CD XE ** m %^mBk ^B CD i r ^^aS \ Mki Sr> 'Util: y'ii V PENSEES DIVERSES SUR LA COMÈTE ABBEVILLE. IMPRIMERIE F. PAILLART SOCIÉTÉ DES TEXTES FRANÇAIS MODERNES PIERRE BAYLE PENSÉES DIVERSES SUR LA COMÈTE EDITION CRITIQUE AVEC UNE INTRODUCTION* ET DES NOTES PUBLIÉE PAR A. PRAT TOME I A PARIS SOCIÉTÉ NOUVELLE DE LIBRAIRIE ET D'ÉDITION {Ane1 rue Cujas) EDOUARD CORNÉLY ET G*, ÉDITEURS IOI, RUE DE VAUGIRARD, IOI V INTRODUCTION En décembre 1680, vers les fêtes de Noël, le Mercure Galant annonçait l'apparition d'une Comète: « Il paroist icy depuis quelques jours un Météore assez surpre- nant. On voit tous les soirs sur les cinq heures une traînée de lumière qui ressemble à celle que réfléchit une petite nuée éclai- rée du Soleil et qui approche de la couleur du chemin de lait. Elle est de figure courte, à peu prés comme une portion de cercle et sa largeur est presque égale à la largeur apparente de la Lune. Cette largeur est moindre vers l'Horizon et augmente peu à peu jusqu'à ce qu'elle finisse, mais c'est vers l'Horizon que la lumière est la plus forte, et en s'en éloignant elle se perd insensiblement. Ce Météore s'étend du Sud au Nord, comme s'il sortoit de l'Horizon. Voilà tout ce que je puis vous décrire n'estant pas assez habile Astronome pour l'avoir observé selon les régies. Il n'y a point à douter que ce ne soit la queue de quelque Comète dont le corps nous est caché par la terre, ou du moins par les brouillards qui en s'élevant le soir empeschent que nous ne puissions le découvrir. » Le Journal des Savants, plus compétent et mieux renseigné, donnait à ses lecteurs des renseignements précis sur la Comète nouvelle: « Vers la fin de Novembre dernier, il parut dans la Constella- tion de la Vierge une Comète qui se voyoit vers l'Orient un peu avant le jour et qui s'estant peu de jours après plongée dans les rayons du Soleil fit croire qu'elle en sortoit le 22 de Décembre, qu'on en vit une le soir vers l'Occident après le coucher du Soleil aux environs de la Constellation d'Antinous. Cependant ce sont deux Comètes différentes, comme on le voit par le rap- port des Observations de la Comète de Novembre avec celles que nos Astronomes font présentement et comme ils le soup- VI INTRODUCTION çonnérent d'abord. M. Cassini mesmedés la 2e Observation qu'il en fit en remarqua la route différente et la prédisit au Roy et à toute la Cour telle qu'elle s'est trouvée jusqu'icy.
Le 26, la queue de cette 2e Comète qui à cause des nuages n'avoit peu estre bien veùe dans toute sa grandeur, parut longue de 45 degrez et large par le bout environ de 2, passant par plu- sieurs Etoiles que l'on voyoit au travers.
Le 29, après que le corps de la Comète fut plus éloigné du Soleil et plus dégagé aussi des vapeurs de l'horizon, par où l'on pouvoit mieux le voir qu'auparavant, on fut étonné de la trouver si petite qu'elle n'excédoit pas la grosseur apparente des Etoiles de la troisième grandeur veùes sans lunettes, estant d'ailleurs peu lumineuse bien que sa queue fust alors longue de 50 degrés ce qui n'avoit point esté veu depuis la Comète de l'année 1618.
Le 7 de ce mois de Janvier la longueur de la queue qui a augmenté jusqu'au 3e et qui a commencé de paroistre diminuée le 8, fut remarquée de 62 degrez, qui a esté icy de plus grande longueur, quoy que quelqu'un la juge de 80 et qu'elle ayt paru à Strasbourg de 63.
Demain 14 de ce mois, elle doit estre prés de la teste d'An- dromède et l'on attend avec impatience cette proximité pour déterminer sa Parallaxe pour laquelle M. Cassini a commencé de faire ses observations depuis le 3 de ce mois. » S'il fallait en croire Des Maiseaux, le biographe de Bayle, l'apparition de cette Comète aurait causé dans la société fran- çaise tout entière une sorte de panique superstitieuse. « Il parut aux mois de Novembre et de Décembre de l'année 1680, dit-il dans sa Vie de Bayle (Ed. de la Haye, 1732, I, p. 63), une des plus grandes Comètes qu'on ait vues. Le peuple, c'est-à-dire presque tout Je monde, en ètoit saisi de frayeur et d'étonnement. On n'étoit pas encore revenu de cet ancien préjugé que les Comètes sont les présages de quelque événement funeste. Mr. Bayle, comme il nous l'apprend lui-même, se trouvoit incessamment exposé aux questions de plusieurs personnes alarmées de ce prétendu mauvais présage. Il les rassuroit autant qu'il lui ètoit possible, mais il ne gagnoit que peu de chose par les raisonnemens philosophiques; on lui répondoit toujours que Dieu montre ces grands Phénomènes, afin de donner le tems aux pécheurs de prévenir par leur pénitence les maux qui leur pendent sur la tête. » IKTROUUCTION VII IKTROUUCTION VII Des Maiseaux ne fait que reprendre textuellement la version donnée par Bayle dans Y Avertissement de sa troisième édition des Pensées diverses, et c'est encore la même explication que réédite Voltaire quand il écrit dans son Siècle de Louis XIV: « Les idées superstitieuses étaient tellement enracinées chez les hommes que les comètes les effrayaient encore en 1680. On osait à peine combattre cette crainte populaire. Jacques Ber- nouilli, l'un des grands mathématiciens de l'Europe en répon- dant, à propos de eette comète, aux partisans du préjugé, dit que la chevelure de la Comète ne peut être un signe de la colère divine, parce que cette chevelure est éternelle, mais que la queue pourrait bien en être un. Cependant, ni la tête ni la queue ne sont éternelles. Il fallut que Bavle écrivit contre le préjugé vulgaire un livre fameux que les progrès de la raison ont rendu aujourd'hui moins piquant qu'il ne l'était alors. » (Ch. XXXI. Edit. Rébelliau et Marion, p. 357.)
A la vérité, il ne semble pas que l'épouvante causée par la Comète de 1680 ait été si grande et les affirmations que je viens de citer pourraient bien avoir fait naître une tradition quelque peu légendaire. Quand on lit les gazettes et les correspondances du temps, on est précisément frappé du ton de plaisanterie légère et tout à fait « moderne » avec lequel les contemporains parlent de la Comète.
Tout autre avait été l'émotion causée par la Comète de 1654: « Toute l'Europe, dit Petit (Dissert, sur la nat. des Coin., p. 82), fut consternée de peur, je parle du peuple ignorant, jusques à croire à la fin du monde et de se préparer à la mort ou se ter- rasser dans des Caves pour éviter les mauvaises influences ». En 1665, l'inquiétude avait été encore assez vive, à en croire Comiers: « Nous voyons mêmes à présent le monde tellement alarmé par les trois apparitions de nos deux Comètes que les Dames mêmes nonobstant les incommodités de la grossesse, prennent plaisir d'observer le Ciel pour y remarquer la produc- tion de quelques nouveaux Astres » (La nat. et prêsag. des Comètes, p. 198) et lui-même croit nécessaire de terminer son étude sur les Comètes par un Traité de la fin du monde où il rassure ceux que l'apparition de la Comète a épouvantés, en leur prouvant « que le monde n'est point encore en sa dernière Période d'années » (p. 447). Louis XIV enfin croit nécessaire de demander à l'Intendant des fortifications Petit de publier VIII INTRODUCTION un ouvrage spécialement destiné à rassurer la population effrayée.
La Comète de 1680 a très vraisemblablement soulevé un mouvement de curiosité bien plutôt qu'éveillé des terreurs réelles et l'on est même surpris de constater combien en quinze ans les craintes superstitieuses ont perdu d'empire.
Madame de Sévigné fait à son cousin Bussy une allusion plai- sante à la Comète: « Nous avons ici une Comète qui est bien étendue aussi; c'est la plus belle queue qu'il est possible de voir. Tous les grands personnages sont alarmés et croient fermement que le Ciel, bien occupé de leur perte, en donne des avertissemens par cette Comète. On dit que le Cardinal Mazarin étant désespéré des médecins, ses courtisans crurent qu'il falloit honorer son agonie d'un prodige et lui dirent qu'il paroissoit une grande Comète qui leur faisoit peur. Il eut la force de se moquer d'eux et il leur dit plaisamment que la Comète lui faisoit trop d'honneur. En vérité on devroist en dire autant que lui et l'orgueil humain se fait trop d'honneur de croire qu'il y ait de grandes affaires dans les astres quand on doit mourir. » (Au Comte de Bussy-Rabutin, Paris, ce 2" Janvier 1681).
Et Bussy, en réponse à cette lettre, écrit: « La Comète qu'on voit à Paris se voit aussi eu Bourgogne et fait parler les sots de ce pays-ci comme ceux de celui-là. Cha- cun a son héros qui, à son avis, en doit être menacé et je ne doute pas qu'il n'y ait des gens à Paris qui croiront que la Comète a annoncé au monde la mort de Brancas. (Charles, comte de Brancas, mort le 8 janvier 168 1.)
La foiblesse de craindre les Comètes n'est pas moderne: elle a eu cours dans tous les siècles et Virgile qui avoit tant d'esprit a dit qu'on ne les voyoit jamais impunément. Peut-être ne l'a-t-il pas cru...Pour moi je ne le crois pas et je pense que tout au plus une Comète marque l'altération des saisons et qu'elle peut ainsi causer la peste et la famine. » (Autun, 8" janvier 1681.)
Le Mercure Galant, dans son numéro de Janvier 1682, publie un Discours sur les Comètes dû à la plume autorisée de Claude Comiers, chanoine de la cathédrale d'Embrun qui avait déjà INTRODUCTION7 IX publié en 1665 une longue étude sur la nature et les présages des Comètes.
Comiers soutient « que les Comètes ont leur cours aussi bien réglé que les autres Planètes, bien que la science de leur mouve- ment ne soit pas encore bien établi »; il démontre « qu'il est ridicule de croire que les Comètes soient la cause, le signe ou le présage des funestes accidens qui arrivent sur la Terre » et il conclut en affirmant qu' « elles ne présagent rien du tout et sont tout à fait indiférentes. » Le Mercure publiait aussi des Madrigaux galants ou des im- promptus plaisants inspirés par la Comète: un poète, pleurant le départ d'une belle, s'écriait: Ce funeste départ me trouble et m'inquiète C'est là ce qu'il faut craindre et non pas la Comète; un autre reprochait aux hommes de rendre la Comète respon- sable des fautes qu'ils commettent eux-même: Et leur esprit ambitieux Veut dans une pauvre Comète Ou dans la matière des Cieux Trouver l'Autheur pernicieux D'une faute qu'ils auront faite.
Un troisième enfin assure plaisamment que la Comète a présagé la mort de l'éléphant de Versailles. Tout cela est d'un ton très moderne et semble prouver que le public ne crovait pas sérieusement aux menaces de la Comète.
Le théâtre lui-même trouvait dans la Comète le sujet d'une pièce d'actualité: « Ceux qui voudront se guérir de la peur de la Comète, annonçait le Mercure Galant, peuvent aller voir la petite Comédie que la Troupe Royale des Comédiens Français a commencé de représenter sous le mesme titre de la Comète (1), avec beaucoup de succès. Elle fait connoistre qu'on n'a aucun lieu de s'en effrayer et marque d'une manière très-enjouée l'opi- nion du fameux Descartes sur cette matière. » (1) Comédie en un acte en prose, donnée le 29 janvier i68r, attri- buée à de Visé et qui est de Fontenelle. Elle était fort rare; mais on l'a réimprimée dans le tome dixième de la dernière édition des œuvres de l'Auteur. On en peut voir d'ailleurs un court extrait dans le Mercure de juillet. (Dictionnaire portatif des Théâtres, par de Léris, 1763.) Cf. les frères Parfaict, Histoire du théâtre français, XII, 220, et Louis Mai- gron, Fontenelle, l'homme, l'œuvre, f influence, p. 26.
X INTRODUCTION X INTRODUCTION De son côté, le Journal des Savants publiait une note brève et précise où il condamnait décidément la croyance aux présages, sans insister beaucoup sur cette question qui à ses yeux n'en valait évidemment pas la peine: Si les Comètes présagent les malheurs.
« L'ancienne philosophie l'a crû, parce que comme elle vouloit que les Comètes fussent sublunaires et que leur matière ne fut qu'un amas d'exhalaisons de la terre, quand il arrivoit que ces exhalaisons prenoient feu, ce qui ne pouvoit que marquer une grande intempérie dans la Région Elémentaire, il devoit s'en- suivre suivant cette opinion quelque grande et considérable révolution.
Mais depuis quel'onasceu que les Comètes estoient des corps célestes, on s'est désabusé de cette erreur qui n'est plus qu'une erreur populaire, et on s'est aisément persuadé qu'il n'estoit pas nécessaire de leur imputer les choses qui arrivent icy bas de temps en temps, par des causes qui ne sont pas si éloignées. Outre qu'il passe bien des comètes dont on ne s'apperçoit pas et que si l'on avoit fait un fidèle rapport de toutes celles qui n'ont esté suivies d'aucun événement extraordinaire, il y en auroit peut- estre autant de celles-là que des autres ausquelles on a attribué des accidens qui les ont suivies ou accompagnées.
On en peut dire autant des Eclipses dont il y en a assez sou- vent quatre dans une mesme année comme dans la présente et quelquefois plus, qu'on ne voit suivies d'aucun fâcheux événe- ment (i). » D'autre part les Traités, Dissertations, Discours relatifs aux Comètes et pour la plupart réfutant de façon décisive et péremp- toire la croyance aux présages qu'elles pouvaient apporter avaient paru en foule à partir de 1665. Parmi les ouvrages les plus importants il faut citer: Dissertation \ sur | la nature | des Comètes | Au Roy | Avec iin Discours sur les prognostiques des Eclipses et \ autres Matières curieuses \ - n(i) Bayle reprendra en détail cette comparaison des Comètes et des (îff*,pses, §§ 50, 51, 52, 53, 54, 55, 56 des Pensées Diverses.
INTRODUCTION' XI par P. Petit, Intendant des Fortifications, etc. | A Paris | chez TJjomas Jolly | 1665. | Avec privilège du Roy.
La | Nature \ et présage \ des Comètes ouvrage Mathématique, Physique, \ Chimique et Historique; \ enrichi des Prophéties des derniers siècles \ et de la Fabrique \ des Grandes lunettes \ par le. Sieur Claude Comiers | Prêtre, Prévôt de l'Eglise Collé- giale | de Ternon et Chanoine en la | Cathédrale d'Ambrun. | Lyon, chez Charles Mathevet | 1665.
Thcatrum Comcticum par Stanislas Lubieniecki. Amsterdam, 1668. Cet ouvrage est divisé en trois parties: « Quarum prima continet communicationes de Cometis anno 1664 et 1665 cum viris per Europam clarissimis habitas eorumque observationes tabulis asneis expressas. Secunda est historia Cometarum aDilu- vio ad annum Christi 1665, historia universalis synopsin quam- dam continens. Tertia agit de significationibus cometarum scitis quorumdam amicorum objectionibus, responsionibus auctoris et judiciis virorum clarissimorum. » Cet ouvrage fut publié de nou- veau en 168 1 à l'occasion de la Comète. La nouvelle édition est ornée d'un frontispice qui porte en exergue la devise: A signis cœli uolite metuere qux metuunt gentes. Un philosophe, dans les nuées, porte à la main droite un livre où est inscrit le mot Revelatio, dans l'autre le mot Ratio. Au-dessus de sa tête on lit ces mots: Sapiens dominabitur astris. Dans le Ciel, les signes du Zodiaque avec ces mots: Serviunt, non sasviunt.
Une autre Comète parut en avril et mai 1677. A son sujet le Journal d'Angleterre du 26 mai publia une lettre de Cassini, deux de Hevelius et une de Flamstead.
Le Journal des Savants donne des Observations communi- quées à Cassini par le R. P. Zaragoza, Jésuite, Précepteur de S. M. Catholique, et des Conclusions de Cassini.
Les publications se multiplièrent à propos de la Comète de Discours sur les Comètes, par Claude Comiers, dans le Mercure Galant de janvier 1681.
Lettre d'un Gentilhomme de Province à une dame de qualité sur le sujet de la Comète. A Paris, chez Estienne Michallet, 1681.
Il adopte comme conclusion cette phrase de Louis le Débon- naire à un Astrologue: Je vois bien que tu n'oses me dire que ce sera le présage de quelque grand malheur, mais, ajoute sagement ce prince pieux, nous devons seulement craindre celuy qui est notre XII INTRODUCTION Créateur et celuy de cet Astre...qui veut bien encore par ces prodiges nous donner des Avertissements de sa colère.
Dissertation \ sur \ les \ Comètes \ à Monsieur le Procureur général | du grand Conseil | par M. Mallement de Messange. | A Paris, chez Jean Cusson \ 1681.
Abrégé des Observations et des Réflexions sur la Comète présenté au Roy par M. Cassini. A Paris, chez Estienne Michallet, 1681.
Cometa di Donato Rossetti, Canonico di Livorno, Dottore in S. T. gia Lettore di Filosofia nell' Universita di Pisa e or Maes- tro délie Matematiche di S. A. R. In-12 à Turin et se trouve à Paris chez Jean Cusson, 1681.
Observation sur la Comète de l'année 1680 et 1681, faites au Collège de Clermont par le P. I. de Fontaney, Professeur des Mathématiques. In-12 à Paris chez G. Martin, 1681.
En 1682, Jacques Bernouilli publia son Conamen novisystema- lis cometarum. Amsterdam et à Paris, chez la veuve Cellier.
Cet ouvrage annoncé dans le Journal des Savants (1682, p. 140) fut discuté dans le numéro suivant: Démonstration physique de la fausseté du système des Comètes proposé dans le dernier Journal, par M. La Montre, professeur en Mathématiques au Collège royal de France, dans la chaire du célèbre Ramus.
Quelque temps après, nouvelle explication, celle-là assez étrange (p. 325).
Comme je l'ai dit, la plupart de ces auteurs affirmaient et démontraient qu'il n'y avait lieu d'attacher aucune importance aux prétendus présages des Comètes.
« J'espère montrer clairement, disait Petit, qu'il n'y a rien à craindre de tout ce que nous veut faire croire l'ignorance et l'im- posture des Anciens et de ceux qui les suivent touchant leurs Pronostiques (p. 78) ».
<( Il est nécessaire, ajoutait Comiers dans la Préface de son Traité de 1665, que pour éviter cette contagieuse frayeur et remédier à cette maladie populaire, nous cherchions la vérité qui est la santé de la raison, afin de ne s'amuser à de vaines con- jectures ».
Il se montrait plus affirmatif encore dans son Discours du Mercure Galant de janvier 1681: « Les anciens Philosophes souffroient cette superstition pour retenir les Peuples en leur devoir, dans le temps que la lumière INTRODUCTION XIII de la Foy manquant aux Gentils, la seule crainte leur faisoit révérer les Habitans du Ciel, comme dit Lucrèce; mais les Philosophes chrestiens et tous ceux qui ont un peu de sens com- mun croyent que les Comètes ne présagent ni bien ni mal. » Mallement de Messange démontrait que les comètes sont des phénomènes naturels et non des miracles de Dieu et il concluait: « que les Phénomènes que nous prenons mal à propos pour un effet de l'application particulière de ce grand Estre ne sont qu'une suite peu surprenante des règles de la nature. » Enfin S. Lubieniecki établissait le raisonnement suivant: Si Cornets mala denunciant, aut ut causae illa denunciant, aut ut effectus, aut ut coeffectus.
Sed nec ut causas, nec ut effectus, nec ut coeffectus Cornets denunciant mala.
Ergo nequaquam ea denunciant.
On peut conclure de tout ce qui précède, en premier lieu que la Comète de 1680 ne provoqua en France qu'une épouvante très atténuée; ensuite que le phénomène des Comètes avait déjà été étudié par de nombreux auteurs qui presque tous avaient abondamment prouvé qu'elles étaient soumises aux lois naturelles.
Il est donc permis d'affirmer que Bayle ne se trouva en aucune manière obligé de répondre, comme il le prétend, « aux ques- tions de plusieurs personnes curieuses ou alarmées »; il saisit avec empressement le prétexte que lui offrait la Comète pour exposer des idées philosophiques auxquelles il songeait depuis longtemps, en les rattachant très ingénieusement à la question « d'actualité ». Les Pensées sur la Comète pourraient porter comme titre explicatif le nom de Traité contre la superstition; or un fragment d'une lettre de Bayle à Minutoli, datée de 1679, prouve que dès cette époque il se préoccupait de ces questions: « Messieurs Spanheim, vos illustres Compatriotes, se signalent, de mieux en mieux, par leurs savans ouvrages. On m'écrit que l'Aine fait imprimer à Amsterdam un Traité sur les Sibylles, pen- dant que M. Vossius, Chanoine de Windsor, en fait imprimer un autre sur le même sujet à Oxford. Je crois qu'ils donneront sur les doigts d'une étrange façon au Jésuite Crasset (a) qui a écrit (a) Dissertât, sur les Oracles des Sibylles. [Paris, Michallet, 1678.]
XIV INTRODUCTION depuis un an en ça contre M. Blondel en faveur des Oracles attribuez aux Sibylles. On m'a parlé de plusieurs doctes Disser- tations de M. Spanheim le Professeur comme De l'incrédulité des Juifs, de la Conviction des Athées, du passage de Josephe en faveur de Jesus-Christ.
M. Thiers vient de composer un ouvrage sur la Superstition où il dit plusieurs choses qui n'ont pas plu au* Moines ni aux Bigots. » C'est du reste ce qu'il reconnaît à peu près lui-même dans une de ses lettres que je citerai plus loin (p. xvi).
Quoi qu'il en soit, Bayle résolut d'ajouter une nouvelle Disser- tation aux nombreux traités qu'avait déjà inspirés la Comète. Pour donner le piquant de l'originalité à son argumentation, il s'avisa d'un raisonnement ingénieux: c'est que si Dieu formait miraculeusement les Comètes pour réchauffer la ferveur reli- gieuse des peuples, il aurait par des miracles confirmé l'Idolâ- trie. Cette idée lui parut neuve: « Il ne se souvenoit point de l'avoir lue dans aucun Livre ni d'en avoir jamais ouï parler. » Il résolut d'en faire le sujet d'une Lettre qu'il désirait faire insérer dans le Mercure Galant. Il se mit au travail en janvier 1681.
Son plaidoyer contre la croyance aux présages l'entraîna tout naturellement à développer quelques-unes des idées philoso- phiques qu'il méditait depuis longtemps. Il rattacha tant bien que mal ces pensées aux idées relatives à la Comète et s'excusa du désordre de sa composition en alléguant un penchant irrésis- tible qui l'entraînait aux digressions. « Je ne sais ce que c'est que de méditer régulièrement sur une chose: je prens le change fort aisément: je m'écarte très souvent de mon sujet: je saute dans des lieux dont on auroit bien de la peine à deviner les chemins». Ne nous y laissons pas tromper; il n'a que faire d'accuser ici son esprit primesautier: c'est quand il semble s'écarter de son sujet, qu'il le traite véritablement et les digres- sions sont bien l'essentiel de l'ouvrage. Ce sont elles qui en ont fait le succès, qui lui donnent sa portée et qui lui conservent encore aujourd'hui son intérêt. (Cf. Y Avis au Lecteur, p. 7.)
Grossi de ce grand nombre d'idées en apparence accessoires, l'ouvrage dépassa de beaucoup les proportions d'une Lettre. Bayle persista néanmoins dans son projet de le faire éditer et il l'envoya le 27 mai à de Visé pour obtenir la permission de la INTRODUCTION XV INTRODUCTION XV Reynie, lieutenant général de police, ou bien un Privilège du Roi. De Visé garda quelque temps le manuscrit sans en con- naître l'auteur: « et quand on fut lui en demander des nouvelles, il répondit qu'il savoit d'une personne à qui il l'avoit donné à lire que Mr. de la Reynie ne prendrait jamais sur lui les suites de cette affaire, et qu'il faloit recourir à l'Aprobation des Doc- teurs avant que de pouvoir solliciter un Privilège du Roi; détail pénible, long et ennuyeux, où il n'avoit pas le loisir de s'engager. On retira le manuscrit, et Mr. Bayle ne songea plus à faire imprimera Paris sa Lettre sur les Comètes. Cependant, comme il l'avoit composée dans cette vue, il avoit pris le style d'un Catholique Romain, et imité le langage et les éloges de M. de Visé sur les affaires d'Etat. Cette conduite étoit absolu- ment nécessaire à quiconque se vouloit faire imprimer à Paris; et il crut que l'imitation du Mercure Galant en certaines choses rendrait plus facile à obtenir ou la permission de Mr. de la Reynie ou le Privilège du Roi. C'est aussi ce qui l'obligea de feindre que sa Lettre avoit été écrite à un Docteur de Sorbone. » L'Académie de Sedan fut cassée par arrêt du 9 juillet 1681. Bav'e resta encore quelques semaines à Sedan, puis il alla à Paris et enfin se fixa définitivement à Rotterdam où le fit venir M. Paets, Conseiller de la Ville, parent de M. Van Zœlen, élève de Bavle, qui l'avait pris en grande affection. La Ville de Rotter- dam érigea en sa faveur et en celle de Jurieu une Ecole illustre où Bavle enseigna la Philosophie et l'Histoire avec cinq cens florins de pension annuelle.
« Peu de temps après, il donna sa Lettre sur les Comètes à Mr. Leers, Libraire de Rotterdam, homme d'esprit et de mérite, afin qu'il la fit imprimer. Et comme il prit toute sorte de pré- cautions pour n'être pas reconnu Auteur de cet ouvrage, il ne changea rien dans le style de Catholique Romain, ni dans le langage et les éloges du Mercure Galant. Il crut que rien ne seroit plus propre qu'un tel langage à faire juger que cette Lettre n'étoit point l'écrit d'un homme sorti de France pour la Religion. Pendant le cours de l'impression il inséra plusieurs choses qui n'étoient pas dans le Manuscrit qu'il avoit envoyé à l'Auteur du Mercute Galant. Cet ouvrage fut achevé d'imprimer le 11 de mars 1682 et il parut sous le titre de: Lettre \ à \ M. L. A. D. C. | Docteur de Sorbone | Où il est prouvé par plu- sieurs raisons tirées \ de la Philosophie et de la Théologie, \ que les XVI INTRODUCTION Comètes ne sont point le présage d'aucun malheur. \ Avec plu- sieurs Réflexions Morales et Politiques, | et plusieurs Observations historiques; et la réfutation \ de quelques erreurs populaires. A Cologne | chez Pierre Marteau. \ M.DC.LXXXII |.»
Telle est la version, fort vraisemblable, donnée par Des Mai- seaux dans sa Biographie de Bayle. Dans une lettre à Minutoli, Bayle explique de façon un peu différente les circonstances dans lesquelles parut son premier ouvrage: « Ce qu'il y a de vrai c'est qu'aiaut rencontré, à un de mes der- niers voiages de Paris, un ancien condisciple qui s'étoit fait rece- voir Docteur de Sorbonne et aiant raisonné avec lui sur bien des choses, je lui promis de lui écrire une petite dissertation sur ce qu'on appelle ordinairement des Prodiges et des Signes de l'avenir. Il me dit que je lui ferois plaisir, mais qu'afin qu'il la put montrer à ses Amis, il me prioit de parler en Catholique, ne voulant pas paraître en commerce avec des Hérétiques. Une Comète aiant paru quelques mois après je me servis de l'occasion et me mis à composer, mais étant passé de pensée en pensée jusqu'à des questions un peu singulières, je ne vis pas qu'il fut à propos de faire voir cela à personne. Néanmoins, étant allé à Paris, après la Cassation de notre Académie de Sedan, je cher- chai mon Docteur pour lui donner mon manuscrit, je trouvai, qu'il étoit à la Campagne, dans une Province fort éloignée, sans apprendre précisément où c'était. Peu après, je fus appelle en Hollande et je montrai à un Libraire de cette Ville le Manus- crit, comme l'aiant reçu à Paris d'une Personne qui n'avait pas voulu en dire l'Auteur. Ce Libraire voiant que je parlois de la Pièce en Homme qui ne se mettoit pas fort en peine de ce qu'on en feroit, la mit bientôt sous la presse, sans me consulter; aiant su d'un Homme, à qui il la montra, qu'il y avoit des choses qui la feroient vendre. Si bien que, sans me demander mon appro- bation, on imprima une Partie du Livre. On me montra même la Préface qu'on devoit y mettre.
En un mot, je me vis comme forcé à les laisser faire, espérant que jamais on ne me soupçonneroit. Je rajustai un peu la Pré- face; et c'est pour cela qu'elle vous a paru peut-être du stile du Livre. Je ne crois pas que personne eut jamais su en ce Païs que j'étois l'Auteur de l'Ouvrage, si, par hasard, celui qui avoit vu le Manuscrit, n'eut vu ensuite de mon Ecriture, qu'il reconnut. » (A Minutoli, Rotterdam, 30 de mars 1683).
INTRODUCTION XVII Il avait déjà donné des explications semblables à son frère: « Pour la lettre des Comètes, je vous avouerai sitb sigillo confes- sion is que j'en suis l'Auteur. Elle n'a pas été effectivement envoïée à un Docteur de Sorbonne, mais j'ai eu en vûë un Docteur de cette Faculté dont le nom répond aux lettres que j'ai fait mettre au titre, avec qui j'ai fait ma Philosophie et que je trouvais à Paris il y a deux ans (i); nous renouvellâmes con- noissance et je lui dis même où j'étois, car il l'eût appris d'ailleurs et par cette confidence je l'engageai au secret. » (A son frère cadet, 3 octobre 1682).