SigPhi · Pierre Bayle

Dictionnaire historique et critique (Tome 2)

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Quem (Anaxagoram) ^è/M/jt nunciald parle pas. Ce que j'ai dit des lecteurs morte Jilii, dixisse: « Sciebani me ge- » nuissemnrtatem(ï6']), «Valère Maxi- me (168), Plutarque( 169), et Simplicius (170) emploient le même nombre; mais Elien observe qu'Anaxagoras n'avait que deux fils, et qu'il prononça cette parole en apprenant la mort de tous deux (i7i)« Notez qu'il reçut celte nouvelle en faisant une leçon de phi- losophie ('72).

Mettons ici ce qu'il répondit à ses amis, qui lui demandaient à Lamp- saque s'il voulait qu'après sa mort on le fît porter à Clazomène sa patrie: « Cela n'est pas nécessaire, leur dit-il, » le chemin des enfers n'est pas plus («63) Menag., l'nDiog. Laërt., pag. 77. col. 2. (164) C'est-à-Sire, contre ses juges. (i65} Diog. Lacrtius, til>. II, num. i3.

(167) Cicero, Tuscul. Quaestion., lib. III, cap. i!^.

(168) Valer. Maximus, W. V, in fine. (i6q) Plularcbi Consul, ad Apollon.,;;>a^. Ii8; de coliib. Irû, pag. 4C3; de Tianq. Auimi, pag. 474. M. Minage, in Lacrl., lib. II, num. ii, cite cotnrne deux TraUés de Plutarque celui de coliibcnd» Ira, et TTêff otop"j.>)ff-i«lç.

(170) Siinplic., in Epicteti Kncliirid., cap. XXII.

(171) ^F.lianus, Var. Hi,t., lih. III, cap. II. (172; Plut., de Consol ad Apoll. pag. 118.

JEhan., Var. Hisj., tib. III, cap, II. Stobaeus, Serm. CFI.

se doit étendre sur toutes sortes de gens. On falsifie encore plus ce que l'on a ouï dire que ce qu'on a lu.

(N) // discernait fort bien quelles cniiihtions sont les plus heureuses.'] 11 croyait que celles qui le paraissent le moins le sont le plus, et qu'il ne fallait pas chercher, parmi le gens riches et environnés d'honneurs, les personnes qui goûtent la félicité; mais parmi ceux qui cultivent un peu de terre, ou qui s'appliquent aux sciences sans ambition. Valère Maxime vous le dira mieux que moi: IVec pariim pruden- ter ylnaxagoras interrnganti cuidam, quisnam essel beatus? « JYemo, in- i> quit, ex lus quos tujelices existi- » mas: sed eum in illo numéro repe- » ries, qui à te ex miseris constare M creditur. Non erit ille divitiis tt » honoribus abundans; sed aiit exigui n ruris, aut non anibitiosœ doctrince » fidelis ac periimix cultor, in secessu )> quam in J rente beatior ('75), (0) On luijit une épilaphe très-glo- rieuse. On alla même jusqu'à lui bdtir (173) Cicero, Tuscul. Question., lib. /, (174) Diog. Laërt., lib. II, num. 11.

(17.';) Valer. Maxim., lib- VU, cap. Il, ANAXA vn autel. ] Élien et Diogène Laèrce nous ont conservé cette épitaphe; elle consiste en ces deux vers: 'EvèxS'i, 7rX€7ç'0V ÀXnôiixÇ iTfï TipfAA TTipÛTAÇ pXÇ (I76J. Hlc situs ille est, cid lerum patuére recesiiu, AUjue arcanapoli, magnus Anaxagoras.

Il y a autant d'énergie dans ce disti- que, que dans ces sept vers français, où ron a voulu donner un semblable e'ioge.

Deic.artes, dont lu vois ici la sépulture, A dessMé les yeux des aveugles mortels! Et gardant le respect que Con doit aux autels, Leur a du monde entier démontré la struc- ture. Son nom par mille écrits se rendit glorieux, Son esprit mesurant et la terre et les deux, Enpénétra l'abîme et perça les nuages («77).

Diogène Laèrce ne parle point de l'au- tel d'Anaxagoras; c'est Elien qui en fait mention (r78).llsembledire qu'on lui en consacra deux: l'un, sous le nom de l'entendement; l'autre, sous le nom de la vérité j mais un fort sa- vant critique (179) n'entend pas ainsi le passage: il le fait signifier que l'in- scription de l'autel était selon quel- ques-uns à l'entendement, et selon d'antres à la vérité. Aristote observe que les babitans de Lampsaque conti- nuaient à honorer Anaxagoras (180). Remarquons qu'au temps de saint Au- gustin, on faisait encore sonner bien haut l'autorité de ce philosophe: Quant ( veritatem ) si sensit Anaxagoras, eamque Deum esse vidit, mentemque appellai'it, non solùm nomen Anaxa- gnrœ quod propler litteratam uetusta- leni, omnes, ut militiriter loquar, lilteratiores libenter sujffLaiil., nos doc- tos et sapientes nonfacit, sed ne ipsa quidem ejus cognitio, qud id i^erum esse cosaot^it (181).

(P) Un n'est pas assuré qu'il ait tenu pour le dogme de ta prédestination. ] Il s'opposa, dit-on, à ce dogme très- (176) Diog. Laëriiui, Ub. II, num. i5.

(177) Saiîlet, Vie de Descartes, lom. II, (178) ^liani Var. Hist., Ub. FUI, cap. XIX.

(17g) KuhniDS in hune tocum £liBni.

(180) Arist. Rhetor.c., Ub. II, cap. XXIII, GORAS. 5i fortement (182), et le combattit dans ses ouvrages: mais il n'y a qu'Alexan- dre d'Aphrodisée qui l'assure j et il le fait même d'un air à nous tenir en suspens, puisqu'il observe qu'Anaxa- goras réfuta cette doctrine par enga- gement de dispute, et non par un choix prémédité, ou primitif, il avait besoin de la combattre, pour soute- nir un autre do^me; c'est-à-dire, qu'ayant compris qu'en ne la conrbat- tant point, il ne pourrait pas se bien défendre contre ceux qui attaqueraient ce dogme, il écrivit contre le destin. Alexandre d'Aphrodisée remarque judicieusement qu'une telle circon- stance rend douteuse la foi d'Anaxa- goras. En effet, il y a bien peu de choses qu'un auteur ne fasse dans la chaleur de la dispute, pour ôter à ses adversaires les avantages qu'ils pour- raient tirer, ou de son silence, ou de ses aveux. Il se contredira plutôt, il affirmera plutôt ce qu'il ne croit pas, que de souilVir qu'on se serve de ses propres armes contre lui-même. Quoi qu'il en soit, voici un passage de Gabriel Naudé: Obtulil se tandem Ale.rander ex yiphrodtsiade {*), ja- certiqite in his tenebris versanti prœtu- lit, quamquani eo scrupulo injecto, quod fide dignus Anaxagoras, dîim istud assereret, minime J'uerit, non qiibd prnpositio ejusmodi fera non esset, i>eritrn quia in alterius opinionis suce defensionem, quam suscipere co- gebatur, non aatem ex sold delermi- natdque i^oluntate aduerstis fatum scri- bendi, illam protulisset (i83). Cet auteur venait de dire que les moder- nes, qui assurent qu'Anaxagora.s était contraire à la prédestination, ne ci- tent aucun ancien qui ait parlé de cela. 11 avait dit aussi que Diogène Laèrce, Ciréron, Galien, Plutanjue, Origène, n'en ont fait nuUe mention. (Q) Il est le premier philosophe qui ait publiédes livres. ] Dingène Laèrce ledit positivement: rifâToç S^'c'Avx^x- yipaic KAi /îiCxi'ov 't>î^a>Ki a-uyypti^tiç. (i84). Primds autem Anaxagoras li~ bruni a se scriptum edidit: mais, (182) Communi kominurn opinioni de J'ato quantiim potuit reluctatus est. Naudeus, de Fato et Vitse Termino, pag. 20.

(*) Lib. de Fato, cap. /, et lib. de Anima, cap. uUim.

(i83) Idem, ibid.

(i84) Diog. Laërtius, lib- II, num. x(.

5? ANAXAGORAS.

comme il semble se déclarer en un au- qu'il me montrerait que l'état oh est la tre lieu pour Phavorin, qui avait dit terre est le meilleur qu'elle pdt avoir, qu'Alcméon disciple de Pythagoras fut et que s'il la mettait au centre, il exle premier qui écrivit sur la physique poserait pourquoi cette situation était (i85), il rend fort douteux son témoi- la meilleure de toutes. Je me fixai a Çnagc. Clément d'Alexandrie n'a rien ne rechercher aucune autre espèce de décidé: il se contente de dire, que les cause, pourt'u qu'il m'éclaircit bien uns attribuent à Alcméon le premier cela, et a demander seulement ensuite ouvrage qui ait été publié touchant par rapport aux proportions de vitesse la nature, et que les autres prétenjdent et de révolution, etc., qui se trouvent qu'Anaxagoras est le premier qui ait entre le soleil, la lune et les autres donné un livre au public (186). Ces astres, quelle est la nteilleure raison deux opinions seraient fausses, siTha- pourquoi ces corps, et en qualité d alès avait fait des livres, comme l'as- gens, et en qualité de patiens, sont ce sure saint Augustin ('87), et si la tra- qu'ils sont; car je n'eusse jamais pu dition des Grecs, rapportée par Sui- m' imaginer qu'un philosophe, qui avait das (j88), était vraie; c'est que le dit qu'un entendement conduisait touphilosophe Phérécydes fut le premier tt-s ces choses, alléguerait aucune uuqui écrivit des ouvrages. Notez qu'A- tre cause que de prouver que l'état oit ristote observe que les écrits d'A- elles se trouvent est le meilleur qui naxagorassontpostérieurs àceuxd'Em- puisse être. Je croyais aussi, qu'ayant pédoclc, quoique celui-ci fût plus expliqué par cette sorte de cause la jeune qu'Anaxagoras (189). nature particulière de chaque corps, (R) Soc raie — ne J'ul pas content de il expliquerait en général leur bien la lecture de ses ouvrages: ce fut ap- commun. Plein de cette belle espéranpareTO77ze/it 5« /aute.] Nous allons faire ce, je me portai avec la dernière ardeux choses: l'abrégé de la ]ilainte de dcur à la lecture de ses écrits, ajîn de Socrate, et puis quelques réEexions. connaître bientôt ce qui est très-excel- ^yant su, dit-il (190), qu'on éta- lent et ce qui est très-mauvais; mais hlissait dans un ouvrage d'yînaxago- je trouvai que ce philosophe n'emploie ras, qu'un entendement règle toutes point l'intelligence, ni aucune cause choses, et les produit (191), je Jus de l'arrangement: il ramène toutes fort content de cette espèce de came, choses à l'air, à l'cther, à l'eau et à et je me figurai qu'il en devait résulter tels autres sujets impertinens, comme que chaque être avait été conditionné a leur origine (192). C'est comme si et situé de la manière la plus excel- quelqu'un, après avoir dit que je fais lente. J'espérai donc avec une extrême par l'entendement tout ce que je fais, joie de trouver enfin dans ce livre donnait ensuite la cause de mes actions d'y^naxagoras un maître qui m'ensei- particulières, h peu près comme ceci: gndt les causes de chaque chose, qui Socrate est assis, parce que son corps ni apprît d'abord si la terre est ronde est composé d'os et de nerfs, qui, par ou plate, et puis la raison de ce qu'il les règles de la mécanique, font qu'il aurait déterminé; et comme je crus que peut plier et courber ses membres. Il cette raison aurait pour base fidce de parle, parce que le mouvement de sa la plus haute perfection, j'espérai langue agite l'air, et porte son im- pression jusqu'aux oreilles, etc. Un tel (.85) Dlog. Laertius lib. VIII num.ii /j„,„,„^ oublierait la vraie cause; sahCctaioa de Crotone. voir que les.Athéniens ayant juge (186) Clem. Alexand. Stromat., Ub. Il, qu'il valait mieux qu'ils me condani' pag. '608. nassent, j'ai trouvé qu'il valait mieux (188) Suidas in 'ExatTttroç. (192) 'Of» a.vS'fit tùû jusv v^ oùJev Xf>^' (189) Aristol. Mi-laphys., llb. /, cap. lit. yMSVOV, oùik Tivaç AITioLÇ ÎTra.l'ricijUiyov i'ic Voyez là-dessus le Coramenuiie de Fooseca, rro «Tistxosrueiv TA Trpst'VUatTa,, àîpa.ç Jk pag. 2i8. \ 0/ </ ^ ' ' X (iqo) Plalo, m Phxdoae, pag. ra ei serj. „ '^ \ -,/,, V«y'|/, " „ ^^v^^i., mrnle nusqiiainiiU, ornalusrjue rerum causât T« Kdl WctVT«V CIITIOÇ. Mentein omnia rxor- ajfèrie iiullas. Sed aèreas italmas et œlhrieas nare, omniumi/ue causam etse. Plato, in Phw- aqueasque et talia inuUa absurda pro reruin donc, pag. 73. cauiis asn'gnare. Plalo, i>i Pbicil., pag. 73, D, ANAXAGORAS.

53 ^ue je fusse ici assis, et qu'il était plus juste que je subisse la peine qu'ils ont ordonnée. Si quelqu'un m'objecte, que sans mes os et mes nerfs, etc., je ne pourrais pas exécuter ce que je i^eux, il aura raison; mais s'il prétend que je l'exécute, à cause de mes os et de mes nerfs, etc., et non par le choix de ce qui est le meilleur, moi, qu'il suppose agir par l'entendement, il y a dans son discours une grande absurdité Vous voyez là bien à découvert le goût de Socrate. II avait abandonne' l'etade de la physique, et s'était ap- pliqué tout entier à la morale: c'est pourquoi il demandait que l'on expli- quîSt toute la nature par des raisons morales, par les idées de l'ordre, par les idées de la perfection. J'oserai bien dire qu'il censurait mal à propos Anaxagoras. Tout philosophe qui a supposé une fois qu'un entendement a mû la matière et arrangé les parties de l'univers, n'est plus obligé de re- courir à cette cause, quand il s'agit de donner raison de chaque efl'et de la tiature. Il doit expliquer par l'action et la réaction des corps, par les qua- lités des élémens, par la figure des parties de la matière, etc., la végé- tation des plantes, les météores, la lumière, la pesanteur, l'opacité, la fluidité, etc. C'est ainsi qu'en usent les philosophes chrétiens, de quelque secte qu'ils soient. Les scolastiques ont un axiome, qu'ilne faut pas qu'un philosophe ait recours à Dieu, non est philosophi recurrere ad Deum; ils appellent ce recours l'asile de l'igno- rance. Et en effet, que pourriez- vous dire de plus absurde, dans un ouvrage de physique, que ceci, les pierres sont dures, le feu est chaud, le froid gèle Ips rivières, parce que Dieu l'a ainsi ordonne. Les cartésiens même, qui font Dieu, non-seulement le premier moteur, mais aussi le moteur unique, continuel et perpétuel de la matière, ne se servent point de ses volontés et de son action, pourexpliquer les effets du feu, les propriétés de l'aimant, les couleurs, les saveurs, etc.; ils ne con- sidèrent que lea causes secondes, le (ipS) noX\)) âv usii fÀôLKfÀ foÈvfjiiit, un TOU XO^Oti. Négligent admodum ac supina futura e<t hœc ejiu oralio. Plalo, in Phedone, mouvement, la figure, la situatioa des petits corps. De façon que si la re- marque de Clément Alexandrin rap- portée ci-dessus (194), n'était fondée que sur le discours de Socrate elle serait très-injuste. H faudrait pour la trouver légitime, que nous sussions non pas qu'Anaxagoras expliquait beaucoup de choses sans faire mention de l'entendement divin, mais qu'il l'excluait nommément et formelle- ment lorsqu'il expliquait une partie des phénomènes de la nature. Peut- être y avait-il dans ses écrits certains endroits, où il disait ce qu'Euripide son disciple a dit depuis: c'est que Dieu se mêle des grandes choses, et laisse faire les petites à la fortune (igS): comme si l'univers était sem- blable au tribunal des prêteurs, de minirnis non curât prœlor. Nous avons vu ci-dessus (196) que ce philosophe attribuait quelques effets au hasard, quelques autres à la nécessité, etc. ' et qu'il n'appelait à son aide l'intel- ligence, que lorsqu'il ne pouvait pas faire voir comment la nécessité avait produit une chose (197). On peut sup- poser, en général, que son système n'était pas bien débrouillé j qu'il ne l'avait, ni bien aplani, ni bien ar- rondi; qu'il y avait laissé beaucoup de pièces mal agencées. Aristote nous insinue cela, lorsqu'il parle des phy- siciens qui ont les premiers reconnu deux causes, la matérielle et l'elfi- ciente. Il les compare à des gens qui n'ont point appris l'art de se battre et qui ne laissent pas de bien blesser assez souvent. Ils le font sans suivre les règles; ces physiciens aussi ne possé- daient pas la science de ce qu'ils di- saient: Ol/Toi /u.h oùv...iuitv inlitiv è<f»- 4*VTo...rîfÇTiôxîiç, KoùroZ'oQiv >i jc/vna-if À/xv^fâiç //sv TOI xai aùS'ii (ra.<f£ç, xK\ oiov Èv TttK; ixâiX"^^^ o\ à.y{jiA.\<a.<rot TromZin. Kstj •j,a,() sxjivoi TTipi^ipi/uiVit, tÙi-touo-i 'TroxxAx.iç icxXÀç TTMykr d\\' oÙTt Éxe7vo» ctTro tTTiç'njLtyiç, ouTi ouToi 'toiKAnv itJ'ôn (igS) Tûjv À'yeiv yà.f ArrriTitt âêoc, t* /AiKpct (T m Ti/,3^ttv àvêiç èî, Kxrai rhv E-jpiTKyitv. SuniDia procurai modo Deus, inqut furtunam minora rejicil, ut ait Euripides. Plu- larch. in ReipubUta; geread. Prxceptis paR (iç)6) Dans la remarque (E), citation (94) 54 ANAXAGORAS.

hîyitv S. xiyovo^ ('qS)- ■^tqui hi qui- dtni...duas causas attigerunt,...ma- teriam, et iindè motus: obscure ta- men, et nonclarè: sed quemadmodùm inexercitati in prœlinj'aciunt. F.lenini un circunieuntes, egregias plerumquè plagas inftiguiit. Sed nec illi ex scien- tid, nec isti fidenlur scire quid di- cani.yons verrez ailleurs (199), qu'il y a des choses qu'Anaxagoras n'a point expliquées, et qu'il eût admises infailliblement, si quelqu'un lui en avait fait l'ouverture; et qu'enfin, en développant ses principes et ses pen- sées, on étalerait de fort beaux dog- mes.

Je ne blâmerais point Socrate d'a- voir souhaité une explication de l'u- nivers toute telle qu'il l'indique: car qu'y aurait-il de plus beau, ou de plus curieux, que de savoir distincte- ment et dans le détail, pourquoi la perfection de la machine du monde a demandé que chaque planète eût la figure, la grandeur, la situation et la vitesse qu'elle a, et ainsi du reste? Mais cette science n'est pas faite pour le genre humain, et l'on était fort in- juste de l'attendre d'Anasagoras. A moins que d'avoir toute l'idée que Dieu a suivie en faisant le monde, on ne pourrait point donner les explica- tions que Socrate souhaitait. Tout ce que les plus grands philosophes peu- vent dire là-dessus revient à ceci: que puisque la terre est ronde et si- tuée à une telle distance du soleil, cette figure et cette situation étaient requises pour la beauté et la symétrie de l'univers ^ l'auteur de cette vaste machine ayant une intelligence etune sagesse qui n'a point de bornes. Nous savons par-là en général, que tout va bien dans cette machine et que rien n'y manque 5 mais si nous entrepre- nions de faire voir pièce à pièce que tout est au meilleur état qui se puisse, nous en donnerions infailliblement de très -mauvaises raisons. Nous ferions comme un paysan, qui, sans avoir aucune idée d'une horloge, entre- prendrait de prouver que la roue, qu'il en verrait par une fente, a dû être de telle épaisseur de telle gran- deur, et posée précisément en ce lieu-là, vu que si elle eût été plus (if)8) Aristoleles, Metaphys., Ub. I, cap. IF, {199) Idem, ibiil., cap. VU, pag. 65 1, C.

petite, moins épaisse et située en un autre lieu, il en serait arrivé de grands inconvéniens, 11 jugerait de cette ma- chine comme un aveugle des couleurs; et sans doute, il raisonnerait pitoya- blement.Les philosophes ne sont guère plus en état de juger de la machine du monde, que ce paysan de juger d'une grosse horloge. Ils n'en connaissent qu'une petite portion, ils ignorent le plan de l'ouvrier, ses vues, ses fins et la relation réciproque de toutes les pièces. Alléguez à quelqu'un, que la terre a dû être ronde, afin qu'elle tournât plus facilement sur son cen- tre, il vous répondra qu'il vaudrait mieux qu'elle fût carrée, afin de tour- ner plus lentement et de nous donner de plus longs jours. Que pourriez- vous répondre de raisonnable, si vous étiez obligé d'articuler les embarras où l'univers tomberait, en cas que Mercure fût plus grand et plus proche de la terre?M. Newton, quia décou- vert tant de beautés mathématiques et mécaniques dans les cieux, Aoudrait- il bien être caution, que si les choses n'étaient point telles qu'il les suppose, ou quant aux grandeurs ou quant aux distances ou quant aux vitesses, le monde serait un ouvrage irrégulier, mal construit, mal entendu? l'intel- ligence de Dieu n'est-elle pas infinie? Il a donc les idées d'une infinité de mondes diflerens les uns des autres, tous beaux, réguliers, mathémati- ques, au dernier degré. Croyez-vous que d'une terre carrée et plus proche de Saturne, il ne pourrait pas tirer des usages équivalens à ceux qu'il tire de notre terre? Concluons que Socrate n'a point dû s'imaginer qu'Anaxago- ras lui prouverait par des raisons de détail, que l'état présent de chaque chose est le meilleur où elle pût être. II n'y a que Dieu qui puisse prouver cela de cette façon.

Comment ferions-nous ce que So- crate voulait à l'égard de la machine du monde, nous qui ne le saurions faire à l'égard de la machine d'un ani- mal, après tant de dissections et tant de leçons d'anatomie qui nous ont appris le nouibie, la situation, l'u- sage, etc., de ses principaux organes? Par quelles raisons particulières pour- rait-on prouver que la perfection de l'horamc et celle de l'univers deman- dent que nos yeux, au nombre da ANAXAGORAS.

53 ANAXAGORAS.

53 deux, soient situés comme ils le sont, et que six yeux place's autour de la tête feraient du désordre dans notre corps et dans l'univers? On peut rai- sonnablement prétendre, qu'alîn de ilonner à Fhomme six yeux autour de la tête, sans s'écarler néanmoins des lois générales de la mécanique, il eût fallu déranger de telle sorte les autres organes, que le corjis de l'homme eût été formé sur un autre plan et fût de- venu une autre espèce de machine: mais on ne saurait donner de cela au- cunes raisons particulières^ car tout ce que vous pourriez dire serait com- battu par des objections aussi vrai- semblables que vos preuves. Il faut s'arrêter à cette raison générale, la sagesse de l'ouvrier est infinie; l'ou- vrage est donc tel qu'il doit être. Le détail nous passe; ceux qui veulent y entrer ne se sauvent pas toujours du ridicule (200).

Au reste, nous pouvons prouver par ce discours de Socrate, qu'il n'avait pas été le disciple d'Anaxagoras; car, s'il l'eût été, eût-il eu besoin d'ap- prendre d'un homme qui lisait les li- vres d'Anaxagoras, que l'on y établis- sait un entendement pour la cause de 'foutes choses (201)?

(S) Socrate négligea l'astronomie...a cause qu ylnaxagoras, qui s'y élait extrêmement appliqué, s'égara beau- coup.'] Afin qu'on voie plus nettement les pensées de Socrate là-dessus, je rapporterai un peu au long les paroles de son historien. « 11 estoit d'avis 1) qu'on employast quelque temps à l'as- » tronomie, afin de pouvoir connois- » tre quelle heure il est aux estoilles, » en quel jour du mois et en quelle )) saison de l'année on est; pour sça- n voir quand il faut relever une sen- » tinelle durant la nuit, quand il est » à propos de se mettre sur la mer, )> ou de faire voyage; et il disoit que M cela se pouvoit apprendre facilement » dans l'entretien des matelots, ou de » ceux qui chassent de nuit. Mais de » vouloir pénétrer plus avant, jusqu'à » connoistre quels astres ne sont pas » en mesme déclinaison; de vouloir » expliquer tous les différens mouve- j) mens des planètes et sçavoir de com- » bien elles sont esloignéesde la terre, (200) Voyei les Discours Ânatomiques de Guillaume Lami, médecin de Paris.

(aoi) Piato, iti PlireJone, pat;. 72, ei e.

w en combien de temps elles font leurs )) révolutions, quelles sont leurs in- » fluences; c'est de quoy il dissnadoit » fortement: car ces sciences luy sem- j) bloient entièrement inutiles, non » pas qu'il en fust ignorant, mais » parce qu'elles demandent un hom- )) me tout entier, et le divertissent de » plusieurs autres bonnes occupations. " En un mot, il ne vouloit point qu'on î) recherchast trop curieusement l'ar- n tifîce admirable avec lequel les » dieux ont disposé tout l'univers j » parce que c'est un secret que l'es- )) prit de l'homme ne peut compren- » dre et que ce n'est pas faire une ac- " tion agréable aux dieux, que de » tascher à descouvrir ce qu'ils nous » ont voulu cacher. 11 tenoit de plus, » qu'il y a voit danger de s'esgarer l'es- » prit dans ces hautes spéctdations, » comme fit Anaxagore, qui se van- » toit d'y estre fort entendu. Car en- « seignant que le soleil estoit une » mesme chose que le feu, il ne son- » geoit pas que le feu n'éblouit point » les yeux; mais qu'il est impossible » de soustenir l'esclat du soleil (202). » Je ne rapporte point deux autres rai- sons que l'historien emploie contre ce dogme d'Anaxagoras: elles ne sont pas meilleures que la première, et ne méritent point autant d'attention que l'idée que Socrate se faisait des dieux. II les croyait fort jaloux de leurs se- crets et fort disposés à se fâcher con- tre les hommes qui voulaient porter jusque-là leur curiosité. Voici les ex- pressions de Xénophon:"Ox&)ç Sï tooii oôpetvimv M 'iKetça. '0 Bioç fA'ilTC''-^^'T<*-' j "^f OV- riçyiv yiyvK^^ctt à.Tri'rfixiv. Oùri yà.p iijpiTtt «.vâfoéTroiç etÙTO, 'ivÔf/.iÇiV ilvctl, OUTi X,<tfiii^i!rSnt âêOK «tv jÎ^êito tov ÇmtoÎ/v- TO. ci ïxèivoi a-!L<^ïi\'iT!H oùx. tQriVMèntrcty (2o3.) Ut una omnia compleclar, cœ- lestium unumquodque quomndà DU TTiachinentur scrutari dtlioriahatur. IVeque enim hominihus facile esse ad- int'enire: neque Diis eos J'acere grata ariitrabatur, qui ea qiiœrant quœ ipsi DU in promptu et manijesta esse no- luerunl. Notez qu'Aristote avait une opinion plus avantageuse de la Divi- nité; il ne nie pas que si elle était ca- pable de jalousie, elle n'enviât prin- (202) Xénopbon, Choses mémoraljtes de So» craie, Uv. IV, ft^. 384 et suif. Je me sers de la liaduclion de Cliarpentier.

56 ANAXANDRIDE.

cipalemcnt à l'homme la plus sublime des sciences j mais il nie ce que les jioètes alllrmaient de la prétendue en- Tie des dieux. Ses paroles sont très- remarquables: E/ (Tê >Ayouo-t ti oi woid- rrcti, Kitt vi'^VKi <f6ovsiv to ènov, tTri «TOUTOU iru[/.Cma.i y-â-KiÇet êi'xôç, ncti cTi/ç-t/- ;tSK îiVa.1 TTcfiTOLi TOUi TTiplTTOilÇ, ÀXX Ol/Tt TO 6s(0V <J)Ô0VSp5V SVcTé^iTCtl {îvO.!, 'stXxà