SigPhi · Pierre Bayle

Dictionnaire historique et critique (Tome 2)

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entourés d'autres corpuscules qui ne leur ressemblaient pas. Elle joignit en- semble les corpuscules de même espèce; et par ce moyen elle fit ici un astre, là une pierre, ailleurs de l'eau, de l'air, du bois, etc. Celte action fit que l'univers fut partagé en plusieurs amas de particules semblables; mais de telle manière, que les particules d'un amas ne ressemblaient point aux par- ticules d'un autre: il n'y avait de la ressemblance qu'entre les portions d'un même amas. Il faut donc ici don- ner au mot tout, non pas le sens col- lectif, mais le sens diitributif; et sans cela, vous auriez autant de raison de dire que le monde a été formé de par- ticules dissemblables, que dédire qu'il a été fait de particules semblables. Louis Vives, ayant observé que ce pas- sagedesaint Augustin, Anaxagoras...dixitexinfinitâ materid quœ constaret dissiniilibus inler se parliculis, etc. porte dans les vieux manuscrits simi- iibus inter sepaiticulis, ajoute, utium- tjue rectè.

Quant aux objections qu'Anaxagoras avait à craindre, nous en dirons quel- que chose dans la remarque (G).

(D) Il fut le premier qui supposa qu'une intelligence produisit le mou- f entent de la matière, et débrouilla le chaos. ] Ce sont des faits bien attes- tés: IlfâTOC TM Ï/AM Vûl/V 'iTTiÇ-niTiV y Àfl^oi- «n/Tot <r»êxû!r/x«<rê {5']). Prinius hic ma- teriœ mentent adjecit, in principio operis sui sua^'i ac magnificâ oratione sic scribens; « Oninia simul erant, deindè accessit mens, eaque compo- suit. ■» J'ai cru qu'il fallait commencer par ce passage de Diogène Laèrce, parce que l'on y trouve les propres pa- roles d' Anaxagoras (58). Voyons ce qu'Aristote remarque sur ce sujet. Il condamne les philosophes, qui, en traitant des principes, ne s'arrêtaient qu'à la cause matérielle, sans recher- cher la cause efficiente des générations et des corruptions. La cause maté- rielle, dit-il, ne se change pas elle- même, le cuivre ne se coni'ertit pas (57) Diogen. Lacrt. in Aoaxagorâ, initio lib.

(58) On tes trouve aussi dans Pliilnrqiie, de Placitis philosopbor., Ub. /, cap. III, pag.

lui-même en statue, ni le bois en lit; il y a un autre principe de ce change- ment •• chercher ce principe, c'est re- monter jusqu'au premier moteur. Ses Earoles sont si remarquables, qu'il est on de les rapporter: El yâp ôVi /xxKig-a. Trxa-oLi^Bopa, Ka,i •j/évss'fc in Tivoç,«èç îvoç» Ka.1 7r\itôyûû-viç')v, S'iÀ ti toSto a-t/fACa.ivii, Kflti T/ ro clÎtiov; où yàip S'il to q^s ûtto- xiifAivov ttÙTo TTCuii fjura.QihKnv ia-UTO- T^iyO) (T' OÎOV, OÙTi TO ^l/XOV OUTi Ô;t*A.»OC ttJTlOV TO!/ lJl.iTti.Qa.KKHM inÂnpOV CtÙTtèv.

etvJpiatvTo., ÀKK 4T£pév Tl T»; //.iTSLëoKri; TO AITIOV' TO (Tê Tûl/TO l^XTHV, iÇI TO T)|V iTipoiil ÀpX}t^ ^yiTiiv, cèçàiv ^jUl7ç<fa.iii/uiv, o'ôêv « <».p?Oi T>'5 ictviiirsMç (S^). JSfametsi quàin maxime omnis corruptio, et ge- neralio ex aliquo utex une aut ex plu- ribus sit, car hoc accidit, et quœ causa est? Hon enim ipsum subjectum sese mutarifacit, utputu, dico quod neque lignum, neque œs causa est, ut utrum- que eoruni mutelur. Neque lignum qui- dem lectum, œs vero statuam facit, sed aliud quippiam mutationis causa est. Hoc aulem quœrere, aliud prin- cipium quœrere est, perindè atque id, quod nos undè principum motùs dici- mus. Il ajoute 1°., qu'après qu'on eut reconnu l'insnttisance desélémens, la force de la vérité contraignit les physi- ciens à rechercher un autre moteur. 2". Qu'il n'est point probable, uiquelefeu, la terre, etc. soient la cause du bel état de certains êtres, et de la géné- ration des autres; ni que ces anciens philosophes l'aient cru. 3°. Qu'il ne serait pas raisonnable d'attribuer un si grand effet au hasard et à la fortune: sTTtTps^*' Tfpâ.yy-». x.a.Kmç 'îx^i. iVec rur- siis casui et J 01 lunœ tantamlattribuere rem probe se habet (60). Que c'est pour cela qu'Anaxagoras, qui dit que dans la nature, non moins que dans les animaux, un esprit est l'auteur du monde et de l'ordre, parut comme un personnage de bon sens, en compa- raison des physiciens ses prédéces- seurs, grands diseurs de rien. Il y a beaucoup plus de force dans l'original, que dans l'idée que j'en donne. Tous ceux qui seront ca})ables de bien en- tendre le grec que je vais copier, trouveront que mon aveu est sin- (Sçi) Arist. Mftaphys., lib. I, cap. lit, ANAXAGORAS.

33 Quare qui ut animnlibus, ità In iia- turd intellccliun inesse causant mundi, totiusque ordinis dixerat, quasi so- brius, comparatus ad antiquiores i/ana dicentes, apparuit. Islas autem ratio- nes qui palàm attigit, Anaxugoiant J'uisse scintus. Si ces témoignages sont bien formels, celui de Plutarque l'est peut-être encore plus. Voyons les pa- roles de cet auteur: "Ov ['Ava.^cLyipa.v) eî TOT *v6pci)7rot vo!/v TrpoiTuycipiiiov, tm T«v sr(/v£0"iv a.!/Tot/ //«■). aXMV «iç <ft/<rio>.o'j-istv ïlô' OTl Toiç OXOIÇ -rTfOOTOÇ où TI/^HV Ol/lf"' juivoïc Trâiiri TÔi'i xKKoiç, ii,7roKptyovTa. t»c cju'iiofAipiisi.ç (62). Quem (Anaxagoramj itlius temporis œqnales Mentetn uppel- iai^ére, i'cLqubd peispicaciamejus sin~ gularein in nalurd perscrutandd, ex- cellentemque admirarentur, vel quod universitati, nonfortunani nequefa- lumordinatœ descripiionis principium, sed Mentent princeps puram ac since- ram prœfecerit, cum omnibus conjusas aliis secementem pariiculas sintiles. Ce passage est cité par quelques au- teurs, comme s'il y fallait lire iy.f/.i[/.iy /A.ÎVOV au lieu de i/ji./j.(/ji.ty/jiivoiç ^ mais i'ainierais mieux, rejeter l'une et l'au- tre de ces deux leçons, et substituer i/AfMfAiy/uii\ia.ç. C'est ainsi que l'auteur de la traduction latine que je rapporte a supposé qu'il fallait lire. Vossius, ci- tant en grec ce passage avec le mot iy.y.i/Li.iyfAÎvov, ne laisse pas de donner une traduction qui montre qu'il s'est réglé sur eiufAiju.tyfji.hoic; voici sa ver- sion: Nonfortunani neque fatum or- lilnniœ descripiionis principium, sed Mentent puram ac sinceram prœfece- rit, ai aliis omnibus admixtis simites pariiculas secementem (63). Fort peu de pages après, il emploie le même passage à prouver qu'Anaxagoras en- seignait que Dieu est mêlé avec toute la matière: Quarè ex ejus sentenlid opifex mundi Deus est, ut ex Plutar- (61) lilem, ihiil.

(61) lilem, ihiil.

(62) Plularch. in Vei c^e, pag. i5/|, B. (6iJ Vossius de Origine ri Progressu Idolola- TOME II.

ch 10 antea monitum, voZç KxQctftx Kxt a-npctTo; È^,w {//.(■}// 5 voç wstj-i, mens para ac sincera omnibus permixla (64 j. Je ne crois point ({ue Plutarque ait voulu parler d'aucun mélange de la nature divine avec les parties de la matière: cela s'accorderait mal avec l'épithète xstÔApàç et a.Kpa.Toç, dont il venait de se servir, et par laquelle lia raarquéclai- rement qu'Anaxagoras croyait que Dieu est un esprit pur et simple, dis- tinct et séparé de la matière. Sou sens est, à mon avis, que cet espi-it imma- tériel séparait les homoémeries mêlées avec tous les autres corps. Voilà com- ment il est dilîicile aux plus savans hommes, tel qu'a été Vossius, d'é- crire beaucoup, et de prendre garde à toutes choses: l'attention les aban- donnesouvent; ils oublient en:inlieu ce qu'ils ont dit en un autre j il leur arrive même de ne pas trop s'accorder au commencement et à la fin d'une pé- riode.

J'ai une nouvelle raison de croire que Plutarque a voulu dii'e ce que je lui attribue; car, outre ce que je rap- porterai de TertuUien (65), je vois dans Aristofe qu'Anaxagoras disait que 1 esprit qui avait mû la matière était exempt de tout mélange: nxi» àpPl«'v '/« TO» vot/v riSiTcLi fAXXiç-a. Trij- Tajv* y-ôi-ji youy Cfvia-it ttùrot t£v ovtédy etirxoi/v êivcti, x.a,i dfAiyîi ts ko.! K*9a./iov. ' ATToSlJ'aiTt (T' àifti^at TH ac/Tit à-pX^y to ts ytv ce^xiiv x.a.] TO Kiviiv, Kîyaiv voZv xivîïî-at« To 7r2v (66\ f^erum mentent principium maxime omnium ponil; soluni namque rerum omnium ipsam, simplicem et non mistam etpuram esse sinceramque dixit. ./Itque eident principio hœc utraque tribuit, cognitionem inquam et tno- lunt, dicens unii^ersum mentem mo- uisse. Cela est encore plus clair dans les paroles suivantes: <^»:ri ÇAva.^a.yo- pttç) <r' iivst.1 fAifjityft.h A TrÂvrx, Trxiy Toû voû" toÛtûv (Tê ÀfAiynf fuitiay Jtcti KetSctpav. (67) -^it autem ( Anaxagoras ) omnia (64) Idem, ibid., cap. II, pag. 12.

(t)5) Dans la remartjue CE).

(66) Arist. de Anima, lib. I, cap. II, pag. 47P, 13. yorez au^.^i le jf *. chapttre du III^. tiire, pag. 5o3, G, oit Von tiuwe qif Anaxa- goras disait que l'Eniendetnent devait être pur de tout mélange, afin d'être maître- Af/.iyn {('va.! ïv* iipâ.Tt\, Tot/To <r' içiv, hetyvcDpil^it. JXon inifttim esse, ut superet atque vmcat, id est ut cognuscat, (6',) Aristotel., MeUphyv, /(4. /, cap. VII, 34 ANAXAGORAS.

esse niista, inlelleclu excepta; hune qui nialeriœ arùjicem adjurixerit. Que fera sotiini, imperndsluni et pwujii, veut-il donc dire, lorsque cinq pages Voici un témoignage de Pluhirque, après il censure Anaxagoras et Platon, qui nous apprend, d'une façon très- celui-là d'avoir attribué à Dieu le mou- manifeste, qu' Anaxagoras donnait à vement tt l'arrangement des corps, Dieu la première production du mou- celui-ci de lui en avoir attribué l'ar- vcment et de l'ordre: 'O «Ts 'Avit|st7^o- rangement? Leur erreur commune, LdLi (^wrt oèç iiçYiKH x*t" à.p;)cà.ç rÀtrcifxx- dit-il, est de penser que Dieu se soucie TdL vûSc Si ctÙToi SiiMa-fj.t\<ri 6êct/, ko-i tÀç des choses humaines, et qu'il a bâti un •vtvêO"«K Tœv é\aiv «7roi«cr£v. ô tTs nActTaiv monde pour cetejf'et. Koivâç oi;v â.[/.a.f- TA à.Tâ.»Tû)c (Te Kivû!///£Vct. (Tio Kcti âïoc s^iç-ps^ô/ytêvov Tcùv ÀvSpaJ^ivav, « Jtrt,! To:/- ( dutiriv) s7r(Ç-«3-ciç ûjç Tst^ic àTa.|'i*c sç"» toi/ ^«piv tov xÔîTjMgv x«.Tsi5->cê(/aÇovTst /ÊêXTÎa)V,ir(«KÔîr^)itriTstÛTa.(68].y4'rtaara- (73). Communis amhohus hic est er- (foras dixit initio constilisse corpora, ror, qubd Deum J'aciunt res humanas Dei auteni mentem ea digessisse, ita- que omnium rerum ortus effecisse. Plato posuit prima corpora non ste- tisse sed absque ordine fuisse mota. « Deus auteiu, inquit, ordinem ani curantem, ac ed de causd mundum adornantem. Après quoi il étale les rai- sons les plus spécieuses qu'un athée Euisse alléguer contre ceux qui attri- uent à Dieu d'avoir fait le monde, )) mad^erlens confusioni prœstare, ea et de le régir. Quoi donc! il approuve 5) composuit. » Vous voyez là une ex- qu'Anaxagoras admette une intelli- trème diflérence entre Anaxagoras gence qui ait été le premier moteur et Platon. Le premier suppose que des corps et la cause efficiente du Dieu trouva les corps en repos: le monde ^ et il le blâme de prendre second, au contraire, que Dieu les pour Dieu ce premier moteur et cet trouva en mouvement. Je suis épou- agent? Peut-on raisonner d'une ma- vanté de la réflexion que fait Plutar- nière pbis pitoyable et moins unifor- que sur ces deux dogmes j car non- me? Étsi l'on voulait opiniâtrer qu'il seulement elle enferme une impiété n'y a point là de contradiction, ne horrible, mais aussi une contradiction faudrait-il pas du moins convenir qu'il très-grossière. 11 avait blâmé les phi- a réfuté en cet endroit-là une infinité losophes qui ne reconnaissent qu'un d'autres passages de ses livres, où il principe: IL est impossible, avait-il suppose la providence? dit (69), que la matière soit le seul jg serais trop long, si je voulais principe de toutes choses: il faut y rapporter tous les témoignages qui joindre la cause efficiente; car l'argent établissent l'une ou l'autre de ces ne suffit pas pour la production d'un Jeux vérités, ou même toutes les vase, si l'on n'a de plus un ouvrier ^q^x: 1°. qu'Anaxagoras admettait qui fasse ce t'ose. La même chose se u^g intelligence qui avait mû la ma- doit dire de l'airain, du bois, et de tière, et formé le monde par le triage toute outre matière. Dans la même page jes homogenéiiés; a", qu'il fut le pre- il avait loué Anaxagorasd'avoir admis n^\er philosophe qui avança ce sys- un entendement qui eût arrangé les tème. Contentons-nous donc d'indi- particules semblables: Tàç ^h iyoïo- qu^r Platon (73), Tertullien (74), Clé- /Aifiittç, iîAHv, To (Tê yoiot/v stiTiov Tov meut d'Alcxaudric (76), Eusèbc (76), yovv Tôt TTÂvra. S'ta.Ta.'^â.f/.ivov (70): Ho- Xhémistius (77), saint Augustin (78), muomerias statuit materiam; causam ver!) if/icientem, mentem quœ dispn- neret unii^ersa; c'est à dire, d'avoir ajouté la cause efficiente au sujet passif, et l'ouvrier à la matière. ' ATraSix.- TêOÇ OtiTOÇ ÏÇ'IV tTI tÎÏ VM TOV Tî^Vi'tHV rrpoa-îi^iu'^iv (71). Hic approbandus est (7a) Plularch. de Placit. Pbiloso|ih»r., cap- (73) Plato, in Pliajdone, pag. -ja.

(74) TertiiUian., dr Anima.

(75) Clem. Alexandr. Stromal., lib. II, pag.

(•;6) Eiiseb.,de Praipar. Evangel., lib. XIV, ((18) Pliilarch. de Placit. Philosopbor., lib. I, cap. XIV, pag. V^o. f„f,yilpag.i^i, S. (7,) Themist. Orat. Xr.

(70) Idem,ihid. (^S) Augustin, de Cv.tal. Dci, Ub. FUI, (71; Idein,ibid. cnp. II.

ANAXAGORAS.

35 Thèodorct (79), Proclus (So), et Simplicius (8i)- Je n'ea userai pas ainsi à l'égard de Cicéron: je rappor- terai ses paroles, parce qu'elles four- nissent une matière d'examen. InJè Anaxagoras, dit -il (83), qui accepit ah Anaximene discipLinani, primus omnium rerum descriplioneni et mo- dum mentis infinilce wi ac ratione de- signari ac confici uoluit. In quo non fidit, neque motuin sensui junctum et conlinenlem in injînilo uUuni esse posse, neque senswn oninino quo non ipsa natura puisa sentiret, Deindè si mentent istam quasi animât aliquod esse uoluit, erit aliquid interius ex quo illud animal nominetur, Quid au- tent interius mente? Cingitur igitur corpore externo. Quod quoniani non placet, aperta simplexque mens nulld re adjunctd quœ sentire possit, Jugere intelligentiœ nostrce uim et no • tioneni uidetur. Il est un peu surpre- nant que Cice'ron donne cette primauté au philosophe Anaxagoras, puisqu'il Tenait de dire que Tiialès (83) avait reconnu un entendement ou un Dieu, qui de l'eau avait formé toutes choses: Thaïes Milesius, qui primus de talinaxagoras est le premier qui joignit à la cause matérielle la cause évidente, c'est-à-dire, qui reconnut un enten- dement, auteur de l'économie ou de l'architecture de l'univers. Saint Au- gustin fait si peu de cas de ce;témoi- gnage de Cicéron, que dans le lieu mêflie où il rapporte le sentiment des philosophes de la secte d'Ionie, con- formément à Cicéron à l'égard du reste, il le contredit formellement à l'égard de Thaïes: hte auteni Thaïes, ut successores etiam propagaret rerum naturam scrutatus, suasque disputatio- nes lilteris mandans eminuit...aquam.. putai'it rerum esse principium, et hinc oninia elementa niundi ipsumque mun- dum, et quœ in eo gignuntur existere. INiHiL nulem huic operi, quod, mundo considerato, tam admirabile aspici- mus, EX DiviNA MENTE prœposuit (85). Notez que Cicéron même, dans un au- tre livre, exclut^halès de la pri- mauté, et la donne simplement et ab- solument au philosophe Anaxagoras. Je rapporterai ses paroles dans la re- marque (F).

Le jésuite Lescalopier tâche de gué- rir la contradiction, en supposant bus rébus quœsiuit, aquam dixit esse qu' Anaxagoras fut le premier qui pu initium rerum: Deum autem, eam mentem, quœ ex aquâ cuncta finge- rel (84)- Est-il possible que Cicéron mette sitôt en oubli ses propres pa- roles? Peut-on s'imaginer qu'il ait voulu dire que Thaïes ne donnait à Dieu que l'action de convertir l'eau en d'autres corps j mais qu' Anaxagoras faisait Dieu l'auteur de l'ordre et de la belle symétrie du monde? Je ne vois dans tout cela rien de vraisem- blable j et j'aimerais mieux soupçon- ner que ce passage est corrompu: la confusion et l'obscurité qui se rencon- trent dans les paroles qui le suivent, V^euvent confirmer beaucoup ma con- jecture. Quoi qu'il en soit, je ue vou- drais pas qu'on mît en balance ce té- moignage de Cicéron avec celui de tant de célèbres écrivains de l'antiqui- té, qui affirment unanimement qu'A- (79) Je rapporte ses paroles ci-dessous, ciia- tion (ii5).

(80) Proclus, in Timxum Platonis.

(81) Simplic, in Aristotel. de Pliysicâ auscolt. (8a) Ciiero, de Nat. Deorum, lib. /, cap. XI (83) Il était le quatrième prédécesseur d'Anaxagoras.

(^4) Cicero, de Nat. Deorum, /i7'. /, cap. X.

blia cette doctrine, ses prédécesseurs les philosophes s'étant contentés de la débiter dans leurs auditoires (86). Ce dénoùment n'est guère bon 5 car puisqu'on a su les dogmes des prédé- cesseurs d'Anaxagoras, et en quoi les uns difléraient des autres j puis, dis- je, qu'on a su cela encore qu'Anaxa- goras fût le premier qui eût publié des livres, n'auraif-on pas su égale- ment ce qu'ils eussent enseigné tou- chant la cause efficiente de ce monde? Quant aux objections contre la doc- trine de ce philosophe, contenues ci- dessus dans le passage de Cicéron, je vous renvoie à saint Augustin, qui les réfute solidement (87).

(E) Son orthodoxie ne fut pas assez épurée. ] TertuUien le bl.'ime de ne s'être pas soutenu; car d'un coté il avait dit que Dieu était une intelli- gence pure et simple, et de l'autre il l'avait mêlé et confondu avec l'âme: (85^ AuRuslin., de Civitat. Dei, lib. Vllt, (8G) Lescalop. in Cicer. de Nat. Deorum, pag t^o.

(87) Voret la LVÏ^. Lettre de saint Au- gnstiu, pag. 2^1, et siiir.

36 ANAXAGORAS.

(liiàni Anaxagorœ turhata sententia tum, causam eorum, quœ fiunt, po- cst! inilium enim omnium cnmiiienla- nit. Voilà sans doute le fondement lus animum, unwersitatis oscillum de d'une observation de Clément Alexan- itlius axe suspendens, purumque eum drin, qu'Anaxagoras n'a point main- adjirmans, et simpUcem et incommis- tenu les droits et la dignité de la cause cibilem, hoc fel maxime tUulo segre- efficiente, dont il avait attribue le» t^nl ab animœ commistione, et tanien fonctions à un esprit^ car il a parlé eundein alibïanimœ addicit {88). Aris- de certaines révolutions qui se fai- tote avait déjà fait cette remarque: saient sans que cet esprit en sût rien, 'Avct^a.'yôpAçi'iii'rTavSia.iTct.'^UTrip'ictÙTâv' sans que cet esprit y coopérilt. C'est, •n-ohKttX'^'J A^'v T-àp To «.ïtiov tou x.a.x£ç si je ne me trompe, le vrai sens des x«i ûfèwç, Tov voCv X£')/6f êTjpûJÔi (fs, Tov termcs grecs de ce père de l'Église. vo!/v îîvai TOV «tt/Tov tÎï -v|-:/;i;^îÏ' Îv âi'TraiTi 'Ava.f^a.'j/ôpaç TpaToç, dit-il (91), «7rlç->itrf ■vàp v'^xpX^'^ dLVTiv Toïç iÇûioiç, x*i jui- TOV vovv Toiç -Trpô.'yf/.a.inv' ài'hX oùJe 'jÙtoç yÂKou, x-eti fAïKpoiç, Keti TI//101Ç kcli otTi- iTyiptxxi t»v À^la.v tjiv TromTomy, «Tivof?

/uiJDTîooK. OÙ (fitiviTO,! «Tê 0 yt KctTcc <^po- Tivaç «tvoMTOî/ç àv ciî^oi'ypâ.^CDv, a-ùy tv toS VDO-iv Myri/A-ivoi vûl/ç, wâo"iv ôfAoluç ÙTTup- voî/ à,7rpa.^icL Tj x.a.i «.vo/çt. Prirnus p^siv TOIÇ Çaoïç, à.KK oùii toi; a.v(ipà)7rt,n Anaxagoras mentem rébus adhibuit. TrôtcT-iv (89). Anaxagoras autem jniniis Sed nec ille dignilatem seruauit ejffi- de ipsis explanat: multis enim in lo- cientem, nescio quas amenles descri- tjs boni rectique mentem causam esse bens refolutiones cum mentis ab agen- dicit: alibi autem animam ipsam men- do cessatione et amentid. Eusèbe, sans tem esse asserit: nani animalibus uni- doute, a copié ce passage, lorsqu'on venis., tam parvis qunni magnis, tam lui donnant un autre tour il a dit prœstabilibus quant minus etiam piœ- qu'Anaxagoras ne conserva point sain stabdibus, mentem inesse dicit. At ea et sauf le dogme qui préposait une in- inens tamen, et inlellectus, cui pru- telligeiice à la production des choses: dentia tribuitur, non unii'ersis simili- AiyiTcJn Si y.ïiii cwtoç c-mn <fiiKi^a.t to ter animali''Us, quin etiam neque éiy/uif ÎTrtçria-cti /uh yà,p tov NoSv Toif eunctis hotninibus inesse l'idetur. Ce ttÂs-i, oi/;t«Ti J% tufrà. voJ/v kai K^yio-pCai passage d'Aristote nous apprend qu'A- t«v Tnpi rûv Ôvtûjv à.TrtjJ'oûvat.t tiiv «ft/o-io- nasagoras admettait dans toutes les x^yta.v [iyi). f^erumlamen ne ipse qui- bêtes une âme, à laquelle il donnait dtmsanum illud suumdogma retinuisse le même nom d'entendement qu'il fertur. Mentem enim eunctis ita prœ- avait donné au premier moteur de la J'ecisse, ut tamen de rerum naturd ex matière, et à l'ordonnateur de la con- mentis rationisque régula minime dis- struction du monde. Le même Aris- putaret. Il le prouve par cette raison, tote observe qu'Anaxagoras employait c'est qu'Anaxagoras philosophait sur une intelligence à la production des la nature, et expliquait les phéno- choses, comme un Dieu de machine, mènes, sans supposer cette intelli- c'est-à-dire, qu'il ne recourait à cela gence. Je sais bien qu'on me pourra que dans les cas de nécessité, et lors- dire qu'Eusèbe n'entend pas ainsi la que toutes les autres raisons lui man- chose, et qu'il déclare seulement quaient: 'Avet^etyôpetç Ti yà-p fM^x^-^V qu'Anaxagoras donnait des raisons XpifcLi Tm vS> Trphi; t))v )io(rfA.o7roiïa.v kai })hysiques qui étaient contraires au «TAv ÀTTopiiTH} cfiol T«v' «jTi'stv i^ dvÂyKitç bou sens. Mais trois choses me persua- f ç"/, TûTî iKKu cti/Tov. (V Se TOIÇ Àxxoiç dent quc mon interprétation de Clé- TrivTct pt.S.KMv olitiÀtch tûv ■j.ivo^svœv ment Alexandrin et d'Eusèbe est il ytiûy (çfO). lYam et Anaxagoras, tan- meilleure que celle-là. En premier quam machina utitur inlelleclu ad lieu, c est très-mal prouver qu'un nutndi generationem. Et ciini dubitat philosoplie abandonne ou énerve l'hy- propter quam causam necessarià est, polhèse de la providence, et de l'ac- tunc cum attrahit. In cœteris fera, tivité universelle de Dieu, que de magis cœtera ontnia, quam intellec- dire qu'il raisonne quelquefois impertinemment, sottement, ou contre les (88; Terlullian., de Anima.

(89) Arisloteles, de Anima, lib. I, cap. II, (91) Clera. Alexandr. Stromat., lib. II, pag, r<)o) Idem, Mctapliys., Uh. f, eap. IV, png. (<)'>'> Eusebii P)a.par,Ev«ngel., W. \IV, cap.

ANAXAGORAS. 37 vègles. Toutes les sectes de pUiloso- avait ete la cause de la sagesse et de phie, parmi les chrétieas, se font ce l'industrie de l'homme. Plutarque lui reproche les unes aus autres, sans en a fait un procès. Le contraire de ne'anmoins s'entr'accuser d'hetëro- cela est uéritable, dit-il (o5): car dosie à l'ëgard du concours universel l'homme n'est pas le plus sase des de Dieu, la cause première de tous animaux, pour autant qu'il a des les êtres. C'est pourquoi, si l'on n'a- mains; mais pource que de sa nature vait pu se plaindre d Anaxagoras, que il est raisonnable et ingénieux, il a parce qu'en expliquant plusieurs ef- aussi de la nature obtenu des outils fets de la nature il raisonnait mal, qui sont tels. Comme on n'a point les sans esprit, et sans justesse, on au- livres d' Anaxagoras, on ne saurait de'- rait eu très-grand tort de lui repro- cider s'il adonne lieu à cette censure j cher qu'il abandonnait ou qu'il gâ- mais je ne saurais croire qu'il la mé- tait la supposition qu'il avait admise rite. Son système l'engageait à penser d'une intelligence pre'posée à la pro- tout autrement là-dessus, que ne pen- duction du monde. Il faut donc que saient les philosophes qui attribuaient ce ri'proche ait ètë fonde, non pas au hasard la formation de tous les sur les explications impertinentes êtres dont le monde est compose. Ce qu'il pouvait donner, mais sur ce dogme impie les engagea à soutenir qu'il en donnait au préjudice et à que les organes n'avaient pas e'te' don- l'exclusion de cette intelligence. En ne's à l'homme, afin qu'il s'en servît j second heu, Eusèbe se fortifie d'un mais qu'ayant trouve que ses organes long passage de Platon, où il y a une e'taieut propres à certaines fonctions, plainte qu Anaxagoras expliquait les il les employa à cet usage. Voyez le choses sans recourir à l'intelligence, quatrième livre de Lucrèce (9G). ni aux causes de la boautë et de l'or- Notez ces paroles d'un père de l'É- dre de l'univers; mais qu'il s'arrêtait glise: Anaxagoras auteni, qui et à l'air, à l'ëther, à l'eau, etc., comme Atheus cognominatus est, dogniatisa- à la cause des êtres (gS). Qui ne voit l'itfacta aninialia decidentibus à cœlo dès là qu'il est très-probable cju'Eu- in terrant seminibus, quod et hi ipsi sèbe voulait parler du même de'faut.'* i/i malris suœ transtu/erunt semina, et Je dis en troisième lieu qu'Anaxa- esse hoc senien seipsos stalhn conji- goras, comme nous l'apprend Plutar- tentes apud eos qui sensuni hahent. et que, enseignait que certaines choses ipsos esse quœ snnt Anaxagorœ ikre- arrivent par ne'cessite', d'autres par ligiosi semina (97). Vous y apprenez la destinée, d'autres pardélibe'ration, qu'Anaxagorasètait surnomme' Athée, d'auties par fortune, et d'autres par et que saiut Irènèe l'a haitë d'impie. cas d'aventure: "A y.h yàip ihoii x-ifi Vossius ne s'en plaint point: il dit M.va.yKï<i, S, Se KO.^' liju.a.f./ui.'iv>iv, a.S'h x.a.rai seulement que Justin martyr, dans ■7rfou.lpiiTiv,k St Ka.Tà.riiX>''<i,a.é'î x-uTetTo l'Exhortation aux Grecs, a nommé a.ùrô/Aot.Tov (Q-'j.) I^ieri enim alia neces- athée ce philosophe; et il fait sur cela sarià, aliaj'ato, alia instiluto animi, quelques réflexions (98J. Je n'ai rien alia forte fortund, alia casu. W ne trouvé de semblable dans ce livre de faut point douter que, dans le détail Justin martyr, et je pense que Vos- de ces distinctions inexplicables, il sius eût mieux fait de réserver ses ne dérobât à l'intelligence divine plu- excuses pour saint Irénée. Si Justin sieurs événemens, et que cela n'ait Martyr en a besoin, c'est seulement donné lieu à la plainte de Clément pour avoir troncpié le dogme d'Anaxa- Alexandrin, copiée par Eusèbe. goras. 11 en supprime le bel endroit: Je ^ne sais si l'on doit mettre entre il ne dit rien de l'entendement, prè- les eri-eurs d'Anaxagoras ce qu'il di- mier moteur; il se contente de parler sait de notre main. 11 assura qu'elle de ses homœoméries (99).

(()3) Voyez ce que je dirai sur cela dans la remarque (K).

(94)Plularch., de Placit. Pbilosophor., W». /, cap. uU., png. 885. Vojet aussi le passage cite' par M. IHenage in Diog. Laërt., lib. II, num. 6, et tiré d'un Liifre attribué faussement à Ga- liea: c'est <f iX(i!ro<^oy iç-opi*.

f()5)PliiUrch., de Amiriliâ fraternà, mit. pag. 478: /V me sers île la Version d'kiaiot.

C96) Lucret., lib. IV, vs. 821, et seq.

(97) Ireaaeiis, lib. II advers. Hxres., citp.

(9S) Vossius, de Orig. et Progr. Idololat., lib.

(99; Just. Mariyr. Orat. ad Grsccos, pag. 4- 38 ANAXAGORAS.

(F). Les physiciens qui le précédè- rent n'ont point connu la l'érité,...que les poètes m'aient tant chantée. ] On peut produire une foule de témoins pour ce fait-ci, qu'Anaxagoras est le premier philosophe qui ait donné Tar- rangeraent de la matière à TintelH- gence d'un premier moteur (loo). Thaïes, Anaximander, Anaximènes, qui le pre'ce'dèrent dans l'ëcole dTonie, avaient tâche sans cela d'expliquer tout: Princeps Thaïes, unus è sepleni cui sex reliquos concessisse primas Je- runt, ex aqud dixit constare omnia. At hoc Anaximandro populari et so- Jali suo non persuasif. Is enirn infini- tateni naturce dixit esse è qud omnia gisnerentur. Post ejus auditor Anaxi- mènes inftnitum aéra, sed ea qtiœ ex eo orirentur definita: gigni autem ter- rain, aquam, et ignem, tuni ex his omnia. Anaxagoras materiam infini- tam, sed ex ed parliculas similes in- ter se minutas, eas primum conjusas, poste'a in ordinem adductas mente di- t'ind (loi). Qui n'admirera que de si £;rands hommes aient été' dans une si crasse ignorance? Cette réflexion n'a pas été négligée par le jésuite Pérèrius. F'erunt primos jihilosophorum, dit- il (103), Pherecydem Syruni, et Anaxagoram: illum quidem, immor- talitatctn animi nostri, hune autem, Deum, quem ipse mentem t'e/intellec- tum uocabat, esse niundi, cunctarum-