2ue plai^ prévenant dans ce qui per« lâionne notre efprit» C^eft que le vrai bien mérite d*être aimé uniquement par raifbn. Il doit être aimé d'un amour de choix, d'un amour éclairé ^ & non de cet amour aveugle qu'infpire Hn- ftinft. Il mérite bien nôtre application êc nos foins. Il n'a pas befoin, comme les corps, de qualitez empruntées pour iè rendre aimable à ceux qui le connpiC* iênt parfaitement -y & s'il £auc mainte* liant pour Taimer ^ que nous foïons pré^ venus de la déleâation fpirituelle, c'eft ^ue nous fommes foiblés & corrompus: C^efl: que la concupifcence nous dérègle» & que pour la vaincre il Blxxi que Dieu nous infpire une autre concupifcence toute fainte: c*eft que pour acquérir l'équilibre d'une liberté parfaite, puif- que nous avons un poids qui nous porte vers la terre, il nous faut un poids coni* traire qui nous relevé vers le ciel.
XXII. Rentrons donc inceflamment en nous-mêmes, mon cher Arifte, 6c t&chons de &ire taire non feulement nos iêns, mais encore nôtre imagination & nos palEons. Je ne vous ai parlé que dei Entretien. 151 is, parce que c'eft d'eux que Tima. lation & les paflions cirent tout ce -ils ont de malignité & de force. Gé« ralement tout ce qui vient à refpric r le corps uniquement en confequen^ des loix naturelles, n'efl: que pour le rps. N'y aïons donc ppint d égard, lis fuivons la lumière de la Rjufon, L doit conduire les jugemens de n6tre rit, 8c régler les mouvemens de nô- cœur. Diftinguons Tame & le corps^ ies modalitez toutes difièrentes donc ' deux fubftances font^capables., ÔC Gmis (buvent quelque réflexion (ur rdre & la fageflè admirable des loix lérales de leur union. C'eft par de ceL léfléxions qu'on acquiert la cônnoi^ ice de roi*même, 6c qu'on fe délivre ne infinité de préjugez. C'eft par là on apprend à cofmoître l'homme; 10US avons à vivre parmi les hommes avec nous-même^. C'eft par là que it l'Univers paroit à nôtre efprit tel il eft y qu'il paroît, dis-)e, dépoiiillé mille beautez qui nous appartiens. it uniquement, mais avec des réf. ts & des mouvemens qui nous font nirer la fageflê de Ton auteur. Enfin I par là y ainfi que vous venez de N iiij lyi' QjJATRlï^ME voir, qu'on reconnoic fenfiblement/^ non feulement la corruption de la na^ ' ture & la néceffité d'un Médiateur, deux grands principes de nôtre foi, naais encore une innnité d'autres véri- tez eflèntielles à la Religion & à la Morale. Coutinuez donc, Arifte, de méditer comme vous avez déjà com- mencé, & vous verrez la vérité de ce que je vous dis. Vous verrez que le mé- tier des Méditatifs devroit être celui de* toutes les perfonnes raifonnables* A R. I s T £• Que ce mot de Méditatifs me donne maintenant de conRifion, maintenant que je comprens en partie ce que vous venez de me dire, & que j*en fuis tout pénétré! Je vous ai cru, Thçodore, dans une efpece d'HIufion^ Ear le mépris aveugle que j'avois pouc I Raifbn.. Il faut que je vous l'avoucV Je vous ai traité de Midkatif, & quel- ques-uns de vos amis. Je trouvois de Tefprit & de la finefliè dans cette Totte» raillerie \ & je penfe que vous fentez* bien ce qu'on prétend dire par là. Je vous protefte néanmoins que je ne vou^ lois pas qu'on le crût de vous, & que l'ai bien empêché le mauvais efiet de ce terme de raillerie par des éloges £L rirax, ic que j'ai toujours ctû tres^veri^ tables.
Théodore. J'en fuis perfuadé, Arifte. Vous vous êtes un peu diveitvà mes dépens. Je m'en réjoUis. Mais je penfe qu'aujourd'hui vous ne ferez pas fort fàcbé d'apprendre qu'il vous en a ptus coAté qu'à moi. Sçavez-vous bien qu^l y avoit dans la compagnie un de ces Meditatifi, qui dés que vous fôtes forci Ce crût obligé » non de me défen- dre moi, mais l'honneur de la Raifon univerfdile que vous aviez o0ènfée, en détournant les efprits*de la confulter. D'abord que parla le Méditatif, tout le monde fe foûleva en vôtre faveur. Mais après qu'il eôt efluïé quelques raille* des, & les atrs méprifans qu'infpire l'imagination révoltée contre la Rai* (on, il plaida fi bien fa caufe, que l'ima- gination fuccomba. On ne vous railla point, Arifte. Le Méditatif parut affligé de vôtre aveuglément. Pour les autres, ils furent émus de quelque indignation. De forte que fi vous étiez encore dans le mên>e eiprit, vous en êtes fort éloi« Ï;né y je ne vous confeillerois pas d'aL er chez Philandre débiter desplaiiàn* tenes 6c des lieux communs contre 1« 154 Q.tJATlllE'ME Ràifbn, pour rendre méprifables tes taJ citurnes Méditatifs.
A R I s T E. Le croiriez. vous, Théo* dore? Je fens une fecrette joïe de ce 3ue vous m'apprenez-là. On a reme- ié bien-tôt au mal que je craignois d'a-> voir fait. Mais à qui eft.ce-que j'en ai Tobligation? N'éft-ce pas à Theotime?
Théodore. Vous le fçaùrez, lord que je ferai bien convaincu que Vôtre âtnour |>our la vérité fera aflez grand pour s'étendre jufqu'à ceux à qui vous avez une obligation un peu annibiguë.
A R I is T ^^ Cette obligation n'eft point ambiguë. Je vous protefte que fi c'eft Theotime, je l'en aimerai & je Ten eftimerai davantage. Car à mefure que e médite, je fens augmenter rincUna«' cion que j'ai pour ceux qui recherchent la vérité, pour ceux que j'appellois jl/fii^4r^, lorfquej'eftois a(tez infènfé pour traiter de vifionnaires ceux qui rendent à la Raifon les aifiduitez qui lui font dues. Obligez - moi donc de me dire qui eft cet honnête homme qui voulut bien m'épargner la confufion que je meritois, 8c qui foûtint fi bien rhonneur de la Rai(bn fiins me tourner "fti ridicule. Je le veux avoir pour ami.
Je veax mériter Ces bonnes grâces; & û )e n'en pais venir à boat, je xtax da moins, qu il fçache que je ne fais pliù ce que j'^iois, T H B o D o ni. Bien donc, Arifte, 'il lefçaura. Et Ci tous'' voûtez £tredâ nombre des MeditatîÊ, )e vdus pro.; mets qu'il fera aulïï da nombre de vos boQSsmis. Méditez, & tout ira bien. Tous le gagnerez bieii-{ôc, lorfqn'il vous verra de Tacdeur pour la véiiié, At la foÔmiffion pour U foi, & un pro- fond refpeft poftt n6cce Maiue tomm V- ENTRETIEN^ De Cufage des fem dutns les fiicfices. Il y a dans nos femimens idée claire ^ & fentimens confis. L'idée napfartUnt. point aufemiment. CeftL*idee qui éclai'» re Fefprtty.èr lefentimem qm PappU^r - . que é'ie rend attentif: car cefiparle ^fentbnem que tidee intelligible dfvient fenjible.
A . I S T e. J'ai bien fait du che- lin, Théodore 9 depuis que vous m'avez quitté. }'ai bien découvert du païs. J'ai parccfuru en générai tous les objets de mes fens, conduit, ce me femble, xiniquement par U Kàifon. Je ne fils jamais phis furpris ^ quoique déjà un peu accoûtsmé à c^ nouvelles déi» couvertes. Bon Dieu! que j'ai reconnu de pauvretez dans ce qui me paroiflbit il y a deux jours d'une magnificence achevée: mais que de fageflfè ^ que de grandeur, que de merveiHes dans tout ce que le monde mépcilè l Vhoma^ Entretien. îjj €pA ne voit que par les yeax, eft aflii« fément an étranger au milieu de fan païs. Il admire coût, & ne connolc rien: trop heureux €\ ce qui le frappe ne lui donne point la mort. Perpétuelles illufionsde la partdes^objetsienfibles. Tout nous trompe, tout nous empoi- {bnne y tout ne parle à Tame^que pour le corps. La Raifon ièule ne- déguife rien. Que fe fuis content d'elle, & que Ele fuis de vous, de m'avoir appris à coniiilter, de m'avoir élevé au deflils de mes fens & de moi-même pour con- templer (à lumière! ]'ai reconnu très- clairement, ce me femble, la vérité de tout ce que vous m'avez dit. OUi.^ Théodore,. que jVie le plaifir de vous le dire: refprit de Thomme n'eft que ténèbres *, Tes propres modalitez ne Té* clairent point y fa fubftance, toute fpU rituelle qu^elle eft, n'a rien d'intelligi- ble ^ fes hrns, fon imagination, fes pai^ fions le féduifènt à tous momens. C'eft aujourd'hui que )e croi pouvoir vous amirer que j'en fuis pleinement con- Yainco. Je vous parle avec la con- fiance que me donne la vue de la vérité. Eproavez moî) ôc voïez s^il n'y a point ditts-Inoa Eût un peu trop de témérité.
158 Cinq^ie'mï ce que vous me dites. Car je fuis per« foadé qu'une heure de médication (&.
rieufe peut mener bien loin un efprit tel aue le vôtre. Néanmoins^ pour m'af- . ùiet davantage du progrez que vous avez fait, répondex-moi. Vous voïez cette ligne A. B.^ Qu'elle foit divifée en deux parties au point C \ ou ailleurs» Je vous prouve que le quarf é de la toute eft égal aux quarrez de chaque partie, 'êc à deux parallélogrammes Êiits fur -ces deux parties.
A K I s T B. Qae ^retendes - vous par là? Qui ne fçait que c'eft la mê- me chofe de multiplier par lui-même un tout, ou toutes les parties qui font ce tout } T H E o D 0 K E. Vous le fçavez» Mais fuppofons que vous ne le fça.- chiez pas, - Je prétens le démontrer à vos y^ux, Se vous prouver par là que Tos (ens vous découvrent clairement la vérité.
Théodore. Voïez fixement: c^eft tout ce que je vous demande. Sans 4]tte vous rentriez en vmis-même pour ^ttoTulcer là Raifon ^ vous allez ilécouii» A n.
C • Ai^ C B IB ^r une vérité évidente. A B D E eft le qiurré de AB. Or ce quarré eft égal à tout ce qu'il renferme. Il eft égal à lui-même. Donc il eft égal aux deux quarrcz de chaque partie m Se n, 6c aux deux parallélogrammes o 8c p faits fttC çe$ panies A C, & C B.
Artiste. Cela faute aux yeux.
Theopore. Fort bien. Mais de plus cela eft évident. Donc il y a des véricez évidentes qui (jutent aux yeux. Ainfinos fens nous apprennent évidem» ment 4e3 verice;^» A R I s T E. Voilà une belle vérité 8c bien difficile à découvrir! N'avez- vous que cela à dire pour défendre l'honneur des fens?
•Théodore. Voustie répondez pas^ Arifte. Cen'eft pas URaiton qui vous infpire cette défaite. Car je vous prie, n'eft - ce*pas une vérité évidente que vos fens viennent de vous apprendre i A & I s T E. Rien n'eft plus facile» 'Ph £ o p oïl E. Ceft que nos fens font d'excellens maîtres. Il ont des manières aiféei de nous apprendre la vérité.' Mais 4a Raifon ave^Tes idées claires nous laiflè dans -les ténèbres. Voilà, Arifte, ce qu'on vous répondra. Prouvez ann ignorant, vous dira-t'on, que le quarré, par exemple, de lo. «ft ^gal aux deux quarrez de 4. Scde6.dC iâ deux fois le produit de 4. par 4: Ces idées^là de nombres font claires y Oc :cctte vérité à prouver eft la même en nombres incetligibles, que s'il étok queftion d'une ligne expoféeà vos yeux, 3ui auroit di% pouces, par exemple, & ivi/èeentre^. & ^. Et cependant vous «verrez qu'il y aura quelque difficulté à la &ire comprendre: parce que Ce principe, qile c'eft U même chofe de muIppUec ^ EwtRETlEK. I^t mohiplier un nombre par lui-même, ou d'en multiplier routes les parties fe- parément par elles-mêmes, n'eftpasfi évident, qu'un quarré eft égal à toutes les figures qu'il contient. Et c'eft ce que vos yeux vous apprennent, comme vous venez de le voir.
I L Mais fi vous trouvez^que le Théo* rême que vos yeux vous ont appris eft trop facile, en voici un autre plus diffi- cile. Je vous prouve, que le quarré de la'diagonale d'un quarré eft double de celui des côcez. Ouvrez les yeux: c'eft tout ce ')p vous demande.
BLegardez la figure que je trace (pr ce papier. Vos yeux, Arifte,ne vous di« fènt^ils pas > que tous ces triangles a, h r. d. e.fl g. h. i. que je fiippofe, & que vous voïez avoir chacun un angle droit & deux lignes égales, font égaux entr'eux i Or voik voïez que le quar« lé fait fur ta diagonale A B ^ a qua- tre de ces angles,& que chacun* des- quarrez faits fur les cotez en ont deux. Donc le grand quarré eft double des autres.
i6i Cinc^uie'me gjrdc: & je voi ce que )e vous dis. Je raifonne, b vous voulez, mais c'eft (ur le témoignage fidèle de mes feps. Ou- vrez feulement les yeux, & reg|rdez ce que je vous montre. Ce triangle dcA égal à e ^ 8c e égal à ^; & de l'autre {>art ^eft égal à 7, &f égalà^. Donc e petit quarré eft égal à Ta moitié du grand. Ceft la même chofe de Tautre côté. Cela faute aux yeux comme vous dites. Il fuffit pour découvrir cette vé<- rite f de regarder fixement cette figure, en comparant par le mouvement des yeux les parties qui la compofent.Donc nos fens peuvent nous apprendre la vé« rite.
A R I s T E. Je vous nie cette confeJ quence > Théodore. Ce ne fontpoinc Entretien. 1S3 lios fens, mais la Raifon jointe à nos ftns qui nous éclaire, & qui nous dé^ couvre la vérité. N'appercevez-vons pas que dans la vâe (ènfible que nous avons de cette figure^ il fe trouve en même temsque l'idée claire de Téten* due eft jointe au fenriment i!bnfus de couleur qui nous touche. Or c'eft de ridée claire de Tétenduë, & non dq blanc & du noir qui la rendent fenfi* ble, que nous; découvrons les rapports, en quoi confifte la vérité: de hdée . ^claire, dis-Je, de l'étendue que renfer- Ime la Raifon, 6c non du bknc & du Hoir, qui ne font que dès fentimens ou des modalitez confufes de nos fens » dont il n'eft pas poflible da découvrir lesTâpports. Il ya toujours idée claire & Sentiment confus daAs la vûë que nous avoins dès objets fenfibles: Hdée qui repréfente leur e({ènce, & le fenti- tnent qui nous avertit de leur éxiftence: ridée qui nous fait connokre leur na- ture j leurs propriétés > les rapports qu'ils ont^u quMIs peuvent avoir enx ir'eux, en un n^ot la vérité &c le fenti- ment qui nbus fait feniir leur différen- ce, & le rapport qu'ils ont à là commo- dité 6c à la Cetïfervation de la vie, O ii 1^4 Cinquie'mé III» Théodore. Je reconnois âi cette réponfe ^que vous avez bien cou- ru du païs depuis hier. Je fuis content de vous y Arifte. Mais, je vous prie, cette couleur gue voici fur ce papier ^ n*eâ:-elle pas étendue elle-nicme? Cefi^h tainemeift îe la voi telle. Or (î cela eft, le pourrai clairement découvrir les rap^ ports de ces parties, (ans penfer à cette étendue que renferme la Raifon. Ué^ tendue de la couleur me fuffira pout apprendre la Phyfique & laGeometrie» A R I ST £. Je vous nie, Théodore^ que la couleur foie étendue. Nous ISk voïons étendue » mais nos yeux nous trompent* Car refprit ne comprendra jamais que Tétenduë appartienne à la couleur» Nous voïons comme étendue cette blancheur, mais c'eft que nou^ la rapportons-àde l'étendue, àcauTerque c*eft par ce (ènciment de Tame que nous voïons ce papier, ou plutôt c'eft que l'étendue intelligible couche Tame, 8C la modifie de telle façon,.& par là cette étendue intelligible lui devient (ènfible. Quoi y Théodore î direz <- vous que la dottleni: eft étendue, à cau& que IbrC qu'on a k goûte ou quelque rhcuma-* tume^o&laientcomBic ccenduë^Di; EnT HE tlEN^ léf EnT HE tlEN^ léf lez^votts que le (on eft écenda^ à cat^ qu'on l'entend «rem[4ir tout l'air 2 Di^ rcz^vous que la lumière eft répandue ^9 ces grands efpaces, à caufe que nous les voïons couc lumineux i PuiC^ l' qœ ce ne font là que des niodalicez ou des (encimensde yame, & que Tame ne ûtt point de fon fends l'idée qju'elle a def étendue, coûtes ces qualicez fe rap» DMtent à l'étendue ^àc la font fentir à i'anie ^ mais eUes ne (ont nullement, étendues.
I V» T H E ©^ D o R E^ Je vous avoue, Asifte, que la couleur, aflilùbien que 1» douleur, n^'eft point étendue loca-^ lemenc. Cac puifque l'expérience ap* prend qu'on* knt 1» douleur dans un bras qu^'on n'a phis, & que la nuit e a dormant nous voïons^es couleucs com- me répandues fur des objets imaginais- res > il eft évident ^e ce ne font là que des (èntimens- ou des modalitez de l'ar- me y qui certainement ne remplit pa!^ tous les lieux qu'elle voit, puifqu'elle n'en remplit aucun, & que les modali* tes d'une fubftance ne peuvent être où cette fubftance n'eft pas. Cela e(L ûiconteftable. La douleur ne peut être jioçalcoient étendue dans mon brassai Û6 ClNclUlE*MiB les couleurs fur les furfaces des corps* Mais pourquoi ne voulez • vous pas s des shtelligiblemenc i Pourquoi ne vou- lez-vous pas que ia lumière que je voi; en me preflànt le coin de Tœil ou autre-^: mène, porte avec elle l'efpace lenfible^ qu'elle occupe > Pourquoi voulez- vous qu'elle fe rapporte à l'étendue intelli- gible } En un mot, pourquoi voulez- vous que ce (bit l'idée ou Tarchety pe des corps quT touche l'ame, lorfqu'elle voit ou qu'elle fent les qualitez fenfi- bles comme répandues dans les corps» A R I s T E. C'eft qu'il n'y a que l'âr- ehf ty pe des corps qui puifle me repré*-- Tenter leur nature, que la Raifon uni- ver felle qui puitTe m'éclairer par la ma»- hifeftation de Tes idées. La fuoftance do l'ame n'a rien de commun avec la ma-* tiere. L'efprit ne renferme point les perfeâions de tous les êtres qu'il peut connoître. Mais il n'y a rien qui ne participe à l'Etre divin. Ain(i Dieu voie en lui-même toutes chofese Mais l'ame ne peut les voir en elle. Elle ne peut les découvrir que dans la Raifon divine ie Entretien. lèy ^ Entretien. lèy ^ «tliverielle. Donc retendue que |e voî ou que je fens, ne m'apparrient pas, Aocrement je pourrois en me contem- plant, connohre les ouvrages de Dieu» Je pourrois, en confiderant attentive- ment mes propres modalitez^apprendre la Pbyfîque & plufieurs autres iciencès Ïii ne confident que dans la connoif* nce des rapports de l'étendue, com- me vous le Içavez bien. En un mot je ferois ma lumière à moi-même:ce que je ne puis penfer Tans quelque efpece d'horreur. Mais je vous prie, Théo- dore^ d'éclaircir la difficulté que vou» me faites.
)our cela que l'idée ou l'archétype de *ame nous fût découvert. Nolis ver- rions alors clairement ^ que la couleur^ la douleur, la faveur, & les autres fen- timens de Tame, n'ont rien de com^' mun avec l'étendue que nous fentons jointe avec eux. Nous verrions intuiti- vement, qu'il y a autant de différence entre retendue que nous votons ^ & la couleur qui nous la rend vifible* qu'en- tre les nombres, par exemple l'infini, ou lelle autre idée intelligible qu'il vous ^têi Cïmqjjie'me ^têi Cïmqjjie'me plaira. & la perception que nou9 ew avon^; & nous verrions en même cems, que nos idées font bien difièrentes de nos perceptions ou de nos fentimens ^ vérité que nous ne pouvons découvrir que par de férieufes réflexions, que pat de longs & de difficiles raifonnemens.
Mais pour vous prouver indireâe^ ment que nos fentimens ou nos moda. lirez ne renferment point l'idée de Té- tendue y à laquelle ils fe rapportent né- ceflairement^à caufe que c'eft cette idée qui les produit dans nôcre ame, & que la nature de Tame eft d appercevoir ce qui la touche: fuppofbns que vous re- gardiez la couleur de vôtre main, Se que vous y Tentiez en même tems quel- que douleur, vous verriez comme éten^ ouë la couleur de cette main, & vous en fentiriez en même temi la douleur comme étendue. N'en demeurez^vous pas d'accord l A R I s T E. Oiii, Théodore. Et mêmes fî je ia touchois, je la fentiroi» encore comme étendue: & (i je la trem* pois dans de l'eau chaude ou froide, je lentiroiS la chaleur 6c ia froideur com^ ine étendues.
Xheqdosle. Prenez donc garde.
La Entretien..1^9 La douleur n*eft pas la couleur, la cou-^ leur n'eft pas la chaleur, ni la chaleur la froideur. Or retendue de la couleur ou jointe à la couleur, que vous voïez en regardant YÔcre main ^ eft la même que celle de la douleur, que celle de la chaleur, que celle de la froideur^ que vous pouvez y fentK. Donc cette étendue n'eft ni à la couleur, ni à la douleur, ni à aucun autre de vos l'en- timens. Car vous (èntiriez autant de mains différentes que vous avez de du vers fentimens, (i nos fentiraens étoienc étendus par eux-mêmes, comme ils nous paroîilent; ou (i Tétenduc colorée que nous voïons n'éroit qu'un fenti- ment de l'ame, tel qu'eft la couleur^ ou la douleur, ou la laveur, ainfi que fe l'imaginent ceux d'entre les Carte- (iens qui fça vent bien qu'on ne voit pas les objets en eux-mêmes. C'eft donc^ Arifte, une feule & unique idée de main qui nous affèâe diverièment, qui agit dans nocre ame, & qui la modifie par la couleur, la chaleur, la douleur^ &c. car ce ne font point les corps que nous regardons qui nous affèâent de nos divers (êntimens, puifque nous voïons.fouvenc des corps qui ne font Tme J. P 170. Ginqjjie'me 170. Ginqjjie'me point. Ec il eft mêmes évident que Icf corps ne peuvent agir fur refprit, le modifier', Téclairer, le rendre heureux Se malheureux pardes fentimens agréa, blés & defagréables. Ce n'eft point Ta* me non pttts qui agit fur elle^même^ Se qui k modine par la douleur, la cou* leur y &c. Cela n'a pas befoinde preu« ves après tout ce que nous avons dit. C*eft donc l'idée ou Tarchetype ^es corps qui nous afFeâe diverfement. Je veux dire, que c'eft la fubftance inteU Ugible de la Raifon qui agit dans np* treefprit par fon efficace toute-puillan* te, & qui le touche &4e modifie de couleur, de faveur, de douleur^ par ce qu'il y a en elle qui repréfènte les corps.
Il ne faut donc pas être furpris, mon cher Arifte, que vous puiffiez appren* dre quelques véritez évidentes par le témoignage de vos fens. Car quoique la fubftance de 1 ame ne foit pas inteU Ugible à Tame même, & que fès mo- dalités ne pnilfènt Téclairer; ces me* mes modalttez étant jointes à Téten* due intelligible qui efl Tarchetype des corps, 8c rendant fenfible cette éten- daç ^ eUes peuvent nous en monuec .Entretien. lyt les rapports, en quoi confiftenc les vé« fttez de la Geotnettie 6c de la Phyfi. que. Mais il eft toujours vrai de dire que Tame n*eft point à elle-même fa }>ropre lumière -y que fes modalitez ne ont que ténèbres, 6c qu'elle ne décou« vre les véritez éxades que dans les idées que renferme la Raifbn.
V L A R I s T B. Je comprens, ce me (èmble, ce que vous me dites. Mais comme cela eft abftrait ^ jjjile méditerai à loifir. Ce n'eft point la douleur ou la couleur par elle-même qui m'apprend les rapports que les corps ont entr'eux. ]e ne puis découvrir ces rapports que dans ridée de Tétenduë qui les repré. fente; & cette idée quoique jointe à la couleur ou à la douleur,^ ientimens qui "/^ »ow« la rendent fenfible, n'en eft point une Z't t^ modalité. Cette idée ne devient fenfi- "^f^g* ble ou ne fe fait fenttr, que parce que la mem, cè fubftance intelligible de la Raifon aeit f»' /^ dans Tame, & lui imprime une telle T/e^**" modalité ou un tel fentiment, 6c par là ^^'^^oùt elle lui révèle, pour ainfi dire, mais ^çl^f d'une manière confuH?, que tel corps <><>"> éxifte* Car lorfque les idées des corps ^^tm,^ deviennent feniibles, elles nous font juger qu'il y a des corps qui agilTent en Pij I7t ClNQUIE^ME Pij I7t ClNQUIE^ME nous: au lieu que Lorfqu? ces idées ne font qu'intelligibles, nous croïons na- curellemenc qu'il n*y a rien hors de nous qui agifle fur nous. Dont ta raifon eft, ce me femble ^ qu'il dépend de nous de penferà l'étendue, & qu'il ne dépend pas de nous de la fentir. Car fentant l'étendue malgré nous, il faut bien qu'il y ait quelqu autre cbofe que nous qui nous en imprime le fentiment. . Or nous croi|pns que cette autre chofe n'eft que ce que nous Tentons aâuelle-» sntnt. D'où nous jugeons que ce font les coirps qvii nous environnent qui cao* fenc en nous le fendment que nous en avons ^ en quoi nous nous trompons toujours: 6c nous ne doutons point que ces corps n'éxiftent y en quoi nous nous trompons fouvent. Mais comme nous penfons aux corps ^ & que nous les imaginons lorfque nous le voulons^ tious jugeons que ce font nos volontez qui font la caule véritable des idées que nous en avons alots, ou des images que nous nous en fermons: Et Le fen- timent intérieur que nous avons de Pef- fort aâuel de nôtre attention, nous confirme dans cette faufTe penfée. Quoi que Die» feul puide agir en nous ^ Entretie N. Ï73 nous éclairer, comme Ton opération n'eft point fendl^e, nous attribuons aux objets ce qu'il fait en nous fans nous, & nous attribuons à notre puif.
fànce ce*qu*il /ait en nous dépendem-^ ment de nos volontez. Que venCei,^ TOUS, Thepdor?, de cette réflexion?
VII. Théodore. Elle eft fort tarif/ Vous pourriez encoïe y ajouter, anélorfque ridée du corps touché Tame la douleur, cette idée nous &it juger, non feulement que ce corps éxifte, mais de plus qu'il ngus appartient; comme il arrive à ceux mêmes à qui on a coupé le bras. Mais revenons à la démonftration fènfîble que je vous ai donnée de Tégalité qu'il y a entre le quarré de la diagonale d'^un quarré, & les deux quarrez des cotez. Et prenons garde que cette démonftraf ion ne tire k>n évidence 8c fa généralité que dé l'idée claire & générale de retendue, de la droiture Se de l'égalité des lignes, des angles, des triangles, & nullement du blanc & du noir qui rendent fenfibles ôc particulières toutes ces chofes, iansles rendre par ellts^mêmes plus in- Piij 17^ CiNQjTIE'ME Îreux approche foitvent de la vérité. Ce cns peut aider l'efprit à la découvtîr. Il ne déguife pas entièrement fon objet, £n me rendant attentif^ il me conduit à Tintelligence. Mais les autres fens (ont fi Êtux y qu on efl: toujours dans rillufion, lorfqu'on s'y laifiè conduire* Ce n'eft pas néanmoins que nos yeux nous foient donnez pour découvrir les vérités éxaâes de la Géométrie & de la Phyfique. Ils ne nous font donnez que pour éclairer tous les mouvemens de nétre corps par rapport à ceux qui nous environnent \ que pour ia commodké de la confer vation de la vie: & il eft néceflàire pour la cenferver que nous aïons des objets fenfibles quelque eipe« ce de connoidance qui approche un peu de la- vérité; C'eft pour cela que nous avons^ par exemple, tel fentimentde grandeur de tet corps à telle diftance. Car fi tel corps éxoii trop loin de nous pour nous pouvoir nuire, ou ft étant .proche il étoit trop petit, nous ne man* querions pas de le perdre de vue. Il fe. xoit anéanti à nos^yeux, quoiqu'il fub- £flât toujours devant nôtre eTprit, ic ^u a fon égard la divifion ne puifle ja. mi^is l'anéantir: parce qu'elfeûivement ^w ^w Entretien. 177 le rapport d\in grand corps » mais fort éloigné, ou d un fort procne ^ mais trop petit pour nous naire^le rappoic^i»- je, de ces corps an notre eft nul, ou né doit pas être apperçû par des fèns qU ne prient & ne doivent parler que pour la confervacionde.la vie« Tout cela me paroît évident, & confonne à ce qui m*eft paflfé par Tefprit dans le tems de la méditation.
Théodore. Je vei bien, Arifte, que vous avez été fort loin dans le païs de la vérité )& que par le commerce que vous avez eu avec la Raifon, vous avez acquis des richefles bien plus pré» deûfès & bien plus rares que celles qu*ôn^ous apporte du nouveau mondes Vous avez rencontré la fburce. Vous y avez: puifé. Et vous voilà riche pour jamais, pourvu que vous ne la quittiez point. Vous n'ave:^ plus befoin ni de moi, ni de perfonne, aïant trouvé le Maître fidèle qui éclaire & qui enrichit tous ceux qui s'attachent à lui.
A R I s T B. Quoi, Théodore! ett-ce que vous voulez déjà rompre nos en* tretiens î Je fçai bien que c*éft avec la Raifon qu'il faut philolopher. Mais je ne fçâi point la manière dont il le &uc fiiirc. La Raifon me rapprendra elle* même, Celan'eft pas impoflible. Mais ft n'ai pas lieu de Tefperer, fi \e n'ai un moniteur fidèle & vigilant qui me conAiifi; & qui m'anime. Adieu à la Philofophie, fi vous me quittez; car feul je craindrois de m'égarer. }e pren- drois bien-têt les réponfes que je me ferois à moi-même pour celles de nôtre Maître commun.
IX. T H E G D G R 1. Que je n'ai garde, mon cher Arifte, de voqs quit- ter. Car maintenant que vous méditez tout ce qu'on vous dit, j'efpere que vous empêcherez en moi le malheur que vous craignez qui ne vous arrive* Nous avons tous befoin les uns des au* très, quoique nous ne recevions rien de perfonne. Vous avez pris à la lettre un mot lâché en Thonneur de la Raifon. Oui, c'eft d'elle (pule que nous rece- vons la lumière. Mais elle Ce (èrt de ceux à qui elle fè communique, pour rappeller à elle Tes enfans égarez, Se les conduire par leurs fens à l'intelti* gence. Ne fçavez-vous pas, Arifte, que la Raifon elle-même s'eft incarnée pour être à la portée de tous les hom. ines^ pour frapper les yeux & les oreilles ie ceux qui ne peuvent ni voir ni en* tendre que par leurs Cens? Les hommes ont vu de leurs yeux la Sagefle écer* nelle, le Dieu invifible qui habite en eux. Ils ont touché de leurs mains ^ comme dit * le bien^aimé Difciple, le Verbe qui donne la vie. La vérité inté* rieure a paru hors de nous y groi&ers 6c ftupides que nous fommes, afin de nous mdre d'une manière fenfible Se Eble les commandemens éternels Loi divine: commandemens qu'el- le nous fait Tans ceflfe intérieurement, & que nous n'entendons point, répan- dus au dehors comine nous le fommes* Ne fçavez-vous pas que les grandes vé- ritez que la F(m nous enfeigne y (ont et» dép6t dans TEglife, 8c que nous ne pouvons les apprendre que par une au- torité vifîble émanée de la Sagefle in« carnée? C'eft toujours la Vérité inté- rieure qui nous inftruit,il eft vrai: Mais elle fe fert de tous les moïens pod fibles pour nous rappeller à elle, ÔC nous remplir d'intelligence. Ainfi ne craignez point que je vous quitte: Car j'efpere qu'elle le fervira de vous pour empêcher que je ne l'abandonne, 8c que je ne prenne mes imaginations Se i8o Cin<5atie^ii mes rêveries pour ks oracles diviii^; A R I »T E. Voos me faites bien de l'honneur. Mais je voi bien qu'il faut l'accepter y puifqu'il rejaillit fur la Rai* fbn notre commun Maître.
Théodore. Je vous (kis Thon^ neur de vous croire raifonnable. Cet honneur eft grand. Gar tout homme par la Raifon » lorfqu'il la confalte fie qu'il la fuit, devient fuperieur à toutes les créatures. U ^uge par elle, 6c con* damne fouverainement; ou plutôt c'eft elle qui décide fie qui condamne pat lui. Mais ne croïez pas que je me foûmette à vous. Ne croïez pas non plus que je m'élève au defliis de vous. Je ne me foûmets qu'à la Raifon, qui peut me parler par vous, comme elle peut vous {varier par mon entremife; 8c je ne m'é« eve qu'au deifus des brutes, qu au^deH- fus de ceux qui renoncent à la plus eC ièntielle de leurs qualités. Cependant^ mon cher Arifte, quoique nous forons raifonnables l'un fie l'autre, n'oublions pas que nous fommes extrêmement fu- iets à Terreur ^ parce que nous pouvons l'un fie l'autre décider fans attendre le jugement infaillible du jufte Juge, (ans frtteodce que l'évidence nous arrache^ s E-NT RE TIEN. l5f eut ainfi dire, nôtre confentement* kt fi nous faifîons toujours cet hon- neur à la Raifon, de la laiflTer pronon* cer en nous fes arrêts ^ elle nous ren« droit in£iiilible8« Mais au lieu d'atten- dce £es réponfes, & de Giivre pas à pas (a huniere, nous la devançons & nous nousigacons^ L'impatience nous prend d*£tre obligez à demeurer attentifs 6c immobiles, aïant autant de ^mouve- ment que nous en avons. Nôtre indi« gence nous preflè, & l'ardeur que nous avons pour les vrais biens nous préci- pite fouvent dans les derniers malheurs. Ceft qu'il nous eft libre de fuivre la lu- mière de la Raifon, ou de marcher dans les ténèbres à la lueur hutte & trompeufe de nos modalités. Rien n eft plus agréable que de fuivre aveuglé- ment les impreuions de Tinftinâ:. Mais rien n'eft plus difficile que de fe tenir ferme à ces idées fublimes 6c délicates de la vérité, malgré le poids du corps qui nous appefantit Tcfprit. Cependant tâchons de nous foûcenir Tun Tautre ^ mon cher Ârifte ^ fans nous -fyet trop Tun à l'autre. Peut-être que le pied ne nous mai^ucca pas k tous deux en mêr metcms^ pourvu que nous nurchions l82 ClNQJCJlE^ME fort dottcetnent, & que nous Coïotïs au tencifs autant qae cela fe peut à né point nous appuïer fur un méchant ronds.
A R I ST E. Avançons un peu ^ Théo* dore. Que craknez-vous? LaRaifoneft on fonds excellent. Il n'y a rien de moiu vant dans les idées claires. Elles ne ce« dent point au tems. Elles ne s'accom« modent point à des intérêts particu- liers. Elles ne changent point de lan« Îrage comme nos modalitez, qui difenc e pour & le contre, félon que le corps les y foUicite.' Je (iiis pleinement con-> vaincu qu'il ne &uc fuivre que les idées qui répandent la lumière ^ & que tous nos fentimens & nos autres modalitez ne peuvent jamais nous conduire à la vérité. l?a(rons, je vous prie, à quel- qu'autre matière^ puifque je fuis d'ac« cord avec vous fur tout ceci.
X. TnfiODORE. N'allons point fî vtte, mon cher. Je crains que vous ne m'accordiez plus que je ne vous de« mande, ou que vous ne compreniez pas encore aflez diftinâement ce que Je vous dis. Nos fens nous trompent, il eft vrai, mais c'eft prinâpalement à caufe que nous rapportons aux ob« Entretien. i8j