendem* Tome /. C ment des objets? Eft-ce qu'en dormanc vous n'avez jamais fenci lUr la poitrine un corps fort pefant qui vous empê-» choie de refpirer ^ ou que vous n'avez jamais crû être Aappé, & même blelfè^ ou frapper vous-même les autres, vous promener, danfer, fauter fur une terre îblide?

Vous croïez que ce plancher exifte^ parce que vous (entez qu'il vous réiîfte. Quoi donc! eft^ce que l'air n*a pas au« tant de réalité que vôtre plancher, à *caufe qu^il a moins de folidité? £ft - ce que la glace a plus de réalité que l'eau, à caufe qu'elle a plus de dureté } Mais de plus vous vous trompez: nul corps ne peut réfifter à un efprit. Ce plancher réufte à vôtre pied. ]e le veux. Mais c*eft tout autre chofè que vôtre plan- cher, ou que vôtre corps, qui réufte à vôtre efprit, ou qui lui donne le fenti*. ment que vous avez de réfiftance ou de folidité.

Néanmoins je vous accorde encore que vôtre plancher vous réfifte. Mais Senfèz- vous que vos idées ne vous réfi. ent point? Trouvez - moi donc dans un cercle deux diamètres inégaux, ou dbtts une ElUpfe trois égaux. Trouves^ Ekthetien. iy tnoi la racine qaarrée de 8. & la cubi-- <]ue de ç.Faiccs qu'il foie jutte de faire à aucroi ce qu*on ne veut pas qu*on nous fade à nous-mêmes: ou, pour prendre un exemple qui revienne au vôcre^fidtes que deux pieds d*écenduë intelligible n'en fisiilenc plus qu'un. Certainement la nature de cette étendue ne le peut foufifrir. Elle réfifte à votre efprit. Ne -doutez donc point de fa réalité. Votre plancher eft impénétrable à vôtre pied: c'eft ce que vous apprennent vos fens d'une manière conhife & tromp^ufe. L'étendue intelligible eft aufli impéné- trable à fa façon: c'eft ce qu'elle vous fait voir clairement par (on évidence ic par fa propre lumière- Ecoutez-moi, Arifte. Vous avez l'i- dée de l'efpace ou de l'étendue \ d'un efpace, dis- je, qai n'a point de bornes. Cette idée eft neceffkire, éternelle, im^ maable, commune à tous les efprits, aux hommes, aux Ang^s, à Dieu mê-i me. Cette idée, prenez-y garde, eft ine£Fà cable de v6tre efprit.comme celle de l'être ou de l'infini, de 1 être indéter- miné. Elle luy eft toujours prefente. Vous ne pouvez vous en feparer, ou la perdre entièrement de vûë« Or c'eft de Cij Cij cette vafte idée que fe forme en nouf non feulement Tidée du cercle,& de tou- tes les figures purement intelligibles, mais aum celle de toutes les figures fen* fibles que nous voïons en regardant le mond«? créé: tout cela félon les diverfès applications des parties intelligibles de cette étendue idéale, immatérielle ^ in- telligible à nôtre efprit 5 tantôt en con« fequence de nôtre attention, & alors- nous conuoiifons ces figures; & tantôt en confequence des traces & des ébran» lemens de nôtre cerveau, & alors nous les imaginons ou nous les fentons.Je ne *Voye^do\s pas maintenant vous expliquer* ^^erfat!' ^o^t ceci plus exaûemeut. Confiderez chrmen» feulement qu*il faut bien que cette idée Icc. *dV d'une étendue infinie ait beaucoup de rEdit.de réalitéjpuifque vous ne pouvez la com- ll^Rép!^ prendre, & que quelque mouvement à M. Ke- q^e vous donniez à vôtie efprit, vous ne fcifrsfm- ponvtzla parcourir. Confiderez qu'il vantes, ij'eft pas poffib.'c qu'clIc n'en foit qu'u^ fous 11. ne modincation,puilque 1 iniini ne peut Enireiicn gtjc aâuellement la modification de Mon, quelque chofe de fini. Dites»- vous à vers la vous-même: mon efprit ne peut com- prpnire cette vafte idée. Il ne peut la oiefurer. C'eft donc qu'elle le pafTe in* Entretien. 29' Entretien. 29' iîniment. Ec fîelle lepade, il eft clair qu'elle n'en eft point la modification. Car les modifications des êtres ne peu. vent pas s'étendre au delà de ces mê« mes êcres^puifque les modifications des êcresme font que ces mêmes êtres de telle & telle façon. Mon efprit ne peut mefurer cette idée.: c'eft donc qu'il eft fini, & qu'elle eft infinie. Car le fini, quelque grand qu'il foit, appliqué ou répété tant qu'on voudra, ne peut ja- mais égaler l'infini.

due dont il ne voit pas le bout, mais il ne voit pas une étendue infinie \ un e£> prit fini ne peut rien voir d'infini.

IX. Théodore. Non, Arifte, l'efprit ne voit pas une étendue infinie, en ce fens que fa penfée ou fa perception éga- le une étendue infinie. Si cela était, il h comprendroit, & il feroit infini lui- même. Car il faut une penfée infinie pour mefurer une idée infinie, pour fe joindre aâuellement à tout ce que comprend l'infini. Mais l'efprit voit aâueiiement que fon objet immédiat 30 Premier 30 Premier eft infini: il voit aâuellement que re- tendue intelligible eft infinie. Et ce n'eft pas, comme vous le penfez, parce qu'il n'en voit pas le bouc ^ car fi cela étoit, il pourroit efperer de le trouver, ou du moins il pourroit douter fi elle en a^ou fi elle n'en a point: mais c^eft parce qu'il voit clairement qu'elle n*en a point.

Suppofons qu'un homme tombé des nues marche uir la terre toujours en droite ligne, |e veux dire fur un des grands cercles par lefquels les Géogra- phes la divifent, Se que rien ne Tempe* che de voïager: pourroit * il decidrt après quelques journées de chemin^que la terre (èroit infinie, à caufe qu'il iren trouveroit point le bout 3 S'il écoit fàge & retenu dans fes }ugemens, il la croi- roit fort grande, mais il ne la jugeroic pas infinie. Et à force de marcher, fe ictrouvant au même lieu d'où il feroic parti,il reconnoitroit qu'efFeâivement il en auroit &it le tour. Mais lorfque refprit penfe à Tétenduë intelligible ^ lofqu'il veut mefurer l'idée de l'efpace ^ il voir clairement qu'elle eft infinie. Il ne peut douter que cette idée n^; foie inépuifable. Qu'il en prenne de quoi fe reprefenter le lieu de cent mille mon.

EntretiêIî. Jî EntretiêIî. Jî des, & à chaque inftant encore cent mille fois davantage y jamais cette idée ne cefTera de lai rournir tooc ce qu'il faudra. L'efprit le voit, & n'en peut 'douter. Mais ce n'eft point par-là qu'il découvre qu'elle cft infinie. Ccft aa contraire, parce qu'il la voit aâuelle- mène infinie, qu'il fçait bien qu'il ne l'épuifera jamais.

L^% Géomètres font les plus exaâs de ceux qui fe mêlent de raifbnner.Or tous conviennent qu'il n'y a point de fra« âion, qui multipliée une fois par elle^* mêflie, donne huit pour produit, quoi qu'en augmentant les termes de la fra- âion^on puiflè approcher à l'infini de es nombre.Tous conviennent que l'hyper^ bole & Tes afymptotes, ic plusieurs aa^ très (èmblables lignes continuées à Tin** fini^s'approcheront toujours fans jamais £è joindre. Penfez-vous qu'ils décou^ vient ces veritez en tâtonnant, & qu'ils jugent de ce qu'ils ne voient points par Suelque peu de chofe qu'ils en auroienc écouvert? Non, Arifte. Ccft ainfi que jugent l'imagination & les fenSjOu ceux qui fui vent leur témoignage. Mais les vrais Philofophes ne jugent précife- fnent que de ce qu'ils votent. Et cepen^ C inj 31 Premier dant ils ne craignent poinc d'afTarer, fans jamais l'avoir éprouvé, que nulle partie de la diagonale d'un quarré, fûc- dle un million de fois plus petite que le plus petit grain de pouffiere, ne peut- mefurer exadement & fans refte cette diagonale d'un quatre & quelqu'un de fes côtez.Tant il eft vrai quel'efprit voie l'infini aufllî-bien dans le petit qa^ dans le grand, non par la diviûon ou multi* plicatioti réitérée de fes idées finies^qui ne pourroient jamais atteindre à l'infini^ snais par l'infinité même au'il décou- vre dans fès idées & qui leur appar- tient, lefquelles lui apprennent tout d*an coup, d'une part y qu'il n'y a point d'unité, & ds l'autre, point de bornes dans l'étendue intelligible.

A R I s T B. Je me rends, Théodore. Les idées ont plus de réalité que je ne pen(bis, 8c leur réalité eft immuable, neceflaire^éternelle» commune à toutes les intelligences, & nullement des mo- difications de leur être propre,qui étant fini > ne peut recevoir aâuellement des modifications infinies. La perception que j'ai de l'étendue intelligible m'ap. >artient à moi: c'eft une modification .de mon eiprit. Ccft nioi qui dpper^oi$ Entretien. 53 Entretien. 53 cette étendue. Mais cette étendue^ que l'apperçois n'eft point une modification de naon efprit. Car je fens bien que ce nVft poinrmoi-nnênae que je voi, lorf- que je penfe à des efpaces infinis, à un cercle, à un quané, à un cube, lorfque je regarde cette chambre, lorfque je tourne les yeux vers le ciel. La percep- tion de l'étendue eft de moi. Mais cette étenduë,& toutes les figures que j'y dé« couvre, je voudrois bien fçavoir com- ment tout cela n'eft point à moi. La jyerception que j'ai de l'étendue ne peut être (ans moi. C'eft donc une modifica- tion de mon eiprit. Mais l'étendue que fc voi.fiibfiftç (ans moi.Gar vous là pou» vez contempler fans que j'y penfe, vous & tous les autres hommes. . X. T H E o D o R E. Vous pourriez (kns crainte ajouter, ET Dieu mesme. Car toutes nos idées claires font en Dieu roye^ quant à leur réalité intelligible. Ce n'eft ^f^'i^^f^r qu en lui que nous les voions: Ne vous vn des imaginez pas que ce que je vous dis foit ^/^y''^ nouveau.C eft le lentiment de S. Augu* fes idées ftin.Si nos idées font éternelles,immua- ^^ 7- à*. blés, necellàires, vous voïez bien qu'el- ' les^ ne peuvent fe trouver que dans une natoreimmuable.Oui^ Arifte,Dieu voit 34 Premier 34 Premier en lui-même Técenduë incelligiblc^Kaf^ chetype de la matière donc le monde eft formé, & oi\ habitent nos corps: Se en- core un coup,ce n'eft qu'en lui que nous la voïons. Car nos efprits n'habitent que dans la Raifon univerfelle^dans cet- te fubftance intelligible qui renferme les idées de toutes les veritez que nous » ci^def' découvrons j foit en confequence * des ^''J j loix générales de l'union de nôtre efprit Entr'. ' avec cette même Raifon 'y foit en con-^ fequence des loix générales de l'union de nôtce ame avec nôtre corps, donc la caufe occafionnelle ou naturelle n'eft que les traces qui s'impriment dans le cerveau par l'aâîon des objets, ou ptt le cours des efprits animaux.

Uordre ne permet pas prefentemenc que je vous explique tout ceci en parti- culier. Mais pour fatisfàire en partie le defir que vous avez de (çavoir comment Tefprit peut découvrir toutes fortes de figures, 6c voir ce monde iènfible dan» l'étendue intelligible, prenez garde que vous appercevez un cercle, par exem^ pie, en trois manières» Vous le conce- vez, vous l'imaginez, vous le fentez ou lé voïez« Cbrfque vous le concevez, $*eft que retendue inteiligiUe s'appli*^ .Entretien. 35