SigPhi · Pierre Bayle

Dictionnaire historique et critique (Tome 2)

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en général, sur trente propositions, qu'elles sont respectivement témérai- res, dangereuses, hérétiques, où sera riiomme que vous n'exposiez à pren- dre pour hérétique ce qui n'est que téméraire, ou pour téméraire seule- ment ce qui est hérésie en toute ri- gueur? Celte réflexion aura plus de force, si je l'emprunte de la lettre d'un anonyme, qui paraît homme d'esprit et de jugement. Voici donc comme il parle sur le décret de l'in- quisition du '] décembre i6go, contre trente et une propositions. « Je ne sais, » monsieur, dit le prélat en s'adres- » sant au docteur, si vous avez bien )) compris toute l'adresse et tout l'ar- j) tilice de la censure. Vous savez la )) manière dont ces messieurs ont ac- )) coutume de qualifier les proposi- )) tions, non eu leur donnant à cha- )) cune en particulier leur note et leur )) qualité, soit de scandaleuse ou d'er- )) ronée, ou autre ^ mais en mettant n d'abord de suite toutes les proposi- )) tions, y en eût-il cinq cents: et après, )) sous ces propositions en bloc et en )) tas, toutes les qualifications qu'il » leur plaît de leur donner, en y » ajoutant un respectii'è au bout. De j) sorte que c'est aux théologiens par- )) ticuliers à deviner quelles de ces )) propositions sont condamnées seu- )) lement comme scandaleuses etquel- )) les le sont comme hérétiques ou » d'une autre manière (8) ». Dans la qui firent condamner ces pièces par page suivante, on introduit un con la congrégation de ri«£?ex (6j. Les doc- seiller au parlement, qui s'exprim tours de Douai censurèrent vingt- deux ainsi:» Surtout, nous croirions nou propositions extraites des Instructions ■» moquer de la justice et nous exposer sacrées de Thomas Anglus. 11 opposa » à la risée et à l'indignation publiâ leur censure une Supplicalio poslu- lativa justitiœ, où il se plaignit qu'ils .se fussent contentés d'une censure très-vague, accompagnée d'un respec- îiVè, sans qualifier chaque proposi- tion en particulier (7). 11 leur montre que c'est agir en théologiens prévaii- caleurs. Et en effet, ne jette-t-on point par-là tous les simples dans le péril de se tromper et de calomnier leur prochain? Si vous prononcez (5) // publia, en i654, Sonus litui adversu.'; Snnum tiibw. Thomas Anglus avait publié, en jG53, Sonus buccina;, eum Appendice advcrsus mentcm divinil'u» inspiratam Innoccntio X.

(CJ Voyez la préface du livre intitulé Slatera appensa quoàd satuti* a.sscquenfla; facjlitatcm, imprime' il Londres, en i6(ii, (n-12.

(7) Voyeila même préface.

put » que, si nous mettions dans nos ar- » rets, d'une part, toutes les préfen- j) tions des parties et tous les chefs )) d'un procès, et de l'autre, confu- ■» sèment et en un tas toutes les déci- » sions différentes avec un respectii^è )) qui rendrait l'arrêt inintelligible, et » serait une source de mille procès » éternels. » Voyez les réflexions qu'a faites sur ce même décret d'Alexandre Vlll, l'auteur des Difficultés proposées à M. Steyaert (9)..le reviens à Thomas Anglus. 11 forma plusieurs doutes sur chaque censure des théologiens de (8) Lettre d'un abbé à un prélat de la Cour de Rome, pag. 29. Le litre de mon édition porte Jouxte la copie imprimée à Tboulouse, 1(191 ■ (9) Diffic., à Steyaert, IX'. pari., pag. i^o.

ANICIUS.

ii3 Douai; et prétendit que, si l'on n'y satisfaisait pas, ou couvrirait de con- fusion Tacadémie et on le comblerait de gloire (lo). Lorsque la cabale a plus de part que la raison aux censures d'un ouvrage, le particulier censure' ne manque guère de confondre ses censeurs. On n'a qu'à se souvenir de la lettre que M. Arnauld écrivit en i683 à l'université de Douai.

Je n'ai pas encore dit tout ce que je sais des censures qui tombèrent sur les livres de Thomas Anglus. Dès que sa Statera Aloriim eut paru, l'archevê- que de Malines et l'évèque d'Anvers en firent des plaintes à l'internonce de Bruxelles. 11 y eut un important qui passa en Angleterre, pour extorauer des signatures contre la doctrine e cet auteur (ii); et il paraît que l'évèque de Chalcédolne désapprouva le traité Je medio ^nimorum sLiitu, et qu'on fit courir le bruit qu'il l'avait censuré publiquement (la).

Le père Baron observe que le Soni- tus buccinœ fut censuré, et que l'au teur y soutient que l'église n'a pas le pou- voir de définir, mais seulement de témoigner sur la tradition (i3).

(F) // n'aurait pas étéjâché que les jésuites l'eussent jugé digne de leur colère. ] Celaparaît par la préface que j'ai tant de fois citée (i4). L'auteur de cette préface et du livre qui la suit, n'est peut-être pas différent deThomas Anglus. Il écrivit peut-être lui-même contre sa Statera IHorum, tant pour avoir lieu d'éclaircir des difficultés, que pour engager le public à prendre garde à un livre qui courait risque de n'être point démêlé de la foule des li- vres nouveaux. En tout cas, l'auteur de cette préface n'est pas un homme qui paraisse mal instruit des pensées de Thomas Anglus, ni mal intention- né contre lui. Or, voici ce qu'il dit touchant les jésuites: Increhuerunt sœpiusculè rumores comminatam esie doctam illam societatem se contra D. Albii Opéra slricluram calamuvi. Hoc (lo) Piœfal. Statera, etc. Voyei la cita- tion (6).

(il) Tn eâdein Prttfat. Stater».

(la) yorez VEpîlre dédicatoire du livre de Thomas Anglus, intitulé Vellicalionis sus de medio Animarum statu ratio, imprime' Van i653.

(i3) Baro, Apologiœ lib. IV,pag. i44.

(i4) Prinftit. Statera: appensae, etc. Vo^ei la citation ((>j.

TOME II.

idem ah iis maxime exspectubant om- nes, ut quos prœcipué ac penè unicè scriptis suis lacessii^erat. AUanicn siye ex motivis prudentialibus suppres- si sinl libri illi jam script t, sife nulli omnino scripii fueriitt, mhilduni edi- tuni est. Hic triuniphat maxime D. .Albiiis, et cnusam suant hoc iltscursu tueri solet: Minas illas quas inlenta- bant, clamores quibus ipsi pasibn ob- ilrepelant, manifesta esse indicia non defiiisse voliintatem illiim confit- tandi: JVeque eo genio esse PP. So- cietatis ut quicquamfamd sud charius habeant; undè etûdenler constare so- lam iis defuisse i^otevtiam, poitquhni ad lam insignent ignoniiniam propel- lendam adcb iardi extilerint. Vous voyez là un homme qui, n'ayant pu avoir la gloire d'être commis a\ec les jésuites, se prévaut de leur silence et se dédommage en l'imputant à leur faiblesse, et non pas à leur insensibi- lité.

ANICIUS, famille romaine. Elle a été plus illustre sous les empereurschrétiens, qu'au temps de la république, quoiqu'elle ait produit des consuls, avant que Jules-César fût au monde. On voit dans Pline un Q. Aivicius PRa:NESTiNUS, qui fut créé édile curule dans le V*. siècle de Ro- me {a). L. Anicius Gallus fut préteur au siècle suivant, savoir l'an 585, et commanda dans rillyrie avec tant de bonheur, qu'il ne mit qu'un mois à la conquérir (A), et à faire prison- nier le roi Gentius. L'honneur du triomphe lui fut accordé l'année suivante {b). L'un des consuls de l'an 5y3 avait nom L. Anicius Gallus. Je ne trouve sous les premiers empereurs, qu' Anicius Cerealis, qui était consul désigné l'an de Rome 8i8 (c). Il se trouva enveloppé dans (a) Plinius, lih. XXXin, cap. I.

(b) Voyez Sigonius de Fastis Romao.

(c^ Tacilus, Annalium Ub. XV ^ cap.

nxxiv ,,4 ANICIUS un complot contre Néron, et 11 se tua lui-même l'an de Rome Il fut d'autant moins regratté, qu'on se souvenait qu'il avait révélé à Caligula une con- spiration qui se tramait contre sa vie {d). Les consulats furent fré- quens dans cette famille, depuis le règne de Dioclétien, et l'on n'avait jamais vu deux frères exercer le consulat ensemble, avantl'annéede Jésus-Christ 395, ba avec sa mère, sa femme, ses en- fans, son frère et tous les principaux de son eJat entre les raains d'Anicius, et qn'on fit un butin très-considéra- ble. Voici comment Tite-Live en par- le: Anicius beilo lUyiico intra Irigin- ta (lias petftcto nu/icium fictoriœ Per- penitain Rnniam nûsil tl pnst dies pau- cos Gcntiiun regem ipsuni cum paren- te,conjure ac Uieris acJiatreftUisqnc principibus Itlyricorum. Hoc iiiium hélium prias perpeiratum cjiiani cœp^ tum Romœ audilum esl(i'). Hoc bel' lum, dit Florus ('2), antè fînilum eit, quant geri Hoinœ nunciaivtur. Ces priet ils descendaient d' Anicius, le fit aux soldats, le rendirent très-connremier grand seigneur de Rome sidérable. Le général reçut plus de 1.,'', ° 1 •,-„•„,„ louanees de son armée, que Paulqui embrassa le chrisliamsiue Émiie, qui avait triomphé peu aupa- (B). Les biens immenses de cette rayant, n'en avait reçu de la sienne: maison l'exposaient à la médi- Lceiior hune uiumphum est secutus Sance, comme ie le ferai voir miles mullisquedux ipso canninibus dictins prétendent que le ion- vainqueur de Gentius; mais il ne cite dateur de leur ordre était de la personne.

famille des Anicius; et l'on a (li) Un Amcws fut le premier grand T T • •]., „„<^ »A,.V.û,lû seigneur romain qui embrassa le cnrisvn des livres ou ils ont tacne ae,^.,, /..ji.

VUUC3 jivica wij. 1 nanisme. ] Je n en ai point d autre montrer que 1 auguste maison preuve que ces paroles de Prudence: d'Autriche en est aussi descen- due, Richard Streinnius a écrit contre cette fable. Son livre est intitulé Anli-Aniden. Il n'a ja- mais été imprimé: il est seule- ment en manu.scrit dans la bi- bliothèque de l'empereur (e). Nous toucherons quelque chose d'assez curieux concernant le sujet de cet ouvrage (C).

{d) Tacit. Ann., lih. XVI, cap. XriT. [e) Lambecius. Commentar.Bibliolli. Vin- (toboD. tome I, num. 5o.

(A) // ne mit qu'un mois à conqué- rir Ullyrie.^ Il n'était encore jamais arrivé à Rome que l'on eftt plus tôt ap- prisla fin que le commencement d'une guerre. Cependant il fallut dans celle- ci prendre la très-forte j)lace de Sco- dra. Le bon succès fut si entier, que le princequ'on«vait à combattre tomenim anle altos generosus Anicius urbis Inlustrdsse capul (4)- Baronius conjecture que ce poè'te;» voulu parler d'Anicius Julianus, qui fut consul l'an 3a2. Lloyd, beaucoup plus décisif, assure, sans rien citer, qu'Anicius Julianus fut le premier sé- nateur romain qui embrassa l'Evan- gile, comme Flavius Constantin fut le premier empereur romain qui l'em- brassa ^ et que de là vint qu'ensuite presque tous les empereurs prirent le surnom de Flavius et presque tous les sénateurs le surnom d'Anicius. Je de- manderais volontiers des preuves de tout ceci. Si la conjecture de Baronius était véritable, il faudrait comparer Anicius Julianus avec ce seigneur français, qui se fit baptiser le pi'c- (i) Livius, lih. XT.rr, cap. xxxir.

(i) Florus, lib. II, cap. XI II.

(3) Livius, lib. XLr, cap. XLIII.

(4) Prudent,, I» Symnt., Ub. I, ys. SS.V ANNAT. 1,5 «lier de tous, à l'exemple de Clovis, pour tourner en ridicule ce Seyfrid et et qui prit pour bon cri de guerre, ses semblables, justement dans le Dieu aide au premier chrétien. On dit temps qu'un autre moine bénédictin que les seigneurs de Montmorenci des- nommé Bucelin, pour augmenter le cendent de celui-là, et qu'ils se sont nombre des ridicules, mil au jour son dits, parcette raisovi, premiers barons Aquila iraperii Benedictina. Ce nV-> chrétiens. tait plus en cette occasion, continue (C) f^oici quelque chose d'assez eu- M. Baillet, ce médisant et satirique rieux touchant l'Anti-Anicien.'] Selon Scioppius; c'était un fidèle et zélé ser' M. Baillet, le manuscrit de Strein- uiteur de la maison d'Autriche, un nius demeurera toujours supprime, conseiller de l'empereur etdu roi d'Es- Eour deux raisons: l'une est celle que pagne, attaché aux intérêts des princes ambecius a dëclare'e ^ c'est que cet deleurnoTnpnrplusd'unenchainement, ouvrage est imparfait: l'auti'e, plus infiniment plus sai'ant que ces rêveurs importante et sur laquelle il n'avait oisifs; qui s' était rendu terrible en ma- garde de rien dire, est que l'Anti-Ani- tière de fausses généalogies plus de cien n'est point composé sur les préju- quarante ansauparai^ant, par son Sca- gés du uulgaire des pays héréditaires, Uger Hypobolimée. Si donc Scioppius, ni sur les idées de ceux qui, pour faire tout devenue qu'il était d'ailleurs à la leur cour a leur empereur, ont fait maison d'Autriche, a cru devoir s'op- remonter la maison d'Autriche jus- poser aux vanités et aux chimères de qu'auxAniciens de l'ancienne Rome...la généalogie anicienne de ces moines, L'auteur l'avait entrepris pour fronder c'est un préjugé que leurs inventions les moines de saint Benoit en Allema- ne font point honneur aux princes de gne, sur ce qu'ils paraissent infatués la maison d'Autriche, ni aux disciples de leur parenté avec la maison d'Au- de saint Benoît, et que /'Anti-Anicien triche, et pour réfuter en particulier le de Streinnius doit être quelque ouvralivre d'un bénédictin flamand, nommé ge d'importance...Encore que Sey- jtr-nold If^ion, qui, par un enchat- frid ait avancé que saint Thomas était nement de rêveries, avait fait voir les Je l'illustre famille des Aniciens, il deux branches de la famille romaine n'est pas a espérer qu'un jacobin fran- Anicia, l'une pour les princes de la cais s'avise jamais défaire un Aquila maison d' Autriche, l'autre pour son imperii Thomistica. Cet avantage est patriarche saint Benoît (5). M. Baillet peut-être réservé à quelque dominicain ajoute que si Richard Strein n'a point allemand ou espagnol, seri^iteur zélé parlé des Aniciens dans son livre des de la maison d' Autriche. Je demande familles romaines, c'est parce que ce à mon lecteur de ne me conside'rer eu n'était pas une des familles de la tout ceci que sur le pied de simple co- vieille roche. 11 nous apprend que piste. Lambecius avait conçu le dessein de nius dans les Prolégomènes des Anna- ggm. (Jg Louis XIV, était du les d'Autriche qu'il promettait..., et R^uergue (a). II naquit le 5 fé- qu u semble qu il avait choisi pour. o ti j • • ' servir de fondement et de modèle a sa vner 1590. Jl devint jésuite au réponse (*) le livre qu'un abbé béné- mois de février 1607, et profèsdu dictin, mais de l'ordre de Cîteaux, quatrième vœu, en l'année 1 624.

nommé Jean i^eyfrid publia douze jj enseigna à Toulouse la philo- ans après la mort de Streinnius, sous 1 • j 11' le titre ri'Arbor Aniciana; mais que, SOphie pendant Six ans, et la theoquand ce Seyfrid aurait eu intention logie pendant sept; et comme il d'attaquerVku\.i-kmciexi,onpeutdire g'g„ acquitta avec éclat, il fut samment par ocioppius, qui publia Ir r J i'an i65i, une petite dissertation,. q^ uj^j^j le Ménagiana Je 17 15, iv, «A,,a...-.«..i». Canard, quil lalinisa en se faisant appsler (*) T'orne//, Comment Bibllot)). Vmdobon,, -*""'"• jiag. 418 cl srijq. {a" Ruthenensis.

n6 ANNAT.

fonction de censeur général des ne point se servir de son crédit livres que la société publiait, et la fonction de théologien auprès du général de la compagnie. Étant retourné eu sa province, il fut recteur du collège de Mont- pellier, et puis de celui de Tou- louse. Il assista à la huitième congrégation générale des j ésuites pour son utilité particulière, ni pour l'avancement de sa fa- mille, et un grand zèle de reli- gion {b). Il fut le marteau des hérésies, dit-il (c); et il attaqua nommément ai>ec une ardeur in~ croyable la nouvelle hérésie des jansénistes: il travailla puis— qui se tint à Rome l'an i645: il somment à la faire condamner y assista, dis-je, comme député par le pape, et à la tenir en bri- de sa province, et il y donna tant de sous l'autorité du roi tres- de preuves de mérite, que le père chrétien; outre quil la réfutapar Vincent Carafa, général des je- sa plume, avec tant de force, suites, ne trouva personne plus propre que lui à remplir la char- ge d'assistant de France, qui vint à vaquer au bout de dix- huit mois, La neuvième congré- gatioiï générale lui redonna le même emploi auprès de Fran- çois Picoloraini, général de la compagnie, après la mort du- quel on le fit provincial de la province de France. Pendant qu'il exerçait cette dignité, il fut choisi pour confesseur de Louis XIV; et ayant occupé ce poste pendant seize ans, il fut contraint de demander sa démis- sion, à cause que le grand âge lui avait extrêmement affaibli l'ouïe. Comme le roi était fort content de lui, il ne lui accorda son congé qu'avec beaucoup de regret. Le père Annat ne vécut que quatre mois depuis sa sortie de la cour. Il mourut dans la maison professe de Paris le 14 de juin 1670. Le père Sotuel, dont j'emprunte ce qu'on vient de lire, lui attribue de grandes vertus, un parfait désintéresse- ment, beaucoup de modestie et d'humilité, un attachementexact aux observances et à la discipline de son ordre, un grand soin de que ses adversaires n ont pu lui répliquer rien de solide. Il y a un très-grand nombre de gens, à qui le père Sotuel ne persua- dera jamais ce dernier point; mais, pour ce qui regarde le dés- intéressement du père Annat, il n'aura pas beaucoup de peine à planter la foi; car tous ceux qui ont voulu s'en informer ont pu apprendre que ce père confes- seur n'avança point sa famille. On prétend avoir ouï dire au roi, qu'il ne savait point si le père Annat avait des parens (d). Il en avait, qui ne s'oublièrent pas, et qui le furent trouver au Louvre; mais ils ne remportè- rent aucun bénéfice. Il y a des temps, où le grand et le petit népotisme sont à la mode; quel- quefois le petit népotisme règne, pendant que le grand est aboli. Au temps du père Annat, le grand népotisme (e) était à son {b) Sotuel, BibliotL. Scriptorum Societ.

(c) Haeresium malleus, et nominaUm oo- vïe jansenistaruin lixresis oppugnator acer- rimus. Ibidem.

{cl] Adcà ut dixisse aliquando perhibea- liir sua mnjestas nescire se an pater Annatus haberet alitfuos sanguine sibi coiijunclos. Ibidem.

(e) C'est celui de la cour de Rome.

ANNAT. 117 comble; mais le petit népotisme, tique et polémique des écoles, quant à la branche des pères con fesseurs, était à Paris au plus bas degré. Je me sers de restric- tion, parce qu'il y a beaucoup que de la tourner selon le génie du siècle. Néanmoins on loue beaucoup, dans une réponse aux Provinciales, ce qu'il a écrit en d'autres gens constitués dans les notre langue {f) dignités ecclésiastiques, qui ne Ce que J'ai dit en général des cessent d'accumuler sur la tête de leurs parens tout ce qu'ils peuvent obtenir. Plusieurs d'en- tre eux sans doute allaient leur train ordinaire, pendant que le père Annat ne souffrait point autour de lui les loups béans ve neveux de ce père confesseur ne doit point être un préjugé contre leur mérite; car l'un d'eux, qui est général des pères de la doc- trine chrétienne, passe pour un homme très-savant, et il a pu- blié en latin un ouvrage qui est nus du Rouergue. On a pu lire fort estimé. Cest un Apparat dans les Amours du Palais-Roy al, métlwdique pour la théologie qu'il voulut se défaire de sa char- positive (g). Vous en trouverez ge (A), lors de la grande faveur de mademoiselle de la Valière. Si cela était vrai, ce serait le plus bel endroit de sa vie, et le plus beau sujet d'éloge que l'on puisse trouver dans la vie d'un confesseur de monarque. L'au- teur de cette satire, qui, selon l'esprit et la nature de ces sortes d'ouvrages, cherchait à donner un tour malin à toutes choses, a bien vu cela; c'est pourquoi il a fait en sorte que son lecteur n'y trouvât rien de louable. Il a couru une satire beaucoup plus moderne, oii l'on a joint à la demande vraie ou fausse de con- gé tant de faussetés de notoriété publique (B), qu'on ne peut comprendre qu'il y ait des gens au monde qui veuillent mentir publiquement avec si peu d'in- dustrie. Le père Annat a fait un fort grand nombre de livres (C), les uns en latin, et les autres en français. Les latins sont beaucoup meilleurs que les autres, parce qu'il avait acquis plus d'habitude de traiter une matière de théo- logie selon la méthode dognial'extrait dans le Journal des Sa- vans du i3 de septembre 1700.

(y) yoyes la femar^ue (C), à lajin. {g) Nouvelles de la république des leUres.

(A) On a dit dans les Amours du Palais-Royal (i) qu'il voulut se dé- faire de sa charge.^ Voici le passage: « Le pauvre père Annat, confesseur « du roi, soufflé par les reines, l'alla » aussi trouver, et feignit de vouloir » quitter la cour, faisant entendre » finement que c'e'tait à cause de son » commerce. Le roi, en liant, lut » accorda tout franc son congé. Le » père, se voyant pris, voulut rac- )) commoder TafTaire; mais le roi, en » riant toujours, lui dit qu'il ne vou- » lait désormais que de son curé. L'on » ne peut dire le mal que tout son or- » drelui voulut d'avoir été si peu ha- )) bile. » On me pourrait demander sur cela trois clioses: 1°. S'il est vrai que le père Annat ait demandé per- mission de se retirer; a", si ce fut par feinte et par complaisance pour les reines; 3". s'il se retira en eflet, ou si les j('suites eurent l'adresse de raccom- moder leschoses. Jene puis répondre .■i la première question, si cen'estque je n'en sais rien, et que l'autorité d'un homme qui écrit une satire ne me paraît d'aucun poids; je n'ajoute foi à co qu'il avance qu'à proportion (i) Ce livre commença de paraître environ l'an i6G5.

ii8 ANNAT.

qu'il le prouve. Ceux qui composent et qu'en ayant parle au roi, cette afiine histoire sont dispenses de prêter faire fut conclue dans peu de jours, serment, et de fournir des témoins parce que le père Annat, qui ne tar- (a): on les en croit sur leur parole, da guère à venir annoncer les terriet sans qu'ils jurent; mais pour ceux blés jugemens de Dieu, et à demanqui écrivent des libelles, c'est une fa- der son congé' puisqu'on ne s'amenveur, c'est une civilité, que de les en dait pas, fut pris au mot (7). On met croire sur leur serment, confirmé par en marge l'an 1667. J'avoue que je des témoins. J'ai encore moins de lu- ne comprends rien à une telle harmièressur la deuxième question: je ne diesse: car il est de notoriété publim'ingère pas à fouiller dans les abî- que que le père Annat ne prit congé mes du cœur. Sur la troisième je ne de la cour qu'en 1670; et qu'un jésais que la notoriété publique: c'est suite du Rouergue, nommé le père que le père Annat a été, sans inter- Ferrier, prit sa place de confesseur ruption, confesseur du roi de France de Louis XIV; et que le père la Chaise jusqu'au printemps de 1670. n'y entra qu'après la mort du père (B) Une satire beaucoup plus mo- Ferrier, arrivée le 29 d'octobre 1674 derne (3) débite beaucoup de fausse- (8). A quoi songent des gens qui putés sur son chapitre.^ L'auteur de cette blient des faussetés si grossières? Comsatire suppose que le père la Chaise ment ne voient-ils pas qu'ib ruinent sériait beaucoup a porter le pape h ce Ipu'" principal but? Car quel préjugé que le roi souhaitait de lui, après l'in- ne donnent-ils point contre tout leur suite de la garde corse, et que le car- livre, quand ils paraissent, ou si mal dinal Mazarin, en reconnaissance de instruits des choses qui sont exposées ce service, lui fit mille caresses, le aux yeux de toute la terre, ou assez recommanda au roi, et le fit même dépourvus de honte pour oser publier admettre de son t^it'ant dans le conseil des faussetés évidentes? Ont-ils les de conscience; ce qui était proprement maximes de certaines gens qui débile rendre coadjuteur du confesseur {\). tent une fraude pieuse à tout un peu- On met en marge Tannée i663, pour p'e, en raisonnant de cette manière?

les premières caresses du cardinal; Pour un auditeur qui connaîtra que et l'année i665, pour l'admission dans 7« "'^ trompe, il y en aura mille qui le conseil de conscience. C'est bien "^ ^^ connaîtront point; mille seront savoir l'histoire moderne! Où est édifiés de ma fraude, un en sera scawl'homme qui ne sache que le cardinal dalisé; le mal sera donc petit en coni- Mazarin mourut en 166 1? L'auteur paraison du bien; il est donc de la ajoute que le père la Chaise supplanta charité et de la prudence d'assurer le père Annat, en excusant les amours cette fausseté devant celle nombreuse du roi pour la Valière sur l'infirmité assemblée. Je ne sais point si nos faide la nature, pendant que le confes- seurs de libelles raisonnent de la mêseur chagrinait tous les jours le roi me manière; mais je sais bien qu'ils là-dessus, et ne lui donnait point de parviendraient à leurs fins beaucoup pour iquelle uiiiament moins leur ennemi, qu eut avec ce jésuite, elle aima mieux "e témoignent l'envie qu'ils ont de lui procurer la place du père Annat; difiamer. Au reste, c'est plus pour l'utilité publique que pour l'intérêt (2) Qui! unqu'am ab hisiorico juraiores d'aucun particulier que j'ai fait cette •.rfgii.'Scncca, de Morte Claiidii, ini/. remarque. 11 est bon que, dans ce (3) IniUulr'e • Histoire du Pèie la Cbaisc, siècle, nous puissions juger des sati- iésuitc et confesseur,1.1 roi Louis XIV. ^ Co- res qui ont coiuu depuis mille ans, lognf, chez Pierre Marteau, en 1698, in-12. ^ La II', partie fut imprimée deux ans après. (7) Pag. Ii5.

(■/,) Pag. loG. (8) Ex Natlianael. Sotuelli Bibliotli. Societ»- (6) Pag. 108. (3) Scaligerana II, pag. 10.

ANNAT.

vl que les siècles à venir puissent ju- ger de celles que nous voyons. Pour en bien juger, il ne faut point avoir égard à ce principe: // n'y « point d'apparence que si cela eût été l'isi- bleme.nt faux, on eût osé le publier. Ce sera, sans doute, l'utilité prin- cipale de cette remarque 5 car, au reste, les réflexions ou les censures les mieux fondées seront toujours inu- tiles pour arrêter la plume de cette espèce d'écrivains. On a si peu pro- fité de l'indignation des honnêtes gens contre l'historien fabuleux et satiri- que du père la Chaise, que cinq ans après on a mis an jour un autre ou- vrage pire que celui-l;'i. C'est depuis le commencement jusqu'à la fin un tissu de fables grossières, et d'aven- tures chimériques, racontées avec la dernière impudence-, et avec un style tout farci de saletés. Voici le titre de ce bel ouvrage: Histoire des intrigues amoureuses du père Pelers, jésuite, confesseur de Jacques II, ci-deuant roi d'Ansltterre, oit l'on uoit ses "9 "9 et Commenlatorem ijuinquc Proposi- tionuni; Injonnalio de quinque Pro- positionibus ex Theologid Jansenii colleclis, qiias Episcopi Gnlliœ Ro- mano Pontifici ad censurant obtule- runt; Janscnius à Thnmistis eraliœ perse ipsam ejfficacis defensoribus con- demnatus; Cai'ilU Jansenianoruni con- tra latarn in ipsos à Sede Apnslnli- cd sententiam, seu Confutatio libelli triuui Columnaruni (10). Voilà cinq traités dans le IIP. volume, qui sont précédés de quelques avertisscmens au lecteur, et de quelques notes sur le journal deSaint-Amonr. Voici (piel- ques-unsdes livres français: Réponse au in^re qui a pour titre, Théologie morale des jésuites ^ Réponse à quel- ques demnndes touchant la première lettre de M. Arnaud; la Bonne Foi des jansénistes dans la citation des au- teurs; Recueil de plusieurs faussetés et impostures contenues dans le Jour- nal de tout ce qui s'est passé en France sur le sujet de la Morale et de l'Apo- logie des casuistes (11); Remèdes ai^entures les plus particulières, et son contre les scrupules qui empêchent la véritable caractère, comme aussi les conseils qu'il a donnés a ce prince touchant son gou^ernetnenl. A Colo- gne, chez Pierre Marteau le jeune, marchand libraire, i6g8. Pendant qu'il se trouvera des gens qui achète- i'ont avec plaisir ces sortes de livres, il y aura des libraires qui en paieront la composition et l'impression, et, par conséquent, il y aura des personnes assez malhonnêtes pour consacrer à cela leur plume vénale. Lemalestdonc sans remède.

(C) Le père Annal a fait un fort grand nombre de lu-res. ] Ses traités latins, publiés en divers temps, fu- rent recueillis en 3 volumes in-4''-, et imprimés à Paris, chez Cramoisi, Tau 1666. Le I*'. contient l'ouvrage de Scieulid mediâ contra nm'os ejus im- pugnatores, und cum Exercitatione sclwlasticâ sub nomine Eugenii Phi- ladelphi, et Appendice ad Guilhel- mumCaïuerarium. Le II*. contientl'ou- vrage qui a pour titre: Augustinus à Bajanis, hoc est Jansenianis t'i/j- dicatus. On trouve dans le III*. les traités suivans: Cutholica Disputatio de Ecclesiâ pressentis temporis; de incoactd Lihertate contrn ^oi'um Au- guslinuni yprensis Episcopi, f^incen- tiunt Lcnem, Apologistam. Jansenii, signature du Formulaire; Remarques sur la conduite qu'ont tenue les Jan- sénistes dans l'impression et dans la publication du JYoui^enu Testament, imprimé à Mons; la Doctrine de Jan- sénius contraire au saint siège apos- tolique et a saint Augustin. Je laisse le titre de quelques autres: on le trouvera dans le père Sotuel. Mais, pour le dire en passant, lui et son prédécesseur Alegambe ont oublié une chose qu'il ne fallait pas omettre. Ils devaient toujours rapporter le titre des livres dans la langue dont l'au- teur s'était servi, et puis le traduire en latin. On éprouve tous les jours chez les libraires que si l'on demande certains livres, non par leur titre, mais par le sens de leur titre, on s'en retourne sans les trouver, quoiqu'ils soient dans les magasins ou dans la boutique des libraires. Au reste, quel- que vieux que fût le jésuite Annat, pendant le grand feu de la guerre des jansénistes, au sujet de la signature du formulaire, et touchant la ver- sion de Mons, il ne laissait pas de publier plusieurs petits livres in-4".

(10) Il y a dans le père Sotiiel Calomnia* ru m.

(il) Le< curés fie Paris firent TApoIogie de ce Journal, dans leurs flll et JX'. Lcrtis.