SigPhi · Olympe de Gouges

Déclaration Des Droits De La Femme Et De La Citoyenne Suivi De Préface Pour Les

Page 1 of 3

OLYMPE DE GQUGES DECLARATION DES DROITS ~~ DELAFEMME FT DELA CITOYENNE 1001 NUITS OLYMPE DE GOUGES Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne sutvt de Préface pour les dames ou le Portrait des femmes Postface de Emanuele Gaulier EDITIONS MILLE ET UNE NUITS Texte intégral Cet ouvrage comprend La Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne (1791) ainsi que la Préface pour les dames ou le Portrait des femmes (extraite des Guvres d’Olympe de Gouges, tome I, 1788).

Couverture: Cédric Parisot Illustration: détail de La Liberté guidant le peuple d’Eugéne Delacroix, 1830, Musée du Louvre.

© Mille et une nuits, département de la Librairie Arthéme Fayard, mars 2020 pour la présente édition. ISBN: 978-2-755-50759-1 4 Sommaire Olympe de Gouges Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne page 7 Emanuéle Gaulier « Femme, réveille-toi » page 41 Vie d’Olympe de Gouges page 57 Reperes bibliographiques page 63 OLYMPE DE GOUGES Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne Les Droits de la femme et de la citoyenne A la reine Madame, Peu faite au langage que l’on tient aux rois, je n’emploierai point |’adulation des courtisans pour vous faire hommage de cette singuliére production. Mon but, Madame, est de vous parler franchement: je n’ai pas attendu, pour m’exprimer ainsi, l’€poque de la liberté: je me suis montrée avec la méme éner- gie dans un temps ou l’aveuglement des despotes punissait une si noble audace.

Lorsque |’Empire vous accusait et vous rendait responsable de ses calamités, moi seule, dans un temps de trouble et d’orage, j’ai eu la force de prendre votre défense. Je n’ai jamais pu me persua- der qu'une princesse, élevée au sein des grandeurs, eut tous les vices de la bassesse.

Oui, Madame, lorsque j’ai vu le glaive levé sur vous, j’ai jeté mes observations entre ce glaive et la vic- time; mais aujourd’hui que je vois qu’on observe de OLYMPE DE GOUGES prés la foule de mutins soudoyée, et qu'elle est rete- nue par la crainte des lois, je vous dirai, Madame, ce que je ne vous aurais pas dit alors.

Si l’étranger porte le fer en France, vous n’étes plus a mes yeux cette reine faussement inculpée, cette reine intéressante, mais une implacable ennemie des Fran- cais. Ah! Madame, songez que vous étes mére et épouse; employez tout votre crédit pour le retour des princes. Ce crédit, si sagement appliqué, raffermit la couronne du pére, la conserve au fils, et vous réconcilie l'amour des Francais. Cette digne négociation est le vrai devoir d’une reine. L’intrigue, la cabale, les projets san- guinaires précipiteraient votre chute, si l’on pouvait vous soupconner capable de semblables desseins.

Qu’un plus noble emploi, Madame, vous caracté- rise, excite votre ambition, et fixe vos regards. I] n’appartient qu’a celle que le hasard a élevée 4 une place €minente, de donner du poids 4a lessor des Droits de la Femme, et d’en accélérer les succés. Si vous €tiez moins instruite, Madame, je pourrais craindre que vos intéréts particuliers ne l’emportas- sent sur ceux de votre sexe. Vous aimez la gloire: songez, Madame, que les plus grands crimes s’immor- talisent comme les plus grandes vertus; mais quelle différence de célébrité dans les fastes de l’Histoire! L’une est sans cesse prise pour exemple, et l’autre est éternellement l’exécration du genre humain.

On ne vous fera jamais un crime de travailler a la restauration des moeurs, a donner a votre sexe toute la DECLARATION DES DROITS DE LA FEMME...consistance dont il est susceptible. Cet ouvrage n’est pas le travail d’un jour, malheureusement pour le nou- veau régime. Cette Révolution ne s’opérera que quand toutes les femmes seront pénétrées de leur déplorable sort, et des droits qu’elles ont perdus dans la société. Soutenez, Madame, une si belle cause; défendez ce sexe malheureux, et vous aurez bient6t pour vous une moitié du royaume, et le tiers au moins de l’autre.

Voila, Madame, voila par quels exploits vous devez vous signaler et employer votre crédit. Croyez-moi, Madame, notre vie est bien peu de chose, surtout pour une reine, quand cette vie n’est pas embellie par l'amour des peuples, et par les charmes éternels de la bienfaisance.

S’il est vrai que des Francais arment contre leur patrie toutes les puissances: pourquoi? pour de fri- voles prérogatives, pour des chiméres. Croyez, Madame, si je juge par ce que je sens, le parti monar- chique se détruira de lui-méme, qu’il abandonnera tous les tyrans, et tous les coeurs se rallieront autour de la patrie pour la défendre.

Voila, Madame, voila quels sont mes principes. En vous parlant de ma patrie, je perds de vue le but de cette dédicace. C’est ainsi que tout bon citoyen sacri- fie sa gloire, ses intéréts, quand il n’a pour objet que ceux de son pays.

Je suis avec le plus profond respect, Madame, votre trés humble et trés obéissante servante, De Gouges Homme, es-tu capable d’étre juste? C’est une femme qui t’en fait la question; tu ne lui 6teras pas _du moins ce droit. Dis-moi? qui t’a donné le souve- rain empire d’opprimer mon sexe? ta force? tes talents? Observe le créateur dans sa sagesse; parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vou- loir te rapprocher, et donne-moi, si tu l’oses, l’exemple de cet empire tyrannique'.

Remonte aux animaux, consulte les éléments, étu- die les végétaux, jette enfin un coup d’ceil sur toutes les modifications de la matiére organisée; et rends-toi a l’évidence quand je t’en offre les moyens; cherche, fouille et distingue, si tu le peux, les sexes dans I’admi- nistration de la nature. Partout tu les trouveras confondus, partout ils coopérent avec un ensemble harmonieux a ce chef-d’ceuvre immortel.

L’>homme seul s’est fagoté un principe de cette exception. Bizarre, aveugle, boursouflé de sciences et 1. De Paris au Pérou, du Japon jusqu’a Rome, le plus sot animal, a mon avis, c’est l'homme. (N.d.A:) 11 OLYMPE DE GOUGES dégénéré, dans ce siécle de lumiéres et de sagacité, dans l’ignorance la plus crasse, il veut commander en despote sur un sexe qui a recu toutes les facultés intel- lectuelles; il prétend jouir de la Révolution, et récla- mer ses droits a l’égalité, pour ne rien dire de plus.

Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne A décréter par l’Assemblée nationale dans ses der- niéres séances ou dans celle de la prochaine législa- ture.

Préambule Les meres, les filles, les sceurs, représentantes de la Nation, demandent d’étre constituées en Assem- blée nationale. Considérant que l’ignorance, |’oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d’exposer dans une décla- ration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de la femme, afin que cette déclaration constamment présente a tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs 13 OLYMPE DE GOUGES devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes pouvant étre a chaque instant comparés avec le but de toute institution poli- tique, en soient plus respectés, afin que les réclama- tions des citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution, des bonnes moeurs, et au bonheur de tous.

En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage dans les souffrances maternelles, reconnait et déclare, en présence et sous les auspices de l’Etre supréme, les Droits suivants de la femme et de la citoyenne.

La femme nait libre et demeure égale a homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent étre fondées que sur l’utilité commune.

II Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de la femme et de l’homme: ces droits sont la liberté, la propriété, la stireté, et surtout la résistance a l’ oppression.

14 DECLARATION DES DROITS DE LA FEMME...Ill Le principe de toute souveraineté réside essen- tiellement dans la Nation, qui n’est que la réunion de la femme et de l’homme: nul corps, nul indi- vidu, ne peut exercer d’autorité qui n’en €mane expressément.

IV La liberté et la justice consistent a rendre tout ce qui appartient a autrui; ainsi l’exercice des droits naturels de la femme n’a de bornes que la tyrannie perpétuelle que homme lui oppose; ces bornes doi- vent étre réformées par les lois de la nature et de la raison.

V Les lois de la nature et de la raison défendent toutes actions nuisibles a la société: tout ce qui n’est pas défendu par ces lois, sages et divines, ne peut étre empéché, et nul ne peut étre contraint a faire ce qu’elles n’ordonnent pas.

15 OLYMPE DE GOUGES VI La loi doit étre l’expression de la volonté géné- rale; toutes les citoyennes et citoyens doivent concou- rir personnellement, ou par leurs représentants, a sa formation; elle doit étre la méme pour tous; toutes les citoyennes et tous les citoyens, étant €gaux a ses yeux, doivent étre également admissibles a toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capaci- tés, et sans autres distinctions que celles de leurs ver- tus et de leurs talents.

Vu Nulle femme n’est exceptée; elle est accusée, arré- tée, et détenue dans les cas déterminés par la loi. Les femmes obéissent comme les hommes a cette loi rigoureuse.

Vill La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut étre puni qu’en vertu d’une loi établie et promulguée antérieu- rement au délit et legalement appliquée aux femmes.

16 § DECLARATION DES DROITS DE LA FEMME...IX Toute femme étant déclarée coupable, toute rigueur est exercée par la loi.

Xx Nul ne doit étre inquiété pour ses opinions méme fondamentales, la femme a le droit de monter sur l’échafaud; elle doit avoir également celui de monter a la tribune; pourvu que ses manifestations ne trou- blent pas l’ordre public établi par la loi.

XI La libre communication des pensées et des opi- nions est un des droits les plus précieux de la femme, puisque cette liberté assure la légitimité des peres envers les enfants. Toute citoyenne peut donc dire librement, je suis mere d’un enfant qui vous appartient, sans qu’un préjugeé barbare la force a dissimuler la vérité; sauf a repondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.

17 OLYMPE DE GOUGES XII La garantie des droits de la femme et de la citoyenne nécessite une utilité majeure; cette garantie doit étre instituée pour l’avantage de tous, et non pour lutilité particuliére de celles a qui elle est confiée.

XIII Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, les contributions de la femme et de homme sont égales; elle a part a toutes les corvées, a toutes les taches pénibles; elle doit donc avoir de méme part a la distribution des places, des emplois, des charges, des dignités et de l’industrie.

XIV Les citoyennes et citoyens ont le droit de constater par eux-mémes, ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique. Les citoyennes ne peuvent y adhérer que par l’admission d’un partage égal, non seulement dans la fortune, mais encore dans l’admi- nistration publique, et de déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée de l’impot.

18 DECLARATION DES DROITS DE LA FEMME...XV La masse des femmes, coalisée pour la contribu- tion a celle des hommes, a le droit de demander compte, a tout agent public, de son administration.

XVI Toute société, dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déter- minée, n’a point de Constitution; la Constitution est nulle, si la majorité des individus qui composent la Nation n’a pas coopéré a sa rédaction.

XVII Les propriétés sont a tous les sexes réunis ou s€pa- rés; elles sont pour chacun un droit inviolable et sacré; nul ne peut en €tre privé comme vrai patri- moine de la nature, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indem- nité.

19 OLYMPE DE GOUGES Postambule Femme, réveille-toi; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de men- songes. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. O femmes! femmes, quand cesserez-vous d’étre aveugles? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la Révolution? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siécles de corruption vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit; que vous reste-t-il donc? la conviction des injustices de homme. La réclamation de votre patri- moine, fondée sur les sages décrets de la nature; qu’auriez-vous a redouter pour une si belle entre- prise? le bon mot du législateur des noces de Cana? Craignez-vous que nos législateurs frang¢ais, correc- teurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répetent: femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous? Tout, auriez-vous a répondre. S’ils s’obstinaient, dans leur faiblesse, 4 mettre cette incon- séquence en contradiction avec leurs principes; oppo- 20 DECLARATION DES DROITS DE LA FEMME...

sez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie; déployez toute l’énergie de votre caractére, et vous verrez bient6ét ces orgueilleux, nos serviles adorateurs rampants a vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Etre supréme. Quelles que soient les barriéres que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affran- chir; vous n’avez qu’a le vouloir. Passons maintenant a l’effroyable tableau de ce que vous avez été dans la société; et puisqu’il est question, en ce moment, d’une éducation nationale, voyons si nos sages légis- lateurs penseront sainement sur l’éducation des femmes.

Les femmes ont fait plus de mal que de bien. La contrainte et la dissimulation ont été leur partage. Ce que la force leur avait ravi, la ruse leur a rendu; elles ont eu recours a toutes les ressources de leurs charmes, et le plus irréprochable ne leur résistait pas. Le poison, le fer, tous leur était soumis: elles commandaient au crime comme a la vertu. Le gou- vernement francais, surtout, a dépendu, pendant des siécles, de l’administration nocturne des femmes; le cabinet n’avait point de secret pour leur indiscré- tion; ambassade, commandement, ministeére, prési- dence, pontificat’, cardinalat: enfin tout ce qui caractérise la sottise des hommes, profane et sacré, 1. M. de Bernis, de la fagon de Mme de Pompadour. (N.d.A.)

21 OLYMPE DE GOUGES tout a été soumis a la cupidité et a ambition de ce sexe autrefois méprisable et respecté, et depuis la Révolution, respectable et méprisé.

Dans cette sorte d’antithése, que de remarques n’ai-je point a offrir, je n’ai qu’un moment pour les faire, mais ce moment fixera |’attention de la posté- rité la plus reculée. Sous l’Ancien Régime, tout était vicieux, tout était coupable; mais ne pourrait-on pas apercevoir l’amélioration des choses dans la sub- stance méme des vices?.Une femme n’avait besoin que d’étre belle ou aimable; quand elle possédait ces deux avantages, elle voyait cent fortunes a ses pieds. Si elle n’en profitait pas, elle avait un carac- tere bizarre, ou une philosophie peu commune, qui la portait aux mépris des richesses; alors elle n’était plus considérée que comme une mauvaise téte; la plus indécente se faisait respecter avec de l’or; le commerce des femmes était une espéce d’industrie recue dans la premiere classe, qui, désormais, n’aura plus de crédit. S’il en avait encore, la Révolution serait perdue, et sous de nouveaux rapports nous serions toujours corrompus; cependant la raison peut-elle se dissimuler que tout autre chemin a la fortune est fermé a la femme que ’ homme achéte, comme l’esclave sur les cétes d’Afrique. La diffé- rence est grande; on le sait. L’esclave commande au maitre; mais si le maitre lui donne la liberté sans récompense, et a un age ou l’esclave a perdu tous ses charmes, que devient cette infortunée? Le jouet du 22 DECLARATION DES DROITS DE LA FEMME...

mé€pris; les portes méme de la bienfaisance lui sont fermées; elle est pauvre et vieille, dit-on; pourquoi n’a-t-elle pas su faire fortune? D’autres exemples encore plus touchants s’offrent a la raison. Une jeune personne sans expérience, séduite par un homme qu’elle aime, abandonnera ses parents pour le suivre; l’ingrat la laissera aprés quelques années, et plus elle aura vieilli avec lui, plus son inconstance sera inhumaine; si elle a des enfants, il l’abandon- nera de méme. S’il est riche, il se croira dispensé de partager sa fortune avec ses nobles victimes. Si quelque engagement le lie a ses devoirs, il en violera la puissance en espérant tout des lois. S’il est marié, tout autre engagement perd ses droits. Quelles lois reste-t-il donc a faire pour extirper le vice jusque dans la racine? Celle du partage des fortunes entre les hommes et les femmes, et de l’administration publique. On congoit aisément que celle qui est née d’une famille riche, gagne beaucoup avec |’égalité des partages. Mais celle qui est née d’une famille pauvre, avec du mérite et des vertus; quel est son lot? La pauvreté et l’opprobre. Si elle n’excelle pas précisément en musique ou en peinture, elle ne peut étre admise a aucune fonction publique, quand elle en aurait toute la capacité. Je ne veux donner qu’un apercu des choses, je les approfondirai dans la nouvelle édition de tous mes ouvrages politiques que je me propose de donner au public dans quelques jours, avec des notes.

23 OLYMPE DE GOUGES Je reprends mon texte quant aux mceurs. Le mariage est le tombeau de la confiance et de l'amour. La femme mariée peut impunément donner des batards a son mari, et la fortune qui ne leur appartient pas. Celle qui ne l’est pas, n’a qu’un faible droit: les lois anciennes et inhumaines lui refusaient ce droit sur le nom et sur le bien de leur pére, pour ses enfants, et l’on n’a pas fait de nouvelles lois sur cette matiére. Si tenter de donner a mon sexe une consistance hono- rable et juste, est considéré dans ce moment comme un paradoxe de ma part, et comme tenter |’impos- sible, je laisse aux hommes a venir la gloire de traiter cette matiére; mais, en attendant, on peut la préparer par l'éducation nationale, par la restauration des moeurs et par les conventions conjugales.

A, atid Forme du Contrat social de ’homme et de la femme Nous N. et N., mus par notre propre volonté, nous unissons pour le terme de notre vie, et pour la durée de nos penchants mutuels, aux conditions sui- vantes: nous entendons et voulons mettre nos for- tunes en communauté en nous réservant cependant le droit de les séparer en faveur de nos enfants, et de ceux que nous pourrions avoir d’une inclination particuliére, reconnaissant mutuellement que notre bien appartient directement a nos enfants, de quelque lit qu’ils sortent, et que tous indistincte- ment ont le droit de porter le nom des péres et meres qui les ont avoués, et nous imposons de sous- crire a la loi qui punit l’abnégation de son propre sang. Nous nous obligeons également, en cas de séparation, de faire le partage de notre fortune, et de prélever la portion de nos enfants indiquée par la loi; et, au cas d’union parfaite, celui qui viendrait a mourir, se désisterait de la moitié de ses proprié- 25 OLYMPE DE GOUGES tés en faveur de ses enfants; et si l'un mourait sans enfants, le survivant hériterait de droit, a moins que le mourant n’ait disposé de la moitié du bien com- mun en faveur de qui il jugerait a propos.

Voila a peu prés la formule de l’acte conjugal dont je propose l’exécution. A la lecture de ce bizarre écrit, je vois s’élever contre moi les tartufes, les bégueules, le clergé et toute la séquelle infernale. Mais combien il offrira aux sages de moyens moraux pour arriver a la perfectibilité d’un gouvernement heureux! J’en vais donner en peu de mots la preuve physique. Le riche €picurien sans enfants, trouve fort bon d’aller chez son voisin pauvre augmenter sa famille. Lorsqu’il y aura une loi qui autorisera la femme du pauvre a faire adopter au riche ses enfants, les liens de la société seront plus resserrés, et les moeurs plus €pu- rées. Cette loi conservera peut-étre le bien de la com- munauté, et retiendra le désordre qui conduit tant de victimes dans les hospices de l’opprobre, de la bas- sesse et de la dégénération des principes humains, ou, depuis longtemps, gémit la nature. Que les détrac- teurs de la saine philosophie cessent donc de se récrier contre les moeurs primitives, ou qu’ils aillent se perdre dans la source de leurs citations.

Je voudrais encore une loi qui avantageat les veuves et les demoiselles trompées par les fausses promesses d’un homme a qui elles se seraient attachées; je voudrais, dis-je, que cette loi forcat un ~ inconstant a tenir ses engagements, ou a une indem- 26 oa, JS ee DECLARATION DES DROITS DE LA FEMME...nité proportionnée a sa fortune. Je voudrais encore que cette loi fat rigoureuse contre les femmes, du moins pour celles qui auraient le front de recourir a une loi qu’elles auraient elles-mémes enfreinte par leur inconduite, si la preuve en était faite. Je voudrais, en méme temps, comme je l’ai exposé dans Le Bon- heur primitif de l’Homme, en 1788, que les filles publiques fussent placées dans des quartiers désignés. Ce ne sont pas les femmes publiques qui contribuent le plus a la dépravation des mceurs, ce sont les femmes de la société. En restaurant les derniéres, on modifie les premieres. Cette chaine d’union frater- nelle offrira d’abord le désordre, mais par les suites, elle produira a la fin un ensemble parfait.

J offre un moyen invincible pour élever l’ame des femmes; c’est de les joindre a tous les exercices de Phomme: si homme s’obstine a trouver ce moyen impraticable, qu’il partage sa fortune avec la femme, non a son caprice, mais par la sagesse des lois. Le pré- jugé tombe, les moeurs s’€purent, et la nature reprend tous ses droits. Ajoutez-y le mariage des prétres; le roi, raffermi sur son trone, et le gouvernement francais ne saurait plus périr.

Il était bien nécessaire que je dise quelques mots sur les troubles que cause, dit-on, le décret en faveur des hommes de couleur, dans nos iles. C’est la ot la nature frémit d’horreur; c’est la ot la raison et Vhumanité, n’ont pas encore touché les ames endur- cies; c’est la surtout ow la division et la discorde agi- Dd OLYMPE DE GOUGES tent leurs habitants. I] n’est pas difficile de deviner les instigateurs de ces fermentations incendiaires: il y en a dans le sein méme de |’Assemblée nationale: ils allument en Europe le feu qui doit embraser l’ Amérique. Les colons prétendent régner en des- potes sur des hommes dont ils sont les péres et les fréres; et méconnaissant les droits de la nature, ils en poursuivent la source jusque dans la plus petite teinte de leur sang. Ces colons inhumains disent: notre sang circule dans leurs veines, mais nous le répandrons tout, s’il le faut, pour assouvir notre cupi- dité, ou notre aveugle ambition. C’est dans ces lieux les plus prés de la nature; que le pére méconnait le fils; sourd aux cris du sang, il en étouffe tous les charmes; que peut-on espérer de la résistance qu’on lui oppose? La contraindre avec violence, c’est la rendre terrible, la laisser encore dans les fers, c’est acheminer toutes les calamités vers l’ Amérique. Une main divine semble répandre partout l’apanage de homme, la liberté; la loi seule a le droit de réprimer cette liberté, si elle dégénére en licence; mais elle doit étre égale pour tous, c’est elle surtout qui doit renfermer |’Assemblée nationale dans son décret, dicté par la prudence et par la justice. Puisse-t-elle agir de méme pour I’Etat de la France, et se rendre aussi attentive sur les nouveaux abus, comme elle l’a été sur les anciens qui deviennent chaque jour plus effroyables! Mon opinion serait encore de raccom- - moder le pouvoir exécutif avec le pouvoir législatif, 28 DECLARATION DES DROITS DE LA FEMME...car il me semble que I’un est tout, et que l’autre n’est rien; d’ou naitra, malheureusement peut-étre, la perte de |’Empire frangais. Je considére ces deux pouvoirs, comme "homme et la femme qui doivent étre unis, mais €gaux en force et en vertu, pour faire un bon ménage.

I] est donc vrai que nul individu ne peut échapper a son sort; j’en fais l’expérience aujourd hui. J’avais résolu et décidé de ne pas me permettre le plus petit mot pour rire dans cette production, mais le sort en a décidé autrement; voici le fait: L’économie n’est point défendue, surtout dans ce temps de misére. ]’habite la campagne. Ce matin a huit heures, je suis partie d’Auteuil, et me suis ache- minée vers la route qui conduit de Paris a Versailles, ou l’on trouve souvent ces fameuses guinguettes qui ramassent les passants a peu de frais. Sans doute une mauvaise €toile me poursuivait dés le matin. J’arrive a la barriére ou je ne trouve pas méme le triste sapin aristocrate. Je me repose sur les marches de cet édi- fice insolent qui recelait des commis. Neuf heures sonnent, et je continue mon chemin: une voiture s offre a mes regards, j’y prends place, et j’arrive a neuf heures un quart, a deux montres différentes, au Pont-Royal. J’y prends le sapin, et je vole chez mon imprimeur, rue Christine, car je ne peux aller que la si matin: en corrigeant mes €preuves, il me reste tou- jours quelque chose 4a faire, si les pages ne sont pas bien serrées et remplies. Je reste a peu prés vingt 29 OLYMPE DE GOUGES minutes; et fatiguée de marche, de composition et d’impression, je me propose d’aller prendre un bain dans le quartier du Temple, ou j’allais diner. J’arrive a onze heures moins un quart a la pendule du bain; je devais donc au cocher une heure et demie; mais, pour ne pas avoir de dispute avec lui, je lui offre 48 sols: il exige plus, comme d’ordinaire, il fait du bruit. Je m’obstine a ne vouloir plus lui donner que son du, car l’étre équitable aime mieux étre généreux que dupe. Je le menace de la loi, il me dit qu’il s’en moque, et que je lui payerai deux heures. Nous arri- vons chez un commissaire de paix, que j’ai la généro- sité de ne pas nommer, quoique l’acte d’autorité qu'il s’est permis envers moi mérite une dénonciation for- melle. Il ignorait sans doute que la femme qui récla- mait.sa justice était la femme auteur de tant de bienfaisance et d’équité. Sans avoir égard a mes rai- sons, il me condamne impitoyablement a payer au cocher ce-qu’il demandait. Connaissant mieux la loi que lui, je lui dis: Monsieur, je m’y refuse, et je vous prie de faire attention que vous n’étes pas dans le principe de votre charge. Alors cet homme, ou, pour mieux dire, ce forcené s’emporte, me menace de la force si je ne paye a l’instant, ou de rester toute la journée dans son bureau. Je lui demande de me faire conduire au tri- bunal de département ou a la mairie, ayant a me plaindre de son coup d’autorité. Le grave magistrat, en redingote poudreuse et dégotitante comme sa. conversation; m’a dit plaisamment: cette affaire ira sans 30 DECLARATION DES DROITS DE LA FEMME...doute a V’Assemblée nationale? Cela se pourrait bien, lui disje; et je m’en fus moitié furieuse et moitié riant du jugement de ce moderne Bride-Oison, en disant: c’est donc la Vespece d’homme qui doit juger un peuple éclairé! On ne voit que cela. Semblables aventures arrivent indistinctement aux bons patriotes, comme aux mau- vais. I] n’y a qu’un cri sur les désordres des sections et des tribunaux. La justice ne se rend pas; la loi est méconnue, et la police se fait, Dieu sait comment. On ne peut plus retrouver les cochers a qui l’on confie des effets; ils changent les numéros a leur fantaisie et plusieurs personnes, ainsi que moi, ont fait des pertes considérables dans les voitures. Sous l’Ancien Régime, quel que fat son brigandage, on trouvait la trace de ses pertes, en faisant un appel nominal des cochers, et par l’inspection exacte des numé€ros; enfin on était en sureté. Que font ces juges de paix? que font ces commissaires, ces inspecteurs du nouveau régime? Rien que des sottises et des monopoles. L’Assemblée nationale doit fixer toute son attention sur cette par- tie qui embrasse |’ordre social.

P.S. Cet ouvrage était composé depuis quelques jours; il a été retardé encore a l’impression; et au moment que M. Talleyrand, dont le nom sera tou- jours cher a la postérité, venant de donner son ouvrage sur les principes de ]’éducation nationale, cette production était déja sous la presse. Heureuse si je me suis rencontrée avec les vues de cet orateur!

31 OLYMPE DE GOUGES Cependant je ne puis m’empécher d’arréter la presse, et de faire éclater la pure joie, que mon coeur a res- sentie a la nouvelle que le roi venait d’accepter la Constitution, et que l’Assemblée nationale — que jadore actuellement, sans excepter l’abbé Maury et La Fayette est un dieu — avait proclamé d’une voix unanime une amnistie générale. Providence divine, fais que cette joie publique ne soit pas une fausse illu- sion! Renvoie-nous, en corps, tous nos fugitifs, et que je puisse avec un peuple aimant, voler sur leur pas- sage; et dans ce jour solennel, nous rendrons tous hommage a ta puissance.

14 septembre 1791 PREFACE POUR LES DAMES Ou le Portrait des femmes Mes trés chéres sceurs, C’est a vous a qui je recommande tous les défauts qui fourmillent dans mes productions.