SigPhi · Pierre Bayle

Dictionnaire historique et critique (Tome 2)

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trate y avait usuqîée. C'est de • quoi l'on ne peut douter lorsque l'on consulte les livres de Platon et ceux d'Hérodote; car l'on y voit qu'Hipparchus fit venir Ana- créon à Athènes (a) (C), et qu'A- nacréon était dans la chambre de Polycrate durant l'audience qui fut donnée à un envoyé d'O- rètes, gouverneur de Sardes (b) (D). Cambyse était alors roi de Perse: ce que je remarque, afin que tous mes lecteurs puissent se représenter avec plus de faci- lité le temps auquel Anacréon a vécu. Ce poëte avait l'esprit dé- licat, et il y a des grâces et des charmes inexprimables dans ses poésies; ratais il aimait trop les plaisirs: il était d'un tempéra- ment si amoureux, qu'il lui fal- lait et des garçons et des filles (E); et d'ailleurs il aimait le vin. Ce dernier défaut se fit sans doute remarquer excessivement à Athè- nes, puisque la statue qu'on y voyait d' Anacréon le représen- tait comme un homme ivre qui chante (c). Si nous avions tous ses poèmes, nous y verrions une infinité de traits de son humeur voluptueuse (F): mais le peu qui nous en reste nous la fait assez connaître. On y trouve la passion dont il brûlait pour Bathyllus (G); et si, à cause que l'on n'at- tachait point alors à cette espèce d'amour une note d'infamie, comme on le fait en pays de chrétienté, il ne mente pas toute l'horreur que l'on aurait d'un poëte chrétien en pareil cas, il faut que l'endurcissement de son (a) Plato, in Ilipparcho. ^Eliani Var. Hist. lib. FUI, cap. II.

{/>) Herod. lib. m, cap. CXXJ. Fojes aussi Pausanias, /iV. /, pag. 2.

i4 ANACRÉON.

siècle paie pour lui: ie veux dire (A) ^{ f^'t natif de Téos, i^iUê iv 1-.• V„ 1,.„,„„ <i'/o«ie.| Je réfute, dans 1 article Téos, que Irndignation des lecteurs ^eux qui ont dit r/u'Anacréon était dé doit tomber sur ce temps-la, se- Témm sur le Pont-Euxin. Ion tout ce en quoi elle ne se dé- (B) llflorissait au temps que Poly- charge point sur chaque parti- craie régnait a 6 amos.} Je n'ai point r,,l,Pr T,P<;dphpurhpsd'Anacréon marqué d'olympiade, car, pour nu homme qui a vécu quatre-vingt-cinq ans, il me semble que l'on ne doit point s'enfermer dans des bornes si étroites. Aussi voit-on que ceux qui le font s'éloignent beaucoup les uns des autres. Ensèbe (i), qui a choisi la 62*. olympiade, n'a pu empêcher que culier. Les débauches d'Anacréon ne l'empêchèrent pas de vivre quatre-vingt-cinq ans, si nous en croyons Lucien, qui l'a mis au nombre des personnes de lon- gue vie. On dit qu'il soutenait _ _ sa langueur dans cette grande Suidas n'ait mieux aimé la 5u*., et vieillesse eu mangeant des raisins que M. le Fèvre de Saumur n'ait mieux séchés, et qu'un pépin qui s'ar- ^î^^ la 72^ (2). Mais ne décidons ,, ' ^. \, ^ ^, -.T rien sur Suidas: son texte est assure- reta a son gosier 1 étrangla. Va- ^^^^ corrompu; et il n'est point par- 1ère Maxime attribue une fin si donnable à ses traducteurs d'avoir douce à une faveur particulière laissé passer l'épouvantable bévue qui ,,^' ' 1 i- • I vécu du temps de Polycrate, tyran de sache, na marque le lieu ni Je Samos, dans la 5a«. olympiade ^ ou, temps de sa mort (I), ni décidé selon d'autres, du temps de Cyrus et comment s'appelait son père(K). «le Cambyse, dans l'olympiade aS*. Il On a plusieurs traductions de ses paraît, par Hérodote, que Polycrate ,.^ T. •., j -et Cambyse moururent environ en tiques qui ne croient pas que tous temporains sous la 63'. olympiade, et les vers qui courent aujourd'hui il a raison: il n'est donc point vrai Ceux qui ont parle de ses amours ^^^^ 55c olympiade, où Pon met ov- Ïiour Sapho n'ont point consulté dinaircment l'époque de la monarchie a chronologie, comme nous le des Perses à la 25"=. Vossius fait dire à ferons voir dans l'article de cette Guidas qu'Anacréon a vécu dans la femme. On dit qu un présent que ^^,,^0^ ^^ jj-ou^g point dans le Suidas Polycrate lui avait fait en argent imprimé. Quant à M. le Fèvrc, qui a l'embarrassa de telle sorte, qu'il choisi la 72^ olympiade pour le temps /• ^ 1 -. - iirécisdela vie d Anacreon, il est plus dormir, et qu il alla le rendre a montrer que ce poète n'a pas vécu en ce prince. Cela n'est guère vrai- ce temps-là. M. le Fèvre raisonne semblable, quoique Stobée nous ainsi: Anacreon vint à Athènes du en ait donne Anstote pour ga- ^^f^^e nommé llippias, ^m 5o//ic,*.« rant. Giraldi ne cite pour cela Darius, fils d'Hysiaspes, d'entreque les recueils grecs d'Arsé- prendre le vriyage qu' il Jïl contre les yJthcniens. Cela étant, dit-il, ^ous (1) Calvisius lui fait dire qu'Anacréon njleuri dans la 25=. olriniiiaiie. Je ne trouve point cela dans i'Fusèbe de Scaliger.

(2) Vies des Poètes grecs.

(3) Ileroil., lib. m, cnp. CXX, et fpqq- (4) Vossius de Piiet. Gr^c, pag. 0.1 nolman le copie i mais Morcri, ton autre copiste, a mis Co au lieu de Cii.

nius (e).

(fijTanaq. Fah. Not. in Anacr. Mademoi- sclli: le Fùvrc sajille, n'est pas en cela tou- jours d'accord ewec lui. Voyez sa pre'face sur Anacreon.

(e) Gyrald. Ilistor. Peiit. Dialog. IX,pag.

ANACRÉON.

voiie que l'expédition des Perdes con tre les Atliéniens, de laquelle il s'agit ici, et où Darius ne se trouva point en personne, quoique la plirase de M. le Fèvre le signifie, regarde la 7a*. olympiade, et 1 an 4^9 avant Jésus- Christ (5) j mais il faut savoir q"ie ce prétendu voyage de Darius ne fut fait le prix des beUes compositions et la que vingt ans après qu'Hippias eut mente des personnes rares: j" -'■-- M. le Fèvre de ce qu'il a dit qu'Hipparchus, fils de Pisistrate (9), eni^oya il l'cos un i'aisseauci cinquante rames, ai'ec des lettres fort cii^ites et fort obli- geantes, par lesquelles il conjurait Anacréon de passer la mer Egée, et dejaire un uoyage ci Athènes, l'assu-' rant que sa uertu Ironiserait lit des ad- mirateurs qui ni- connaissaient pas mal été chassé d'Athènes (6j, et qu'il en fut chassé la qnalrième année après la mort d'Hipparchus, et la dis-hui- tième après la mort de Pisistrate, d'où il faut conclure qu'Hipparchus avait dominé quatorze ou quinze ans. Il est donc très-possible, 1°. qu'il ait fait •venir Anacréon à Athènes trente ans avant que Darius, fils d'Hystaspes, suivît les instigations d'Hi[)|)ias con- tre les Athéniens; 2°. que la mort d'A- nacréon ait précédé de quelques an- nées la 72®. olympiade, et l'année 489 avant Jésus-Christ, marquée si précisément par M. le Fèvre, comme le temps précis où Anacréon a vécu. Voici une autre lemarque. Il écrivit ses poètes grecs en lôSg (7). Or, dans 8on Anacréon, imprimé en 1660, il fait fleurir ce poète cinq cent cin- quante-cinq ans avant Jésus-Christ, pUis ou moins, et il accorde à Suidas qu' Anacréon a pu vivre en la 52*. olympiade, puisqu'il a i^ecu familiè- rement, dit-il, ai'ec Polycrate, qui florissait au^ même temps qu' Arnasis régnait en Egypte. M. le Fèvre a été donc un peu trop flottant sur la chro- nologie d'Anacréon. On ne dira ja- mais, sans se tromper, d'un homme qui a pu fleurir dans la 52*. olym- piade, que la 72*. olympiade est le temps précis où il a vécu. D'ailleurs, c'est mal prouver qu'un homme a pu vivre dans la Sa®, olympiade, que de le prouver par la raison qu'il a été bon ami de Polycrate, contempo- rain d'Araasis ^ car ces deux princes sont morts, celui-ci à la lin de la 64®. olympiade, et celui là deux ans après (8).

(C) Hipparchus le fit fenir a Athè- nes.] Je ne prétends pas critiquer (5) Voyet Calvisius.

(6) Pclavii Kationariuai Temporiiin, pari, I, Ub. II r, cap. II I et part. II, lib. III, cap. IX.

v7) y^iirrt la fin de laprrfaçe, (S) Vojrei.Ca\\ii,a$, garde de critiquer cela, ni sous j)ré- texte que je ne trouve dans Platon au- tre chose que ceci, 'E:t' 'Kva.nfUvrct.

TOI TiliOV WSVTMKÔvTOflOV CSJ^StÇ «xÔjMI3-£» ik Ttiv TTaXtv (10}; Il fit i^enir dans no- tre i'ille Anacréon, natij' de Téos, en lui eni>oyiinl un vaisseau de cinquante rames: ni sous prétexte (ju'Elicn se renferme dans la même généralité (11): car, outre que M. le Fèvre pou- vait avoir appris dans des livres qui ne me sont point connus les particu- laiités qu'il rapporte, les lois fie la. vraisemblance veulent qu'Hipparchus ait écrit ou ail fait écrire obligeam- ment à Anacréon^ et ainsi l'on peut supposer tout ce que M. le Fèvre su[)- pose: on le peut, dis-je, supposer avec d'autant moins de scrupule, que la plupart dix temps une narration se- rait trop sèche et trop dégoûtante si l'on ne faisait qu'une version littérale des originaux. Mais, quand il nous donne Platon pour son auteur, j'avoue que je ne saurais m'empecher de le reprendre.

(D) Il était dans la chambre de Po- lycrate lors de l'audience donnée à un envoyé de Sardes.^ (>'est tout ce que nous en apprend Hérodote: cepen- dant je suis fort sûr que M. le Fèvre a pu dire, comme il a fait, que Po- lycrate, tyran de Samos, tint Ana- créon d'ordinaire près de sa personne, et voulut qu'il eiU part en ses aJfaireS et en ses plaisirs; car, étant certain d'im coté cju'Anacréon a été chéri de Polycrate (12), et de l'autre que les principales aflaires de ce tyran n'é- taient t[ue de se bien divertir (i3), on ne risque pas beaucoup en croyant tout ce que je viens de citer de M. le (q) Moréri el Hofman disenl Pliilostrate. (10) Plato in Hippaiclio.

UiWTJian. Var. Ilist., Ub. VIII, cap. II. (lîj Paiisanias, Ub. I, pa^. i ^liaa. Var. Histiir.. Ub. IX, car- ly. Slrabo, /,/,. Xlf. \i'i) Athea., Uh. XII, cap. IX, X.

i6 ANACRÉON.

Fèvre. f^ous le savez, ajoule-t-il; car Voyez aussi Ciceron an IV*. livre des il n'y a pas encore deux ans qu'on li- Tusculanes, et Suidas.

soit Hérodote a la table de monsieur (G) On uoit dans ses uers la passion ment inférer qu'Aiiacreon ait eu part me de mauvais soupçons sur l'aoïilii: dans les affaires de Polycrate. Je suis de notre poète pour Smerdias, Fun fâché que des gens de beaucoup d'es- des mij;nons de Polycrate C20). Ce qu'il prit et de beaucoup d'érudition aient y a de plus merveilleux, c'est qu'Élieu cru, sans l'examiner, que Platon et se fonde sur cette raison générale, qu'Hérodote ont dit tout ce que ce sa- que personne ne doit accuser Anacréon vant critique leur piête. Il fallait d'incontinence et d'intempérance: M« mieux distinguer le texte d'avec la yâ.p tk >Î//?v Sia.Qa.Khî'rai Trpo; Qicèv tcv brodure de celui qui cite. not»T>iv tov Tmov, /m «T' ÀKoKaç-av si'va.»

(E) // était d'un tempérament si MyiTce {21). IVemo enimperDeos hanc amoureux, qu'il lui fallait des gar- calumniam impingat Teio poêla, necons et des filles."] Outre Batliyllus et que eum internperantiœ aut incontinen- Smerdias, dont il sera parlé ci-des- tiœ arguât. Polyciate devint furieuscsous (i4)> il aima le beau Cléobulus. ment jaloux quand il s'aperçut que ce 11 avait pensé le tuer entre les bras poète s'était insinué fort avant dans de sa nourrice, en le choquant rude- les bonnes grâces de Smerdias, par ment, comme il marchait de travers les vers flatteurs qu'il avait composés un jour qu'il avait trop bu; et non pour lui. La jalousie le porta à faire content de cela, il dit dos injures à raser ce garçon (22). Le rival, qui cet enfant ( i5). La nourrice lui sou- comprit bien ce que cela voulait dire, haita qu'un jour il le louât plus qu'il usa de souplesse et fit des vers là-desne l'avait blâmé alors. Son vœu fut sus, où il ménagea adroitement Polyexaucé: Cléobulus devint très-beau; crate- Ceux qui se souviendront de ces Anacréon l'aima, et fit bien des vers quatre vers de Pétrone, C. 109, pour lui (16). Voilà une belle puni- q^^^ solum forma detus est, cecidêre cation, et une nourrice bien vengée. ^UU, m Si l'on avait tous ses poèmes, on Vemantesque comas tristis abeeil hjems.

\ >.,..,,. '. I Nunc umbra nudata sua latn. tempoia mœaurait une injimte de traits de son nu- j-ent, meur voluptueuse.] Voici quelques Areaque aUrUis ridel adusta jiilis; passages recueiUis entre plusieurs au- concluront de l'action de Polycrate très, ou il est parle du contenu de,jj ^.^^j^ ^^^^^ ^^^ ^^^ ^^^ Ineptus anacréon qui totamsuampoe- ^ ^^^^^, partout dans ses poésies ce sin ebnetatis mentinne contexuerit^ tyran de Samos:ToiT6) ^t/vsf.Wev 'Avctprimus post Leshiam 6apho ma§nam ^.^^^^ ^^ menlione ejus opplevU sua carcarmmum suorum parlem in eapri- ^^.^^^, ^,^^^ Vossius a eu raison de mendis amoribus consumpsit. Voici eouclure qu'il ne faut pas être surpris comment Horace a parle des amours ^^^^.^ ^^ ^■f^^ ^-^^^ Poljcrati, dit-il d Anacréon: ^^/jj, carus fuit. Quod mirum! ciim Non aliter Samia dicunt arsUse Balhyllo versions suis eion ctlebraret. Il fallait Jnacreonia Teïum, imprimer, Qiiid mirum, citm versi- (i4) Dans la remarque (G). dans l'articlc de Bathyllus comment (16) DioQ Clirysostome en rapporte ifuelques- (^O Idem, ibid- (22) Idem. ibid. Voyez aussi Athcnét, (1-) Allifn., lib. X, cap. KII, pOQ l\-><j. li.ll, chny. IX.

ANACRÉON.

M. le Fèvre a justifié les amours d'A- nacrëon.

(H) Un pépin...l'étrangla. Valère Maxime attribue une Jin si douce h une faveur particulière des dieux. '\ Voici ses paroles: Cui quidem ( Piu- daro ) crediderim eàdern benignitate deorum et tantum poèlicœ facundice, et tant placidum vitœ finem attribu- tum; sicut Anucreonti quoque, quam- vis statum humanœ filce modum su- pergresso, quem ui^œ passœ succo tenues et exiles cirium reliquiasjouen- tem unius grani pertinacior in aridis faucibus humor absumpsit (25).

(I) Personne n'a marqué le lieu ni le temps de sa mort.'] Suidas dit bien qu'Anacrëon, chassé de Tëos à cause de ia révolte d'Histieus, se retira à Abdère dans la Thrace; mais ce n'est point dire qu'il y mourut: c'est seu- lement nous fournir de quoi le con- I'ecturer avec quelque vraisemblance. la effet, Anacréon devait être fort âge en ce temps-là, vu que les victoires remportées par les Perses sur les fau- teurs de la révolte d'Histieus sont de beaucoup postérieures à la mort d'Hip- parchus, et tombent dans la 71*. olympiade. Au reste, l'on peut con- jecturer de ce passage de Suidas qu'A- nacrëon s'était retiré à Tëos en sor- tant d'Athènes, où Hipparchus l'avait fait venir ^ ce qui rend assez vraisem- blable qu'il s'était aussi retiré à Tëos après la ruine de Poljcrate, et que ce fut là qu'Hipparclius lui envoya le vaisseau à cinquante rames, comme M. le Fèvre l'assure. Il ne faut pas s'étonner qu'Anacrëon ait choisi Ab- dère pour son asile ^ car c'était une ville que ceux de Tëos avaient bâtie après avoir abandonné leurs maisons, lorsqu'Harpagus, lieutenant de Cyrus, se rendit maître de l'Ionie (26). Stra- bon ne désigne point ainsi leur trans- migration: il se contente de dire que, du temps d'Anacréon, les Téiens, ne pouvant souffrir les injures des Perses, se retirèrent à Abdère (27). Cela peut être réduit à l'événement dont Héro- dote a parlé 5 car l'invasion de l'Ionie par Harpagus se fit dans la 69®. olym- piade, temps auquel Anacréon faisait figure.

(25) Valer. Maximas, Ub. IX, cap. Xll. Voyez aussi Pline, liv. Vil, chap. VII. (36) Herod., Ub. I. cap. CLXFIII. l273Strabo, lib. XIV.

TOME II, (K) Personne n'a décidé comment s'appelait son père.] Suidas nomme quatre personnes qui ont passé pour le père d'Anacréon. Si c'est un dimi- nutif de l'honneur rendu à Homère, dont plusieurs villes différentes ont passé pour la patrie, il faut avouer que c'en est un bien petit diminutif: car, au fond, cela témoigne pour l'ob- scurité de sa famille plus que pour toute autre chose. Si son père avait été un homme de beaucoup de dis- tinction dans Tëos, les auteui-s l'eus- sent moins perdu de vue, et l'au- raient moins confondu avec d'autres gens. Je vois néanmoins que made- moiselle le Fèvre cite Platon, pour prouver qu'Anacrëon était de grande naissance, et parent de Salon, dont le père était de l'ancienne famille du roi Codrus, et la mère cousine germaine de la mère de Pisistrate (28), Elle pré- tend prouver cela par un passage du Dialogue de la tempérance, où elle a trouvé que le père de Charmides des- cendait de V ancienne famille de Dro- pidas, d'Anacréon et de Solon, qui s'était toujours distinguée des autres par sa beauté, par sa t^ertu et pur ses richesses. Persuadé comme je le suis de Térudition de cette dame, je me vois réduit à penser l'une de ces trois choses: i°- ou que son Platon est fort différent du mien; 2°. ou qu'elle a pris ce passage hors de son original ^ 3°. ou qu'elle a suivi trop bonnement la mauvaise version de Jean de Serres. Je ne trouve dans mon Platon, si ce n'est que la famille paternelle de Charmides avait été louée parSoIou, par Anacréon, et par plusieurs autres poètes, comme ayant possédé avec distinction les avantages de la beauté, de la vertu, etc. "H té yÀp Tro-Tfà^nL îifjùil eeiKix « KpiTioi/ Toû ApceTiS'QU xa.» vTTO 'AvstxffovTo; KOLi Ôtto 2ÔXa)V0Ç Kltl Ùtt OLKhai TrohKùùv croiHTœv, iyn.iKua-fjua.^y.'ivv» Tra.ptt.SiS'ci'Tcti )i,w(V û)f S\oLi^époua-a. kakkii TJ KCtl A^€TH Jta.1 TM ÀKKil Kiytif/.iVTI\ iÙS'ltl- /uovid.. Voilà le passage selon l'édition de Francfort de 1602. Celle de Serra- nus n'en diffère qu'à l'égard du mot iyx.iKo<r/MeLa-/ut.îv», qui, par la faute des imprimeurs de Francfort, a été mis au lieu de V'eymii.ce/nni.c-fAivit de l'édition de Serranus j mais la version de Ficin est beaucoup meilleure, quoiqu'elle i8 ANACRÉON.

soit peut-être inférieure à celle qui suit: JYam quœ palernunt i'obis genus est, domus Critiœjilii Dropidce, tum ab Anacreonte, tum à Solone, mul- tisque aliis poëlis taudota, tiobis tra- ditajuit ut prœcellens forma, l'irtute, cœlerisque quœ felicitalis nomine fe- niunt. Voici la version de Serranus: JSam paternum quidem genus quod cum isto Critid commune habes à Dro- pidd et Anacreonte et Solone et aliis multis celeberrimis poëlis deducitur, et vobis traditur i^eluli et robore et firtute et alio omni génère felicitalis instructissimunt. Je passe sous silence qu'on pourrait être descendu de Se- lon et d'Anacréon, du côté paternel, sans que Solon et Anacréon fussent parens. Chaque personne a deux sor- tes de païens paternels, la famille de son aïeul paternel, et celle de son aïeule paternelle.

(L) On a plusieurs traductions de ses poésies.'] Voici celles que made- moiselle le Fèvre marque. Mon lecteur sera bien aise de savoir le jugement qu'elle en fait. Jljr a long-lemps, dit- elle, çw'Anacréon a été traduit en français par liemi Belleau; mais ou- tre que sa traduction est en vers, et par conséquent peu fidèle, elle est en si uieux langage, qu'il est impossible d'y trouver aucun agrément. On l'a aussi traduit en italien depuis quel- ques années, et le traducteur ne s est pas plus attaché au grec que Rémi Belleau: sa version ne laisse pas néanmoins d'être assez agréable, quoi- qu'il s'éloigne fort souvent du sens a' jinacréon, et qu'il prenne même à tous momens des libertés qui doivent la faire passer plutôt pour une para- phrase que pour une version. La tra- duction latine, dont une partie a été faite par Henri Etienne, et l'autre par Elias Andréas, et qui est celle dont on se sert ordinairement, me paraît la meilleure: elle n'est pourtant pas sans défauts; et comme elle est aussi en fers, elle est souvent fort obscure, et dit en beaucoup d'endroits ce qu Ana- créon n'a jamais pensé. C'est ainsi que parle mademoiselle le Fèvre dans la tirëface de son Anacréon. Elle le pu- >lia à Paris, l'an 1681, avec le texte p;rec d'un côté, et sa version en prose française de l'autre. Elle a fait des re- marques sur chaque j)oënie d'Ana- créon. J'ajouterai quelque chose au passage que j'ai cité. La traduction de Kerai Belleau parut l'an i556. On a débité que Daurat était le véritable auteur de la version qu'Henri Etienne s'attribua. M. Colomiés témoigne qu'l- saac Vossius lui avait dit qu't/ avait possédé un Anacréon où Scaliger avait marqué de sa main qu'Henri Etienne n'était pas l'auteur de la ver- sion latine des odes de ce poète, mais Jehan Dorât (29). La version italienne dont mademoiselle le Fèvre parle est celle de Barthélorai Corsini, que M, Régnier des Marais fit imprimer à Paris l'an 1672 (3o). Je ne m'étonne pas que mademoiselle le Fèvre n'ait point parlé de la traduction d'Ana- créon faite par un enfant qui est de- venu depuis extraordinairement célè- bre sous le nom d'abbé de la Trappe; car je ne crois pas que cette version ait jamais été imprimée. M. Baillet nous apprendra bien des choses là- dessus. 7/ 5ceMt *i bien, dit-il (3i) en parlant d'Armand Bouthilher de Kan- cé, coopérer avec ses maîtres par l'as- siduité et l'application qu'il apporta à l'élude, qu'à l'dge de dix ans il savoit fort bien les poêles grecs, et Homère sur tous les autres; et qu'à peine avoit- il douze ou treize ans, lorsqu'il pu- blia une nouvelle édition des poésies d' Anacréon, avec des remarques en grec, qui furent admirées des sav ans.

Celte édition parut in-8°. à Paris, en 1639; et le temps n'a rien diminué jus- qu'icy de l'étonnement que ces remar- ques donnent encore tous les jours h ceux qui les confèrent avec la ten- dresse de l'dge oii était alors leur au- teur. Je ne vous parle pas d'une tra- duction françoise qu'il fit alors du même poêle, quoiqu'elle se trouvât fort au g"dt de ceux qui travailloient en ce temps h la perfection de notre langue, et qu'elle fît voir qu'il n'avoit pas moins de politesse pour elle, que d'exercice et d'habitude pour la grec- que et la latine. M. Baillet, n'ajoutani pas le lieu ni l'année de l'impression, et ne disant pas même en général que cet ouvrage ait été publié, me fait croire qu'on n'en a vu que des copies manuscrites: et je me confirme dan* celte pensée, lorsque je vois que (29) Colomiés, Opuscules, pag. 108.

(30) Voyez le Journal de Leipsick de l'an l'ii) Baillet, Enfans célcbrrs, pag- j5<i ANACRÉON.

M. de Looge-Picrre ne dit pas un mol de celte version j lui qui remarque qu'Henri Élienne ai-ait mis e/i i^ers jrançais les mêmes odes d'Anacrëon, qu'il rendit ensuite latines. Il remar- que aussi que Ronsard en a traduit un bon nombre. C'est dans la prt'face de sa version qu'il dit cela. Son ouvrage vit le jour 1 an 1684. ^^ S'^^^ ^^t 'i'"" côté; sa traduction en vers français est de l'autre: on trouve des obser- vations critiques à la fin de chaque pièce (Sa). M. Régnier des Marais, se- crétaire perpëlueï de l'académie fran- çaise, donna eu 1693 une traduction d'Anacréon en vers italiens, avec des remarques.

Voici une fort belle addition. Je l'emprunte mot à mot d'une lettre que j'ai reçue de M- de la Monnoie: « Ou n'a pas eu de soin jusqu'ici de » recueillir, et d'examiner plusieurs » particularités curieuses, tûu<;liant » les poésies qui nous restent d'Ana- j) çréon. L'on a bien dit que Henri i> Etienne les a déterrées le premier; « mais peu de personnes savent où, et « commeut. Ce fut sur la couverture >' d'un livre ancien qu'il trouva l'ode n AsywiTtv ttt yuvtttKiç, au rapport de j) Victorius, qui l'a insérée au XVII^. » chap. du XX*. livre de ses diverses ») leçons. Jusque-là, on n'avait rien « vu d'Anacréon, que ce qu'Aulu- » Gelle et l'Anthologie en avaient con- » serve. Le hasard fit tomber entre » les mains du raéme Henri Etienne >) deux manuscrits, contenans diver- « ses pièces de ce poète. Il eut l'obli- » galion du premier à Jean Clément, » Anglais, domestique de Thomas » Morus, et apporta le second d'ita- » lie en France, après un long voyage. )) Ayant conféré soigneusement l'un » avec l'autre, il en forma l'édition » qu'il publia pour la première fois à )j Paris, l'an i554. Ce livre fut reçu » diversement. La plupart des savans )) le regardèrent comme une heureuse j) découverte. Quelques-uns s'en dé- i> fièrent. Robortel, dans sa disserta- )i tion de l'art de corriger les livres, )) ne reconnut pas celui-ci pour légi - » time. Fulvius Ursinus, dans son )> édition des lyriques grecs, n'y fit » entrer des poésies d'Anacréon, que » celles dont il trouva des vestiges (Ba) yoyei les Nouvelles de la Rrpiibllque des Lettres, not'embre 1684, atlicle VIIl.