30 dire que les éclipses ne signifient point les maux à venir, en aucune de ces manières, puis que j'ay montré qu'elles ne sont point la cause d'aucun mal. Ce seroit abuser de la patience d'un habile homme que de luy expliquer cecy plus au long. Mais comme je me souviens d'un passage 35 de Plutarque (a) qui porte que les Philosophes ont tort de penser qu'en expliquant la cause naturelle d'un effect, on lui ôte toute sa vertu significative, j'en toucherai ici quelque chose.
(a) Plutarch. in ej. vita.
I48 PENSÉES SUR LA COMÈTE LIV En quel sens un effet naturel est un signe de quelque chose.
Je dis donc que pourveu que les Philosophes n'excluent pas les evenemens qui dépendent de cette même cause naturelle, ils ont raison. Par exemple si ayant trouvé la 5 véritable cause des mouvemens de certaines bêtes que l'on dit présager la pluie, ils trouvoient que cette même cause produit la pluie, ou qu'elle a une liaison nécessaire avec celle qui produit la pluie, ils auroient tort de nier, que les mouvemens de ces bêtes présagent la pluie; 10 autrement ils fairoient fort bien de le nier, car c'est sur ce pied là que l'on a raison de rejetter les superstitions des anciens Payens, qui s'imaginoient que le vol d'un oiseau presageoit le gain ou la perte d'une bataille. Plu- tarque ajoute que l'industrie des hommes fait divers 15 ouvrages pour signifier quelque chose, comme il paroit par l'exemple des quadrans: d'où on peut inférer qu'en- core que l'on sache comment une chose se fait, on ne doit pas nier qu'elle n'ait été faite pour être le signe d'une autre. La réponse est aisée. Les hommes peuvent 20 convenir d'un certain signe comme bon leur semble, et se servir pour cela des qualitez naturelles d'un corps, desquelles ils savent le Principe, mais ce n'est qu'à l'égard des choses qui dépendent d'eux. Par exemple, ils peuvent se servir de l'ombre d'un quadran, pour signifier qu'il 25 faut aller au sermon. Ce n'est pas la même chose pour les evenemens qui ne sont pas en leur puissance, comme 17. C. qu'on sache.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 149 sont la peste, la famine, les victoires, etc. Il n'y a que Dieu qui puisse nous en donner des présages, ou en nous taisant connoitre les causes d'où ces evenemens dépendent 30 nécessairement, ou en nous avertissant que telle chose nous est montrée pour nous avertir de tel malheur. Si donc les éclipses étoient des présages des maux à venir, il faudroit que Dieu nous les eust données pour signes, ou en nous faisant connoitre que ces maux dépendent des 55 éclipses comme de leur cause naturelle, ou en nous disant qu'il veut que nous soyons avertis de nos malheurs par le moyen des éclipses. Dieu n'a fait ni l'un ni l'autre, par conséquent les éclipses ne sont point des signes. 11 est clair aussi que Dieu ne nous a point avertis qu'il vouloit 40 que les éclipses nous servissent de présages, non seulement parce que cela n'a point été révélé, mais aussi parce que les éclipses n'ont rien qui nous porte raisonnablement à les prendre pour des signes, et c'est ma seconde raison.
LV Remarques pour connoitre si une chose est un signe envoyé de Dieu.
En effet quelle apparence que Dieu ait choisi pour les signes de ses chàtimens, une chose qui arrive des quatre et cinq fois l'année, et qui le plus souvent ne vient à la connoissance de personne? Il faut que ces signes pour 5 avoir de quoi faire impression sur des créatures raison- nables, soient rares, soient destinés non pas à présager les incommoditez ordinaires qui traversent la vie de l'homme tous les ans, mais à dénoncer les fléaux dont 150 PEN'SÉES SUR LA COMÈTE Dieu visite les hommes dans sa plus grande colère. 11 taut 10 qu'ils ne paraissent pas dépendre purement et simplement du cours naturel des causes secondes, et qu'ils ne se pro- duisent pas sous des nuages, ou de nuict pendant que les hommes sont couchez. Comment ne voit on pas qu'une chose qui arrive tous les ans ne peut pas moins être prise 15 pour un signe de bonheur que pour un signe de malheur? Si un Historien s'en vouloit donner la peine, ne trouve- roit-il pas des éclipses à sa poste pour leur faire présager le mariage de son Prince, les feux de joye allumez dans tous ses Etats pour la naissance de ses enfans, les vic- 20 toires remportées sur les Ennemis, les renouvellemens d'Alliance, les Traittez de paix, la cessation de la peste, la guerison des personnes de la famille Royale, et tout ce qu'on appelle des prosperitez publiques. J'ai déjà raporté (a) qu'Origene fait mention d'un Philosophe qui 25 fit un livre pour montrer que la plus part des Comètes avoient présagé de grands bonheurs: il serait encore plus aisé de montrer la même chose touchant les éclipses et comme on dit qu'un Auteur (b) fort versé dans l'Astro- logie ayant dressé l'Horoscope de tous les grands hommes 30 de l'antiquité a fait voir que par les règles de l'art ils dévoient être tout autres que l'Histoire ne les représente: il serait facile de montrer que les éclipses ont été suivies par des evenemens tout differens de ceux qui les dévoient suivre selon ces mêmes règles. Si vous voulei deviner 35 (disoit autrefois Martianus) dites justement le contraire de ce que disent les Astrologues.
(b) Sextns ab Heminga.
24. A. Origene fait mention (Lib. I, contra Cehum.) 33. C. ceux qui les doivent suivre.
PENSEES SUR LA COMETE I 5 I LVI Application aux Comètes de ce qui a été dit touchant les éclipses.
Si vous y prenez garde, Mr., je n'ay rien dit contre les éclipses qui ne porte coup contre les Comètes (i), et c'est la raison pour quoi j'en ay tant dit. Voulez vous vous réduire à soutenir que les Comètes ne causent point les malheurs 5 qui les suivent, mais seulement, qu'elles les présagent, j'y consens, je ne demande pas mieux, et je vous prépare une belle Tablature sur cela. En attendant permettez moi de remarquer, comme j'ay fait touchant les éclipses, que les Comètes sont accompagnées de quelques circonstances 10 qui les empêchent d'être des présages.
Elles sont fort fréquentes (2). On en conte sept depuis Ci) Calvin, tout en s'élevant contre l'Astrologie, fait une distinction entre les éclipses et les Comètes: « Qu'on puisse par les éclipses, dit-il, deviner ce qui doit avenir aux Royaumes et aux Principautez, ou aux hommes particuliers: c'est à faire aux idiots de le penser...
Que s'il faut qu'il y ait miracle extraordinaire pour signifier, com- ment trouveront-ils telle propriété et vertu en l'ordre commun? Il en est quasi autant des Comètes, combien que non pas du tout. Tant y a, que ce sont inflammations qui se procréent, non point à terme prefix, ains selon qu'il plait à Dieu. En cela desja on voit combien ies Comètes différent des estoiles: veu qu'elles se.procréent de causes survenantes. Et néanmoins je n'accorde pas que leurs prédictions soyent certaines, comme aussi l'expérience le monstre. Car si une Comète est apparue et que tantost après un Prince meure: on dira qu'elle l'est venue adjourner. S'il ne s'ensuit nulle mort notable, on le laisse passer sans mot dire. Cependant je ne nie pas, lorsque Dieu veut estendre sa main pour faire quelque jugement digne de mémoire au monde qu'il ne nous advertisse quelquesfois par les cornettes! » Calvin, Discours contre l'Astrol. judiciaire, p. 1291, 1292, de ses opus- cules, édit de Genève, 1611, cité par Bavle, Contin. des Pensées aiv., i XLII.)
(2) Comiers, dans le Mercure, résume ainsi son opinion: « Ces Devins et faux Prophètes...ne remarquent pas que ces signes prophétisez doivent estre extraordinaires et que les Comètes ne sont I52 PENSÉES SUR LA COMÈTE 15 années de suite. Ce n'est point une chose fort rare d'en voir deux dans une même année, soit en differens mois, soit à différentes heures d'un même jour. On en vit quatre tout à la fois l'an 1529. On en conte huit ou neuf pour la seule année 161 8. Nous croyons nous autres qui ne 20 sommes pas Astronomes qu'il n'en a point paru depuis l'an 1665. jusqu'à 1680. Cependant il en a paru aux Astronomes dans les années 1668. 1672. 1676. et 1677 (a). Il y a des Comètes qui se vont plonger dès le second jour dans les rayons du Soleil, et ne paroissent plus. Il est 25 probable même qu'il y en a qui font toute leur promenade sans se faire voir, à cause qu'elles se tiennent toujours auprès de cet astre. De ce nombre étoit celle dont parle Seneque que l'on vit par hazard pendant une éclipse de Soleil, et qu'on n'eust point veùe sans cela (b).
30 Avouez moi, Mr. que ces circonstances ne conviennent gueres à un signe que Dieu fait exprez pour nous avertir de nos malheurs. Faut il que les signes soient si frequens? Ne perdent ils pas leur force dés qu'on s'y accoutume? Et si les hommes n'ont pas laissé de croire que ce sont 35 des signes, quoi qu'ils en ayent veu vingt-six dans l'es- pace de quarante-trois ans, n'est-ce pas à cause qu'ils ne font aucun usage de leur raison? Faut-il que Dieu nous (a) Voyei le Traittè de Mr. Comiers, de la nouvelle science des Comètes.
(b) Multos Cometas non videmus, quod obscurantur radiis solis, quo défi- ciente, quemdam Cometen apparaisse quem soi vicinus obtexerat, Possidonms tradit. (Seneca, lib. J, natural. Quxst., cap. 20.)
pas de ce nombre, puisqu'elles n'arrêtent pas sur un lieu particulier et qu'elles paroissent très fréquemment et mesme plusieurs à la fois, dans un même temps. » (Comiers, Disc, sur les Com.,Merc. Gai., Janv. 1681, PEKSÉES SUR LA COMÈTE 153 envoyé des signes, qui ne sont reconnus pour signes, que parce que l'homme est ignorant? Pourquoi tant de 40 Comètes en une même année? N'est-ce pas assez qu'il paroisse un signe d'une certaine espèce en même tems? Mais sur tout pourquoi ces Comètes, qui ne sont veùes que par deux ou trois Astronomes? N'est-ce pas un signe perdu que celui-là, et qui frustre la Providence des fins 45 qu'on dit qu'elle se propose? Comment se peut-on imagi- ner que Dieu envoyé aux hommes des signes invisibles(i), ou que voulant les faire connoitre à deux ou trois per- sonnes, il choisisse justement des Astronomes qui n'y ont aucune foy, et qui assurément n'exhorteront personne à 40 la repentance? Pourquoi souffrir que des signes qui ne peuvent servir aux usages ausquels on les destine, qu'en- tant qu'ils sont veus de tout le monde, se jettent à corps perdu dans un endroit du ciel où le Soleil les rend invi- sibles?
55 Examinez bien tout cecy, Mr. et vous verrez que la Providence de Dieu infiniment sage ne fait pas des inuti- litez comme celles-là.
Ne m'allez pas dire que ce n'est pas à nous à gloser sur ce que Dieu fait; car je vous avertis que c'est une chicane 60 toute pure, comme je vous le montrerai dans la suitte. Reconnoissez plutôt que pour se tirer des difficultez que 46. C. que Dieu nous envoie.
(1) « Supposons maintenant que les Comètes annoncent quelque grand desastre, quel prognostic tirera-t'on du très grand nombre de Comètes qui sont invisibles aux Habitans de la Terre? Car en effet il y en a beaucoup que nous ne voyons pas, parce qu'elles ne sortent jamais de la trop grande lumière du soleil qui les offusque et Possidonius raporte qu'une Comète parut seulement pendant une éclipse de soleil. Mais ce desastre qu'elles annoncent, où et à qui l'annoncent-elles? Il y a tant de Roys, tant de Princes, tant de grands Hommes que, s'il faloit allumer une Comète pour la mort de chacun d'eux, le Ciel en seroit épuisé il y a longtemps. » (Comiers, Merc. Galant., p. 13?.)
154 PENSÉES SUR LA COMÈTE je viens de vous proposer, il faut croire que les Comètes sont des ouvrages de la Nature, qui sans aucun raport au bonheur ou au malheur de l'homme, sont portez d'un 65 lieu en un autre selon les loix générales du mouvement, et qui s'approchent plus ou moins du Soleil, et paroissent en un tems plutôt qu'en un autre, parce que la rencontre des autres corps à laquelle Dieu accommode son concours, le demande ainsi. Et comme vous ne sauriez soutenir que 70 les Comètes qui ont paru à deux ou trois personnes seu- lement, aycntété des signes, avouez qu'il y a des Comètes qui ne signifient rien. D'où il s'ensuit qu'il n'y en a aucune qui présage quelque chose, parce que la différence qu'il y a entre une Comète qui ne paroit pas au public, et 75 une Comète qui paroit à tout le monde, consiste unique- ment en ce que l'une est plus éloignée de nous, ou plus petite, ou plus proche du Soleil que l'autre, ce qui ne fait pas une diversité de nature. Au premier jour je vous écrirai quelque chose qui sera plus de vôtre ressort.
LVII VII. Raison, tirée de la Théologie. One si les Comètes étaient un présage de malheur, Dieu auroit fait des miracles, pour confirmer ïldolatrie dans le monde.
Je pourrais, Mr. me servir de toutes ces raisons et de plusieurs autres encore, et les fortifier contre toutes les objections qu'on me pourrait faire: mais j'y renonce puis 78. La phrase: Au premier jour...et la date ne sont pas dans A.
PENSEES SUR LA COMÈTE 155 que vous n'êtes prenable que par des argumens Thcologi- S ques. En voicy un que je ne me souviens pas d'avoir jamais leu, et qui me vint dans l'esprit l'un de ces jours en reveillant les vieilles idées de la Comète de 1665.
Un Ecclésiastique de mes amis qui avoit souvent essayé en vain de me persuader, que ce Phénomène étoit de 10 mauvais augure, n'eût pas plutôt seu la mort de Phi- lippe IV Roy d'Espagne, qu'il me vint voir exprez pour m'accabler de cette grande objection, et débuta par me demander d'un air triomphant, si j'aurois encore l'opiniâ- treté de soutenir après un tel exemple, que les Comètes ne font 15 aucun mal au monde? Il y a beaucoup d'apparence qu'il n'eust pas été fâché de me pouvoir dire, pour fortifier son objection, ce que Mr. de Bassompierre écrivit à Mr. de Luines, l'an 1621 peu après la mort du Roy Philippes III. 77 me semble que la Comète, dont nous nous mocquions à 20 St. Germain, ne s'est pas moquée, d'avoir mis par terre en deux mois un Pape, un Grand Duc, et un Roy d'Espagne (a); car comme on a dit des railleurs de profession, qu'ils aiment mieux, perdre un ami qu'un bon mot, ceux qui sont entêtez des présages, pourraient bien souhaiter plutôt 25 la mort de deux ou de trois Souverains, que de voir la nullité de leurs prophéties à l'exemple de ces Médecins qui voyent de mauvais œil la guerison des malades qu'ils avoient abandonnez.
Je répondis à mon Ami, pour m'accommoder à sa Pro- 30 fession, que Dieu ne faisant rien en vain, n'avoit point sans doute montré des Comètes, ou pour avancer la mort du Roy d'Espagne, ou pour la présager; qu'un Prince (a) Bassomp., Ambassad. d'Esp.
11. A. du Roy d'Espagne, Père de nôtre Incomparable Reyne. 15. Il y a beaucoup d'apparence jusqu'à: Je répondis à mon Ami manque dans A qui continue par: Je lui répondis...156 PENSÉES SUR LA COMÈTE accablé de maux et d'infirmitez, et qui ne vivoit depuis assez long tems qu'à force de chicaner le terrain contre la 35 Nature, par toutes les inventions de la Médecine, pouvoit assurément mourir, sans qu'il fust besoin afin de lui ôter la vie, d'allumer dans les cieux un corps cent fois plus grand que la terre, et rempli, comme la boëte de Pandore, de toute sorte de malédictions, et qu'il étoit si peu neces- 40 saire que Dieu avertit le monde qu'il vouloit retirer le Roy d'Espagne, que toute l'Europe s'étonnoit qu'il eust peu résister si long tems à ses maladies. On n'eût rien à me répliquer. Faisant reflexion l'autre jour sur cette pensée, il me vint dans l'esprit que ceux qui soutiennent 45 les présages des Comètes font faire à Dieu des choses non seulement très inutiles, mais aussi très indignes de sa sainteté. Voici comment je le prouve.
LVIII Que les Comètes ne peuvent présager le mal qu'en qualité de signes.
Il est de Foy que la liberté de l'homme est au dessus des influences des Astres, et qu'aucune qualité physique ne la porte nécessairement au mal. Je conclus de là que les Comètes ne sont point la cause des guerres qui s'allu- 5 ment dans le monde, puis que le dessein de faire la guerre, aussi bien que les actes d'hostilité qui se commettent en 35. A. pouvoit assurément mourir, sans qu'il fust besoin d'allumer dans les cieux un corps cent fois plus grand que la terre, et rempli, comme la boëte de Pandore, de toute sorte de malédictions, afin de lui ôter la vie.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 1 57 conséquence sont tous effects du libre arbitre de l'homme. Ainsi les Comètes ne peuvent être tout au plus qu'un signal des maux, qui sont prêts à fondre sur la terre, 10 lequel Dieu étale aux veux de l'Univers, afin de porter les hommes à prévenir par leur pénitence, l'horrible tempête dont ils sont menacez; car je ne vois point qu'on puisse seulement soutenir que les atomes d'une Comète ayent la vertu de produire la peste, la famine, ou quelque autre 15 altération dans nos Elemens. Ma première raison le prouve d'une manière invincible.
Soit donc conclu, que les Comètes ne sont qu'un signe des maux à venir.
LIX Que les Comètes ne peuvent être des signes du mal à venir sans être formées miraculeusement.
Il s'ensuit de là que ce sont des corps formez extraordi- nairement, et hors de l'enchainure des causes secondes. Car s'ils étoient produits par la vertu et selon le progrez naturel des causes secondes, ils ne pourroient signifier S pour le teins à venir, que les effects que nous connoîtrions avoir une liaison nécessaire avec eux, et ainsi ils ne pre- 15. A. Au lieu de la phrase: Ma première raison le prouve d'une manière invincible, on lit: ou que s'ils ont cette vertu, ce soit d'eux qu'il faudroit faire venir de si loin, que Dieu se veuille servir pour produire ces effets là, au préjudice de tant d'autres causes plus à portée de les produire, et de cette sagesse adorable qui met en action les differens corps de l'Univers par les voyes les plus simples et les plus courtes. Soit donc conclu tant pour cette raison, que pour celles que j'ay raportées cy dessus, que les Comètes ne sont qu'un signe des maux à venir.
158 PENSÉES SUR LA COMÈTE sageroient ni la guerre, ni la peste, ni la famine, parce qu'il est de foi, que les actes libres de l'homme, tels que sont les guerres, n'ont point de liaison nécessaire avec les 10 qualitez d'aucun corps, et que la raison ne nous fait apper- cevoir dans la peste ni dans la famine aucune dépendance nécessaire des Comètes. C'est donc Dieu qui forme mira- culeusement les Comètes afin qu'elles avertissent les hommes des malheurs qui leur sont préparez s'ils ne se 1 5 repentent, et qui leur donne une élévation et un mouve- ment qui les rendent visibles à tous les Peuples de la Terre, afin qu'il n'y ait personne qui en puisse prétendre cause d'ignorance.
LX Etrange conséquence qui naîtroit de ce que les Comètes seroient formées par miracle.
Or voyez un peu, Mr. la terrible conséquence qui nait de cela; c'est que Dieu a fait quantité de miracles des plus insignes, pour ranimer presque par toute la terre le zèle languissant des Idolâtres, et pour les obliger à offrir des 5 sacrifices, des vœux, et des prières à leurs fausses Divi- nitez avec plus de dévotion qu'ils n'avoient accoutumé de faire car comme avant l'établissement du Christianisme, Dieu n'étoit connu que dans un petit coin de la Judée, et qu'il avait abandonné toutes les autres Nations du monde 10 dans les voyes de leur égarement (a), on ne savoit dans le monde ce que c'étoit que d'appaiser le vrai Dieu quand il ■ PENSÉES SUR LA COMÈTE I 5 9 paroissoit irrite. Tout ce qu'on savoit faire dans cette consternation, c'étoit de se prosterner devant les Idoles, de leur immoler des victimes, de consulter les Démons, 15 et de faire par leur conseil tout ce qui étoit le plus désa- gréable à Dieu. De sorte qu'allumer des Comètes dans les Cieux, n'étoit à proprement parler, que faire redoubler les actes d'Idolâtrie; et naturellement parlant c'étoit tout ce que Dieu s'en devoit promettre. 20 Je ne nie pas qu'il n'y ait eu des gens de bon sens parmi les Payens, qui ont reconnu que le véritable moyen de plaire à la Divinité, n'étoit pas d'offrir de somptueuses Hécatombes en son honneur, mais de vivre justement, et que c'étoit là le véritable sacrifice qui appaisoit le Ciel 25 irrité.
Immunis aram si tetigit matins, Non sumptuosa blandior hostia, Mollibit aversos Pénates Faire pio et saliente mica (a).
30 Mais quoi qu'il en soit, ce n'étoit pas à cela qu'ils avoient recours, quand ils vouloient desarmer la colère de Dieu. Ils ne s'avisoient pas de renoncer à leur orgueil et à la haine qu'ils avoient pour leurs ennemis; de pardonner les injures qu'ils avoient receiis; de mortifier leur convoitise; 35 de rompre avec leurs Maîtresses; de s'humilier intérieure- ment devant Dieu par une vive douleur de n'avoir pas été vertueux; de promettre une conversion de cœur, et une reforme générale de leurs pensées, de leurs discours, et de leurs actes. C'étoient des choses trop difficiles et qui 40 ne s'achettent pas. Ils aimoient mieux qu'il leur en cou- tast de l'argent à faire construire des chapelles, à remplir de dons et d'oblations les Temples des Dieux, et à contril6û PENSÉES SUR LA COMÈTE buer aux frais de toutes les expiations que les livres Sybillins, ou les Oracles, ou les Augures, ou les Prêtres 45 en gênerai ordonneroient. Et c'est la raison pourquoi les Démons qui par des Jugemens de Dieu que nous devons adorer avec humilité, se joiioient de la crédulité des Peu- ples, excitoient le plus qu'ils pouvoient de Phénomènes extraordinaires, voyant bien qu'à coup seur cela fomente- 50 roit l'Idolatrie(i), et maintiendroit en vigueur les sacri- fices, les fêtes, et la superstition du Paganisme.
LXI Les Démons entretenaient les superstitions en produisant des prodiges.
Si Brennus à la tête des Gaulois eut pillé le Temple de Delphes, le zèle de tous les Peuples à consulter le Démon qui y rendoit des oracles, et à lui faire des presens magni- fiques, eut été fort exposé au péril d'un grand relâche- 5 ment. Aussi le Diable ne s'épargna-t-il pas pour prévenir ce rude coup. Il fit dire par la Prêtresse, qu'il n'abandon- 4. C. eût été exposé.
6. Il asseura la Prêtresse effrayée qu'il n'abandonnerait point la deffense de son poste: J'en aurai soin, lui dit-il, avec les vierges Manches.
(i)Naudé avait déjà montré que par l'Idolâtrie le Démon « usurpe un honneur qui n'appartient qu'à Dieu ».
« Ce que pour effectuer plus facilement nous voyons qu'il^ s'est efforce de mettre en pratique toutes les ruses et subtilitez que l'on pourrait imaginer, prenant toute sorte de faces et abusant de toutes les manières pour rendre cette idolâtrie plus universelle, et par conséquent plus odieuse à celuy qui pour l'amour et l'affection qu'il nous porte s'est autrefois qualifié le Dieu jaloux de son honneur. » (Apolog., p. 55).
PENSÉES SUR LA COMÈTE l6l neroit point la deffense de son poste, et qu'il se chargeait de tout ce soin là, avec les vierges blanches, entendant les neiges horribles qu'il devoit faire tomber sur les Gaulois.
10 On ne peut rien voir de plus affreux que les descriptions qui nous ont été laissées de tous les prodiges qui se firent en cette occasion. La terre trembla et s'ouvrit en mille lieux sous les Assiegeans: le tonnerre fit un fracas si épouvantable, qu'on eust dit que toute la machine du 15 monde alloit éclater en morceaux: la foudre tomboit de toutes parts: il sedetachoit du Parnasse des rochers d'une grosseur énorme qui écrasoient parleur chute une infinité de Gaulois: Brennus se tua luy même de desespoir (a): ce qui se pût sauver de ses gens périt peu après de faim, 20 de froid et de misère: en un mot, la Divinité de Delphes ne pouvoit pas plus hautement soutenir ses intérêts, ni confondre la témérité de Brennus, d'un air qui sentit mieux sa Divinité. Il étoit arrivé quelque chose d'appro- chant, lors que Xerxes envoya des troupes, pour piller le 25 même Temple. Pourquoi tout cela? Ce n'étoit pas afin que les hommes devinssent sages et vertueux, et qu'ils conçeussent de l'horreur pour le vice, et de l'amour pour la saincteté. Le Diable eust plutôt laissé piller tous les Temples du monde que de faire la moindre chose pour 30 produire ce changement dans les esprits. Qu'étoit-ce donc? C'est qu'il vouloit des sacrifices et nourrir dans l'âme des hommes la superstition et l'Idolâtrie. Se sou- ciant fort peu qu'on se repentist des véritables crimes, au 21. G. soutenir ses intérêts plus hautement.
23. La phrase: Il étoit arrivé quelque chose d'approchant etc., n'est pas dans À.
26. A. sages et vertueux, qu'ils conçeussent. 30. Qu'étoit-ce donc? est une addition de B.
Pensées sur la Comète. 11 IÔ2 PENSÉES SUR LA COMÈTE contraire tâchant de l'empêcher de toute sa force, il vou- 35 loit qu'on regardast avec horreur et avec tremblement, le manque de respect pour les cérémonies de la Religion, et pour les choses consacrées aux fausses Divinitez.
Que n'a-t-il point fait pour se faire sacrifier des enfans? Denys d'Halicarnasse nous raconte (a) que Jupiter et 40 Apollon affligèrent les Pelasgiens de la manière la plus désolante. Leurs fruicts et leurs grains étoient tout gâtez avant que de meurir. Leurs fontaines tarissoient, ou deve- noient si puantes, qu'on n'en pouvoit boire. On ne voyoit que des avortemens, ou des femmes qui mouroient en 4S travail d'enfant, elles et leur fruict, ou qui ne mettoient au monde que des enfans estropiez, aveugles et contre- faits. Les hommes et les bêtes perissoient de toutes parts de diverses maladies inconnues. En voulez-vous savoir la raison? C'est que les Pelasgiens ayant voué à ces Dieux 50 là par un tems de stérilité, la dîme de tous leurs fruicts, oublièrent en s'acquittant de leur vœu de sacrifier la dime de leurs enfans. Ce fût sans supercherie, car ils n'avoient jamais eu intention de vouer la disme de cette sorte de fruicts. Mais comme ils avoient à faire à plus fin 55 qu'eux, on leur fit chicane sur un mot, on leur déclara que qui dit tout, n'excepte rien, et par conséquent que la disme de leurs enfans devoit être aussi sacrifiée, à quoi ils se soumirent pour avoir la paix.
L'Histoire ancienne est pleine de faits semblables (b) (b) Voi. Peucer, de Divination, generibus, p. 15 (1).
(1) Gaspar Peucer né à Bautzen (Lusace) en 1525; mort en 1602. Enseigna les mathématiques, puis devint docteur et professeur en médecine à Wittemberg. Ami de Melanchthon, il épousa une de ses filles. Poursuivi pour ses opinions religieuses, il resta onze ans en pri- son. Il fut l'éditeur des œuvres de Melanchthon. Sa principale œuvre PENSÉES SUR LA COMÈTE 163 60 qui établissent clair comme le jour, que le moyen le plus efficace dont les Démons se soient servis pour fomenter le culte sacrilège des Idoles, et pour étendre les cérémo- nies superstitieuses des Gentils jusqu'aux crimes les plus affreux, a été d'épouvanter le monde par des prodiges, et 65 d'accoutumer les hommes à juger que c'étoit une dénon- ciation des maux à venir, et un reproche de négligence dans le service des Dieux; qu'il falloit donc multiplier les cérémonies Religieuses, ordonner des processions et des vœux solennels, tel qu'étoit celui qu'on appelloit ver 70 sacrum, faire couler le sang d'une infinité de victimes, bâtir des Temples et des Autels, instituer des Fêtes et des Jeux publics en l'honneur des Dieux, et faire venir de nouvelles Divinitez, comme quand les Romains envoyèrent chercher à Epidaure (a) le Dieu Esculape en suite d'une 75 cruelle peste; et à Pessinunte (b), la Déesse Cybele en suite de quelques pluies de pierre qu'on avoit veu tomber en Italie.
(a) L\m de Rome 461. Livius, lib. 10.
(b) L'an de Rome 548. Livius, dcc. 3, lib. p.
est le Commentarius \ de Prxcipuis Divi | nationum generibus, m | quo a prophetiis divina autoritate traditis, et Pby | sicis prxdictionibus, sepa- rantur Diabolicx frau | des et superstitiosx observatioiies, et explicantur | fontes ac causs Physicarum przdictionum, Diabo | liez et superstitiosz dam- nantur, | ea série, quant tabula indicis vice \ przfixa osten | dit. Witte- bergz, M. D. LUI. Le Commentarius eut sept éditions; il fut traduit en français par S. Goulart, Senlisien, sous ce titre: Les devins ou Commen- taire des principales sortes de Divination. Lyon, 1584.
164 PENSÉES SUR LA COMÈTE LXII Que les Payetis ne faisoient rien qui pust appaiser la colère de Dieu, quand ils voy oient des prodiges.
Il s'ensuit de là que tout ce que faisoient les Payens à la veùe des prodiges, pour appaiser le courroux de Dieu, n'étoit aucunement propre à appaiser le vrai Dieu, et ne 5 diminuoit en façon du monde l'empire du péché dans le cœur de l'homme, (car si cela eust été, les Démons se fussent bien gardez de tenir la conduitte qu'ils tenoient à cet égard) et par conséquent que les prodiges qui epou- vantoient ces peuples Idolâtres, n'étoient aucunement 10 propres à les porter à une pénitence qui pust détourner les fléaux de la justice divine, mais qu'au contraire ils étoient très propres à les porter à tout ce qui enflamme d'avantage la colère de Dieu. D'où il resuite évidemment que Dieu n'a point créé des Comètes dans la veûe d'éton- 15 ner les Peuples, et de leur déclarer que s'ils n'expioient leurs fautes, ils seroient punis sévèrement.
LXIII Les Démons faisoient prendre pour des prodiges, plusieurs effects de la Nature.
Il est si vrai que les prodiges n'étoient propres qu'à soutenir le culte des fausses Divinitez, que les Démons qui travailloient à la propagation de l'Idolâtrie par toute PENSÉES SUR LA COMÈTE l6$ sorte de voyes, s'attachoient principalement à faire 5 prendre pour des prodiges annonciateurs du courroux du Ciel, le plus de choses qu'ils pouvoient. Etoit-il né à la Campagne quelque monstre, un chien à deux têtes, un veau à six pieds, par exemple? C'étoit de quoi assembler tout ce qu'il y avoit de Prêtres dans la ville Capitale, io pour aviser aux moyens de détourner les malheurs que cela signifioit. Il falloit voir quel Dieu ou quelle Déesse n'avoit pas eu son conte, et reparer la négligence passée par quantité de sacrifices; autrement on eust crû faire passer la victoire dans le parti des ennemis, et exposer les 15 affaires publiques aux dernières infortunes. Les embrase- mens du mont Etna, ou du Vésuve; les tremblemens de terre; les météores un peu rares, comme le Tonnerre en tems serain; les éclipses du Soleil et de la Lune; la chute de la foudre, tout cela passoit pour des présages de 20 malheur si infaillibles, qu'on n'epargnoit rien pour parer le coup. Un ouragan pareil à celui qu'on vit dans la Champagne, et en Pologne l'année passée, eust occupé deux ou trois mois tous les Collèges des Augures et des Haruspices, eût fait consulter les Oracles, les sorts de 25 Preneste, les livres des Sybilles, les vieux bouquins où étoit contenue la Discipline des Hetruriens, et tout ce qui eust peu apprendre la manière de conjurer la tempête pronostiquée. Les inondations des fleuves étoient aussi des choses de mauvais augure, comme il paroit par le 30 dénombrement qu'Horace (a) nous a laissé des prodiges (a) Vidimus flavum Tyberim retortis, etc. (Horat., Od. 2, lih. 1.)
30. A. La citation d'Horace est dans le texte et les quatre vers sont cités: Vidimus flavum Tyberim retortis Littore Etrusco violenter undis, Ire dejectum monumenta Régis, Teir.plaque Vestce.
l6é PENSÉES SUR LA COMÈTE qui suivirent la mort de César, et qui firent craindre que Jupiter n'envoyast un second Déluge sur la terre; car après avoir parlé de la neige, de la grêle, et de la foudre, il passe aux debordemens du Tybre. Virgile témoigne la