110 Q^aATRlE^ME bien qu^il ne peut &ire d'impteflion oA il eft, qu'elle ne (e communique juf- qu'au lieu oA je fuis, jufqaes fur mes yeux, & par mes yeux jufqu'à mon cerveau. Mais en fuivant l'idée claire du mouvement, je n'ai pu comprendre d*où me venoit le fentiment de lumière; Je voïois bien que le feul mouvement du nerf optique me la faifoit fentir. Car en me preflant avec le doigt le coin de l'oeil fur l'endroit où je fçai que s'é- tend ce nerf, je voïois une grande lu- mière dans un lieu obfcur, du côcéop* pofé à celui où mon œil étoit prefTé. Mais ce changement de mouvement en lumière me paroiflbit, & me patoît encore tout-à-fait incompréhenfible. Quelle étrange met^morphofe, d*un ébranlement, ou d'une prenîon de mon €sil en un éclat de lumière! Eclat de plus que )e ne voi point dans mon ame dont il eft la modalité, ni dans mon cerveau où l'ébranlement fe termine, tii dans mon ceil où fefait la prefTion, ni du côté où je preflè mon osil, mais dans l'air ^ dans l'air, dis- je, qui eft incapable d'unb telle modalité ^ Se vers le côté oppofé à celui de Toeil que je comprime. Quelle merveille!
VIL ^7 Entretien. iir VII. Je croïois d'abord que mon ame étant avertie de rébranlement qui fe fai(bit dans mon corps > écoit la caufe clu fenciment qu'elle avoit de ceux qui l'environnent. Mais un peu de réflexion m'a détrompé de cette penfée. Car il n'eft pas vrai, ce me femble, que l*ame foie avertie que le foleil ébranle les fi- bres du cerveau. Je voïois la lumière avant que je f^ûfle rien de cet ébranle- Qient. Car les enfans, qui ne fçavenc pas mêmes s'ils ont un cerveau, font frappez de l'éclat de la lumière, ^u(Ii- bien que les Piiilofophes. De plus quel rapport entre les ébranlemens d'un corps, Se les divers fentimens qui les fiiivent l Comment puis- je voir la lu- mière dans les corps, puifqu elle efl: ane modalité de mon efpnc; & la voir dans des corps qui m'environnent, puifque l'ébranlement n'eft que dans le mien? Je me preflè le coin de l'œil du côté droit, pourquoi voi$^je la lu* miere du côté gauche, nonobftant la connoiflànce certaine que j'ai, que ce n'eft pas de ce côcé.là qu'il eft preffé?
J'ai reconnu de tout cela, & de quan- tité d'autres chofes que je ferois trop long à vous dire, que les fencimens Tar/te /. L 121 Qjjatrie'me étoient en moi malgré moi; que je n'en étois donc nullement la*caufe 5 & que fi les coros étoienc capables d'agir en moi, & de fe faire fencir de la manie* re que je les fèns, il falloir qu'ils fu£- fent d une nature plus excellente que la mienne, doiiez d'une puillance ter*^ rible, 6c mêmes quelques-uns d'une fà^ geflè merveilleuse; toujours uniformes dans leur conduite, toujours efficaces dans leur aâion y toujours incomprç* faenfibles dans les effets furprenans de leur.puiiTance. Ce qui me paroiflbie monftrueux & horrible à penier y quou que mes fens appuïaflènt cette folie, 6c qu'ils s'en accommodaflènt tout*-à»fait. Mais j je vous prie, Théodore, de m*é* claircir cette matière.
Théodore. Il n'eft pas tems, Arifte, de réfoudre vos difncultez, fi vous ne voulez que nous quittions les véritez générales de la Mécaphyfique, pour engrer dans l'explication des prin^ cipesdeJaPhyfique, &desloix de l'u- nion de l'ame & du corps.
A R I s T E, Deux mots, je vous prie > là-de(Ius.Je mé plais beaucoup à médi** ter fur cette matière. Mon efprit nqiain^ Cjenant y eft tout préparç.
Entretien. 115 Entretien. 115 VlII. Théodore. Ecoutez, donc: mais fouvenez-vous de méditer ce que je m'en vas vous dire. Lorfqu'on cherche la raifon de quelques eflfecs, Se qu'en remontant des eflèts aux caufes, on vient enfin à une caufe générale, ou ^ à une caufè qu'on voit bien qu'il n'y a nul rapport entr^elle & Tefïet qu elle produit 9 ou plutôt qu'elle paroîc pro- duire-; alors y au lieu de fk former des chimères, it faut avoir recours à Tau- teur des loix de la nature. Par exemple, fi vous me démandiez la caufe de la douleur qu'on fent lorfqu'oh eft piqué, j'aurois tort de vous répondre d'abord, que c'eft une des loix de l'auteur de la nature, que la piqûre foit [\J^ie de la douleur. Je dois vous dire que la pi- qûre ne peut féparer les fibres de ma chair fans ébranler les nerfs qui répon- dent au cerveau, & fans l'ébranler lui- même. Mais fi vous vouliez fçavoic d'où vient que certaine partie de mon cerveau étant ébranlée de telle pianiere, je fens la douleur de la piqûre; comme cette queftion regarde un effet géné- ral, 6c qu'on ne peut plus en remontant trouver quelque caufe naturelle ou par" ticuliere, il faut avoir recours à la caufe Lij 114 QUATRTE^ME Lij 114 QUATRTE^ME générale. Car c eft comme fi vous de- * mandiez, qui eft Tauceur des loixgé^ nécales de Tutiio;! de Tame Se du corps, Puifque vous voïez clairement qu'il ne peut y avoir de rapport ou de liaifon néceflaire encre les ebranlemens du cet- weau & tels & tels fencimens de Tame;. il eft évident qu'il faut avoir recours à une puidance qui ne Cs rencontre point dans ces deoK êtres. Il ne fuâît pas de dire, que c'eft que la piqûre bleflànt le corps, il faut que Tame enr foit avertie )ar la douleur y afin qu'elle s'applique L le conferver. Ce feroit apporter la caufe finale pour la caufe efEciente: & la difficulté fubfifteroit toujours ^ car elle corffifte à fçavoir la caufe qui fait que le-corps étant blefté^l'ame en fouf- fire, &fou(Fre telle & telle douleur de, telle & telle bleffûre.
I X. De dire aufli, comme quelques Philofophes, que l'ame eft la caufe de fa douleur, parce que, difent-ils, la douleur n'eft que la trifte({è que l'ame conçoit de ce qu'il arrive dans le corps qu'elle aime, quelque dérèglement, dont elle eft avertie par la difficulté qu'elle trouve dans l'exercice de fes fouirions i c'eft afTurément nç pas hm ENtRETlEW. Ilf ENtRETlEW. Ilf attention au fèntiment intérieur qu'on a de ce qui fe pa(Tè en foi.même. Car chacun fent bien quand on le faigne, par exemple, ou quand il fe brûle, Qu'il n'eft poinc la caufe de fa douleur. Il la fent malgré qu'il en aic^ & il ne peut douter qu'elle ne lui vienne d'une ^caufe étrangère. De plus Tame n'attend pointa (èntir la douleur & telle dou« leur, qu'elle ait appris qu'il y a daps le cerveau tjuelque ébranlement ôc tel ébranlement. Rien n'eft plus certain. Enfin la douleur & la triftefle font bien diâfèrences. La douleur précède la con- noiflance du mal ^ & la triftefle la fuir. La douleur n'a rien d'agréable, & la triftede nous plaît fi fort, que ceux qui veulent la chaflèr de noire efprit, fans nous délivrer en même tems du mal qui la caufè, fe rendent auflî fâcheux Se au(E incommodes que s'ils trou* Moient nôtre joïe: parce qu'cffèâive- irient la triftefle eft l'état de Tame qui nous eft le plus convenable, lorfque nous fbuflProns aftuellement quelque mal y ou que nous fommes privez du bien; & le fentiment qui accompagne cette paflion eft le plus doux que nous puiffions goôcer dans la difpoficion où L iij ii8 Qjjatrie'me & que ce n'^eft que par leurs idées qu*ik font vifibles. Souvent on en voit, quoi- qu'il n*y en ait point: preuve certaine que ceux qu'on voit, font intelligibles & bien diflèrens de ceux qu'on regarde. 5. Vous voïez enfin la lumière, non in côté que vous preflèz vôtre «il, mais du côté oppofé: parce que lé nerf étant conftruit Se préparé pour recevoir Timpreflion des corps lumitleux au tra- vers de la prunelle, & non autrement; la predion de vôtre doigt à gauche fait le même effet dans vôtre ctil, qu'un corps lumineux qui feroit à droite, Sc dont les rayons pafleroient par la pru- nelle & les parties tranfparentes de Tœil. Car en preflant l'ctil en dehors, vous predez en dedans le nerf optique contre une humeur qu'on appelle vitrée^ qui fait quelque réuftance. Ainfi Dieu vous fait fentir la lumière du côté oi\ vous la voïez, parce qu'il fuit conftam* ment les loix qu'il a établies pour con«^ £erver dans fa conduite ime parfaite uniformité. Dieu ne fait |amais de mi- racles, il n'agit jamais par des volon- tez particulières contre les propres loix, que l'Ordre ne le demande ou ne le permette^ Sa conduite porte doûjours Entretien. ii^ Entretien. ii^ le caraâere de fes accribucs. Elle de- meure toujours la tnême, fi ce qu'il doit à Ton immutabilité n'eft de moiti.» dre confideration que ce qu'il doit à quelqu'autre de k% perfeâions ^ ainfi que Je vous le prouverai dans la fuite» Voila, je croi, le dénouement de vos difficultez. J'ai recours à Dieu & à fes attributs pour les diffiper» Mais c'eft^ Arifte, que Dieu ne demeure pas les bras croilèz, comme le veulent quel- ques Philofopbes.Certainement fi Dieu agit encore maintenant, quand pourra^ t*on dire, qu'il eft caufe de quelques effets, s'il n'eft pas permis de recourir à lui dans ceux qui font généraux, dans ceux qu'on voit clairement n'avoir nul rapport eflèntiel Se nécefiàire avec leurs caulès naturelles i Conièrvez donc che» rement dans vôtre mémoire, mon cher Arifte; rangez-y avec ce que vous po€- fedcz de plus précieux, ce que je viens de vous dire. Et quoique vous le corn*» preniez bien y fouflrez que je vous re- {>ete en peu de mots ce qu'il y a d'ef- bntiel, afin que vous le retrouviez fans ' peine lorfque vous ferez en état de le méditer. * X!• Il n'y a point de rapport néce& 130 QjJATRlE^ME faire entre les deux fubftances donc nous fommes compofez. Les modalû tez de nôtre corps ne peuvent par leur efficace propre changer celles de notre efprit. Néanmoins les modalitez d'une certaine partie du cerveau, que je ne vous déterminerai pas, font toujours fuivies des modalitez ou des fentimens de nôtre ame: 8c cela uniquement en confequence des loix toujours efficaces de l'union de ces deux fubftances ^ c'eft-- à-dire, pour parler plus clairement y en confequence des volontez conftan- tes Se toujours efficaces de Tauteur de nôtre être. Il n'y a nul rapport de eau-» falité d'un corps à un efprit. Que dis. e } il n'y en a aucun d'un efprit à un corps. Je dis plus, il n'y en a aucun d'un corps à un corps, ni d'un efprit à un autre efprit*. Nulle créature en un mot ne peut agir fur aucune autre par une efficace qui lui foit propre. C'eft ce riL que je vous prouverai bien-iôt. Mais Mfitret. J^ moins td^H évident qu'un corps, que de l'étendue, fubftance purement ' paffive, ne peut agir par fon efficace propre fur un efprit, fur un être d'une autre nature Se infiniment plus exceL Igacc que lui } Ainfi il eft clair que dans Entretien. 131 ruiiion de Tame & du corps il n*y a point d^autre lien que Tefficace des dé- crets divins: décrets immuables, efE^ cace qui n'efl: jamais privée de fon efïèt. Dieu a donc voulu, & il veut fans cède, eue les divers ébranlemens du cerveau foient toujours fuivis des diverfes pen- fées de Tefprit qui lui eft uni. Et c'eft cette volonté conftante Se efficace da Créateur qui fait proprement Tunio» de ces deux fubftances. Car il n'y à point d'autre nature, je veux dire d'au- tres loix naturelles que les volontez effi« caces du Tout-puiflant.
Xir. Né demandez pas, Arifte^ pour- quoi Difu veut unir des efprits a des corps. C'eft un fait confiant, mais donc les principales raifons ont été jufqu ici inconnues à la Philofophie. En voici une néanmoins qu'il eft oon que je vous propofe. C'eft apparemment que Dieu a voulu nous donner, comme à (on Fils^ une viâime que nous puiffîons lui offrir. C'eft qu'il a voulu nous faire mériter, par une efpece de facrificeôc d'anéantiflèment de nous - mêmes, la poflèffion des biens ét«rnels. A dure- ment cela paroi t jufte Se conforme à rOrdrc. Maintenant nous fommes en ^1 Qjjatrie'me ^1 Qjjatrie'me épreuve dans nôtre corps. C'eftpar luî,' comme caufè occafionnelle, que nous recevons de Dieu mille & mille femi^ mens divers qui font la matière de nos mérites par la grâce de JefusXbrift. Il ÊiUoit eflfèâivemene une caufe occa- fionnelle à une cau(e générale ^ comme je vous le prouverai bien-tôt, afin que cette caufe générale agiflànt toujours d'une manière uniforme & couftànte, elle pût produire dans Ton ouvrage par des moïens tres-fimples » & des loix gé- nérales toujours les mêmes, une infi- nité d'efïèts diflèrens* Ce n'eft pas néan- moins que Dieu ne pût trouver d'autres caufes occafionnelies que leg corps « pour donner à (à conduite la umplicité & l'uniformité qui y règne. Il y en a efïèdlivemenc d^autres dans la nature angelique. Ces efpriis bienheureux font peut-ètv réciproquement tes uns aux autres» & à eux-mêmes, par les divers mouvemens de leur volonté, la caufe occafionnelle de l'aâion de Dieu qui les éclaire ôc qui les gouverne. Mais ne parlons point de ce qui nous paflè. Vou ci ce que je nç crains point de vous afTurer ^ ce qui eft abfolument néced iàire pour éclaircir le fujet de nôtre en^ Entretien. 133 trétien, & que je vous prie de bien retenir pour le médicer à loiHr.
XIII. Dieu aime l'Ordre inviolas blement & par la nécefficé de fon être. Il aime ^ il eftime toutes chofes à pro-> portion qu'elles font eftimables & ai- snables. Il haïe néceflàirementfe defor- 4(e. Cela eft peut-être plus clair & plus inconteftable que la preuve que je vous •en donnerai quelque jour, & que je padê maintenant. Orc'eftvifiblement vamU un defordre, qu'un efprit capable de ^ ^ ^ ^* çonnoitre & d aimer Dieu^Sc par con- fequent fait pour cela, foit obligé de s'occuper ]des befoins du corps. Donc l'ame étant unie au corps, ôi: devant s'interellèr dans fa confervation, il a fallu qu'elle fijt avertie par des preu* ves d'inftinô, je veux dire patMes preu- ves courtes, mais convaincantes, du rapport que les corps qui nous environ» nent ont avec celui que nous animons.
XIV. Dieu feul eft nôtjre lumière, & la caufe de nôtre félicité. Il pofTede les perfeAions de tous les êcres. Il en a toutes les idées. Il renferme donc dans fa fageflè toutes les véritez fpeculatives & pratiques: car toutes ces véritez ne {jont que des rapports de grandeur & de 134 Qjjatrie'me 134 Qjjatrie'me perfeâion qui font encre les idées, aiçfî • EMtnt. que )_e vous le prouverai *^ bientôt. Lui f^ m* {eul doit donc être l'objet de Tattention de nôtre efprit, comme étant lui fèul capable de réclairer»& d'en régler tous les mouvemens, comme étant lui feuL au deffiie de nous^^iTurémenc un efprit occupé des créatures, tourné vers les créatures, quelque excellentes qu'el- les puiflent être, n'eft pas dans l'Ordre oA Dieu le demande, ni dans Tétac où -Dieu l'a mis. Or s'il falloit examiner tous les rapports qu'ont les corps qui nous environnent avec les difpohtions aâuelfes du nôtre, pour juger Ci ilous devons, comment nous devons, com- bien nous devons avoir de commerce avec eux; cela partageroit, que dis-je! cela renn^liroit entièrement la capacité de nôtre efpric. Et apurement nôtre corps n'en feroit pas mieCix. Il (eroit bien-tôt détruit par quelque diftraftion involontaire. Car nos befoins changent ij fouvent, & quelquefois fi prompte- jnenc, que pour n*être pas furpris de quelque accident fâcheux, il feudroit une vigilance dont nous ne fommes pas capables.Quand s'aviferoit-on de man- ger, jp^r exemple ^ dequoi manger oit- Entretien. 135 Entretien. 135 ÔP; quand ceflèroiuon de le faire \ La belle occupacion à un efpric qui pro- mené 6c qui exerce Ton corps, de con- noître à cnaque pas qu'il lui faic faire, qu'il eft dans un air fluide qui ne ^ent le blefler ni l'incommoder par le froid ou le chaud, par le vent ou la pluye^ ou par quelque vapeur maligne & cor* rompue: qu'il n'y a point fur chaque endroit où il va pofer le pied apelque corps dur Se piquant capable deie bief- fer: qu'il faut promptement baiflèr la têie pour éviter une pierre, Se bien garder l'équilibre de peur de fe laiflèr choir! Un homme toujours occupé de ce qui fe pailè dans tous les redbrts dont fon corps eft compofé, Se dans une in<* finité d'objets qui l'environnent, ne peut donc penfer aux vrais biens, ou du moins il n'y. peut penfer autant que les vrais biens le demandent, & par confequent autant qu'il le doit, puif. que nôtre efprit n'eft fait & ne peut être fait que pour s'occuper de ces biens qui peuvent l'éclairer Se le rendre heu- reux.
X V. Ainfi il eft évident que Dieti voulant unir des efprits à des corps, a dii établir pour caufç occafionnelle dç 136 Qjcjatrie'me la connoiflance confufc que nous avonf de la préfence des ohjecs &de leurs pro-r prietez par rapport à nous, non notre attention, qui en mérite une claire Se diftiliâie, mais les divers ébranlennens de ces mêmes corps. Il a dû nous don« ner des preuves d'inftinâ, non de la na: ture & des proprietez de ceux qui nous environnent, mais du rapport qu'ils ont ayec le notre, afin. que nous puiC- £ons travailler avec fiiccés à la confer- vation de la vie, (ans être incellkm- ment attentifs à nos befoins. Il a dû, pour ainfi dire, fe charger de nous aver-> tir en tems & lieu par des fentimens prévenans, de ce qui regardé )e bien du corps, pour nous laiflèr tout entiers oc- cupez à la recherche des vrais biens. Il a dû nous donner des preuves courtes de ce qui a rapport au corps pour nous convaincre promptement, des preuves vives pour nous déterminer efficace- ment, des preuves certaines, & qu*on ne s'avisât pas de contredire» pour nous conferver plus fiirement: mais preuves confufes, prenez-y garde; preuves cer-* caihes, non du rapport que les objets ont entr'eux, en quoi confifte l'éviden- ce de la vérijcé ^ mais du rapport qu ils l>ttt à n6cre corps félon ks dirpo6cions où il eft aâaellenient. )e dis, félon les difpoficions où il eft. Gif, par exemple, nous trouvons, & nous devons trou- ver chaude Teau tiède ^fi nous la tou* chons d'une main froide s & froide, (l nous la touchons d'une main qui foie chaude. Nous la trouvons, & nous la devot^couver agréable, lorfque la foif n&tm pre({è: mais dés que nous fommes defalterez, nous la trouvons fade & dégoûtante. Admirons donc ^ Arifte, la lageflè de» loix de l'union de Fane 6c du corps; & quoique cous nos fens nous difènt que les qualicez iënfibles font répandues fur les objets, n'attribuons aux corps que ce que nous voïonMtlairement leur appartenir;«a- prés avoir confulté fétieufement Tidéç qui les repréfente. Car puifque les fens nous parlent différemment des mêmes cho(es félon Tinterêc qu'ils y trouvent; puifqu'ils fe coupent immanquable-^ ment, lorfque le bien du corps le de^ mande: regardons les comme des faux témoins par rapport à la vérité ^ mais comme des moniteurs fidèles par rap- port à la confervation & à la commo« dite de la vie..
te Tome I. M XVI. A R I S T E. Ah Théodore! que je fuis pénétré de ce que vous me dires, Se que je fuis confus d'avoir été tonte ma vie la dupe de ces faux té« moins! Mais c'eft qu'ils parlent avec tant de confiance ôc de force, qu'ils répandent, pour ainfi dire, dans les eC prits la conviâion & la certitude. Ils commandent avec tant de haitteur 6c d'emprefTement, qu'on fè Wad fans examiner. Quel moïen de rentrer en foi-même, quand ils nous appellent & nous cirent au dehors: & peu^on en«* tendre les réponfes de ia vérité intérieu- re durant le bruit & le tumulte qu'ils excitent? Vous m'avez fait compren- dre que la lumière ne peut être une mo^ dalîcé des corps. Mais dés que^'ouvre les yeux, je commence à en douter. Le foleil qui me frappe m'éblouic, & trou- ble toutes mes idées. Je conçois main^ tenant que fi j'appuïois fur ma main la pointe de cette épingle, qu'elle n'y pourroit faire qu'un fort petit trou. Mais fi je l'appuïois efFedivement, il me frmbje qu'elle y verferoit une très- grande douleur. Je n'en douterois pas aflùrément dans le moment de la pi- qûre. Que nos fens ont de puifTance Se Entretien. 139.
Entretien. 139.
de force pour nous jetter dans rerreur! Quel defordre, Théodore! Et cepen- dant dans ce defordre même la fagedè du Créateur éclate admirablement. Il ÊiUoit que la lumière & les couleurs « fuflent comme répandues fur les objets, afin qu'on les diftinguât fans peine. Il £illoit que les fruits fviSknt comme pé- nétrez des faveurs, afin qu'on les man* geât avec plaifir. Il falloir que k dou- leur fe rapportât au doigt piqué, afin que la vivacité du fentiment nous ap- pliquât à nous retirer. Il y a dans cet Ordre établi de Dieu uhe fagefTe infi- iiie. J'y confehs, je n'en puis douter. Mais j'y trouve en même tems un très» grand defordre,& qui me paroit indi- gne de la fageffe & de la bonté de nô- tre Dieu. Car enfin cet Ordre eft pour nous, malheureufes créatures^une four* ce féconde d'erreurs, & la caufe inévi- table d^s plus grands maux qui accom- pagnent la vie. On me pique le bout eu doigt, & je foufFre: je fuis malheu- ^reux j «je fuis incapable de penfer aux vrais biens, mon afne ne peut s'appli- quer qu'à mon doigt ofïènfè. & elle cft toute pénétrée de douleur. Quelle étrange mifere \ Un efprit dépendre M ij 140 Qjçjatrie'me d'un corps, & à caufe de lui perdre de vûë la vérité. Eftre partagé, que dis je? être plus occupé de Ion doigt que de (oH vrai bien. Quel defordre, Théodore! il y a là afTurément quelque myftere» Je vous prie de me le développer.
XVII. Théodore. OUi, fans doute, il y a là du myftere. Que les Philofophes, mon cher Arifte» font obliges à la Religion, car il n^y a qu^el- fe qui les puiffè tirer de l'embarras où ils te trouvent l Tout paroît fe contre- dire dans la conduite de Dieu, & rien n^eft plus uniforme* Le bien & le mal^ je parle du mal pfay (ique, n'ont point deux principes difR'rens. Ceft le même Dieu qui fait tout par les mêmes loix» Mais le péché fait que Dieu, fans rien changer de fes loix, devient pour les pécheurs le jufte vengeur de leurs cri- mes. Je ne puis vous dire préfentement tout ce qui ieroit nécel&ire pour.éclair* cir à fonds cette nnitiere. Mais voici en peu de mots le dénouement de votre ' dif&culté.
Dieu ed^ge. Il juge bien de toutes chofes. Il les eftime à proportion qu'feU tes font eftimables. Il les aime -à pra-. portion qu'elles font aâaableé. En ua ENTRETIEN'. 141 ENTRETIEN'. 141 taôc Dien aime l 'Ordre invinciblemenr. Il te (uit inviolablemenc^ Il ne peut Ce démentir. Il ne peut pécher. Or les ef- prits font pins eftimables que les corps- Donc ( prenez garde à ceci ) quoique Dieu poifiè unir les efprits aux corps, il ne peut les y afTujettir. Que U piqurer me préyienne 8c m'avertiUe: ce(a eft iufte 8c conforme à l'Ordre. Mais qu^el- le m'afflige 8c me rende malheureux, qu'elle m occupe malgré moi y qu'elle trouble mes idées, qu'elle m'empêche de penfer aux vrais biens rcertatnemenc c'eft on défordre. Cela eft indigne de la ùget[c8c de h bonté du Créateur. C'eft ce que la Raifon me hit voir évidem^ ment. Cependant Texpérienee me con- vainc que mon efprit dépend de mon corps. Je foufFre, je fois malheureux, je nus incapable de penfer quand on me pique. Il m'eft impoflible d'en douter.. Voilà donc une contradiéHon manifefte entre ta «certitude de Texpérience 8c l'évidence de la Raifon. Mais en voies le dénoiiement. C'eft que l'efppit de l'homme a perdu devant Dieu fa digni* té & fon excellence. C'eft que nous ne fbmmes plus tels que Dieu nous a faits^ & q«e l'union de notre ame avec notre corps sVft oiangée en dépendance: car rhomme aïant aéfobeï à Dieu, il a été ufte que fon corps celTâc de lui être ibûmis. C'eft que nous naiflbns pe- cheurs & corrompus, dignes de la co- lère divine, & tout-à- fait indignes de penfer à Dieu, de l'aimer, de Tadorer, de jouir de lui. Il ne veut plus être no^ tre bien, ou la caufe de nôcre félicité, Se s'il eft encore la caufe de notre être, s'il ne nous anéantit pas y c'eft que fa clémence nous prépare un réparateur par qui nous aurons accès auprès de lui, ibcieté avec lui, communion des vrais biens avec lui, félon le décret éternel par lequel il a réfolu de réunir toutes chofes dans nôtre divin Chef l'Homme- Dieu, prédeftiné avanf tous les tems I>our être le fondement, Tarchiteâie, a viâime, 6c le fouverain Prêtre du Temple fpirituel que la Majefté divine habitera éternellement. Ainfi la Raifon diflipe cette contradiâiion teicible, ic qui vous a (i fort émû. Elle nous fait clairement comprendre les véritezles plus fublimes. Mais c'eft parce que la toi nous conduit à rintelligence, Se que par fon 'autorité elle change nos doutes Se nos foupçons incertains Se Entretien. 14J embarraflàns en conviâion & en cer.* ticude.
3^V III. Demeurez donc ferme, Arifte, dans cette penfée que la Raifon fait naître en vous, que l^tre infini- ment parfait fuit toujours TOrdre im- muable comme (a loi, & qu'ainfî il peut bien unir le plus noble au moins npble, refprit au corps, mai$ qu'il ne peut l'y afiujettir; qu'il ne peut le pri- ver de la liberté & de l'exercice de fes plus exellentes fbn£Hons, pour l'occu- per malgré lui, & par la plus cruelle des peines, à perdre de vûë fbn fouve- rain Dien pour la plus vile des créatures. Et concluez de tout cela » qu'avant \c péché il y avoir en faveur de Thoixime des exceptions dans les loix de l'union de Tame & du corps. Ou plutôt con- cluez-en, qu'il y avoir une loi qui a été abolie, par laquelle la volonté de l'hom- me étoit la caufe occafionnelie de cette difpofîtion du cerveau, dans laquelle l'ame eft à couvert de l'aâion des ob- jets, quoique le corps en foit frappé^ & qu'ainfi elle n'ctoit jamais interrom- pue malgré elle dans ùs méditations 8c dans fes extafes. Ne Tentez- vous pas en yous^-même quelques reftes de cette pui (lance, lorfque vous êtes fortement appliqué, & que la lumière de la vérité vous pénètre 8c vous réjoUit? A^pa« rem ment le bruit, les couleurs, les odeurs, & les autres fentimens moins pretTans & moins vik ne vous inter- rompent prefque plus. Mais vous n'êtes pas (upérieur à la douleur: vous la trou^ ▼ez incommode malgré tous les efibrts de vôtre efprit; Je juge de vous, Arifte, par moi-même. Mais pour parler jufte de l'homme innocent & fait à Tirnage de Dieu, il faut confulter les idées divi^ nés de l'Ordre immuable. Ceft-là cpe fe trouve le modèle d'un homme par- £ût, tel qu'éroit notre Père avant Ton péché. Nos fèns troublent nos idées. Se fatiguent nôtre attention. Mais en Adamus l'averti (Toient avec refpeâ:. Il& (ê taifoient au moindre figne. Ils cef- foient mêmes de l'avertir à l'approche de certains objets, torfqu'il le louhai- coit ainfi. Il pouvoit manger (ans plai-i fir, regarder fans voir, dormir fans rê- vera tous ces varns phantômes qui nous inquiètent l'écrit, & qui troublent nô- tre repos. Ne regardez point celacom* me des paradoxes. ConJîiltez la Raifon^ 6c ne jugez point, iiiir ce q^ vous fen.
te£ Entretien. 145 te£ Entretien. 145 tes 4ms un corps déréglé, de Pécat d^ ^emier homme, en qui tout écoiccon- «>tme à l'Ordre immuable que Dieu €uk inviolabiement. Nous fommes pe« •cheurs, & je parle de Thomme inno- ^cenr. L'Ordre ne permet pas que l'ef- ^îc foie privé de la liberté' de les pen» lées ^ lorique le corps repare fes forces «dans le (bmmeil. L'bomme jufte pen* ibit donc en ce tems, &en tout autne, •à ce qu'il vouloit. Mais l'homme de^- ^ena pécheur n'eft plus digne qu'il y aiit •à caufe de lui desexceptions daas les lois de la nature. Il médite d'être dépofiilté ^fà pui(Iknce Cm unenature inférieur^ Vêtant rendu par fa rébellion, la plu^ fnéprfïàble des créatures; non feule- ment digne d'être égalé au néant ^ mai$ d'être réduit dans un état qui foit pour lui pire que le néant même.
XIX. Ne ce(Ièz donc point d'admi- fer la fageffc, & 1-ocdre merveilleux des loijc de l'union de l'ame Se du corps, par lefquelles nous avons tant de divers lèntjmens des objets qui nous environ^ t&ent. Elles font tres.fages. Elles nou$ étoienc mêmes avantageufes en tout fens, en les confiderant dans leur infti- focion ) & il ed trcs-juftc qu'elles fubfi.. Tom I. N l^J? Quatrie'me l^J? Quatrie'me Ibenc après le péché, quoiqu'elles aïeitf! des fuites BLcheofes: car runiformicé de la conduite de Dieu ne doit pas dé- pendre de l'irrégularité de la nôtre* Mais il n*eft pas jufte après la rebei^ lion de l*homme, que Ton corps lui foit parfaitement fournis. Il ne le doit être qu'autant que cela eft néceflaire au pe« cneur pour conferver quelque tems fa sx)i (érable vie, & pour perpétuer le genre humain jufqul la confommatioa de l'ouvrage, dans lequel fa pofterité «loit entrer par les mérites & la pui£f iance du R eparateur advenir» Car toq«t ces ces générations qui s'entrefuivent ^ toutes ces terres qui fe peuplent d'ido*» ]&tre$,rout l'ordre naturel deTlThivers qui fe conferve, n'eft que pour fournir abondamment à Jefus-Chrift les ma* teriaux néceflaires à la conftruâion 4a Temple éterneU Un jour viendra que les defcendans des peuples les plus bar» bares feront éclairez de la lumière d^ TEvangile, & qu'ils entreront en foule dans TEg^ifë des prédeftinez Nos Pères font morts dans l'idolâtrie, 8c nous re« •connoi(Tbns le vrai Dieu & nôtre ado* Vable Sauveur.' Le bras du Seigneur <i*eft point racottrâ Sa puiHànce s*^ Entretien. 147 Entretien. 147 tehdra far les nations les plus éloi- gnées: & peut.êcre que nos neveax re- tomberopt dans les ténèbres, lorfqne la lumierc^clairera le noaveau monde* Mais-reciieillons, Arifte, en peu de mots les principales chofès que je viens de vous dire, afin que vous les reteniez ÛLfis peine, & que vous en fafliez le fa- jet de vos méditations. / X X. L'homme eft compofé de deux fubftances ^ efprit & corps. AinfTil a deux fortes de biens tout differens à diftinguet & à rechercher, ceux de Tef- prit & ceux du corps. Dieu lui a aufli donné deux moïens tres-feurs pour di^ cecoer ces dif&rens biens; la raifo^ poof lebien de Tefprit, les ^ns pour le bien du corps; l'évidence & la lumière pour les vrais biens, l'indinâ: confus pour les Êiux biens. J'appelle les bien$ du corps de faux biens, ou des biens trompeurs, parce qu'ils ne foy point tels qu^ils paroi lient à nos (êns; & qup quoiqu'ils foientbons par rapport à la confèrvation de la vie, ils n'ont point en propre l'efEcace de leur bonté: ils ne l'ont qu'en confequençe des volon^ fez divines ou des loix naturelles, donc ioiic les câufcs occafionncUes. Je ne 148 Quatrte'me puis maincfiiant m'explquer pins clalU rement. Or il écoit à propos que refpric fêntîc comme dans les corps, les qua« lirez qu'ils n'ont pas, afin qu'il voulût bien, non \ts aimer ou les craindre ^ ' mais s'y unir ou s'en (eparer félon les befoins preflàns de la machine, donc les reflbrts délicats demandent un gar* dien vigilant & prompt. Il falloit que l'elprit reçût une efpece de récompenfe du fervice qu'il rend à un corps que Dieu lui ordonne de conferver, afin de l'intereffer dans fa confervation. Cela eft caufe maintenant de nos erreurs & de nos préjugez. Cela eft caufe que non contens de nous unir à certains corps, & de nous feparer des autres, nous fommes a flèz ftupides pour les aimer ou les craindre. En un mot cela eft caufe de la corruption d^ nôtre coeur, donc tous les mouvement doivent cendre vers 9ieu, & de l'aveuglémeiit de nô- tre efprit, dont tousTles jugemens ne fe doivent arrêter qu'à la lumière. Mais preqons.y garde, & nous verrons que c'eft parce que nous ne faifons pas de ices deux moïens » dont je viens de par^ 1er, Tufage pour lequel Dieu nous les H doonesp ^ 8c qo'ao liea de confulter ENtRETlEN. 149 la Raifon pour découvrir la vérité, au lieu de ne nous rendre qu'à Tévidence qui accompagne les idées claires > nouji nous rendons à un inftinâ confus de trompeur, qui ne parle juQie que pooc le bien du corps. Or c'eft ce que le pre- mier homme ne faifoit pas avant foit péché. Car fans doute il ne confondoi^ Eas les modalitez dont IVfprit eft capa-» le, avec celles de retendue. Ses idée$ alors n'ctoienc point confufes ^ Se Cçs ièns parfaitement fournis ne Tempe* choient point de confulter la Raifon* X X I. Uefprit maintenant eft auffi- bien pitni que récompenfé par rapport au corps. Si on nous pique, nou^ en fouffrons y quelque eâTort que nous fif* fions pour n^y point penfér. Cela e(i vrai. Mais comme je vous ai dit, c'eft qu'il n'eftpas jufte qu'il y ait en fa veut d'an rebelle des exceptions dans les loix de la nature, ou plâtot que nous aïons fiic nôtre corps un pouvoir que nous ne méritons pas. Qu'il nous fumfe que par la grâce de Jefus-Chrift les miferes auf- quelles nous fommes alfujettis aujour- d'hui, feront demain le fu jet de nôtre triomphe & de nôtre eloire. Nous ne icotons point les vrais biens. La médi^ Niij Î50 Quatrie'me tation nous rebute. Nous ne (omnoés point naturellement touchez de queU