SigPhi · Pierre Bayle

Pensées diverses sur la comète

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20 ne l'en empêchaient, mais qu'il conservoit ce Pays de contra- diction comme le manège et la sale d'escrime de ses légitimes sujets, afin de les tenir en haleine par un exercice continuel (h). Je vous assure, Mr., que cette raison ne subsiste plus, et qu'il y a présentement si peu d'Espagnols, qui profitent 25 de l'occasion de s'aguerrir, que les guerres de Flandre leur fournissent, que ce n'est pas la peine d'en parler. Il vaudrait mieux dire qu'il faut conserver les Pays-Bas afin que l'humeur Françoise naturellement bouillante et ennemie du repos, trouvant là de quoi s'occuper, laisse 30 les Espagnols dans la paisible possession de leurs biens, (a) Antiochus Magnus ille Rex Asix cum posteaquàm à Scipione devictus, Tauro tenus regnare jussus esset, omnemque banc Asiam qnx est mine nostra Provincia, amisisset, diccre est solitus, bénigne sibi à Populo Romano esse factuin, quod niiuis magna procurations libérâtes, modicis Regni tenninis ■uteretur. (Ciccr., Orat. pro Dcjot.)

(b) Voy. les Poésies Latines de Balsac, p. 43.

11. A. La citation de Cicevon est dans le texte. — C'est à dire que si le Conseil d'Espagne, etc., jusqu'à: Il est seur que S. M. C. est une addi- tion de B.

PENSEES SUR LA COMETE I I 3 et n'aille pas troubler la fainéantise qui s'est emparée de la Nation. Mais cela même devroit obliger le Conseil d'Es- pagne à se défaire de la Flandre, parce que si les Espagnols venoient à être attaqués dans leur pays, il est probable 35 qu'ils réveilleraient cette ancienne valeur qui les a rendus si célèbres, et qu'ils ne se reposeraient pas, comme ils font, du soin des affaires générales, sur la vigilance d'autrui.

Il est seur que S. M. C. gagnerait beaucoup à faire cession des Pays-Bas qui lui restent, car outre qu'elle se 40 délivrerait de la peine de conserver un pays, d'où elle ne retire rien, et qui pour tout revenu n'envoyé en Espagne depuis plus de 50 ans, que des nouvelles à blanchir les cheveux à tous les Ministres d'Etat, il lui serait bien plus glorieux de s'en défaire de bonne grâce, que de s'en voir 45 dépouiller peu à peu en cent manières honteuses, comme sont, par exemple, les arrêts qu'on lui fait signifier par un sergent. Cette même cession ferait aussi l'avantage des Pays-Bas Espagnols, où on ne saurait voyager sans escorte, qu'on ne soit mis en chemise par les voleurs des 50 grands chemins, ce qui ne se fairoit pas sous la domi- nation de la France. C'est dommage qu'un si beau Pays soit entre les mains d'un Maître qui ne peut pas seulement le deffendre contre les voleurs; et doit on trouver mau- vais que notre grand Prince, qui a toujours aimé les 55 Flamans, leur témoigne tant d'envie de les délivrer des Garnisons Espagnolles, qui au lieu de les protéger, volent impunément par tout, comme si les voyageurs dévoient porter la peine de ce qu'on n'a pas assez d'argent à Madrit, pour payer les Soldats de Flandre?

38. C. sa Majesté Catholique.

54. Notre Grand Monarque. 56. A. au lieu de les deffendre.

Pensées sur la Comète, 114 PENSÉES SUR LA COMÈTE 60 D'ailleurs quelle mortification n'est-ce pas pour la Nation Espagnolle, qui affectoit tant de l'emporter sur nous, et qui autrefois remplissoit de jalousie toutes les Cours de l'Europe, de les accabler à présent de plaintes, de mémoires, et de supplications, pour en être protégée 65 contre la France, sans trouver aucun Prince qui la secoure? Ce n'est pas qu'on soit bien aise que le Roy s'aggrandisse comme il fait, ou qu'on soit persuadé de la justice de ses prétentions, car encore que nôtre Invincible Monarque ne prenne que ce qu'il prouve lui appartenir 70 légitimement, et que selon la remarque de l'Auteur des Droits de la Reine, il imite Josùé qui faisoit marcher à la tête de ses troupes l'Arche où étoit enfermée la loy de Dieu, nos Voisins néanmoins ne goûtent pas la force de nos raisons. Ils disent qu'il faut avoir un esprit soutenu 75 de cent mille soldats pour trouver dans les Traittez de Munster et de Nimegue, le sens que nous y trouvons; qu'assurément ceux qui en ont dressé les articles n'ont jamais cru qu'on peust les interpréter de la sorte, et que s'ils ont dit ce que nous leur faisons dire, ils ont agi 80 comme ceux qui font les Canons des Conciles, qui en disent plus qu'ils n'en entendent; d'où vient que plusieurs siècles après on découvre dans leurs expressions des Mystères à quoi il ne songeoient pas. Qu'est ce donc qui empêche nos Voisins d'écouter les conseils des Espa- rs 5 gnols? La pure crainte d'attirer sur eux la foudre qui menace les autres. Mais revenons à nôtre sujet.

83. C. bien des mystères.

PEKSÉES SUR LA COMÈTE 1 1 5 XLI Bonheur de l'année 1668.

L'année 1668 a été encore plus universellement heu- reuse que la précédente, puis que par le Traitté d'Aix-la- Chapelle, le Roy d'Espagne recouvra une Province, qu'il n'eust jamais peu reconquérir, et s'asseura la pos- 5 session de tout ce qui lui restoit aux Pays-Bas, qu'il eust perdu infailliblement si la guerre eust continué. Par le même Traitté, les Villes conquises la Campagne précé- dente eurent le bonheur de demeurer à un Prince, qui leur a sauvé une infinité d'inquiétudes (a), comme j'ay 10 déjà dit, et qui les maintient dans une prospérité que la crainte de l'avenir ne traverse pas. La paix se trouva générale dans tout l'Occident, ce qui seul est un très grand bien pour les Peuples. Tous les Princes Chrétiens calmèrent leurs jalousies et leurs soupçons. Et nôtre Roy 15 enfin se couronna d'une gloire qui suftiroit pour l'im- mortaliser, quand même il n'auroit pas fait depuis tant de prodiges qui ont porté sa réputation aux quatre coins du monde, car il rendit généreusement des conquêtes que personne ne pouvoit lui ôter, et renonçea à tous les 20 avantages que la fortune lui presentoit. Exemple de modération qui mérite plus de louanges que la conquête d'un Empire.

Après cela peut on dire que les Comètes de 1665 ont été suivies d'un horrible déluge de maux, et ne doit on 25 pas se bien moquer des Astrologues qui avoient publié I 1 6 PENSÉES SUR LA COMÈTE qu'elles presageoient des choses épouvantables, des Schismes, et des Hérésies prodigieuses. Il y en eut qui conseillèrent à l'Empereur de s'enfermer pendant vingt jours dans un Palais bâti sur de très bons fondemens, 30 dans quelque vallée ténébreuse, et tout entouré de mon- tagnes, comme vous le pourrez voir plus au long dans le Tbeatrum Cometicum d'un Gentilhomme Polonois, nommé Stanislaus Lubienietzki (a) (1).

XLII Pacification du démêlé des Jésuites et des Jansénistes.

Mais ce n'est pas seulement par la cessation de la guerre, que l'année 1668 a été heureuse: elle l'a été encore par un autre accommodement très nécessaire au bien de l'Eglise, et très difficile à procurer, puis qu'il s'agissoit de mettre la paix entre plusieurs Théologiens, 5 qui étoient aux prises depuis long tems, et qui étoient capables de causer un schisme très scandaleux, si on les eust laissé faire. Vous n'ignorés pas, Mr., qu'on accuse fort les gens de vôtre métier de s'échauffer pour des 1. La section XLII tout entière a été ajoutée dans B.

1. Stanislas Lubieniecki (en latin Lubienicius), Socinien Polonais, né à Cracovie en 1625. Pasteur de l'église de Lublin, il fut poursuivi ponr ses opinions religieuses et se réfugia à Hambourg où il mourut en 1675. Il est l'auteur du Theatrum Cometicum (voir Introduction, p. xi). Après avoir, dans la première partie de cet ouvrage, donné tous les détails sur les comètes de 1664 et 166s, il étudie dans la deuxième les 415 comètes comètes connues jusqu'en 1665. Par la comparaison des événements qui ont suivi les comètes, il s'efforce de montrer qu'elles ne présagent rien. Cf. Bayle, Diction. Histor. et Critiq.

PEXSEES SUR LA COMETE I I J Disputes de rien, et de remuer ciel et terre pour avoir io raison de leurs ennemis, quand ils les croyent dans des erreurs considérables. Un livre ne leur coûte rien à faire dans ces sortes d'occasions, rien ne leur est aussi difficile que de mettre les armes bas. C'est pour cela que l'on regarde dans le monde la pacification des Théologiens 15 comme un ouvrage très difficile. Je n'examine point si l'on a raison de faire ce jugement, mais je ne laisserai pas de remarquer que la querelle des Jésuites et des Jansé- nistes étoit regardée avec raison comme une affaire de conséquence et très mal aisée à terminer. Ce n'est pas 20 que le sujet n'en fust fort petit, puis que les Jansénistes ne cessoient de dire, qu'ils convenoient avec leurs Adversaires dans les questions de droit, et qu'ils ne pre- tendoient autre chose, sinon que les propositions con- damnées par le Pape n'étoient pas dans le livre de Jan- 25 senius, ce qui est une bagatelle dans le fond, car comme il n'importe au salut de personne de sçavoir que Jansenius a été au monde, il n'est nullement nécessaire de sçavoir si les livres de Jansenius disent cecy ou cela, et on se fust fort bien passé de faire commandement à des Reli- 30 gieuses qui n'entendoient pas le latin, de signer que Jansenius avait enseigné telles et telles Doctrines. Ouelle nécessité y avoit il qu'elles s'embarrassassent la tête d'une semblable chose? Mais néanmoins de la manière que cette dispute avoit tourné, ce n'étoit plus une affaire 35 indifférente; l'autorité du Pape s'y trouvoit intéressée, les droits des Evesques s'y trouvoient mêlez, une infinité d'injures publiées de part et d'autre, avoient étrangement aigri les esprits, on ne parloit que de Brefs du Pape, d'Arrêts du Conseil d'Etat ou du Parlement, de lettres I 1 8 PENSÉES SUR LA COMÈTE 40 Circulaires, de Mandemens Episcopaux; on prechoit contre les Jansénistes, on employoit quelquefois contre eux le bras séculier, en un mot tout étoit dans une étrange confusion, lors que S. M. justement touchée de ces desordres, et voyant bien par ce grand discernement 45 et cette profonde sagesse qui lui sont propres, qu'à moins d'imposer silence aux parties, on ne verroit jamais la fin de ces divisions, interposa son autorité pour faire que l'on acquiesçât aux signatures qui avoient été faites sous certains temperamens dont la cour de Rome se contenta, 50 et pour empêcher qu'à l'avenir ses sujets ne dissent ni ne publiassent rien sur les matières contestées qui pust renouveller la querelle. Ce fut le 23 d'octobre 1668 que l'Arrêt de Pacification fut donné, et par ce coup d'une sage Politique l'on arrêta le progrés d'une Dispute qui 55 avoit agité la France plus de vingt ans et qui étoit capable de déchirer les entrailles de l'Eglise. Or comme ce grand démêlé avoit pris naissance long tems avant que les Comètes de l'an 1665 parussent, et qu'il a été heureuse- ment assoupi trois ans après leur apparition, il seroit 60 plus à propos de soutenir que leurs influences ont été fort salutaires, puis qu'elles ont fait cesser les desordres qu'elles ont trouvés dans le monde, que de soutenir qu'elles ont été malignes.

Il n'est pas nécessaire, Monsieur, que je vous circons- 65 tancie les avantages que la France a retirés de cette paci- fication, car c'est une chose que vous devez sçavoir, et que vous savez effectivement mieux que moi. Quand on ne nous auroit procuré par là que la permission de lire les livres de Mrs. de Port-Royal, je soutiens qu'il nous 70 en seroit arrivé un grand avantage, non seulement parce que ce sont des livres très bien écrits, et un grand mo- dèle d'éloquence et de raisonnement, mais aussi parce PENSÉES SUR LA COMÈTE 119 qu'ils nous apprennent une infinité do belles choses qu'on n'avoit jamais bien éclaircies. Par exemple, aviez 75 vous jamais oui dire à vos précepteurs jusqu'où doit aller nôtre soumission pour ceux qui veillent pour nos âmes? Aviez vous jamais oui parler exactement à d'autres qu'à ces Mrs. de la distinction du fait et du droit, et des choses qu'on est obligé de croire de foi divine, ou de foi 80 humaine? Avouez qu'on vous avoit élevé dans une grande ignorance de ces choses, car on nous fait tant de peur dans nôtre Eglise de cet esprit qui veut connoitre et rai- sonner, qu'on ne nous recommande rien aussi expressé- ment que de nous abandonner les yeux fermez à nos 85 Directeurs. Il est néanmoins certain comme ces Mrs. l'ont clairement établi, qu'il y a de la distinction à faire, et qu'il est très dangereux de donner dans ces maximes sanr discernement, si bien que nous leur avons tous des obligations immortelles de nous avoir ouvert les yeux 90 sur beaucoup de choses, que l'on nous rend suspectes mal à propos.

Quelle obligation ne leur a-t-on pas d'avoir enfin introduit en France l'usage de la parole de Dieu en langue vulgaire, et d'avoir délivré l'Eglise de la honte et de 95 l'ignominie qu'il lui faloit essuyer continuellement, par les reproches que les Protestans lui faisoient, qu'elle deroboit aux fidèles le thresor des Ecritures? Avant que l'on eust terminé tous ces differens, la version de Mons étoit fort persécutée et faisoit peur à la plus grande partie 100 du Peuple, mais depuis la paix que le Roy a donnée à l'Eglise, on a secoué le joug et non seulement on lit sans scrupule tous les ouvrages de Port-Royal, que l'on n'osoit lire autrefois, tant on étoit épouvanté par les Confesseurs Molinistes, mais aussi on lit avec beaucoup 105 d'édification l'Ecriture Saincte que ces Mrs. ont mise en u^ 120 PENSEES SUR LA COMETE François. Je ne dis rien de tant de beaux livres de Morale et de Controverse qu'ils ont publiés depuis l'Arrêt du 23 d'Octobre 1668 ni de tous les traittez qui ont si bien éclairci cette célèbre question de la lecture de la parole 110 de Dieu en langue vulgaire, où nos Controversistes s'étoient trouvez jusques ici extrêmement embarassez; car vous savez assez, Mr., de quel prix sont ces livres là pour être pleinement persuadé de ce que je veux vous prouver icy, savoir qu'il s'est passé des choses très avantaiiSgeusesau public, quelque temps après l'apparition de deux effroyables Comètes.

XLIII Considération des malheurs arrivés pendant les sept années que l'on a examiné.

Qu'on ne m'allègue point la peste de Londres de l'an 1665; l'embrasement de la même ville de l'année suivante; le tremblement de terre qui abyma la Repu- blique de Raguse en 1667; les embrasemens du Mont 5 Etna en 1669 et tels autres accidens, car ce sont des choses à la vérité funestes pour ceux qui en souffrent en particulier, mais qui ne sont ni d'une conséquence géné- rale, ni fort extraordinaires, et il seroit facile de montrer qu'il est arrivé en d'autres tems des malheurs de cette (a) Casus multis hic cognitus, ac jeun tritus et e medio fortanx ductus acervo. (Juven., Satyr. 13.)

9. qu'en d'autres tems il est arrivé.

PENSEES SUR LA COMETE 121 10 espèce bien plus tragiques (a), comme l'incendie de Moscou Capitale de Moscovie, qui fût toute reduitte en cendres par les Tartares l'an 1571; le tremblement de terre qui abyma dans une nuit douze grandes villes d'Asie sous l'empire de Tybere; celui qui tua vingt mille habi- 15 tans de Lacedemone, et accabla la ville toute entière sous les ruines d'une portion du mont Taygetus 469 ans avant Jésus Christ; celui qui arriva dans le Canada en 1663 et dans le Pérou en 1604 qui fit des bouleversemens prodigieux en moins d'une heure dans une étendue de 20 300 lieues de côte et de 70 en largeur; l'embrasement du Vésuve de l'an 163 1; la peste qui a désolé depuis peu la Capitale de l'Empire, qui a poursuivi l'Empereur dans Prague où il s'étoit réfugié, et qui s'est en suitte répandue dans plusieurs Provinces avec un dégât funeste. D'ail- 25 leurs ces trois ou quatre desordres doivent ils balancer le bonheur, apporté par tant de Traittez de paix, et la pros- périté particulière de la France, qui par l'application infatigable de son Roi à tout ce qui peut contribuer à la félicité de la Nation, par ses lumières et par celles de ses 30 Ministres les mieux choisis, et les plus capables du monde, a veu établir des Manufactures, des Compagnies de Commerce, des nouvelles loix pour l'extirpation de la chicane, un ordre merveilleux dans les Finances, et plu- sieurs autres choses qui sont une source de biens infinis 35 tant pour le gênerai que pour le particulier? Ne me dites point, je vous prie, que je n'ay pas pris un assez grand terme, car il est du sens commun que si les Comètes présagent quelque chose, c'est pour les six ou sept pre- mières années qui les suivent, et c'est sur ce pied là que 40 l'on prouve leur malignité par l'Histoire.

122 PENSÉES SUR LA COMETE XLIV Voulez vous voir par plaisir, Mr., une autre sepmaine d'années prise à discrétion d'un tems repurgé (1) de tout le mauvais air des Comètes? Repassez un peu dans vôtre mémoire ce qui s'est fait dans l'Europe depuis l'an 1645 5 jusques à la Comète qui parût sur la fin de l'an 1652. Et remarquez bien que je prens justement le tems où les longues guerres d'Allemagne, auxquelles tant de Princes se trouvoient intéressez, et qu'on veut à toute force avoir été présagées par la Comète de l'an 161 8 se pacifièrent à 10 Munster. Il me semble que c'est donner à la Comète un assez bon loisir de se purger, pour prétendre qu'elle n'a plus rien à faire dans les années que je marque; sur tout si on considère que je lui abandonne encore les trois der- nières Campagnes de la guerre des Alliez contre la maison 15 d'Austriche, lesquelles se trouvent dans les sept ans que j'ay choisis, et qui sont remarquables par plusieurs san- glantes expéditions, entre autres par la bataille de Norlin- gen, où Mr. le Prince de Condé (a) vangea si glorieuse- ment l'affront que les Suédois avoient reçeu quatorze ans 20 auparavant au même lieu; et par le saccagement de Prague (b), qui réduisit plusieurs Dames de la première 19. C avoient reçu dix ou douze ans auparavant.

1. Repurger. Purger plusieurs fois. Les fusions des métaux et les distil- lations réitérées que font les Chymistes, c'est pour repurger ces corps de toutes les impuretez. On a du mal à trouver du mercure bien repurgé. (Dictionn. cte Furetière, édit. de 1694).

PENSÉES SUR LA COMETE 12} dualité à la dure condition d'être en chemise dans la rue. Sans conter tout cela je trouve des maux épouvantables dans les années que j'ay choisies, et particulièrement un esprit de sédition furieuse.

25 J'y trouve le Rov d'Angleterre condamné à mort (a) et décapité par ses propres sujets avec des circonstances horribles. J'y trouve le Roy son fils contraint de se cacher dans un chesne après avoir veu tailler en pièces toutes ses troupes à la bataille de Worcester (b), et enfin de 30 sortir de son Royaume dans le plus triste equippage du monde, trop heureux de tromper à la faveur de ce dégui- sement la recherche exacte que l'on faisoit de sa personne, pour lui faire le même traittement qu'à son Père. Je trouve la France déchirée d'une cruelle guerre civile, qui lui fait 35 perdre presque toutes les conquêtes de douze Campa- gnes, et sentir la pernicieuse honte de se détruire elle même, dans un tems où elle seule se pouvoit faire du mal, comme il est arrivé à la Republique Romaine (c). Je trouve le Royaume de Naples soulevé contre son Prince.

40 Je trouve les François en guerre avec les Espagnols dans la Flandre, dans l'Italie, dans la Catalogne. Je voi le Portugal armé contre la Hollande et contre l'Espagne tout à la fois. Je voi Kmielniski, gênerai des Cosaques révolté contre la Pologne (d) et ligué avec les Tartares remplir 45 ce Royaume de désolation. Je le voi qui profitant de la mort du brave Roy Uladislas fait entrer le Cham dans la (a) Le 9 de Février 164p.

(b) Le ij de Septembre 16 51.

(c) Majus erat imperium Romanum, quam ut illis externis viribus extin- gui posset, etc. (Florus, 1. 4, c. 2.)

(d) Voy. l'Histoire des Cosaques par le Sr. Chevalier.

26. Les deux dates ne sont pas dans A.

43. A. contre l'Espagne et contre la Hollande.

124 PENSÉES SUR LA COMETE Pologne, et se joignant à luy assiège avec une armée qui n'avoit point eu sa pareille depuis Attila, les Polonois dans leurs Retranchemens, et les réduit aux dernières 50 extremitez. Je voi que la paix conclue le 17 Août 1649 à des conditions très desavantageuses à la Pologne, ayant duré fort peu de tems, l'irruption des Cosaques et des Tartares recommence de plus belle, cause mille saccage- mens, se termine à la vérité par leur déroute, mais ne 55 laisse pas d'être une enchainure de ravages et de maux. Je voi les Moscovites (a) dans un soulèvement si furieux, que les premiers Ministres de l'Etat, ne trouvent point dans le Palais de l'Empereur un Asyle qui les mette à couvert de l'insolence des mutins. Il faut que le Czar leur 60 abandonne les victimes qu'ils demandent, qu'il endure que ses principaux Officiers soient assommez à coups de bâton, et qu'après avoir fait évader son beau frère qui étoit aussi son Favory, il demande sa grâce au Peuple. Je trouve dans Constantinople des séditions si horribles (b) 65 que le Sultan Ibrahim après avoir été contraint d'aban- donner le Vizir Azem à la fureur des mutins qui l'étran- glèrent, fut étranglé lui même (c). Ce n'est pas tout. Les Jannissaires et les Spahis, qni sont les principales forces de l'Empire Ottoman, s'aigrissent de telle manière les 70 uns contre les autres, qu'ils sont prêts à décider leurs differens par la voye des armes. La Sultane Kiosem qui gouverne l'Etat pendant la minorité du jeune Sultan son petit fils, se prépare a le faire étrangler par les Jannis- (b) Voy. l'Etat de l'Emp. Ottom. par le Si: Ricaut.

(c) Le iy Août 164S.

56. Je voi les Moscovites, jusqu'à: Je trouve dans Constantinople, est une addition de B.

67. Les deux dates et la référence ne sont pas dans A.

PENSÉES SUR LA COMÈTE I25 saires, mais la mère du Sultan par une contre-ligue la 75 prévient, la fait étrangler, et fait périr les principaux Offi- ciers des Jannissaires. Je trouve les Vénitiens aux prises avec les Turcs, ce qui cause des saccagemens et des malheurs épouvantables à tous les Peuples de la Dalmatie et de l'Archipel. Je trouve cent autres desordres dont le 80 détail vous ennuierait, et qui ne me paroit pas nécessaire pour vous faire avouer, qu'il s'en faut beaucoup que les sept années que j'ay prises à la suitte de deux Comètes, ne soient remplies d'autant d'evenemens fâcheux, que les sept qui n'ont été prises à la suitte d'aucune Comète, mais 85 au contraire au devant de celle de 1652 et à la suitte du tems où l'on achevoit l'expiation de la Comète précédente, par la paix générale qui se negotioit à Munster.

Avouez donc, Mr., Qu'il est des malheurs sans Comètes et des Cimetes sans malheurs (1), et qu'à raisonner comme l'on 90 fait ordinairement, les Negotiations de Munster devraient passer pour un signe des fléaux de Dieu, puis qu'elles ont été suivies de tant de malheurs presque par toute l'Europe.

Nôtre Ami à proverbes ne manquera pas de dire, qu'une hvrondelle ne fait pas leprintems. Je lui répons par avance 87. A des Comètes précédentes.

(1) « Les vrais Philosophes ont toujours pris les Comètes pour des Signes indiferens; et le docte Scaliger assure qu'il en a veu plusieurs qui n'ont esté suivies d'aucun malheur dans l'Europe; que beaucoup de puissans Etats ont esté renversez et plusieurs grands personnages ont pery malheureusement, sans qu'aucune Etoile chevelue se soit montrée dans le Ciel pour prédire leur Ruine. » fComiers, Merc.

« Multi sunt a nobis Cometx visi, quos nulla usquam tota in Europa subsecuta est pernicies mortalium: et multi clarissimi viri suo fato functi sunt, multi eversi principatus, pessumdatœ familirc illustris- sima;, sine ullo Comètes indicio. » (Scaliger, Exercit. 7 9, in Cari.)

I2Ô PENSÉES SUR LA COMÈTE 95 que s'il feuilleté diligemment les Histoires, il trouvera des exemples de même nature tout autant qu'il en voudra. Le Theatrutn Cometicum que je vous ai déjà cité (a), en fournit deux bien remarquables. Un Auteur Allemand du dernier siècle nommé Elias Major (b) en fournit un très ioo grand nombre, et remarque expressément que les plus célèbres Traittez de paix se sont conclus fort peu après l'apparition de quelque Comète; que plusieurs Nations Idolâtres ont été converties à l'Evangile dans un tems qui avoit ce même caractère là, et qu'on peut dire la même 105 chose de la fondation de plusieurs célèbres Universitez. Le philosophe Charemon (c) nous apprendroit bien des choses sur ce sujet si nous avions le livre qu'il avoit composé, pour faire voir que la plus part des Comètes avoient été le présage de grands bonheurs. Que nôtre no Ami feuilleté donc les Histoires, et il trouvera des exem- ples abondamment. Je n'oserois vous dire la même chose, à vous Mr. qui n'avez pas tant de loisir que lui, et qui occupez si bien vôtre tems à la lecture des S. Pères et de St. Thomas. Ainsi je me retracte des exhortations que je 115 vous ai faites (d) et je me vois obligé à ne conter pas plus sur cette V. Raison toute décisive qu'elle est, que sur les autres, parce que vous n'en sauriez voir la force sans (b) In libelle de Cornet.

(c) Origeues, l. I, contra Cchum.

95. A Je lui répons par avance qu'il feuilleté diligemment les histoires (Le Theatrutn Cometicum, vol. I, p- S5> m fournit deux exemples) et qu'il trouvera des exemples de_ même nature tout autant qu'il en voudra. Je n'oserois vous dire la même chose, etc.

97. Le passage: Le Theatrutn Cometicum que je vous ai déjà cité, jusqu'à: Je n'oserois vous dire, est une addition de B.

115. Le commencement de phrase: Ainsi je me retracte des exhorta- tions que je vous ai faites, et, n'est pas dans A.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 1 27 entrer dans la discussion de plusieurs faits, et sans bien calculer le bien et le mal arrivé en divers tems par tout le 120 monde, ce qui ne s'accorde nullement avec la lecture de tant de Canons, de tant de Conciles, de tant de Pères, de tant de Théologiens, de tant de Casuistes, à laquelle vous vous êtes consacré. Je tacherai de remédier à cet incon- vénient par une raison qui ne demande aucune lecture, et 125 qui est d'une espèce toute particulière, comme je vous l'ay déjà dit (a). Mais avant que d'en venir là, je prévois que je vous dirai encore bien d'autres choses.

XLV VI. Raison: Que la persuasion gêner aile des Peuples n'est d'aucun poids pour prouver les mauvaises influences des Comètes.

Je n'ay pas encore épuisé les raisons Philosophiques, car en voici encore une, Mr., qui n'est pas peu considé- rable. On peut ajouter en sixième lieu, qu'on ne prescrit pas contre la vérité par la tradition generalle, et par le 5 consentement unanime des hommes: autrement il fau- droit dire que toutes les superstitions que les Romains avoient apprises des Toscans sur le fait des augures et des 124. A. Je tacherai de remédier à cet Inconvénient par une raison de nouvelle espèce que je vous garde, et qui ne demande aucune lec- ture. Cette phrase termine le §.

1. Cette première phrase manque dans A.

128 PENSÉES SUR LA COMÈTE prodiges, et toutes les impertinences des- Payens sur le chapitre de la Divination, étoient autant de veritez inconio testables, puis que tout le monde en étoit aussi prévenu que des présages des Comètes (i). Il faudrait dire que le Diable, qui est le père du mensonge selon le témoignage de Jésus Christ (a), a rendu néanmoins pendant une longue suitte de siècles, des Oracles pleins de vérité, de 1 5 sincérité et de fidélité; car il a été un tems où toute la terre rendoit honneur et hommage à ces Oracles. Il ne seroit pas possible de repondre à ce raisonnement raporté par Ciceron, Que jamais l'Oracle de Delphes ne fust devenu si célèbre, et que jamais tous les Peuples et tous les Rois n'y 20 eussent envoyé tant de presens, si tous les siècles n'eussent expé- rimenté la vérité de ses réponses (b). Cela paroit assez plau- sible, et l'Auteur de cette pensée ne croit pas qu'après une raison de cette force, il soit nécessaire de justifier, comme avoit fait le Philosophe Chrysippus, par des tes- (a) Non est veritas in eo, cuiu loquitur mendacium, ex propriis loquitur, quia mendax est et pater ejus. (Euangel. sec. Job., cap. S, v. 44.)

(b) Defendo unum hoc; nunquam illud Oraculum Delpbis tant célèbre et tant clarum fuisset, ncque tantis donis refertum omnium populorum atque Regum, nisi omnis xtas oraculorum illorum veritatem esset experta. (Cicer., de Divinat., lib. I.)

17. A. ce raisonnement de Ciceron. 22. A. Ciceron ne croit pas.

(1) « En effet laissant à part les dogmes, les cultes et la Religion mesme dans le fond, on ne pouvoit contester à la société des Payens toutes ces marques extérieures sur lesquelles on veut fonder l'Autorité et les Chrétiens n'étaient pas en état de s'égaler à eus à cet égard. Voulez-vous le consentement des Peuples? Toute la terre estoit à eux. Cherchez-vous l'antiquité? ils estoient presque de tout tems...Il n'y avoit donc rien qui pust ouvrir la bouche aux Apôtres que la fausseté de la Religion Payenne et la vérité de la Chrétienne. Mais il faloit entrer pour cela dans la voye de l'examen et y faire entrer les Peuples qu'ils desiraient convertir. » (La défense de la Reformation, par PEXSËES SUR LA COMÈTE 129 25 moignages bien autorisez, qu'Apollon avoit rendu une infinité de vrais Oracles. Mais ce n'est rien dans le fond, pourveu qu'on nie le Principe sur lequel ce raisonnement est appuyé savoir, que les opinions généralement établies sont vrayes ( i ), et qu'on fasse voir qu'il n'y a rien de plus faux que 30 cette maxime, par l'exemple même de l'Oracle d'Apollon que l'on consultoit de toutes parts, quoi que ses réponses ambiguës eussent été un piège funeste à plusieurs Nations, et ne fussent après tout qu'une imposture abominable. Il n'est pas d'ailleurs fort difficile de prouver qu'on nie ce 35 principe avec raison, car on découvre tous les jours mille beveiies dans les opinions les plus générales, comme sont par exemple celles qui regardent la Canicule. Non seule- ment la raison nous montre qu'il n'y a rien de plus faux que la prétendue chaleur de cet Asterisme, mais l'expe- 40 rience aussi nous fait voir, quand on se donne la peine d'y prendre garde, qu'il arrive plus souvent, que le mois d'Août n'est pas le plus chaud de toute l'année, qu'il n'arrive qu'il le soit.

(1) Van Dale affirmera avec une égale énergie les droits de la critique rationnelle qui ne peut se « résoudre à recevoir des Positions non prouvées, sur l'autorité de qui que ce soit au monde. » (Lettre de Monsieur Van Dale à un de ses amis au sujet des livres des Oracles des Payais. (Nouvelles de la Repub. des Lettres, mai 1687.) Cf. Hist. des Oracles, éd. Maigron. Introduction.

Dans sa réponse au livre de Fontenelle (1707) le P. Baltus se fait le défenseur du Consentement universel. « Il faut en effet avoir bien du courage pour s'opposer au sentiment de tout le monde et encore plus pour attaquer, non pas quelques Poètes ou quelques Orateurs payens; mais tout ce qu'il y a de plus sçavant et de plus respectable dans toute l'antiquité chrétienne; et pour entreprendre de faire passer les Pères de l'Eglise pour des gens qui raisonnaient mal, et qui avançoient souvent bien des choses qu'ils ne pouvoient prouver par des raisons suffi- Pensées sur la Comète.

130 PENSÉES SUR LA COMÈTE XLVI Exemples de quelques opinions générales qui sont fausses.