SigPhi · Pierre Bayle

Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ Contrains-les d'entrer

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Donc Cl l'on veut agir félon la na- ture des chofes, 6c félon cet ordre que4a droite raifon, & la fouverai- ne Raifon de Dieu-mêmc doit con- fulter, on ne doit jamais fe fen'ir pour l'établilTement de la Religion ^ de ce qui n'étant pas capable d'ua côté de perfuader Pefprit ôc d'im- prim.' dans le cœur l'amour 6c la. craii^'ede Dieu, efttres capable de l'autre de produire dans les mem- bres du coi*ps des aéVes externes qui ne foi.cnt point le figne dMne difpo- fition réligieufe d'amc> ouqui foient le figne opofé à la diipolition in-.

tjçrieure d'uj Or Or eft-il que la violence ell: inca- pable d'un coté de perluader Pefprit,. ÔC d'imprimer dans le cœur l'amour êc la crainte de Dieu, 5c efl: très* capable de l'autre de produire dans nos corps des a6les externes qui ne f^Dient acompagnez d'aucune réali- té intérieure, ou qui foient des fi- gues d'une difpofition intérieure tres-diferente de celle qu'on a véri- tablement, c'eft-à-dire, que ces acles externes font ou hipocrifie &: mauvaife foi, ou. révolte contre là conc cnce.

C'eft donc une chofe manifeile- ment opoféc au bon fens, à la lumiè- re naturelle, aux principes généraux de la raifon, en un mot à la régie primitive 6c originale du difcerne- ment du vrai & du faux, du bon ôc du mauvais, que d'emploier la vio- lence à infpirer une Religion à ceux, qui ne la profeflent pas.

Comme donc les idées claires & diftinftes que nous avons de l'efTence de certaines choies nouspcrfua- dent invinciblement que Dieu ne peut pas nous révéler ce qui ieroit contraire àceschofes (par exemple nous fommes tres-afliirez que Dieu ne peut pas nous révéler que le tout cil plus-petit que fa partie, qu'il eft honnête de préférer le vice à la ver- tu, qu'il faut préférer fon chien à tous f^s pareils, à tous fes amis 6c à fa patrie, que pour aller par mer d'un lieu à un autre il faut galoper à toute bride fur un cheval, que pour bien préparer une terre à pro- duire une abondante récolte, il ne faut pas y toucher) il eft évident que Dieu ne nous a pas commandé dans fa parole de forcer les gens à coups de bâton, ou par autres telles vio- lences à embraflcr PEvangilc, 6c ainfi fi nous trouvons dansl'Evan^ gile un paifage qui nou^ ordonne la contrainte, il faut tenir pour tout affuré que c'eft en un fens métapho- rique Se non litcral, â peu pvcs com - me me me fi nous trouvions dans l'Ecritu- re un paiîage qui nous ordonnât de dévenir fort-favans dans les lan- gues, 6c dans toutes fortes de Facul- tez fans étudier, nous croirions que cela fe devroit entendre par figure ^ nous croirions plutôt, ou que le paifage ell falfifié, ou que nous n'en- tendons pas toutes lesfignifications des termes de l'original, ou que c'efi: un miftere qui ne nous regarde pas y mais d'autres gens qui viendront a- prés nous, 6c qui ne nous refiem- bleront point, ou enfin que c'clt un précepte donné à la manière des Na- tions Orientales, c'ell-à-dire par Emblèmes, 6c par des images Sim- boliques dc cnigmatiqucs, nous croirions, dis je, cela plutôt que de nous perfuader que Dieu lage, com- me il eft, ordonnât à des Créatu- res, telles que l'homme, literale- mcnt àc proprement d'avoir une fiencc profonde fans étudier.

La feule chofe qu'on peut m'o- B 7 pofer pofer eft, qu'ion ne prétend pas fc fervir des violences, comme d'une manière direde êc immédiate d'éta- blir la Religion, mais comme d'u- ne manière indirecte &: médiate. C'eft-à-dirc qu'on démeure d'à- Gord avec moi que la voie naturelle > 6c légitime d'infpirer la Religion ell d'éclairer l'efpnt par les bons en- doclnnemens, êc de purifier la vo- lonté par l'amour qu'on lui infpire pour Dieu, mais que pour mettre en œuvre cette voie, il eft quel- quefois néceflaire de violenter les gens, parce que fans ces violences ils ne s'apliqueroient pas à fc faire inflruire, 6c à (e dégager de leurs préjugez; qu'ainfi la violence ne fert qu'à lever les obftaclesdel'in- ftru6tion, après quoi on fe fert de. la voie légitime, on rentre -dans l'or- dre, on milruit les geas, on agit félon les lumières primitives que je- prone tant comme le Tribunal fou- veram, ou comme le Commillaire qui qui doit pafler en revue les révéla- tions, pour rcjetter celles qui n'au- ront pas fon caractère.

Je me referve à réfuter en un au- tre lieu cette exception qui cil une- chicane fort fpécieufement tournée 6c une lUufion ingenieufe, & j'ef- pcre de la réfuter fi pleinement, qu'elle ne pourra fervk qu'à ces Ecrivains du bas Empire, à ces. Miffionnaires de vilage, qui n'ont jamais honte de produire les mê- mes objections, fans fe propofer les réponfes qui les ont ruinées dç fonds en comble.

Chapitre, III.

Sicon^e Réfutation du même fins liUraU jiar la rai fon quil e(i contraire d ^ej^rit 4e f Evangile, AVant que de propofer ma, 2r. preuve je prie mon Leftcur <ic fe fouvcnir de ce que j'ai dit dans le Chapitre i. ^*«»€ lot fffjiHve une foià fois ^vérifiée fur la lumière Tiaturellc a- quiert la c^uaiué dérègle (^ de C RITE- R I u M, tout de même au en Géométrie une propa/ition démontrée par desprwctpes incontejhibles dt'uient un principe à l égard d'autres propofttio7is. La raifoii pour- quoi je répète ici cette remarque ell que je veux prouver dans ce Chapi- tre la fauiletc du fens literal de ces paroles contrain-les d'entrer. en failant voir qu'il ell: contraire à Pefpnt gé- néral de l'Evangile. Si je faifots ce Commentaire cnTéologien je n'au- rois pas beioin de monter plus-haut; je fupoferois de plein droit que l'E- vangile eft la première régie de la Morale & que n'être pas conforme à la Morale de l'Evangile, c'ell fans autre preuve être manifeftcment dans le crime, mais comme j'agis en Philofophe, je fuis contraint de re- monter jufques à larcgle matrice, 6c originale qui ell la lumière naturel- le; Je dis donc que l'Evangile étant une régie qui a été vérifiée fur les plusplusplus-pures idées de la droite raifon, qui font la régie primitive ôc origi- nale de toute vérité &: droiture,c'eft pécher contre la régie primitive elle-même, ou ce qui eil la même chofejContre la révélation intérieure 6c muette, par laquelle Dieu aprend à tous les hommes les premiers prin- cipes, que de pécher contre PEvan- gile: j'ajoute même cette confidera- tion, que l'Evangile aiant mieux dé- vélopé les devoirs de la Morale, 6c étant une extenfîon tres-confidera- ble du bien honnête que Dieu nous avoit révélé par la Religion naturel- le, il s'enfuit que toute action de Chrétien non conforme 1 l'Evangile eft plus-énorme&cplus-injuflequefi clic étoit fimplcment contraire à la raifon, car plus les régies de laju- ftice, 6c les principes des moeurs font dévélopez, éclaircis, 6c éten- dus, plus clt-on inexcufable de ne, s'y pas conformer, de forte que s'il fc trouve que la contrainte en ma- tière tiere de Religion foit contraire à Pefprit de l'Evangile, ce fera une féconde preuve plus-forte que la I. pour montrer que cette con- trainte efl; iujufte, & contraire à la régie primitive 2c originale de Pé- quité, Scdclaraifon.

Mais pour ne laiilcr pas aucun encombrier dans notre chemin, di- fons un mot fur une difîculté qui fe préfente. On me dira que par le principe que j'ai établi dans le Cha- pitre I. PEvangile n'auroit pas dû être reçu comme une révélation di- vine, puis que fîon en compare les préceptes avec ma régie originale on ne les y trouvera pas conformes, car rien n eft plus conforme à la lu- mière naturelle que de fe défendre lors que Pon eil: ataqué, que de fc venger de Ton ennemi, que d'avoir foin de ion corps, 6cc. &; rien n'elt plus opofé à l'Evangile. S il faloit doncjugcr qu'une doétrine, qu'on nous prêche comme décenduë du ciel» ciel» ciel, n'eft pas divine des qu'elle n'eft pas conforme à la lumière naturel- le, révélation primitive, perpé- tuelle 6c univerfelle de la divinité envers l'homme, il auroit falu re- jetter comme faufle la doctrine de Jefus-Chrit, 6c aujourd'hui elle ne pourroit pas palTer pour une a. ré- gie compulfée fur l'originale, 6c par confequent je ne pourrois rien prouver par ma métode en prou- vant ici que la contrainte eft con- tre l'efprit de la Morale Evangeli- que.

Je répons que tous les enfeigne- mens Moraux de Jefus-Chrit ibnt tels qu'étant pefez à la balance de la Religion naturelle ils feront trou- vez de bon aîloi ^ de forte que comme Jcfus-Chnt a fait d'ail- leurs un fi grand nombre de mira- cles qu'il n'y auroit que l'opofition de fa do&rine à quelque venté évi- dente de la révélation naturelle qui eut pu taire douter de la divinité de fa fa fa million, l'on doit être tout à fait en repos de ce cote-là. Il a fait des miracles pour le maintien d'une do- ctrine qui bien loin d'être contraire aux notions de la raifon, ôc aux plus-purs principes de l'équité na- turelle 5 les étend, les éclaircit, les dévélope,les perfectionne, il a donc parlé Je la part de Dieu. La lumiè- re naturelle ne dit-elle pas claire- ment à tous ceux qui la confultent avec atention que Dieu ell julle, qu'il aime la vertu, qu'il drfaprou- ve le mal, qu'il mérite nos reipects 6c nôtre obéïlTance, qu'il eft la Ibur- ce de nôtre bonheur, &: que c'eft à lui qu'on doit recourir pour avoir ce qui nous eft nécelîairc? Cette lumière ne dit-elle pas à ceux qui la contemplent avec loin 5c qui s'élè- vent au delîlis des fombres nuages que leurs paiTions &: la matérialité de leurs habitudes forment fur leur efprit, qu'il eft honête 6c loiiablê de pardonner à fes ennemis, de mo- dérer derer la colcre, de dompter toutes * fes paillons? D'où viendroient tou- tes ces belles maximes dont les li- vres des Païens font tout pleins, s'il n'y avoir pas pour cela une révéla- tion naturelle adreflee à tous les hommes? Cela étant il a été facile de voir qu'il n'y a rien de plus-rai- fonnablc & de plus-conforme à Por- dre que de commander à Phomme Phumilité, l'oubli des offenfes, la mortification, ôc la chanté, car nô- tre raifon connoilfant fort-claire- ment que Dieu eft le fouverain bien, goûte & aprouve les maxi- mes qui nous unifient à lui. Or rien n'eft plus-capable de nous unir à Dieu que le mépris de ce monde 6c la mortification des paflions, donc la raifon a trouvé tout à fait dans Pordre la Morale de l'Evangile, 6c bien loin que cette Morale ait dû la porter à douter files miracles dé Jefus-Chrit prouvoient fa divinité, elle a dû au contraire en être une foli.

foli.

folide confirmation. Il n'en feroit pas de même de la Morale qu'on prétend trouver dans ces paroles conîratn les d'entrer^ car 11 elles figni- fioient ewfloie les prtfins, ky tortures c^ ^s Juflicci y pot4r obliger à laprofejjion du Chrijlianifme tous ceux qm ne s y "voudront pas foumeître de hongre, notre raifon, nôtre Religion naturelle auroicnt eu fujét d'entrer dans de grandes dé- fiances, 6c de regarder jefus-Chrit (Comme un Emiflaire du Démon qui .venoit fous les belles aparences d'u- ne Morale aufterc &: fort-fpiritua- lifée, foutenuë de grands prodiges, glifler le plus-mortel venin qui puif- fe ruiner le genre humain, 6c k rendre le Téatre afreux 6c conti- nuel des plus-langlantes 6c dcs-plus éfroiables Tragédies. Mais propo- fons par ordre cette 2. preuve. Voi- ci mon railonnement. Une inter- prétation de l'Ecriture tout à fait contraire à l'efprit de l'Evangile ne peut être que faufle.

Or Or eft-il que le fens litcral de ces paroles contram les d^jitrer eft tout à fait contraire à l'Efprit de l'Evan- gile.

Donc le fens literal de ces paro- les ne peut être que faux.

Je fupofe avec raifonquela ma- jeure de cet argument n'a plus befoin d'être prouvée. Je ne prouverai donc que la mineure.

Pour cet éfét je rémarque i. que l'excellence de l'Evangile par def. fus la Loi de Moïfe, confiftc entre- autres chofes en ce qu'il fpiritualife l'homme, qu'il le traite plus en créature raifonnable & d'un juge- ment formé, £v non plus en enfant, qui avoit befoin d'être amufé par des fpeêbacles 8c par de grandes cé- rémonies qui filfent divcrlion à fon penchant vers l'idolâtrie païenne. Or de-là il s'enfuit que PEvangir- le demande très -particulièrement qu'on le fuive par raifon, qu'il veut avant toutes chofes éclairer l'efpric de de de Tes lumières, 6c atirer cniuitc nôtre amour 6<; nôtre zélé, qu'il ne veut pas que la peur des hommes ou la crainte d'être miferables nous en- gage à le fuivrc extérieurement, fans que nôtre cœur foit touche ni nôtre raifon pcrluadée: il ne veut donc pas qu'on force perfcnne, ce feroit traiter rhommeeneldaveôc tout comme fi l'on ne Te vouloit fer- vir de lui que pour une action ma- nuelle &c machinale, où il importe peu qu'il travaille de bon gré pour- veu qu'il travaille, mais en matière de Religion, tant s'en faut que ce foit faire quelque chofe que de la faire contre fon gré, qu'il vaudroit mieux vivre tout à fait en repos que de travailler par force. Il faut que le cœur s'en mêle & avecconnoif-. fance de caufe, il faut donc que plus -une Religion démande leca^ur, le bon gré, le culte raifonnablc, ime. pcrfuafion bien illuminée, comme fait l'Evangile, plus elle foit éloi- gnée de toute contrainte. Je Je rémarque en ^. lieu que le principal caractère de Jefus-Chrit, 6c la qualité, pour ainfi dire, domi- nante de faperfonne, a été l'humi- lité, la patience, la débonnaireté. Afrénez. de moï, difoit il à Tes difciples, ^ue je fuis débonnaire c^ humble de cœur: il efl: comparé à un agneau qui a été mené à la tiierie fans ie plaindre: il dit que bien-heureux font les dé- bonnaires, les pacifiques 6c les mi- fericordieux, quand on lui a dit des outrages il n'en rendoit point, mais fe remettoit à celui qui juge juge- ment: il veut que nous beniffions ceux qui nous rnaudiiîent, Se que nous prions pour ceux qui nous per- fecutent; 6c bien loin de permettre à Tes Sectateurs de perfecuter les In- fidèles, qu'il ne veut pas même qu'ils opolent à leur pcrfccution autre chofc que la fuite; Si l'on ijohs perfecuîe en U7ie ^uille, dit-il, fuiez^ en u- ne autre, 11 ne leur dit pas, tâchez de la faire foulcver contre ceux qui la" C gotigouvernent, apellez à vôtre fecours les villes qui font pour vous, 6c ve- nez afîîeger celle qui vousapcrfe- cutez pour la contraindre de vous croire, il leur dit, fortez-en pour vous transporter en un autre lieu: il veut bien, en un autre endroit, qu'ils protellent dans les rues con- tre ceux qui ne les auront pas vou- lu écouter, mais c'eft toute la pro- cédure qu'il leur permet, après quoi il leur ordonne de Te retirer. 11 fe compare à un berger qui va devant fes brebis, ^ elles le fui'vent; car elles connoiJ]ent fa ijoix. Qui on remarque bien ces paroles, il ne dit pas qu'il chafle devant foi le troupeau à coups de verge, comme quand on le veut contraindre d'aller dans un lieu contre Ton inclination, il dit qu'il fe met devant & qu'elles le fuivent, parce qu'elles le connoif- fent, ce qui marque la pleine liber- té qu'il leur donne de fuivre pen- dant qu'elles le connaîtront, & de s'ecar s'ecar s'écarter fi elles venoient à le mé- connoître, 6c qu'il ne veut qu'une obéïfTance volontaire, précédée 6c fondée fur la connoiflance. Il fait opofition de fa Miffion à celle des larrons 6c desbrigans, qui comme des loups fe jettent dans la Berge- rie, pour enlever par force des bre- bis qui ne leur apartiennent point, 6c qui ne connoiflent pas leur voix. Quand il fe voit abandonné par les troupes il n'arme point ces légions d'Anges, quiétoient toujours com- me à fa folde, 6c il ne les envoie pas à la chafle de fes déferteurs pour les contraindre de retourner, bien loin de-là il demande à fes Apôtres qui ne l'avoient pas quité, s'ils n'ont pas envie de le faire, c^ 'vous ne 'vous en 'voukx.-'vom f oint nujfi aller i comme pour leur aprendre qu'il ne vouloit retenir perlfi^nne à Ion fcrvice qui n'en fût bien aife. Quand-il monte auCicl,il nccommandei fesApôtres de convertir les nations qu'en les C z enenfeignant, les endoctrinant ôcles batifant ^ fes Apôtres ont fliivi l'e- xemple de fîi dcbonnaircté, 6c nous ont enjoint d'être les imitateurs 6c d'eux 6c de leur maître. Il faudroit copier prefque tout le NouveauTe- ilament fi l'on vouloitaporter tou- tes les preuves qu'il fournit de la bonté, de la douceur, 6c de la patien- ce, qui font le caractère elfentiel &z diilinctif de l'Evangile.

Raifonnons préientement ainfi. Le fens literal de ce texte de l'Evan- gile, Contram-ies d'e?itrer, eft non feu- lement contraire aux lumières de la Religion naturelle, Loi primitive 6c originale de l'équité, mais auili à l'cfprit dominant 6c effentiel de ce même Evangile 6c de fon Auteur, car rien ne peut être plus-opofé à cet efprit que les cachots, que les exils, que le pillage, que les Galères, que Tinfolence desfoldats, que les fupliccs 6c les tortures, Donc ce fens literal eil faux.

Je Je ne croi pas qu'on piiilie rien imaginer de plus-impie 6v de plus- injurieux à Jefus-Chrit, ni d'une plus-dangcreufe confequence, que de foutenir qu'il a donné un préce- pte général aux Chrétiens de faire des converlions par la contrainte, car outre qu'une maxime aufii con- traire que celle-là, aubonfens, à la raifon, & aux principes généraux de la Morale, pourroit faire croire <\uc celui qui la débite ne parle pas de la part de ce même Dieu qui en a déjà révélé une toute diferente par la voie de la lumière naturelle, de Dieu, dis-je, incapable de fe contredire fi grofiierement j outre cela quelle idée fe peut-on former de l'Evangile, fi Ton y voit d'un coté tant de préceptes de clémence ëc de douceur, 6v de l'autre un or- dre général qui enferme dans fon encemte tous les crimes de fourbe- rie 6c de cruauté que l'Enfer peut imaginer? Qiii ne diroit que c'cft un amas bizarre de penfées contra- diftoires, d'un efprit qui ne favoit pas bien fa leçon, 6c qui ne s'en- tendoit pas lui-même? Ou plutôt qui ne diroit qu'il ne iavoit que trop fa leçon, 6c que l'ennemi du genre humain qui l'avoit féduit fe fervoit de Ton organe pour intro- duire dans le monde le plus-épou- vantable déluge de défolations qui puifTe être conçu, 6c qu'afin d'y réiiffir il lui fit couvrir Ton jeu d'u- ne feinte 6c fucréc modération, pour tout d'un coup lui faire lâcher l'arrêt foudroiant 6c funeilc de con- traindre 6c de forcer toutes les na- tions à profefler le Chriftianifmc? Voila les abîmes où fe jettent les in- fâmes défenfeurs du fens literal de la parabole, qu'on pourroit plutôt nommer Dh'ecleurs gciiéraux des bouchers 6c des bourreaux qu'in- terprètes de l'Ecriture. Un Père de l'Oratoire, nommé Amelote, difoit durant lés déméiczdes Janfenillcs.

nillcs.

ni fi: es, ijue fi on ' avoiî fiir le fait de Janfmiia > une évidence de la nature d^ celie quon a par les fens, ou far les pre^ wiers principes 5 alors ceux qui aur oient les yeux éclairer d^ une t elle lumière auraient fujét de fe défier de la diligence é^ de la fidélité du Tape ^ des Evéques qui leur feroient opofez., é" fouroient exiger une révélation évidente de ceux qui les vqu^ droienî obliger de facrifier leur perfi4afio?^ (^ de la foumettre malgré leur connoif" fiance. Il apelloit l'évidence fondée fur les fens, ou fur les premiers principes un pofie inexpugnable. ]c conclus de fon principe que le moins qu'un homme doive faire pour nous perfuader le fens literal de ces paroles Co-ntrain-ks d'entrer, o- pofé à toutes les lumières delà rai- fon, 6c de l'Evangile, c'efb de nous prouver par une révélation nouvel- le Se très-évidente 5 qu'il interprète bien ce pafl'age. Et je ne croi pas même qu'hors quelque cas particu- C 4 lier^ X Vaicx^ le Ttmih' de Ufc; 'mmiiTC l. tari- ch. i 7.

lier, où Dieu peut faire des exce- ptions à fes loix, on dût jamais fe fier à une révélation femblable, quelque évidente qu'elle fut. Je veux dire, que fi un Prophète fai- fant des miracles pour le maintien du fens literal, en faifoit un préce- pte général, 6c non limité à quel- que circonilance particulière, com- me étoit, par exemple, le meurtre de Phinées, nous aurions droit de le prendre avec fes miracles pour un Impolleur.

Chapitre IV.

Iroifiéme Réfutation du fens liUral, par la. ratfoff quil hculeverfe les hontes qui fépare?}t la jufice d'avec tinjufice, ér é^uil confond le vice avec la vertu, a la ruine unïverfelle des Société:^, MAis c^efl: trop amufer le bu- reau par des preuves qui ne font que médiocrement bonnes en comparaifon de ce qu'on va dire: frafrapons le grand coup écrafant dés ici fur la tête du fens literal de la parabole.

Un fens literal de l'Ecriture eft néceflairement faux lors qu'il con- tient le renverfement général de la Morale divine 6c humaine, qu'il- confond le vice avec la vertu, 6c que par-là il ouvre la porte à toutes les confufions imaginables.

Or c'eft ce que fait le fens literal 4e ces paroles Contram-les d'entrer.

Donc il ell néceilairemcnt faux.

La majeure eft li claire par elle- même qu'il feroit ridicule de la vou- loir prouver: palTons donc à la preu- ve de la mineure qui femblera d'a- bord paradoxique.

le fuis d'allez bonne foi pour a- vouer aux ConvertilTeurs de Fran- ce qu'en fupofant que Jefus-Chrit; ait commandé de convertir les gens par force, ils n'ont fait qu'obéir à Dieu, en contraignant les Réfor- mez par les logemens de foldats, par C 5 les les prifons 6c autres voies violentes à fc faire Catoliques, & qu'ainfl ces ' violences ne font point des crimes mais de fort-bonnes actions. Mais je leur demande s'il n'eil: pas vrai que la feule raifon pour laquelle ce font des bonnes adtions eft, qu'elles ont été faites pour l'avantage de l'Eglife, ÔC dans la vue d'ampli- fier le Roiaumede Jefus-Chrit. Je ne penfe pas qu'on me le nie, car H on me répondoit qu'un Roi, auffi ftbfolu que celui de France, peut loger les foldats chez qui il lui plaît, leur permettre telle ou telle licen- ce, les retirer de chez un homme qui a mérité cette diftinclion en fî- gnant un Formuliire, 6c qu'amli la raifon pourquoi les violences ne font pas criminelles efl: parce qu'el- les font permifes à un Roi dans fes Etats, fi, dis-je, l'on me faifoit cet- te réponfe, je n'aurois pas grand' peine à m'en relever.

Car je den>anderois{î fupoféque ce ce que le même Roi de France vient de faire, il l'a voit fait fans autre rai- fon y vue ni motif que de fe divertir par un capricieux exercice de fa puiflance, cela ne feroit pas une aclion injulle ôc que Dieu pourroit punir tres-jufbement. Je ne conçois pas qu'il y ait des gens allez flateurs ou allez aveugles pour me répondre que non; il faut donc qu'un Roi, qui vexe ainfi une partie de fes fu- jets 5 en faifant piller leurs biens, en réparant les enfans d'avec les pères, les femmes d'avec Ifs maris, en em- prifonnant les uns,en encloîtrant les autres, en démolillant des maifons, en faifant couper des bois, en per- mettant même que des foldats tour- mentent leurs hôtes en perfonne, ait une autre raifon d'agir ainfi, que celle de fa fouveraineté 6c de Ton bon plaifir, autrement tout le mon- de voit que c'efl un abusinjufleôc tirannique de la puillance Roiale. On me dira, peut-être, que ces C 6 Ycxao vexations ont ctc fondées fur ce qu'une partie des fujéts ne fe con- formoient pas aux Edits du Roi, or un Roi punitjuftement ceux d'en- tre fes fujets qui n'obéi fient pas à Tes Edits. Mais cette réponfe non feulement fupofe faux favoir que l'on n'ait châtié par des logemens de gens de guerre que ceux qui n'a- voientpas obéi aux Edits Roiaux, puis qu'il ell certain que ces loge- mens ont précédé la revocation de l'Edit de Nantes, ou le lèms que cette revocation acordoit aux pro- tellans pour fe faire infiiruire, mais aufii cette réponfe eft trop vague pour être bonne, car afin que les peines qu'un Roi fait foufrir à fes fujéts qui n'ont pas obéi à fes ordon- nances foient julles, il faut que ces ordonnances foient fondées fur quelque bonne raifon, autrement un Roi pourroit juftement punir ceux d'entre fes fujéts qui n'au- roient pas les yeux bleus, le nez aquiaquinquîlin, les cheveux blonds, qui ne trouveroient pas bonnes certaines viandes, qui n'aimeroient pas la chaiTe la mufique, Pétude écc. il pouiToit dis-je les punir tres-julle- ment, fupofé qu'il eût publié des ordonnances qui enjoignilTent à tous Tes fujets d'avoir dans un cer- tain tems les yeux bleus 6cc. 6c de fe plaire à l'étude Ôcc. mais chacun voit que comme ces ordonnances feroient injuiles, les peines des con- trevenans le feroient au ffi, de forte qu'il faut demeurer d'acord que pour vexer des fujétsjuftement, il ne fufit pas de dire d'une manière vague qu'ils ont contrc\^enu aux ordonnances j il faut dire en parti- culier qu'ils ont contrevenu à des ordonnances ou juif es, ou du moins telles qu'il n'y avoit qu'une négli- gence déraifonnable qui v fit con- trevenir. On me dira que les or- donnances du Roi Louis 14. étoient de cette nature. Je n'en difputerai C 7 pas.

pas, mais qu'on m'acorde donc que la raifon pour laquelle il a pu traiter, fans faire aucune injuilice, Tes fujéts de la Religion comme il les a trai- tez, eft qu'il a fait tout cela pour l'avantage de PEglife Romaine qui efb félon lui la feule bonne E- glife qu'il y ait au monde. Il en faut venir-là, & tout fe réduit à ce fon- dement, c'eft de dire y que ce qu'on vient de faire en France à ceux de la Religion feroit injufte, s'il s'é- toit fait non pas pour l'avantage de la vraie Religion, mais pour faire, par exemple, qu'ils avoiialfenc qu'ils font perfuadez que la terre tourne, que la chaleur que nous a- tribuons au feu eft une fenfation de notre ame, qu'une telle laulîe eft meilleure qu'une autre, mais que puis qu'on n'a pas violenté les Hu- guenots pour leur faire avouer des chofes de cette nature, mais les vé- ritez révélées aux Chrétiens, le trai- tement qu'ils ont recueil fort-jufte, étant conforme au commande- ment de Jefus-Chrit. On ajoutera que c'efl abufer des termes que de nommer ces traitemens perfecu- tion. Il n'y a que les maux qu'on fait aux fidèles qui foient perfecu- tion. Ceux qu'on fait aux héréti- ques ne font qu'actes de bonté, d'é- quité, de juiîice 6c de raifon. Voi- la qui efb bien. Convenons donc (jHune chofe cjui feroU injujle fi elk nétoit pas fatîe en faveur de la bonne Religion, devient jufte lors quelle eji faite pour la bon- fie Réltgîon. Cette maxime ell tres- clairemcnt contenue dans ces paro- les ContrainJes d'entrer, fupofé que Je- fus-Chrit les ait entendues literalc- ment, car elles fignifient bâtez., fot'^ îei^, emprtfonnez,, filiez^, tuez, ceux qui Je' ront opiniâtres, enkve:^-lcur leurs femmes, cfr leurs enfans; tout cela e[i bon quand on le pratique pour ma caufe: en d'autres cir- confiances fe frroit des crimes énormes, mais k bien qui en arrive à mon Eglife purge ^ tiettéie ces actions varfattemtn:.

Or Or Or c'ell-ce que je dis être la plus- abominable doctrine qui ait été ja- mais imaginée, 6c je doute qu'il y., tiit dans les enfers des Diables allez ' méchans pour fouhaiter tout de bon que le genre humain le condui- fc per cet efprit. De forte qu'atri- buër cela au fils éternel de Dieu, quin'eil venu au monde que pour y apdrter le falut, & pour y enfei- gner aux hommes les véritez les plus-faintes 6v les plus-charitables, c'eft lui faire la plus-fangiante de toutes les injures. Carconfiderez, je vous prie, les horreurs 6c les abo- minations qui viennent à la fuite de cette Morale détedable, c''ell: que toutes les barrières qui féparent la vertu d'avec le vice, étant levées, il n'y aura plus d'action 11 infâme qui ne devienne un acte de piété 6c de Religion, dés qu'on la fera pour l'afoibliiiement de l'hérefie. Ainfi dés qu'un hérétique par fon efprit, par fon éloquence, par fes bonnes moeurs