SigPhi · Pierre Bayle

Pensées diverses sur la comète

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Ce qu'on a coutume de dire de certains remèdes, qu'il faut y avoir de la foy si on veut qu'ils fassent leur effet, se peut appliquer à quantité de Traditions. Voulez vous n'en être pas desabusé, croyez les sans les examiner, car 5 si vous vous amusez à vous en eclaircir par vous même avec un esprit difficile, vous trouverez bien tôt que l'expé- rience ne s'accorde pas avec la voix publique (1). En voici des exemples.

S'il y a des corps alertes dont les influences puissent 10 être de quelque vertu à l'égard de la Terre, c'est sans doutte la Lune à cause qu'elle en est fort proche. Ainsi est on fort persuadé qu'elle est cause de bien de choses. C'est elle qui fait croitre et decroitre la moûelle et la cer- velle des animaux: qui ronge les pierres: qui reigle le ^ froid et le chaud, les pluyes et les orages. Car si le tems est à la pluie lors qu'on a nouvelle Lune, ne vous attendez pas à voir revenir le beau tems avant que la Lune soit pleine. Si alors la pluie ne cesse pas, faites vôtre conte qu'elle durera jusqu'au renouveau de la Lune: et ainsi (1) Depuis longtemps, Bayle autant par tournure d'esprit que par sujte de son éducation cartésienne avait défiance des opinions fondées sur le consentement général. En 1671, il écrit à son père que parmi ses maîtres de Genève, il préfère M. Tronchin parce qu'il est<r dégagé de toutes les opinions populaires et de ces sentiments généraux qui n'ont point d'autre fondement que parce qu'ils ont été crus par ceux qui nous ont précédés, sans être soutenus de l'autorité de l'Ecriture. » (Œuv. div. Tom. I. Lettre III à sou père, p. 106. Cité par Delvolvé, p. 13.) Cf. Répons, aux questions d'un provincial, 2° partie, ch. 99.

PENSÉES SUR LA COMÈTE I 3 I 20 de la sécheresse, de la gelée, etc. par la raison, que c'est aux Conjonctions et aux Oppositions de la Lune qu'il appartient de changer le tems. Et de là vient que parce que dans la Conversation on retombe fort souvent sur le discours de la pluye, du froid, de la sécheresse, ou de 25 choses semblables, on entend si souvent ceux qui se plai- gnent du tems qu'il fait, s'entre-consoler par l'espérance de la nouvelle ou de la pleine Lune, qui, à ce qu'ils pré- tendent, v apportera du changement. Vous ne me nierez pas, Mr., que ce ne soient là de ces sentimens qui sont de 30 tout Pays, et communs à toute sorte de personnes.

Cependant ceux (a) qui ont pris la peine d'examiner l'article de la moùelle des animaux des vingt et trente années de suitte, ont remarqué qu'en quelque état que soit la Lune, on trouve des os qui ont beaucoup de 35 moùelle, et d'autres qui en ont fort peu: ce qui fait voir que la Lune n'a point de part à tout cela non plus qu'à la plénitude plus ou moins grande des ecrevices et des hui- tres, car on a remarqué aussi qu'elle ne roule point selon les vicissitudes de la Lune, quoi qu'en dise l'erreur popu- 40 laire. Je dis la même chose touchant le changement du tems et je soutiens après y avoir souvent pris garde, qu'il n'est affecté à aucun état de la Lune que ce puisse être, et qu'il n'y a aucun jour dans le mois Lunaire où le passage de la pluye au beau tems, du dégel à la gelée, par exem - 45 pie, se fasse plutôt que dans tous les autres. Si nous avions des observations bien suivies nous trouverions que la température de l'air se conforme si peu à la nouvelle ou à la pleine Lune, qu'on conteroit autant de mois où le (a) Mr. Rohault, Phys., 2. part., ch. 2J. — L'Art de Pens., ch. 18, part. ].

31. C. ceux qui ont pris la peine 20 et 30 années de suite d'examiner la moùelle des.inimaux.

132 PENSÉES SUR LA COMÈTE tems a été sec quoi que le retour de la Lune eût été plu- 50 vieux, que des mois pluvieux après un retour de Lune pluvieux, et au contraire: tant il est vrai que les change- mens du tems ne suivent aucune reigle qui nous soit connue.

Il me seroit aisé de montrer que la raison est en cecy 5 5 tout à fait contre le sentiment commun: mais j'ayme mieux me servir de l'expérience, et mettre en fait que si on y prend garde exactement, on la trouvera contraire à ce que tout le monde débite, et sur cela je remarque qu'il n'est pas étonnant qu'une erreur devienne générale veu le 60 peu de soin qu'ont les hommes de consulter la raison quand ils ajoutent foy à ce qu'ils entendent dire à d'autres, et le peu de profit qu'ils font des occasions qui leur sont offertes de se détromper (1).

56. C. si l'on y prend bien garde.

(1) Bayle revient longuement sur ces idées dans la Continuation des Pensées diverses: « Qui peut révoquer en doute qu'il n'y ait beaucoup d'erreurs capitales qui ont plus de sectateurs, que les doctrines à quoi elles sont oppo- sées? Ceux qui connoissent la véritable Religion, ne sont-ils pas en plus petit nombre que ceux qui errent sur le culte du vrai Dieu? La vertu et l'orthodoxie sont à peu près dans les mêmes termes. Les gens de bien sont fort rares, apparent ravi liantes in gurgite vaste.. En un mot la vérité perdrait hautement sa cause si elle étoit décidée a la plu- ralité des voix. » (§ IV.)

« La justice, la raison et la prudence sont du côté du petit nombre en cent occasions, et tel qui est seul de son avis opine plus sagement que tout le reste de la compagnie. Les plus sages tètes d'une assemblée ont très- souvent le déplaisir de voir que la cabale des jeunes gens emportez et peu éclairez obtient à la pluralité des suffrages une décision inique, téméraire et pernicieuse. » (Voyez M. Arnauld Apol. pour les Cathol., p. 94 où il parle du décret de la Sorbonne contre Henri III.)

Il est naturellement amené à étendre sa critique à la preuve de l'existence de Dieu par le consentement universel qu'il discute et combat à l'aide d'une argumentation serrée et ingénieuse dans les 5 7-58 de la Continuation des Pensées diverses. Il rappelle qu'un Doc- teur en Théologie, Anglais de Nation, et Protestant de Religion, PENSÉES SUR LA COMÈTE I 3 3 Permettez moi de vous demander, Mr., si vous avez 65 jamais pris garde à cette multitude d'Autheurs, qui ont dit les uns après les autres, qu'un homme pesé plus à jeun, qu'après Je repas; qu'un tambour de peau de brebis se crevé au son d'un tambour de peau de loup; que les vipères font mourir leurs meres en sortant de leur ventre, et donnent occasion à la 70 mort de leurs pères au premier moment qu'elles sont formées, et plusieurs autres choses de cette nature. On ne s'est pas contenté de raporter cela comme des faits avérez, on a pris encore la peine d'en rechercher la cause, on a fait des exclamations là dessus à perte de veùe, les moralitez ont 75 été de la partie, les Avocats s'en sont fait honneur dans le Barreau, les Prédicateurs en ont tiré mille belles com- paraisons, on a donné dans les Classes une infinité de Thèmes sur ce sujet. Cependant ce sont toutes choses contraires à l'expérience, comme l'ont vérifié ceux qui 80 ont eu la curiosité de s'en eclaircir.

XLVII Quelle est la véritable cause de l'autorité d'une opinion.

Il paroit de là que les Sçavans sont quelquefois une aussi méchante caution que le Peuple, et qu'une Tradition fortifiée de leur témoignage n'est pas pour cela exemte Samuel Parker a rejeté tout à fait la preuve de l'existence de Dieu par le consentement général des Peuples. (Disput. 6, de Deo et Provi- dentia divina. Sect. ij, p. 541 sqq.)

Il contredit par là ce qu'il soutient lui-même au § CCXIX de ses Pensées diverses.

134 PENSÉES SUR LA COMÈTE de fausseté. Il ne faut donc pas que le nom et le titre de 5 sçavant nous en impose (i). Que savons nous si ce grand Docteur qui avance quelque doctrine a aporté plus de façon à s'en convaincre qu'un ignorant qui l'a crue sans l'examiner? Si le Docteur en a fait autant, sa voiK n'a pas plus d'autorité que celle de l'autre, puis qu'il est certain 10 que le témoignage d'un homme ne doit avoir de force qu'à proportion du degré de certitude qu'il s'est acquis en s'instruisant pleinement du fait.

Je vous l'ay déjà dit et je le répète encore; un senti- ment ne peut devenir probable par la multitude de ceux 15 qui le suivent, qu'autant qu'il a paru vrai à plusieurs independemment de toute prévention et par la seule force d'un examen judicieux, accompagné d'exactitude, et d'une grande intelligence des choses: et comme on a fort bien dit qu'un témoin qui a veu est plus croyable que dix qui 20 parlent par ouï dire (a); on peut aussi asseurer qu'un habile homme qui ne débite que ce qu'il a extrêmement médité, et qu'il a trouvé à l'épreuve de tous ses doutes, donne plus de poids à son sentiment, que cent mille (z)Phtris est oculatus testis niais, qttam auriti decem. (Plan!.)

(1) « Il n'y a rien de plus dangereux que d'avoir trop de déférence pour l'autorité de celui qui nous enseigne (a); car le préjugé de son mérite fait adopter tous ses dogmes, sans que l'on se donne la peine d'examiner s'il les prouve par de solides raisons. Les sectateurs qu'il se fait augmentent l'autorité de sa doctrine, et ainsi l'on se dispense de plus en plus de la peine de l'examen, on se contente de grossir le nombre. Les erreurs passent des pères aux fils, et se multiplient, et se greffent les unes sur les autres. » (Cont. des Pensées, p. 18).

(a) Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum gui se docere profitentur. Dtsinunt enim suum judicium adhibere: id habent ratum quod ab eo quetu probant judicattttn vident. [Cicero de Mat. Deor. lib. I, circa init.)

Montaigne cite également cette pensée de Cicéron dans son chapitre de l'Institution des enfants.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 135 esprits vulgaires qui se suivent comme des moutons, et se -25 reposent de tout sur la bonne foy d'autruy. Et c'est à cause de cela sans doute que Themistius et Ciceron ont déclaré si nettement, le premier qu'il croiroit plutôt à ce que Platon lui feroit entendre d'un signe de tête, qu'à ce que tous les autres Philosophes lui affirmeroient avec ser- 30 ment: et le dernier que la seule autorité de Platon sans aucune preuve briseroit toute l'incrédulité de son esprit (a).

XLVIII Qu'il ne faut pas juger en Philosophie par la pluralité des voix.

Je n'approuve pas ces manières, mais j'en reviens tou- jours là, qu'il ne faut pas conter les voix, qu'il faut les peser, et que la méthode de décider une controverse à la pluralité des voix, est sujette à tant d'injustices (b), qu'il 5 n'y a que l'impossibilité de faire autrement qui la rende légitime en certains cas. Vous voyez assez d'où nait cette impossibilité, c'est qu'il n'y a personne sur la terre qui puisse déterminer au juste combien un suffrage vaut plus que l'autre, qui ait ni la jurisdiction ni les lumières 10 nécessaires pour réduire les opinions des membres d'une compagnie, chacune à son juste prix, de sorte qu'il faut (a) Ut enim rationem Plato nullam afferret, vide quid bomini trihuam, tpsà autoritate me frangeret. (Tusculan, I.)

(b) Sed hoc pluribus visum est, numerantur enim sententix non ponde- rantur, nec aliud in publico consilio potest fieri, in quo nihil est tam inz- quale, quant xqualitas ipsa, nom cum sit împar pruaentia, par omnium jus. est. (Plinius, epist. 12, 1. 2.)

13e PENSÉES SUR LA COMÈTE nécessairement tolérer que l'une vaille autant que l'autre dans certains cas. Mais puis que les Controverses de Phi- losophie ne sont pas de cette espèce, il nous est fort per- 15 mis de conter pour rien les suffrages d'une infinité de gens crédules et superstitieux, et d'acquiescer plutôt aux raisons d'un petit nombre de Philosophes. Ainsi, Mr., sans avoir égard à vôtre Vox pûpuli, vox Dei, qui autorise- roit les pensées les plus ridicules, si on y votlloit déférer • 20 je serois fort d'avis qu'on examinast premièrement s'il est vrai que les années qui ont suivi de prés les Comètes ayent toujours été remarquables par des evenemens plus tragiques que ceux qu'on voit arriver dans d'autres tems. Si on trouvoit que la chose fust ainsi, on pousseroit ses 25 recherches plus loin, et on examineroit quelle peut être la cause de la liaison de ces evenemens tragiques avec les Comètes. Si on trouvoit que la chose fust autrement, on tacheroit de desabuser le monde de ses fausses imagina- tions sur ce point là, et on ne fairait pas plus de cas de la 30 fausseté, sous prétexte qu'elle seroit répandue par tout le monde, que si elle n'étoit que la maladie de deux ou trois personnes, aussi bien comme le remarque Ciceron, n'y a-t-il point d'apparence de faire cas d'un jugement rendu par une multitude de personnes, dont chacune prise à 3 S part est si peu capable de connoître la chose, que son sentiment n'est d'aucune considération (a).

(a) An qtticquam stvltius qnam qtws singiilcs, sicut operarios barharosque Contettlnat, eos aliquidputare esse unhersos? (Tusculnii, On.rst. 5.)

18. C. aforisme qui autoriseroit.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 1 37 XLIX Combien il est ridicule de chercher les causes de ce qui n'est point.

Cet ordre est assurément plus naturel, et d'une plus grande commodité, que celui par lequel on cherche ce que c'est qu'une chose, avant que d'avoir vuidé la question, si elle existe véritablement (i). Il y a tant de choses effectives 2. A. on traitte la qnestion quid sit, qualc sit, avant que d'avoir vuidé la question an sit.

(i) «Assurons-nous du fait, avant que de nous inquiéter de la cause. 11 est vray que cette méthode est bien lente pour la plupart des Gens, qui courent naturellement à la cause, et passent par dessus la vérité du fait; mais enfin nous éviterons le ridicule d'avoir trouvé la cause de ce qui n'est point.

Ce malheur arriva si plaisamment sur la fin du siècle passé à quelques Sçavans d'Allemagne, que je ne puis m'empecher d'en parler icy. » Suit l'histoire de la dent d'or. (Foutenelle, Hist. des Oracles, édit. crit. L. Maigron, pag. 29 sqq.)

L'Histoire des Oracles est une Adaptation française de deux longues dissertations latines publiées en 1683, par un médecin hollandais, Van Dale. Bayle en avait rendu compte dans les Nouvelles de la Répu- blique des Lettres (mars 1684) et c'est cet article qui vraisemblablement avait donné à Fontenelle l'idée de lire les dissertations et de les mettre à la portée du public Français (Cf. Maigron, Introd.)

Cf. aussi Bayle. Nom: de la Rép. des Lettres, fév. 1687.

« Quoique je susse que M. de Fontenelle a dit des choses qui con- firment le ch. 49 de mon Ouvrage, je ne laisse pas de vous remercier très humblement de m'en avoir averti. Je vous avoue qu'il représente si bien la conduite absurde de ceux qui cherchent la cause d'un effet imaginaire, que je ne saurais donner une marque plus solide de mon peu d'ambition qu'en exhortant mes lecteurs à joindre le commence- ment de son chap. 4, de l'histoire des Oracles avec mon chap. 49. Ils auront par ce moyen une broderie d'or sur une étoffe grossière, et ils connoîtront plus facilement le petit prix de ma fourniture.

Je les avertirai aussi de consulter Monsieur Van Dale vers la fin de sa première dissertation de Oraculis Ethnicorum, et l'endroit où Photius a censuré un docte compilateur qui avoit taché d'expliquer les causes de certains faits fabuleux. C'est ce qu'il trouve de plus absurde dans l'ouvrage. » (Cont. des Pensées div., § XLVII.)

I38 PENSÉES SUR LA COMÈTE S dont la recherche peut occuper nôtre étude, qu'on ne sauroit trop blâmer ceux qui employent leur tems à trou- ver la raison de ce qui n'est pas, et qui se plaisent à faire diversion des forces de leur esprit au préjudice de la vérité, comme ce Philosophe qui apprit avec chagrin que 10 la laine qu'on voyoit sur des figues apportées sur la table, venoit de quelques brebis qui s'étoient accrochées à un buisson planté au pied du figuier (a), parce qu'il perdoit par là le fruit d'une asses longue rêverie, et la gloire d'avoir imaginé à force d'y penser une raison qui mon- 15 trast comment cette laine avoit été produitte par un arbre (1). Je voudrois pour l'amour de Plutarque qu'il eust répondu à la question, Pourquoi les poulains qui ont été courus du loup deviennent meilleurs coureurs que les autres, ce que l'Auteur de l'Art de penser (b), lui fait dire fort 20 spirituellement, que c'est parce que peut être cela n'est pas vrai. Mais ayant leu et releu l'Original du 8. Cha- pitre du 2. livre des propos de table, dans lequel cette question est examinée, je n'y ay point trouvé cette réponse. C'est dans Seneque (c) que j'ay trouvé quelque 25 chose de fort approchant sur un sujet assez curieux, savoir sur la superstition des habitans de Cleone ville de Pélo- ponnèse, qui commettoient certaines personnes pour (a) Voy. les Essais ck Mont., liv. 2, ch. 12, où cecy est attribué à Demo- crite un peu autrement.

(c) Lib. 4, natural. quzst., cap. 7.

12. Le renvoi à Montaigne n'est pas dans A.

(1) « Je n'ai pu rapporter cette avanture que sur la foi de Montaigne. Ce qui me consoloit un peu est que M. Kuhnius qui a été l'un des plus doctes humanistes du xvir= siècle n'a cité personne en la rappor- tant, d'où vous pouvez à coup sûr conclure qu'il en ignoroit la source. » (Cont. des Pensées dti., § XLVIII.)

PENSÉES SUR LA COMÈTE 139 prendre garde s'il devoit grêler, afin d'en avertir le public, parce que sur l'avis qui en étoit donné, chacun offroit 30 promptement quelque sacrifice, ou se faisoit quelque incision à la main, et detournoit ainsi la grêle de dessus son champ. On raisonnoit sur cela et quelques uns se tourmentoient fort pour trouver la cause qui faisoit qu'une petite incision contraignoit les nues à reculer ou à se 35 détourner, de combien valoit il mieux (dit Seneque) soutenir que c'étoit une fourberie, et une fable (a).

Montagne, de qui Mrs. de Port-Royal qui ne sont gueres de ses amis, disent quelque part (b), que n'ayant jamais connu les véritables grandeurs de l'homme, il en a asseï 40 bien connu les défauts; est en cecy du sentiment de Seneque. Ecoutez le parler en son vieux Gaulois, qui a souvent plus de grâces, que les périodes les plus étudiées de nos Puristes, fe revassois présentement comme je fais souvent, sur ce, combien l'humaine raison est un instrument libre et 45 vague. Je vois ordinairement que les hommes, aux faits qu'on leur propose, s'amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu'à en chercher la vérité. Ils passent par dessus les presuppo- sitions, mais ils examinent curieusement les conséquences. Ils laissent les choses et courent aux causes. Plaisans Causeurs. Ils 50 commencent ordinairement ainsi, comment est ce que cela se fait? Mais, se fait il, faudroit il dire? Je trouve quasi par tout qu'il faudroit dire, il n'en est rien, et employerois sou- vent cette réponse, mais je n'ose, etc. (c).

Il y a bien de gens qui font ce que dit Montagne, qui (a) Quanto expeditius erat dicere, mendacium et fabula est.

(b) Dans l'Art de penser, 3. part. ch. i'j.

28. C. et pour en avertir.

54. Le §: 11 y a bien des gens...jusqu'à la fin de la section XLIX est une addition de B.

140 PENSEES SUR LA COMÈTE 55 laissent les choses, et courent aux causes; c'étoit le défaut d'Avicenne, grand Médecin en raisonnement, mais sans expérience. Pourveu qu'une chose ne lui parust point impliquer contradiction, cela lui suffisoit pour en faire l'objet de ses études, encore qu'elle n'eust jamais été. Il y 60 avoit du tems de Galien plusieurs Médecins frappez de la même maladie, qui raisonnoient et qui disputoient à perte de veùe sur des choses qui ne furent jamais. Par exemple, ils se donnoient bien de la peine pour trouver la raison qui faisoit qu'il ne se forme point de cal aux 65 fractures de la tête, Vous êtes bien de loisir, leur dit Galien, et bien ridicules, de rendre raison d'une chose qui n'arrive pas, car il est faux que ces fractures ne se reprennent et ne se ren- durcissent point (a).

Superstitions des Anciens pour les éclipses.

Je croyois avoir tout dit, mais je m'apperçois que j'ay oublié une remarque très-essentielle, agréez donc que je ne vous laisse pas si tôt. Le fait est qu'on se forme encore aujourd'huy une idée affreuse des éclipses, comme si 5 c'étoient les présages des plus funestes afflictions. Les anciens Payens avoient là dessus d'étranges pensées. Vous en verrez des exemples dans la suitte où j'en parle par occasion, mais en voie)' qui ne sont destinez qu'à cela.

Nicias General de l'Armée que les Athéniens avoient 10 envoyée en Sicile, se vit réduit après plusieurs pertes à PENSÉES SUR LA COMÈTE I4I prendre le parti de s'en retourner en Grèce. Toutes choses ayant été sagement préparées pour lever l'ancre sans que les ennemis s'en apperçeussent, il survint une éclipse de Lune (a). Nicias au lieu de profiter d'une occasion aussi 15 favorable de faire sa retraite à l'insçeu des Ennemis, se trouva saisi de tant de crainte superstitieuse, qu'il n'osa branlerdesonposte.il fût d'avis au contraire qu'avant que de partir on laissast passer toute une révolution du cours entier de la Lune, ce qui étoit beaucoup plus que 20 n'en demandoient les Devins, qui se contentoient pour l'ordinaire qu'on fust trois jours sans rien entreprendre après les éclipses. Mais Nicias qui s'imaginoit apparem- ment que les influences de la Lune prenoient tout à la fois leur pli ou pour un mois ou pour quinze jours, 25 comme presque tout le monde se l'imagine encore, pré- tendant que le tems qu'il fait, quand on a nouvelle Lune ou pleine Lune, reigle toute la lunaison, Nicias, dis-je, ne crut point que trois jours suffisent pour éviter la per- sécution de l'eclipse. Il eût sujet de s'en repentir, car 30 toutes les voves de se retirer lui furent fermées. Il fût pris lui même, et toutes ses troupes ruinées en diverses façons.

Tous les beaux discours qu'Agathocles (b) fit à ses sol- dats lors qu'ils furent débarquez en Affrique, ne pou- 35 voient les rassurer contre la terreur qui les avoit saisis, pour avoir veu le soleil éclipsé pendant leur vovage. Par (a) Plutarch. in ejus vita.

(b) Justin, Hist., lib. 22.

14. C. si favorable.

22. A. Mais Nicias qui s'imaginoit apparemment, comme ceux dont j'ay parlé, que les influences de la Lune prenoient tout à la fois leur pli ou pour un mois ou pour 15 jours, ne crût pas que 3 jours suf- fisent...35. A. dont ils étoient saisis.

142 PENSÉES SUR LA COMÈTE bonheur Agathocles se trouva moins superstitieux que Nicias, et plus en état par conséquent de se servir de sou esprit. Il se rendit l'interprète du prodige, et avoua à ses 40 trouppes que si l'eclipse fût survenue avant leur embar- quement, le présage leur auroit été desavantageux; mais qu'étant survenue après leur départ, le présage se tour- noit contre ceux à qui on alloit faire la guerre. Il ajouta que les éclipses présagent toujours le changement de 45 l'état présent des choses, si bien que quant à eux ils avoient lieu d'espérer que leurs affaires qu'ils avoient laissées en très mauvaise posture en Sicile, s'accommo- deroient, et que celles de Carthage qui étoient très flo- rissantes, seraient ruinées. Il calma leur frayeur par ce 50 moyen. Cent autres exemples encore plus exprés montrent évidemment, que les éclipses ont été regardées comme des présages funestes.

LI Superstition des Modernes pour les éclipses.

C'est encore le sentiment du grand nombre. Les His- toriens ne font guère mention des éclipses sans ajouter qu'elles pronostiquèrent la mort d'un tel Roy, la sédition dune telle Province, ou quelque malheur semblable qu'ils 5 rencontrent dans leur chemin. Depuis les Astrologues faiseurs d'Almanachs, jusqu'à ceux qui ne se mêlent que des Horoscopes de qualité, il n'y en a point qui ne vous dise que les éclipses présagent la guerre, la famine, la 41. A. le présage auroit été contre elles.

PEXSÉES SUR LA COMETE I43 peste, les inondations, la mort d'un Grand et telles autres 10 choses, et ils trouvent en cela beaucoup plus de créance, que lors qu'ils prédisent simplement la pluie ou le froid. L'eclipse de soleil qui arriva le 12 Août 1654 devoit à leur dire mettre tout sens dessus dessous. Quelques uns ne couchoient pas de moins que d'un Déluge semblable à 1 5 celui qui arriva du tems de Noë, ou plutôt d'un Déluge de feu qui nous devoit ameiner la fin du monde. D'autres se contentoient d'un bouleversement considérable du monde, et de la ruine entière de Rome. On avoit si bien épouvanté les Gens que ceux qui se contentoient de se 20 vouloir enfermer dans des caves ou dans des chambres bien closes, bien échauffées et bien parfumées pour se mettre à l'abri des mauvaises influences, par l'ordre des Médecins, croyoient être en droit de se moquer des esprits timides, et de trancher quant à eux des Esprits 25 forts. En effet en comparaison de tant d'autres qui crai- gnoient la fin du monde, c'étoit une grande force d'esprit. La consternation étoit si grande qu'un Curé de la Cam- pagne ne pouvant suffire à confesser tous ses Paroissiens, qui en croyoient mourir, fut contraint de leur dire au 30 Prone, qu'ils ne se pressassent pas tant, et que l'eclipse avoit été remise à la qu'urbaine. C'est ce que vous pourrez voir dans un livre de Mr. Petit, Intendant des Fortifications, qui étoit habile homme sans superstition, et qui se bâtit contre l'erreur populaire avec beaucoup de courage (a).

35 Voila donc les Anciens et les Modernes, les Payens et les Chrétiens parfaitement unis à penser que les éclipses (a) Dissertât, sur les Cornet., p. u;.

17. C. bouleversement considérable des Etats.

22. A. à l'abri, par l'ordre des médecins, des mauvaises influences.

24. C. et de faire les esprits forts.

144 PENSEES SUR LA COMETE présagent de grands malheurs. Cependant c'est une pensée très fausse, I. parce que les éclipses ne peuvent point faire de mal. II. parce qu'elles n'en peuvent pas être un 40 signe.

lu Que les Eclipses ne peuvent point causer de mal.

Je dis qu'une éclipse soit de Lune soit de Soleil ne peut point faire de mal, parce qu'elle ne fait tout au plus qu'empêcher que la terre ne soit illuminée pour un peu de tems, ce qui ne peut être d'aucune conséquence. Vous 5 savez quelle a été sur cela la pensée de Pericles, l'un des premiers hommes de l'antiquité. Il étoit prêta faire partir pour une grande expédition la Flotte dont il étoit Gene- ral, lors qu'une éclipse de Soleil épouvanta si fort son Pilote qu'il ne savoit plus où il en étoit ni ce qu'il y avoit 10 à faire (a): Pericles qui avoit été délivré de toutes ces vaines appréhensions par le Philosophe Anaxagoras, étendit son manteau devant les yeux de son Pilote, et lui demanda s'il trouvoit que ce fût un mal. Non, répondit le Pilote. Ce n'est donc point un mal, reprit Pericles, que le 15 Soleil soit éclipsé, car toute la différence qu'il y a entre mon manteau qui te dérobe la lumière du Soleil, et le corps qui cause l'eclipse, c'est que celui là est plus grand que mon manteau. Cette reflexion est tellement de la compétence de tout le monde, qu'il y a lieu de s'étonner 20 du peu de gens qui la font.

(a) En la vie de Pericles.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 145 Il n'y a personne qui ne soit capable de comprendre que sans faire aucun préjudice à sa santé, on peut être des jours entiers dans des lieux beaucoup plus obscurs que les ténèbres de la plus grande éclipse, et qu'on pourroit cou- 25 vrir sous des tentes fort épaisses un poirier ou un pom- mier pendant trois ou quatre heures sans craindre que les fruits ou les feuilles s'en ressentissent pour tout le reste de l'année. Il n'y a point de Paysan qui ne voulût quel- quefois allonger les nuicts de quelques heures, afin que 30 l'ardeur du Soleil ne vinst pas si tôt desseicher les biens de la terre. On demeure d'accord que des nues très épaisses qui obscurcissent l'air pendant cinq ou six jours de suitte plus qu'une éclipse de soleil de cinq ou six doigts qui arrive sans aucun nuage, sont quelquefois très 5 5 utiles à la récolte. On comprend que si la Lune s'amusoit à demeurer un jour entier avec le Soleil lors qu'elle est nouvelle, en sorte que pendant 24 heures elle n'eust aucune clarté pour la terre, cela ne causeroit aucun dom- mage. Personne n'ignore qu'on peut souffrir pour un 40 jour le retranchement du boire et du manger, ou en tout ou en partie, sans qu'on en meure, ou qu'on en tombe malade, ou qu'on s'en sente à deux jours de là, et d'ailleurs on sait fort bien que les alimens sont plus néces- saires à la vie que le Soleil, puis qu'il y a des Nations qui 45 passent commodément plusieurs mois de suitte sans que le Soleil se levé sur leur Horizon. Cependant parmi toutes ces lumières on ne veut ou on ne peut com- prendre, que la Lune ou l'ombre de la terre puissent intercepter pour très peu de tems les rayons du Soleil, 50 sans qu'il en arrive des desordres infinis. On s'imagine même que la malignité de ces ténèbres va choisir un Roy Pensées sur la Comète. 10 I46 PENSÉES SUR LA COMÈTE au milieu de toute sa Cour, et le distinguant de toutes les autres personnes, luy cause à luy seul une maladie mor- telle, ce qui est d'une absurdité inimaginable. Y a-t-ilrien 55 de moins sensé que de voir des gens qui se retranchent contre les rayons du Soleil, par toute sorte d'artifices, derrière des fenêtres, des volets, et des rideaux, qui n'oseroient sortir que de nuict, ou sans se couvrir d'un masque ou d'un parasol, trembler néanmoins à la pensée 60 d'une éclipse, qui n'est à proprement parler pour cer- taines saisons de l'année, qu'un bon office que la Lune rend à la terre en lui servant de parasol?

LUI Que les Eclipses ne peuvent pas être le signe d'aucun mal.

Voyons maintenant si à tout le moins les éclipses peuvent être un signe des maux qui affligent le monde. Je dis que non Mr. (1) et c'est icy que je vous attens, car je sai que c'est la dernière ressource de ceux qui tiennent 5 pour la malignité des éclipses et des Comètes. Je me con- tente pour les chasser de ce dernier retranchement dédire deux choses. La I. est que les éclipses sont un etfect d'un ordre si naturel, qu'il n'y a si petit Astrologue qui ne prédise l'heure, le jour et l'endroit du ciel où elles arri- 10 veront, plusieurs siècles avant qu'elles arrivent. La IL est qu'il en arrive en tout tems, et en tout Pays; quelquefois plus de quatre dans une même année; souvent à des (1) Petit avait déjà démontre « que les Eclipses ne pronostiquent point les maux qui arrivent après. » p. 341, sqq.

PENSÉES SUR LA COMÈTE I47 heures où personne ne s'en apperçoit excepté des gens payez pour cela; souvent aussi lors que les nues empêchent 1 5 tout le monde de les observer.

Je trouve bien forte la I. de ces deux raisons, car enfin Mr. si les éclipses sont une suitte nécessaire et naturelle du mouvement des Astres, elles arrivent independemment de l'homme et sans aucune relation à ses mérites ou à 20 ses démérites, et par conséquent elles arriveroient tout de même, soit que Dieu ne voulust point châtier les hommes, soit qu'il voulust les châtier, de sorte que ce ne peut point être un signe précurseur de la justice divine. De plus il faut renoncera la raison ou demeurer d'accord, 25 qu'un effet de la Nature ne peut être le signe de quelque chose si ce n'est lors qu'il produit cette chose là, ou qu'il en est produit lui même, ou qu'ils dépendent tous deux d'une même cause. Nous examinerons ailleurs les autres manières de signifier. Pour le présent je me contente de