SigPhi · Olympe de Gouges

Déclaration Des Droits De La Femme Et De La Citoyenne Suivi De Préface Pour Les

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Puis-je me flatter que vous voudrez bien avoir la générosité ou la prudence de les justifier; ou n'au- rais-je point a craindre de votre part plus de rigueur, plus de vérité que la critique la plus austere de nos savants, qui veulent tout envahir, et ne nous accordent que le droit de plaire. Les hommes soutiennent que nous ne sommes propres exactement qu’a conduire un ménage; et que les femmes qui tendent a l'esprit, et se livrent avec prétention a la littérature, sont des étres insupportables a la société; n'y remplissant pas les uti- lités elles en deviennent l'ennui.

Je trouve qu'il y a quelque fondement dans ces différents systemes, mais mon sentiment est que les femmes peuvent réunir les avantages de l'esprit avec les soins du ménage, méme avec les vertus de l'ame, et les qualités du coeur; y joindre la beauté, la douceur du caractére, serait un modéle rare, jen conviens: mais qui peut prétendre a la perfec- tion?

35 OLYMPE DE GOUGES Nous n'avons point de Pygmalion comme les Grecs, par conséquent point de Galatée. Il faudrait donc, mes trés chéres soeurs, étre plus indulgentes entre nous pour nos défauts, nous les cacher mutuellement, et tacher de devenir plus conséquentes en faveur de notre sexe. Est-il étonnant que les hommes Il'oppriment, et n’est-ce pas notre faute? Peu de femmes sont hommes par la facon de penser, mais il y en a quelques-unes, et malheureu- sement le plus grand nombre se joint impitoyablement au parti le plus fort, sans prévoir qu' il détruit luiméme les charmes de son empire.

Combien ne devons-nous pas regretter cette antique chevalerie, que nos hommes superficiels regardent comme fabuleuse; elle qui rendait les femmes si respectables et si intéressantes a la fois! Avec quel plaisir les femmes délicates ne doivent-elles pas croire a l'existence de cette noble chevalerie, lors- qu'elles sont forcées de rougir aujourd'hui d’étre nées dans un siécle ot les hommes semblent se plaire a afficher, auprés des femmes l'opposé de ces senti- ments si €purés, si respectueux, qui faisaient les beaux jours de ces heureux temps. Hélas! qui doit-on en accuser, et n'est-ce pas toujours nos imprudences et nos indiscrétions, mes trés chéres sceurs?

Si je vous imite dans cette circonstance, en dévoilant nos défauts, c'est pour essayer de les corriger. Chacune avons les notres, nos travers, et nos qualités. Les hommes sont bien organisés 4 peu prés de méme, mais - ils sont plus conséquents: ils n'ont pas cette rivalité de 36 PREFACE POUR LES DAMES...figure, d'esprit, de caractére, de maintien, de costume, qui nous divise, et qui fait leur amusement, leur instruc- tion sur notre propre compte.

Les femmes en général ont trop de prétentions a la fois, celles qui réunissent le plus d'avantages, sont ordinairement les plus insatiables. Si l'on vante un seul talent, une seule qualité dans une autre; aussitot leur ridicule ambition leur fait trouver, dans celle dont il est question, cent défauts, et méme des vices, s'ils ne sont pas assez puissants pour détruire l'éloge qu'on en faisait. Ah! mes sceurs, mes trés chéres soeurs, est-ce la ce que nous nous devons mutuellement? Les hommes se noir- cissent bien un peu, mais non pas autant que nous, et voila ce qui établit leur supériorité, et qui entretient tous nos ridicules. Ne pouvons-nous pas plaire sans médire de nos égales?

Car, je ne fais pas de différence entre la femme de l'artisan qui sait se faire respecter, et la femme de qualité qui s'oublie, et qui ne ménage pas plus sa reputation que celle d'autrui.

Dans quelque cercle de femmes qu'on se ren- contre, je demande si les travers d'esprit ne sont pas partout les mémes? Les femmes de la cour sont les originaux de toutes les copies des classes inférieures: ce sont elles qui donnent le ton des airs, de la tour- nure, et des modes; il n'y a pas jusqu'a la femme de procureur, qui ne veuille imiter ces mémes airs; ajou- tez-y l'épigramme et la satire entre elles, sans doute avec moins de naturel et de politique que les femmes 37 OLYMPE DE GOUGES de la cour, mais toujours ne se faisant pas grace dans l'une et l'autre classe du plus petit défaut.

Pour les femmes de spectacle, ah! je n'ose continuer, c'est ici ou je balance; j'aurais trop de détails a dévelop- per, si j'entrais en matiére. Elles sont universellement inexorables envers leur sexe, c'est-a-dire en général, puisqu'il n'y a pas de régle sans exception; mais celles qui abusent de la fortune et de la réputation; et qui sont loin de prévoir souvent des revers affreux, sont intrai- tables, sous quelque point de vue qu'on les prenne; aveuglées sur leur triomphe, elles s'€rigent en souve- raines, et s'imaginent que le reste des femmes n'est fait que pour étre leur esclave, et ramper a leurs pieds.

Pour les dévotes, 6 grand Dieu! je tremble de m'ex- pliquer; je sens mes cheveux se dresser sur ma téte; a chaque instant du jour, elles profanent, par leurs excés, nos saints préceptes, qui ne respirent que la douceur, la bonté et la démence. Le fanatisme [...!]

O femmes, femmes de quelque espéce, de quelque état, de quelque rang que vous soyez, devenez plus simples, plus modestes, et plus généreuses les unes envers les autres. Il me semble déja vous voir toutes réunies autour de moi, comme autant de furies pour- suivant ma malheureuse existence, et me faire payer bien cher I'audace de vous donner des avis: mais j'y suis intéressée; et croyez qu'en vous donnant des conseils qui me sont nécessaires, sans doute, j'en prends ma part.

1. Les lignes suivantes ont vraisemblablement été censurées a lépoque. (N.d.E.)

38 PREFACE POUR LES DAMES...Je ne m'étudie pas a exercer mes connaissances sur Vespéce humaine, en m'exceptant seulement: plus imparfaite que personne, je connais mes défauts, je leur fais une guerre ouverte; et en m'efforcant de les détruire, je les livre a la censure publique. Je n'ai point de vices a cacher, je n'ai que des défauts a montrer. Eh! quel est celui ou celle qui pourra me refuser ]'indul- gence que méritent de pareils aveux?

Tous les hommes ne voient pas de méme; les uns approuvent ce que les autres blament, mais en général la vérité l'emporte; et l'homme qui se montre tel qu'il est, quand il n'a rien d'informe ni de vicieux, est toujours vu sous un aspect favorable. Je serai peut-€tre un jour consi- dérée sans aucune prévention de ma part, avec l'estime que l'on accorde aux ouvrages qui sortent des mains de la nature. Je peux me dire une de ses rares productions; tout me vient d'elle; je n’ai eu d'autre précepteur: et toutes mes réflexions philosophiques ne peuvent détruire les imperfections trop enracinées de son éducation. Aussi m'a-t-on fait souvent le reproche de ne savoir pas m'étu- dier dans la société; que cet abandon de mon caractére me fait voir défavorablement: que cependant je pouvais étre de ces femmes adorables, si je me négligeais moins.

J'ai répondu souvent a ce verbiage, que je ne me néglige pas plus que je ne m’étudie; que je ne connais qu'un genre de contrainte, les faiblesses de la nature que l'humanité ne peut vaincre qu'a force d'efforts: et celle en qui l'amour-propre dompte les passions, peut se dire, a juste titre, la femme forte.

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ees ies Davi ve Fak] aT aes welt Set hee “ “bet wh Pat St ® segs “7 Sy . ‘ - ' 4 » 5 = ey “ss, mak es ic? is. / ian tee 2 A, * ~, « La femme a le droit de monter sur léchafaud; elle doit avoir également celui de monter a la tribune. » Olympe de Gouges La Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne reste le texte le plus célébre d’Olympe de Gouges, parmi toute son oeuvre longtemps injustement igno- rée. I] faudra attendre 1981 pour qu’un historien, Olivier Blanc, établisse une biographie de ce person- nage unique de la Révolution'. Il dévoile une femme hors du commun qui, en 1789, dans son Discours de Vaveugle aux Francais, se définissait ainsi: « La nature a mis dans mon organisation la fierté et le courage d’un brave homme. » Du courage, il lui en fallut pour réclamer l|’égalité des sexes alors que les hommes débattaient sur la nature et le role des femmes dans la société. Reconnues par rapport a leur statut dans la sphere familiale (fille, mére, épouse...), elles ne étaient pas en tant que femmes.

At At Née le 7 mai 1748 dans une famille bourgeoise de la ville de Montauban, rien ne prédisposait la petite Marie Gouze a devenir la future Olympe de Gouges. Sans réelle éducation comme toutes les femmes de son époque et de sa condition, elle suit le chemin qui lui est tracé. Elle est donc mariée contre son inclination a lV’ officier de bouche Louis-Yves Aubry et donne nais- sance un an plus tard a un fils, Pierre. Mais la mort pré- maturée de son mari la méme année va bouleverser son destin. Le mariage devenu pour elle « le tombeau de la confiance et de l’amour », elle se refuse a €pouser un autre homme pour élever son fils, comme le voulait lusage, et décide de vivre par elle-méme. C’est a ce moment qu elle construit son identité en commencant par abandonner le nom de son défunt mari pour choi- sir celui d’Olympe de Gouges, formé du prénom de sa mere et d’un dérivé de son patronyme.

Le fait qu’elle était persuadée (apparemment a juste titre) que son pére n’était pas Pierre Gouze mais le marquis Jean-Jacques Le Franc de Pompignan, écri- vain de renom que Voltaire détestait, n’est certaine- ment pas €tranger a son caractére et a cette décision. En effet, descendante d’un écrivain célébre, Olympe de Gouges pense avoir hérité d’un don naturel, celui de l’écriture. Elle compte bien le développer et répa- rer l’injustice d’avoir été privée de ce pére, qui ne l’a jamais reconnue publiquement, et par conséquent d’une condition sociale plus avantageuse et d’une © éducation un peu moins rudimentaire.

42 Elle fait une rencontre opportune en la personne de Jacques Biétrix de Roziéres, un riche entrepre- neur de transport militaire, avec qui elle part a Paris ou vit déja une de ses sceurs. Grace au soutien finan- cier de cet amant, et de quelques autres, Olympe de Gouges va alors plonger dans les délices de la vie parisienne, découvrir l’agitation des rues, l’opéra, le théatre et fréquenter les grands noms de l’€poque prérévolutionnaire. Elle profite des avantages de la galanterie, plutot que de ceux des Ordres, pour accéder enfin a l’argent et surtout a la culture. Sur- montant le handicap de sa langue maternelle, |’ occi- tan, la jeune Olympe de Gouges fréquente les salons, discute des sujets a la mode ou des piéces qu’elle vient de voir avec entre autres Louis-Sébastien Mer- cier, qui restera son plus fidéle ami, Marmontel, le chevalier de Cubiéres, Cavailhac...Son désir d’écri- ture n’en est que plus ardent et en 1784, année de la mort de Le Franc de Pompignan, elle a déja écrit plusieurs piéces de théatre. La trés renommée Comédie-Frang¢aise avait a l’€poque le monopole du répertoire classique et se partageait l’exclusivité des piéces nouvelles avec la Comédie-Italienne. Les comédiens du Francais, dépendants du roi par un systeme de pensions, jouissaient d’une totale liberté pour choisir les pieces qu’ils désiraient jouer. Quant aux auteurs, ils n’avaient aucun droit et pour avoir une chance d’étre joué, mieux valait étre déja connu et recommandé par un grand nom. Les places 43 étaient donc rares et celles accordées aux femmes pratiquement inexistantes car, comme l’explique Louis-Sébastien Mercier dans ses Tableaux de Paris parus entre 1781 et 1788, « un triomphe éclatant serait fort alarmant pour l’orgueil et pour la liberté des hommes ». La tache s’annoncait donc difficile pour Olympe de Gouges, mais non impossible. De 1784 a 1789, toute sa vie sera consacrée au théatre qui devient pour elle un lieu politique ou exposer ses idées pour instruire le peuple. Dés ses premiéres piéces apparait sa principale préoccupation qui aboutira a la Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne: la condition féminine. En 1786, dans la préface de sa piéce L’Homme généreux, elle écrivait: « Voila comme notre sexe est exposé. Les hommes ont tous les avantages...On nous a exclues de tout pouvoir, de tout savoir. » En cette année 1784, Olympe de Gouges est tou- chée par la piéce trés contestée de Beaumarchais enfin représentée, Le Mariage de Figaro. Elle en retient surtout la place primordiale donnée aux femmes montrées comme des étres responsables et réfléchis, victimes de l’irresponsabilité des hommes « traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes! Ah, sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié ». Elle décide d’en faire une suite Le Mariage inattendu de Chérubin, en 1786, en mettant la condition féminine - au centre de son intrigue dénoncant le mariage forcé 44 44 (Jean-Jacques Rousseau avait déja mit au gout du jour le mariage d’amour dans La Nouvelle Héloise), le joug paternel et marital. Elle prone déja la solidarité fémi- nine. Dans une autre piéce datant de 1788, Moliére chez Ninon, ou le siécle des grands hommes, elle montre que le dialogue est possible entre les hommes et les femmes a partir du moment ou chacun considére autre comme son égal. L’idée d’une égalité natu- relle entre les deux sexes était aussi défendue, entre autres, par Diderot, Condorcet, Helvetius ou d’Alem- bert dans son essai, Des femmes, de 1774: « A Végard des ouvrages de génie et de sagacité, mille exemples nous prouvent que la faiblesse du corps n’y est pas un obstacle dans les hommes. Pourquoi donc une éducation plus solide et plus male ne mettrait-elle pas les femmes a portée d’y réussir®. » Inquiéte face a l’agitation politique se faisant de plus en plus forte et sensible au sort du peuple souf- frant de la grave crise que traverse le pays, Olympe de Gouges délaisse quelque peu sa carriere d’auteur dra- matique et ses contentieux avec les comédiens pour se consacrer entiérement au « bonheur public ». Il ne va plus s’agir pour elle d’instruire le peuple au moyen du théatre mais de l’inciter a agir en s’adressant direc- tement a lui et en premier lieu aux femmes. Forte de la conscience politique qu’elle s’est forgée et poussée par un véritable élan patriotique, elle écrit le 6 novembre 1788 sa Lettre au peuple, ou projet d’une caisse patriotique, par une citoyenne que le Journal général 45 45 de France publie sur une pleine page. Elle propose Vidée d’un « impot volontaire » pour aider a réduire le déficit du pays®, impliquant les femmes dans leffort national: « L’excés de luxe que mon sexe porte aujourd’hui jusqu’a la frénésie, cessera a louverture de la Caisse patriotique: au lieu d’ache- ter dix chapeaux de différentes tournures, les femmes essentielles, quoique jolies femmes, car la beauté n’exclut pas la raison et l'amour de son pays: ces femmes, dis-je, se contenteront d’un ou deux cha- peaux de bon gout, et l’excédent sera envoyé a cette caisse. » Dans son élan, elle livre dans ce méme jour- nal, le 15 décembre de la méme année, ses Remarques patriotiques suggérant des réformes, comme une assis- tance sociale pour les plus démunis, la création de maternités et met l’accent sur l’importance de hygiene peu répandue a l’époque. Elle demande également « que le gouvernement donne toutes les terres en friche du Royaume a des sociétés ou a chaque particulier la portion qu’il pourra cultiver » et parle d’un impot sur la fortune...

: Le 1* mai 1789, Louis XVI consent a la réunion des Etats Généraux, immense consultation des Francais qui voit affluer plus de soixante mille cahiers de doléances. Méme si les femmes ne peuvent faire partie du corps électoral, sauf les femmes propriétaires et les reli- gieuses représentées par un curé ou un procureur, il n’en reste pas moins qu’elles peuvent s’exprimer. La Révolution est en marche. Elle entraine avec elle la 46 46 liberté de parole qui devient un nouveau pouvoir en influant sur l’opinion publique. Olympe de Gouges s’engouffre elle aussi dans la bréche ouverte et suit avec acharnement tous les événements. Elle va jusqu’a déménager a Versailles pour étre au plus pres de Vactualité (elle le fera a de nombreuses reprises) et assister a toutes les reunions pour réagir ensuite dans ses €crits qu’elle placarde sur les murs de Versailles et de Paris, et proposer ses idées comme celle de régler la question du vote par téte ou par ordre par un tirage au sort. Elle fait alors de l’écriture un véritable acte politique afin de prouver que les femmes peuvent étre utiles hors de la sphére domestique, contrairement a la pensée du « fonctionnalisme sexuel » qui ne définis- sait la femme que par sa fonction biologique et lui refu- sait une raison abstraite indispensable aux activités de esprit, la bornant ainsi a un exercice limité de sa citoyenneté. Depuis longtemps Olympe de Gouges dénonce la méfiance des homimes envers les femmes dont elle fait partie, comme dans Séance royale, Motion par Mgr le duc d’Orléans, ou les songes patriotiques du 11 juillet 1789: « En ce moment on dédaigne les pro- jets d’une femme; cependant j’éprouve la satisfaction que |’on en adopte quelques-uns; mais j’ai la douleur, en méme temps, de reconnaitre que ce sont ceux ou je ne me suis point nommée, tant la prévention contre mon sexe influe sur le jugement des hommes. » Tant qu'elle se limita a formuler des idées pour le rétablissement du pays, la critique fut plutot bonne et 47 elle fut encouragée par Mirabeau qui dans une lettre du 12 septembre 1789 écrivit: «...Jusqu’ici j’avais cru que les graces ne se paraient que des fleurs, mais une conception facile, une téte forte ont élevé vos idées, et votre marche aussi rapide que la Révolution, est aussi marquée par des succés...». Mais Olympe de Gouges ne s’arréta pas en si bon chemin et critiqua les dérives révolutionnaires. Ses idées politiques étaient plutdt modérées et elle restait attachée a la monarchie, tenant le roi pour le « pére de la Nation ». Méme aprés l’immense déception de la fuite du roi le 21 juin 1791 a Varennes, elle se proposa dans sa bro- chure Olympe de Gouges Défenseur officieux de Louis Capet de le défendre lors de son procés et se prononca ouvertement contre sa condamnation: « Je suis Louis fautif comme roi; mais dépouillé de ce titre proscrit, il cesse d’étre coupable aux yeux de la république. », dissociant ainsi homme de sa fonction. Mais elle appelait de ses voeux une réforme des institutions et soutenait de toutes ses forces la Constitution. En cela et sans s’afficher ouvertement pour un parti, elle se montrait proche des Girondins.

Comme les Tricoteuses, Olympe de Gouges va ensuite assister aux séances de l’Assemblée et entrer dans tous les lieux autorisés aux femmes, dans les sociétés, les cafés comme le Procope, pour défendre ses idées et « rivaliser avec les plus célébres orateurs de l’Assemblée constituante »* et fréquente les salons (dont, certainement, celui de Sophie de Condorcet).

48 Le 26 aott 1789, la Déclaration universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen apporte avec elle |’espoir d’une société plus juste fondée sur l’égalité de tous les citoyens et non plus sur la soumission d’une partie du peuple a l’autre. Elle conforte alors chez Olympe de Gouges l’esprit revendicatif exprimé déja en mai 1789 dans son Avis pressant a mes calomniateurs: « La femme prétend jouir de la Révolution et réclamer ses droits a Pégalité », persuadée que les femmes vont alors étre intégrées sans aucune restriction a cette société pour laquelle elles se sont battues aux cétés des hommes. D’ailleurs, dés les premiers jours de la Révolution, la question de la condition des femmes est soulevée, poussée notamment par des hommes comme Condor- cet dans son Essai sur l’admission des femmes au droit de citéen 1790: « Tous n’ont-ils pas violé le principe de Pégalité des droits, en privant tranquillement la moitié du genre humain de celui de concourir a la formation des lois, en excluant les femmes du droit de cité? ». Il n’est pas écouté et le droit de vote des femmes n’est pas d’actualité. Trés vite, Olympe de Gouges com- prend que la mise en pratique de la Déclaration est loin d’étre acquise et s’inquiéte de voir que la contre- révolution, menée également par des femmes, gagne du terrain. Observant la situation se dégrader (Thé- roigne de Méricourt, qui avait fondé en 1790 le club des « Amis de la loi », est en prison en Autriche et Etta Palms d’Aelders, fondatrice en 1791 de la « Société patriotique et de bienfaisance des amis de la Vérité », a 49 préféré s’éloigner), la répression se durcir avec la loi martiale et le tragique 17 juillet, Olympe de Gouges décide de prendre aux mots la Déclaration de l’Assem- blée et de pousser la Constituante a prendre des mesures avec sa Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne, le 14 septembre 1791, car pour elle « cette Révolution ne s’opérera que lorsque toutes les femmes seront pénétrées de leur déplorable sort, et des droits qu’elles ont perdu dans la société ». Elle pose ainsi Vinégalité des sexes comme cause « des malheurs publics et de la corruption des gouvernements ».

Pour cela, elle s’adresse a la reine en lui rappelant sa position tres délicate, déja dénoncée dans son Adresse a la reine au mois de mai, puisqu’elle est soup- connée de comploter avec son frére l’empereur d’Autriche, aux portes du pays. Elle lui propose donc de s’occuper de la cause de son sexe: « On ne vous fera jamais un crime de travailler a la restauration des moeurs, a donner a votre sexe toute la consistance dont il est susceptible. » Elle reprend tous les articles de la Déclaration de 1789 en les « féminisant », afin de montrer que la nation est effectivement bisexuée mais que la diffé- rence sexuelle ne peut étre un postulat en politique ni dans l’exercice de la citoyenneté. Elle met alors la Révolution face a ses insuffisances puisqu’elle n’aboutit pas a ce qu’elle a promulgué. Par consé- quent, elle demande le droit de vote et d’éligibilité ~ pour tous dans son article premier, revendiquant 50 50 ainsi pour les femmes un véritable statut de citoyenne active et l’égalité de droits pour l’acces- sion a tout emploi et a toute dignité. Olympe de Gouges revendique également la liberté de parole, notamment par rapport a la reconnaissance paren- tale qui responsabilise |’ homme face a sa sexualité et donne des droits aux enfants illégitimes (ce qui sera fait en 1793 car l’état-civil légalisera leur existence et ils seront compris dans le partage des biens) tout en dénoncant le pouvoir des péres sur leur fille puis celui du mari sur son €pouse: « Nul ne peut étre contraint a faire ce qu’elles (les lois de la nature et de la raison) n’ordonnent pas. » Elle répond aux themes souvent inspirés de sa propre expérience, qu’elle dénongait dans ses pieces de théatre. Cette liberté d’expression est également a l’origine de sa formule restée la plus célébre: « La femme a le droit de monter sur |’échafaud; elle doit avoir le droit de monter a la tribune. » Les femmes n’étant pas consi- dérées comme des sujets juridiques, elles sont alors sanctionnées par des lois sur lesquelles elles ne peu- vent s’exprimer et qu’elles doivent pourtant subir. Ces lois sont faites uniquement par des hommes et ne prennent pas en compte les besoins, les désirs et les opinions des femmes, ce qu’Olympe de Gouges considére comme la plus grande injustice.

Les inégalités persistent donc dans la pratique, mais ce n’est plus dans « l’ordre naturel des choses » depuis la Déclaration de 1789. L’émancipation des 51 femmes peut donc commencer et c’est ce que tente de faire comprendre Olympe de Gouges dans son postambule « Femme, réveille-toi; le tocsin de la rai- son se fait entendre dans tout l’univers; reconnais tes droits ». Le ton est bien différent de celui de sa Préface pour les dames ou le portrait des femmes de 1788. Il ne s’agit plus de donner des conseils a ses « trés chéres sceurs », mais de les pousser a lutter pour chan- ger leur « déplorable » sort. Bien que, pour elle, les femmes soient en partie responsables de leur condi- tion par leur comportement parfois répréhensible et leur manque de combativité, elles n’ont pas eu le choix: « Cependant la raison peut-elle se dissimuler que tout autre chemin a la fortune est fermé a la femme que l’homme achéte, comme |’esclave sur les cotes.d’Afrique...». Déplorant l’état de dépendance, d’ignorance et de soumission ou sont maintenues les femmes, elle fait le paralléle avec l’esclavage qu’elle dénoncait des 1784 dans sa piéce Zamor et Mirza ou Vheureux naufrage, qui deviendra L Esclavage des Noirs.

Par contre, le 3 septembre 1791, quelques jours avant qu’Olympe de Gouges n’écrive sa Déclaration, une avancée considérable voit le jour car « la loi ne considére plus le mariage que comme un contrat civil » et non plus comme un engagement sacré, per- mettant ainsi de limiter le contréle de |’Eglise. Mais il en résulte que homme et la femme deviennent égaux dans le mariage, c’est la naissance du ° « couple » et la femme devient un individu libre de 32 ses choix et de ses sentiments dans ce domaine. Olympe de Gouges reprend cette idée dans son Contrat social de l’homme et de la femme. Elle dénie le pouvoir patriarcal en proposant que les enfants puis- sent porter le nom du pére ou de la mére et met en évidence qu’un contrat peut étre rompu par une s€paration entrainant le partage équitable des biens. La possibilité du divorce par consentement mutuel sera l'autre grande avancée de la Révolution pour la condition féminine en 1792, mais il sera trés vite dénoncé, en 1795, et aboli en 1816. Partiellement res- tauré en 1884, il ne redeviendra possible qu’en 1975. Les avancées de la Révolution, qui a célébré la maternit€é comme un acte patriotique, seront donc de Vordre du privé, dans la sphere familiale mais pas dans la sphére politique, comme le justifie Talleyrand en 1791: « Si nous leur reconnaissons les mémes droits qu’aux hommes, il faut leur donner les mémes moyens d’en faire usage. Si nous pensons que leur part doit étre uniquement le bonheur domestique et les devoirs de la vie intérieure, il faut les former de bonne heure pour remplir cette destination. » Voulant pourtant ceuvrer pour le « bonheur public », Olympe de Gouges ne s’€tait pas fait que des amis. Bien qu’elle ait toujours agi par patriotisme, on lui reproche certaines de ses idées, celles exprimées comme dans sa brochure du 19 juillet 1793, la der- niére, Les Trois Urnes ou le salut de la patrie, par un voyageur aérien: elle y demande que chaque département 53 puisse choisir le type de gouvernement qu il souhaite, afin d’éviter une guerre civile qu’elle redoute. Or, le 29 mars une loi a été votée proclamant la République une et indivisible, et punissant de mort quiconque demanderait le contraire. Dénoncée avant méme d’avoir pu placarder sa brochure, Olympe de Gouges est arrétée le jour méme. C’est donc en qualité de femme de lettres qu’elle comparait devant le tribunal révolutionnaire et en tant qu’auteur de ses €crits quelle est condamnée a mort, sans jamais les renier. Le 3 novembre 1793, alors qu’elle arrive a la Place de la Révolution, elle aurait prononcé ces mots: « Fatal désir de la Renommée, pourquoi ai-je voulu étre quelque chose? » Elle avait voulu étre la person- nification de cette divinité allégorique, avoir cent yeux, cent oreilles et cent bouches pour tout voir, tout entendre et tout raconter. Mais d’autres pensaient autrement et, juste apres sa mort, on pouvait lire dans La feuille de Salut Public: « Elle voulut étre homme d’Etat. Il semble que la loi ait puni cette conspiratrice d’avoir oublié les vertus qui conviennent a son sexe. » Longtemps une réputation de femme « exaltée » la poursuivra. Dans l’ouvrage Les Femmes célébres de 1789 a 1795 de Lairthuillier, la « fougueuse » Olympe de Gouges est classée parmi les « furies ». Pour Michelet, elle fut « le martyr, le jouet de sa mobile sensibilité®. » Mais sa célébre formule de l’article X de la Décla-