SigPhi · Pierre Bayle

Dictionnaire historique et critique (Tome 2)

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en donnant ordre que personne ne pût lire ce qu'il avait composé sur une telle matière. Ses autres ouvrages de poésie sont tous perdus, hormis une très-petite pièce où il déclare, qu'étant jeune, il a désobéi à sa rai- son, mais qu'étant vieux, il l'a sui- vie; sur quoi il pousse ce souhait: Plût a Dieu que je fusse né vieux, et que dès ma jeunesse j'eusse été dans Vétat de perfection! Voilà, ce me semble, le vrai sens de ces paroles latines de Jean Léon (107). De suis quidem carminibus lantiim duo re- periunlur ad werbum significantibus: la veine du juif, et il voulut être as- suré de la vérité. Il envoya chez ce poète une personne de confiance, qui lui revint faire ce rapport: Je n'ai trouvé chez lui que l'aîné de vos en- fans, qui écrivait de ces poésies. 11 ajouta qu'il n'y avait dans Cordoue ni homme, ni femme, ni enfant, qui n'eussent appris quelque chose des vers d'Abraham Ibnu Sahal. Alors Averroés cessa ses poursuites. Une seule main, dit-il, peut-elle fermer mille bouches? Ayant vu un jour chez un libraire que l'Alcoran ne fut vendu qu'un ducat, et que les poésies de ce (c Inobediens enim fui voluntati meœ juif furent achetées dix pistoles au premier mot (i 10), il s'écria: « Cette (io5) Thomas Bartholinas, de niedicis Poëtis, (106) foyei Camerarius aux Méditations his- toriques, loin. I, liv. V, chap. VI, et lom.

///, ub. II, chap. xr et xri.

(107) Jpud Hottinger,, Bibliolh. tbeolog., TOME n.

(108) In juvcntate absolatus. Le traducteur a mis peut-être in au lieu de ab; et ainsi, l'on pourrait traduire exempt de jeunesse.

(109) Ilottingeri BibliotLieca theolog., pag.

(110) Preedictus em^^tor nthil respondens, std 35 AVERROÈS.

» ville périra bientôt, car j'ai vu le )) mépris du peuple pour les choses » saintes, et son attachement pour les )) choses défendues et malhonnêtes. » Tune dixit Ai'errois omnibus adstanti- bus,«. Scitotehanccivitatem mox rui- » turam,quoniamvidipopuluraquœad » (idem pertinent viluisse, atcpieprohi- i> bita, atque in honesta grata extitisse, » majorisque fecisse i>.Ltsicul dixerat successit: non adhuc elapsls quinqua- ginla annis, Chrisdcolœ oppugnârunt Cordubam, multas alias ciu itates (m). On peut recueillir de ceci qu'il y a des \ices qui sont de tout pays, et de toute religion, et de tout siècle. Voilà des mahométans d'Espagne, qui fai- saient au XII«. siècle ce que plu- sieurs chrétiens de Pai'is ont fait au XVII*. Fallait-il acheter un exem- plaire des Psaumes de M. Go- deau, on marchandait fort long- temps, et l'on ne concluait rien si le prix n'était médiocre. Mais s'agissait- il du Parnasse satirique, on en don- nait sans marchander le prix énorme que le vendeur demandait. Notons aussi qu'ily a de bonnes actions, dont on trouve des exemples dans chaque pays, dans chaque siècle, et dans chaque religion. Si des chrétiens, dans ces derniers siècles, ont jeté au feu leurs poésies profanes, leurs vers d'a- mour, leurs vers lascifs (iia), Averroès fit la même chose, sous la px'o- fession du mahométisme. Je dis sous la profession, car on doute qu'inté- rieurement il ait rien cru en matière de piété (ii3). Sa prédiction sur les malheurs de Cordoue ne réfute point cela: il est assez naturel de croire qu'une horrible corruption de moeurs, et qu'une dépravation de goût, qui fait mépriser ce que l'on estime saint et aimer ce que l'on croit malhonnête, causeront de grands désordres dans une ville.

(Q) J'ai été surpris de laprodigieuse stérilité que j'ai trouvée par rapport a manus crumense imponens decem aureos numera- vit et persolvit, et librum accepit, et in pace re- eessit, ibidem, fS- ^9°' (iii)Ibid.

(ti2) Pic delà Mimnde le Jtt: voyeilafin de la remarque (0) de L'article Adonis. Pétrar- que eut envie de le faire. Voyez M. Baillet, Ju- gement sur les Poètes, tom. II f, pag. 24- H •«« repentit d'avoir fait de cet poe'sies. Vojet la III'. du FUI*, livre de ses Lettres familières, pag- aiS.

(ii3) Foj'ez les remarques (II) el (M).

ce fameux philosophe dans la Biblio théque orientale de M. d'Herbelot,] Premièrement, on a lieu d'être sur- pris de ne trouver point dans cette Bibliothèque notre philosophe arabe, sous le nom que tous les Occidentaux lui donnent, je veux dire sous ce- lui d'AvEERoÈs. Je veux que ce nom ne soit pas le véritable, mais un nom fort corrompu par plusieurs trans- ports d'idiome en idiome: n'est-ce pas un assez juste motif de le placer en son rang dans un dictionnaire, que de voir qu il n'y a presque que celui- là qui soit employé parmi les Occi- dentaux? Que si l'on aimait mieux donner l'article de ce philosophe sous le nom arabe bien orthographié, il fallait du moins en donner avis sous le mot Auerroës; et par conséquent, M. d'Herbelot, qui n'a point tenu cette conduite, a oublié une chose qui ne devait pas être négligée. On ne trouve dans le corps de son ouvra- ge, ni Averroës, ni Aben-Roè's, ni Aben-Roïs. On est donc contraint de recourir à la table des matières: cela n'est point agréable. Mais qu'y trouve- t-on? Averroè's (ii4), avec un ren- trouve-t-on à la page 3o3? qu' Aver- roè's est un de ces philosophes qui ont cru que le monde était éternel. On trouve à la page 8i5, que Mohammed Al-Gazali a cru qu' Averroè's a eu des principes fort contraires h ceux du musulmanisme. Mais dans la page 71g, vous trouvez l'article de notre homme sous le terme Roschd. Cet article ne contient pas vingt lignes: en voici la dernière moitié: « Aver- » roè's est le premier qui ait traduit )> Aristote de grec en arabe, avant » que les juifs eu eussent fait leur » version: et nous n'avons eu long- » temps d'autre texte d'Aristote que » celui de la version arabique de ce » grand philosophe, qui y a ajouté » ensuite de fort amples commentai- » res, dont saint Thomas et les autres M scolastiques se sont servis, aAant » que les originaux grecs d'Aristote » et de ses commentateurs nous eus- » sent été connus (ii5). » Je trouve là bien des choses auxquelles je ne puis ajouter foi j car je remarque que f; AVERROÈS.

de savans hommes disent qu'Averroës ignorait la langue grecque (i i6). Je sais d'ailleurs que les califes Alman- zor, Abdalla, et Almamon, qui ont précédé de quelques siècles Averroës, tirent traduire eu arabe quantité de livres grecs (i i7). H n'y a donc point c^u'on lit dans quelques auteurs, que 1 empereur Frédéric II, qui a fleuri avant saint Thomas et après Aver- roës, fit mettre en latin les livres de cet Arabe. On peut inférer cela de ces paroles de Cuspinien (122): Libroa niultos ex grœco et ex arabica latinos d'apparence que la première version Jieri curavit, inter quas et Aristotelis arabe des ouvrages d'Aristote eût été volumina fuerunt, et muUa medicofaite par Averroës, quand même on supposerait qu'il n'était pas ignorant de la langue grecque. AÎfarabe, qui a fleuri au X*. siècle, trouva dans la Alésopotamie la Physique d'Aristo- te (n8j. On lui attribue ordinaire- ment la traduction des Analytiques du même Aristote: c'est M. d'Her- belot qui nous l'apprend (119). Ri- gord raconte qu'un concile tenu à Paris l'an 1209 condamna au ^^^ quel- ques livres d'Aristote que l'on esrum; et de ce passage de Wolphan< Hungerus dans ses notes sur Cuspi- nien (i23): Curawit quoque ens Jieri translationes operum Aristotelis, et scrip torum medicinœ, ex lint^ud i^rœ- cd et arabica, quœ in hune usque diem in scholis lectœ suiit, atque etiamnum leguntur: et Bononiam eas- dem misit, ut academice ojfferrentur qiiod ejus ex epistolis apparet. Voyez aussi la chronique de Carion (124), où il est dit nommément, que cet pliquait dans les collèges, et qui empereur fit traduire l'Almageste de avaient été apportés de Constantino- Ptolomée, et plusieurs ouvrages d'A- ristote, de Galien, et d'Avicenne, etc. (i25). Vous trouverez les mêmes nomsdansleThéâtredeMatthias(i26), sous la citation du VII*. livre des Annales d'Aventin, et de la Chroni- que de Carion. Je ne sais pourquoi on ne nomme pas Averroës j et cepen- dant je m'imagine qu'il est un de ceux qui furent traduits par les soins de cet empereur. Je voudrais savoir, comme je l'ai déjà dit, comment s'appelaient ceux qu'il employa à traduire ces écrivains.

Prenons garde à une chose cmi se trouve dans la Bibliothèque de AI. d'Herbelot, c'est que les mahométans regardent comme un pur atheis>i<e la doctrine de ceux qui, en admettant un premier moteur, soutiennent aussi que le monde est éternel (127). On at- tribue cette doctrine aux plus fameux philosophes qui aient fleuri parmi les Arabes, à notre Averroës, à Avicen- ne, à AIfarabe (128). Les chrétiens font pour l'ordinaire un semblable jugement de cette doctrine, et il est sûr qu'on ne la pourrait soutenir sans traiter de fable l'Écriture Sainte.

pie depuis peu de temps, et traduits de grec en latin: Delati de novo à ConstanlinopoLi et a grœco in latinum translati (i2o). Ceci ne s'accorde point avec M. d'Herbelot, car il en résulte qu'environ le temps que mourut Aver- roës on se servait à Paris d'une tra- duction d'Aristote faite sur le grec. 11 est sûr, qu'avant le milieu du XII*. siècle, la philosophie d'Aristote s'en- seignait dans l'université de Paris. Voyez les plaintes de saint Bernard rapportées par M. de Launoi (lai). Ce mênie passage de Rigord montre que les livres grecs d'Aristote étaient en France au temps d'Averroës. Enfin je voudrais bien que l'on me nommât quelques traducteurs de l'Aristote et du commentaire arabe d'Averroës, qui aient vécu entre Averroës et Tho- mas d'Aquin. Tous les traducteui's latins de ce philosophe arabe, qui sont venus à ma connaissance, sont postérieurs à ce docteur angélique. Ce n'est pas que je veuille rejeter ce (116) Voyez ci-dessus aux citations (5) et (9).

(117) Voyei le père Rapin, Comparaison de Platon et d'Aristote, pag. 4o3 4°4' Voyez aussi i(f. d'Herbelot., Bibliothéq. orient., pag. 546.

(ii8) Rapin, Comparaison de Platon et d'A- ristote, pag. 404.

(119) d'Herbelot, Bibliotb. orient., pag. 337.

(120) Rigordus, in Vilâ Philippi Augusti, apud Launoium, de Varia Arislot. Fortnnâ, cap.

(121) Laanoias, ibid., cap. III, pag. 34 ft se^q.

(122) Caspin., in Frideric. II, init, pag, l\\Q. (i23j Hungeri Anoot., in Cuspinianum, p.i5o.

{12.')) Peucer., in Chronlc. Carionis, lib. V, (138) là même, et pag. ivi, colon. 1.

548 AUGE.

AUGE (Daniel d'), en latin l'Institution d'un prince chrétien, tra- Augentius, était de Villeneu- ^"'"; ''" ^''^^ deSjnèse, éuéque Je ve-1 Archevêque, au diocèse de jy^biesse, traduite du grec de Philon Sens en Champagne (a). Il a vé- juif, imprimée à Paris, l'an i555; eu au XVr. siècle, et il se fit es- Quatre HomiUes de saint Macaire timer par son savoir et ses écrits Egyptien, imprimeras à Paris, et de- (A). On Im destina, des 1 an 1^74 ^^^ ^j t^ertueux enfant Antoine The- (i), la charge de professeur Un, fils de noble Guillaume Theroyal en langue grecque dans lin (-i), auteur du lit^re intitulé Opus- luniversite de Pans, et il en prit possession l'an iS'jS. Elle était vacante par la mort de Louis le Roi (c). II avait été pré- cepteur du fils de ce François Olivier qui fut chancelier de cules divins, en laquelle est traité du urai patrimoine et succession que doi- vent laisser les pères a leurs enfans. Cette épître est imprimée au commen- cement desdits Opuscules divins, à Paris, l'an i565. Il les revit et les corrigea. 11 fit imprimer à Paris, l'an 1 556, une Traduction française des France. C'est ce que j'apprends plus belles sentences et manières de de l'épître liminaire d'un livre parler des Epures familières de Ciqu'il dédia à Antoine Olivier, évêque de Lombes, et oncle de son disciple (d). Elle est datée de Paris, le i*'. de mars i555.

céron (3). Voilà ce que je trouve dans la Croix du Maine et dans du Verdier. Je n'y ai point vu les Notes sur un poème de Sannazar, desquelles j'ai parle dans le corps de cet article.

Je ne saispas bien le temps de sa,,, ^« ^^,^'. les.ouvrages de Daniel . A. 1 d Auge celui qui me paraît le plus mort, je sais seulement, que jigne de curiosité est le Discours sur François Parent, son successeur l'arrêt qui condamna le loup -garou.

dans " la profession des lettres Bo^in m'apprend que cet arrêt fut i «„ ^v. « i'„^ donne par le parlement de Dole, le 18 grecques, entra en charge 1 an de\^nvier i583, contre Gilles Garnier (a) La Croix du Maine, Biblioth. fran- çaise, pag. 68.

(b) Du Breul, Antiquit. de Paris, page (c) Là même Lyonnais, et qu'on l'imprima à Orléans et à Paris et à Sens. Il en rapporte les points principaux: « C'est à savoir 3) que ledict Garnier le jour de sainct j) Michel, estant en forme de loup-ga- » rou, print une jeune fille de l'aage {d) C'est le poëme de Sannazar intitulé » de dix ou douze ans près le bois de la De Morte Chrisii Laraeniatio. Dan. d'Auge „ Serre, en une vigne, au vignoble lefil imprimer à Paris avec des notes de sa (e), Du Breul, Antiquit. de Paris, pag-.

(A) Il se fît estimer par ses écrits. ] Qui sont: Oraison consolatoire sur la mort de messire François Oliuier, chancelier de France, imprimée à Paris en i56o; deux Dialogues de l' Jnuention poétique, de la vraie Cog- naissance de l'Art oratoire, et de la fiction de la Fable, imprimés à Paris l'an • 56o; Discours sur l'arrêt don- né au parlement de Dole en Bourgogne, touchant un homme accusé et conx'ain- cu d' être loup -garou, imprimé (i); (i) La Croix du Maine, Bibliotlicque française, )) de Chastenoy près de Dôle un quart j) de lieuë, et illec l'avoit tuée et w occise, tant avec ses mains sem- )) blans pattes, qu'avec ses dents, et » mangé la chair des cuisses et bras )> d'icelle, et en avoit porté à sa >) femme. Et pour avoir en mesme « forme un mois après pris une autre w fille, et icelle tuée pour la manger, (3) Du Verdier, Biblioth. française, pag. 248.

* Dans rédition de 1720 l'alinéa qui termine cette remarque est parmi les articles omis, à la page 3o3g, et l'on y dit de mettre cette addiliou après le corps fie l'article. Je crois que c'est une erreur. Cet alinéa me paraît être la suite de la remarque. J'ai d'ailleurs pour le mettre ainsi l'autorité de l'édition de i^Jo et des éditiom postérieures.

AUGUSTIN. 549 M s'il n'eut esté empcsché par trois soutint la plupart des dogmes » personnes, comme il a confessé: et ^^^^ beaucoup de chaleur. Ayant » quinze lours après, avoit estrangle, ' > <-■ 1 i >, un jeune enfant de dix ans, au vi- demeure a Carthage quelque » gnoble de Gredisans, et mangé la temps, il retourna à Tagaste, oii )) chair des cuisses, jambes, et ventre il enseigna la rhétorique avec tant ). d'iceluy: et pour avoir depuis en d'applaudissemens, que l'on fé- ). tué un autre garçon de l'aage de 'icitait sa mère d avoir un fils si » douze à treize ans, au bois du admirable. Cela n'empêchait pas » village de Pérouse, en intention de cette sainte femme de s'affliger ex- 5. le manger, si on ne l'eust empes- trêmemeut à cause de l'hérésie de » che, comme il contessa sans lorce ^,. j 1 j m 1. -.

» ny contraincte^ il fut condamné son h Is, et de la débauche ou il se i> d'estre bruslé tout vif, et l'arrest plongeait. Il retourna à Carthage » fut exécuté (4). l'an 38o, ety enseigna la rhétorir (4) Boain, Démonomanie des sorciers, lio. II, que avec uiie réputation trës-cfloi5()8, in-8°. rieuse. Le tut alors qu il hxa son AUGUSTIN rSAiNT), l'un des incontinence, qui avait été vague plus illustres përes de l'Église, et répandue sur plusieurs objets, le 1 3 de novembre 354. Son père, contenta, et en eut un fils qu'il petit bourgeois de Tagaste; sa mère s'appelait Monique, et avait beaucoup de vertu. Leur fils n'avaitnulle inclination pour l'étude (A). Il fallut néanmoins qu'il étudiât: son père le voulut avancer par cette voie, et l'en- voya faire ses humanités à Ma- daure. Il l'en retira âgé de seize ans, pour l'envoyer faire sa rhé- torique à Carthage. Saint Augus- tin y alla vers la fin de l'an 37 1 (a). Il s'avança fort dans les sciences, mais il se plongea dans la débauche des femmes (B). Il voulut lire l'Écriture Sainte; mais la simplicité du style l'en dégoûta: il était encore trop grand admirateur de l'éloquen- ce païenne pour trouver son compte dans la Bible. Il avait en général une forte envie de con- naître la vérité; et ayant cru la trouver dans la secte des ma- nichéens, il s'y engagea, et en (a) Du Pin, Bibliotli. des Auteurs ecclé- siast., t07n. III, pag. i58.

et qui eut beaucoup d'esprit (C). Il devint un peu flottant dans sa secte, parce qu'il ne trouvait personne qui répondît pleine- ment aux difficultés qu'il avait à proposer (D): néanmoins il ne changea pas de profession; il at- tendit de plus grands éclaircisse- mens. Monique, sa bonne mère, l'alla trouver à Carthage, pour tâcher de le tirer de l'hérésie et delà luxure, et ne désespéra de rien, quoiqu'elle vît que ses re- montrances fussent inutiles. Il chercha un nouveau théâtre à son esprit, et se résolut d'aller à Rome; et pour n'être pas détour- né de ce dessein, il s'embarqua sans en rien dire à sa mère, ni à Romanien son parent, qui l'a - vait entretenu dans les écoles (^). Il enseigna dans Rome la rhétori- que avec le même succès qu'à Carthage: de sorte que Syrama- que, préfet de la ville, ayant su qu'on demandait à Milan un ha- (b) Son père était mort environ l'oit 37'?.^ Sâo AUGUSTIN bile professeur en rhétorique, le 3c) i, par Valère, évêque d'Hipdestina à cet emploi l'an 3H3 Saint Augustin fut fort estimé à Milau: il alla rendre visite à saint Ambroise, et en fut fort bien reçu. Il allait à ses sermons beaucoup moins par un prin- cipe de piété, que par un prin- cijiede curiosité critique. Il vou- lait voir si l'éloquence de ce pré- lat méritait la réputation à quoi elle était montée. Dieu se servit de ce moyeu pour le convertir: les sermons de saint Ambroise firent une telle impression, que saint Augustin se fit catholique l'an 384. Sa mère, qui l'était venue trouver à Milan, fut d'avis qu'il se mariât, afin de renoncer à la vie déshonnête qu'il menait. Il consentit à cette proposition et renvoya en Afrique sa concu- bine; mais comme la fille qu'on lui destinait pour épouse ne de- vait être en âge nubile qu'au bout de deux ans, il ne put faire une si longue résistance à son naturel: il reprit le commerce d'impureté. Enfin la lecture des pone. Quatre ans après, il devint coadjuteur de ce prélat, et il rendit des services très-impor— tans à l'Église par sa plume et par sa piété, jusques à sa mort qui arriva le 28 d'août 4^o (d). Le détail de sa vie épiscopale et de ses écrits, serait ici superflu: on peut le trouver dans le Dic- tionnaire de Moréri, et dans la Bibliothèque de M. du Pin; et si ces messieurs n'avaient passé trop légèrement sur la vie déré- glée de saint Augustin, j'aurais pu me dispenser entièrement de cet article. Mais, pour la plus grande instruction du public, il est bon de faire connaître les grands hommes à droite et à gauche. L'approbation, que les conciles et les papes ont donnée à saint Augustin sur la doctrine de la grâce, fait un grand bien à sa gloire; car sans cela, les mo- linistes dans ces derniers temps, auraient hautement levé la ban- nière contre lui, et mis à néant son autorité. Nous avons fait voir Épîtres de saint Paul, les solli— ailleurs (e), que toute leur politi- que n'a pu les contraindre à bien sauver les apparences, et à ne lui point porter indirecte- ment de rudes coups. Il est cer- tain que l'engagement oii est l'é- glise romaine de respecter le sys- tème de saint Augustin, la jette dans un embarras qui lient beau- coup du ridicule (E). Les armi- niens, n'ayant pas les mêmes mé- nagemens à garder, en usent citations et les larmes de sa mè- re, les bons discours de quel- ques amis, attirèrent sur lui le dernier coup de la grâce; il se sentit bon chrétien, prêt à tout quitter pour l'Evangile: il renonça à sa profession de rhé- torique, et il se fit baptiser par saint Ambroise, la veille de Pâques, l'an 387. L'année suivante, il s'en retourna en Afrique. Il avait perdu sa mère àOslie, où il devait s'embarquer (c). 11 fut ordonné prêtre l'an {d) Du Pin, Bibliotlie'q. des Aut. eccle's., (e) Ci-dessus dans les remarques (C), (D) et (L) de l'article de Jean Adam, jésuite. Vous y verrez divers jugemens qu'on a faits de saint Augustin. Voyez aussi /'État de la Faculté' de The'ologie de Louvain, en 1701, AUGUSTIN, sincèrement avec ce saint père de l'Église (F). Un savant critique français a beau se servir de termes respectueux, on ne laisse pas de connaître qu'il méprise de tout son cœur les Commentaires de saint Augustin sur l'Écriture (G). M. Claude, qui a condamné dans ce père l'approbation des lois pénales en matière de conscien- ce, se serait exposé lui-même à une rude censure, s'il avait en- core vécu trois ou quatre ans (H). Un médecin de Paris a publié une remarque assez singulière; » étudié, et compris tout seul, sans j) le secours d'aucun maître, tous les » livres d'Aristote, tjui concernent la » logique et la théorie, et qu'il avait » dans le même âge composé d'excel- » lens écrits, pour découvrir et ré- » futer les erreurs de beaucoup d'au- » teurs(2). » L'écrivain qui a pris le nom de Christianus Liberius, a dé- bité la même chose (3). M. Baillet les réfute fort solidement tous deux, par les Confessions de saint Augustin j et il découvre la cause de leur méprise. Croyons, dit - il (4), que ceux qui les ont trompés pourraient auoir lu douze pour vingt dans l'endroit où saint Augustin en a parlé. Ce saint reconnaît qu'il aidait près de vingt ans lorsqu'il lui tomba entre les mains un il a prétendu que ce grand saint traité d'Aristote qu'on nomme les dix avait la force de boire beaucoup, et s'en servait quelquefois, mais sans s'enivrer. Nous rapporte- rons ses raisons, et celles d'un journaliste qui le réfute (I). Je ne dirai pas beaucoup de choses sur les éditions des OEuvres de saint Augustin (K). Plusieurs de ses traités ont été traduits en notre langue.

(A) // n' avait nulle inclination pour l'étude. ] Par le portrait que saint Au- gustin a fait lui-même de son enfance, on peut connaître qu'il était ce qu'on appelle un garnement. Il fuyait l'école comme la peste; il n'aimait que le jeu, et que les spectacles 5 il dérobait tout ce qu'il pouvait chez son père ^ il inventait mille mensonges pour échapper aux coups de fouet dont on était obligé de se servir con- tre son libertinage. Furta eiiam fa- ciebam de cellario parentiim et de mensâ, uel gulâ imperitante, vel ut habereni quod darem pueris ludum suinn mihi, quo pariter utique delectabantur, tamen vewlentibus Fallendo innumerabilibus mendaciis et pcedagogum et magistros et parentes amore ludendi, studio spectandi nuga- loria, et imitandi ludicra inquietudi- ne (i). Par là on réfute ce que Léon Allatius a débité, a qu'à l'âge de }) douze ans, saint Augustin avait (t) Aiiguit., Confess., lib. /, cap. XIX.

Catégories, dont il auait entendu parler a Carlhage auec beaucoup d'os- tentation {*) Il le lut seul, et l'en- tendit parfaitement. De sorte qu'en ayant conféré depuis ai^ec ceux qui disaient l'auoir appris avec beaucoup de peine d'excellens maîtres, qui le leur avaient expliqué non - seulement de vive voix, mais aussi par desjîgu- rcs qu'ils en avaient tracées sur le sa- ble, ils ne lui en purent dire davantage que ce qu'il en ai'ait compris de lui- même en particulier. Il témoigne aussi qu'a cet dge il lut et entendit sans le secours de personne tous les livres des arts libéraux qu'il put rencontrer. Jl dit la même chose des mathématiques, et nommément de la géométrie, de la musique et de l'arithmétique.

(B) // se plongea dans la débauche des femmes. ] Il commença de très- bonne heure, car à l'âge de seize ans il s'abandonna aux instincts de cette furieuse passion. Ubierani, dit-il (5), et quant longé exulabam a deliciis do- mils tuœ, anno illo sexto décima ceta- tis carnis mœ, ciim accepit in me scep- Irum, et toias manus ei dedi vesaniœ libidinis, licentiosœ per dedecus hu~ manum, illicitœ autem per leges tuas? 11 passa cette année dans l'oisiveté, parce que son père n'ayant pas de quoi (3) Léo Allatius, in Apib. urbanis, pag. i^6, apud Baillel, Enfans célèbres, pag. 59.

(3) Christ. Liberius, de Scrib. et leg. Libris, pag. 178, cite par Baillet, /« même.

(4) Baillet, là même, pag. 60, Gi. (*) Confess., lib. IV, cap. XVI.

(5) Coufcss., lib. II, cap. II.

AUGUSTIN.

l'entretenir à Carthage, amassait peu à peu l'argent qui lui était ne'cessaire pour l'y envoyer. La joie de ce bon père fut grande, lorsqu'e'tant au bain avec son fils, il s'aperçut des progrès sagesse. Prohibebat me sanè Alypiui ab uxore ducendd, causons nullo modo nos passe securo otio simul in amore sapientiœ t'itère sicut jam diu deside- rai'eramus, si id fecissem (ii). Saint prématurés de la nature (6). 11 ne put Augustin lui avoua ingénument qu'il s'empêcher d'apprendre cette nou- ne lui serait pas possible de se conte velle à sa femme: il sentait déjà je ne sais quelle petite joie de grand-fière, en voyant que son fils était sitôt prêt à se marier. Quinimb ubi me itle pa- ter in halneis uidit pubescentem et inquiéta indutum adolescentid, quasi jam ex hoc in nepotes gestiret, gau- dens matri indicavit (7). La mère de saint Augustin eut plus d'inquiétude que de joie de cela 5 elle craignit que les désordres n'en commençassent plus tôt, et c'est pourquoi elle lui fit de très-sérieuses remontrances de s'ab- stenir du sexe et surtout de l'adultère. Secrelo memini ut monuerit cum soli- citudine ingenti ne J'ornicarer, maxi- vièque ne adulterarem cujusquam, uxo- rem. Qui mihi monitus niuliebres vi- debantur, quibus obtemperare erubes- cerem (8). Mais il ne fit aucun cas de ces bonnes exhortations: il contracta une si forte habitude d'incontinence, que lors même qu'il eut renoncé au manichéisme, et qu'il se préparait au baptême, il prit une nouvelle concu- bine, à la place de la mère d'Adéo- dat, en attendant que la fille qu'on lui destinait pour femme eût atteint l'âge nubile (9). Il fallait attendre près de deux ans (10). Il est remarqua nir, et lui allégua les exemples de quelques sages mariés, qui avaient été fidèles à Dieu et à leurs amis. 11 ajouta qu'il y avait une grande différence entre ces plaisirs passagers qu'Alypius avait goûtés et puis oubliés, et ceux dont lui Augustin s'était fait une ha- bitude, qui deviendraient même plus doux sous le beau nom de mariage» Alypius fut si touché de ce discours, qu'il résolut de se marier, afin, disait- il, « de connaître par expérience ce )) que saint Augustin trouvait plus » charmant que la vie même. » Cùm me itle miraretur quem non parfi pen- deret, it'a hœrere uisco illius uolupta~ tis, ut me affirmarem quotiescunque indè inter nos quœrœremus, cœtibem uitant nullo modo passe degere, atque ilà me dejenderem, ciim iïlum niiran- tem uiderem, ut dicerem multimt interesse inter illud quod ipse raptint et furtim expertus esset, quod pœnè jam nec meminisset quidein, atque ideo nullâ molestiâ facile cnntemneret, et delectationes consuetudinis mece, ad quas si accessisset honestum nomen matrimonii, no7i eum mirari oportere cur ego illam vitam nequirem sperne- re, Cœperal et ipse desidtrare conjuble que dans la dispute de saint Au- gium nequaquam uictus libidinetalis gustin et d'Alypius sur le mariage et le célibat, Alypius, bien loin de per- suader à saint Augustin le célibat, se laissa persuader le mariage. Alypius menait une vie chaste: il avait goûté en passant, et comme à la dérobée, le plaisir vénérien au commencement de sa jeunesse, mais il s'en était retiré de fort bonne heure. Il déconseillait le mariage à saint Augustin, comme ob- stacle au dessein qu'ils avaient formé de vivre ensemble dans l'étude de la (6) C'était contre la bienséance connue même des païens, qu'un fils et un pire se baignassent au même lieu, frayez les Offices de Cicéron, lit: /, citap. XXXF; Valère Maxime, liv. II, chap. I, num. 7; Plularque, dans la Vie de C.Tlon l'ancien, png. 348.

(•3) ConCess., lih. II, cap. III.

(S) Ibidem.

(9) Ibidem, lib. VI, cap. XV.

(10) Ibidem, cap. XIII.

i^oluptatis, sed curiositatis. Dicebat enim scire se cupere, quidnam esset illud sine quo fita mea quœ illi sic placebal, non mihi uita, sed pœna videretur (la). Ils ne se marièrent néanmoins ni l'un ni l'autre, et ils vécurent dans la continence.

(C) // prit une concubine, et