SigPhi · Pierre Bayle

Pensées diverses sur la comète

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35 même chose, faisant le même dénombrement avec beau- coup plus de particularitez, car il y fait entrer des spectres et des fantômes, des hurlemens de loups, des cliquetis d'armes entendus dans l'air, des bêtes parlantes, des sources de sang, des statues couvertes de sueur, des 40 Comètes, et plusieurs autres choses que je vous prie de relire, tant elles me paroissent bien exprimées. Vous y verrez les debordemens duPo(a). Lisez aussi le Com- mentaire de Servius sur ces paroles de Virgile, vous y verrez que les debordemens des rivières ne sont pas seulement à 45 craindre à cause du mal présent qu'ils apportent, mais aussi à cause de ce qu'ils présagent pour l'avenir, ce que l'on debitoit aussi dans Paris l'an 1649 au sujet d'une furieuse crue de la Seine. Plutarche (b), Tacite (c), Tite Live (d) et plusieurs autres, font foi que les debor- 50 démens du Tybre passoient pour de tres-mechans pré- sages.

Je voudrais qu'il vous plust aussi de lire la fin du pre- mier livre de la Pharsale de Lucain, et le commencement du second, parce que vous y verriez une confirmation fort 55 exacte de tout ce que j'ay à prouver en cet endroit. Vous (a) Proluit in sano contorquens vortice sylvas, Fluviorum Rcx Eridanus, etc. (Virgil. Géorgie, lib. I.)

(b) In vit a Othon.

(c) Annal., lib. I.

42. A. La citation de Virgile également dans le texte: Proluit insano contorquens vortice Sj/lvas Huvioruu: Rex Eridanus. cainposque per omnes Cuin stabulis armenta tulit.

48. La phrase: Plutarche, Tacite, etc., n'est pas dans A.

PENSÉES SUR LA COMÈTE l6j y verriez que la guerre civile de César et de Pompée eut pour avant-coureurs une infinité de prodiges menaçans, dont les Dieux remplirent la mer, le ciel et la terre. Vous y verriez des Comètes, et plus de météores ignées 60 que vous n'en avez dictez dans vôtre célèbre Cours de Philosophie. Vous y verriez des éclipses, des embrase- mens du mont Etna, des tremblemens de terre, des inondations, des statues parlantes et suantes, des tombeaux gemissans, des monstres, des apparitions d'Esprits, des 65 Enthousiastes, et plusieurs autres telles choses. Vous y verriez que l'effect de tout cela fut, non la reformation des mœurs, et l'abolition des fausses créances touchant le service divin, qui sont les seules choses que Dieu demande de nous par les signes qu'il nous donne de sa 70 colère: mais des consultations de Devins, dont le plus vieux impose pour toute pénitence aux Romains, quel- ques processions autour de la ville, et quelques traits de superstition, comme de faire main basse sur tous les monstres. Vous, y verriez que le vieux Devin et une 75 Fanatique ayant remply la ville de consternation, celui là par les funestes présages qu'il trouva dans le sacrifice qu'il offrit aux Dieux; celle-cy par les prédictions qu'elle publia dans les rues; furent cause que les femmes couru- rent en foule à l'adoration des statues, pendant que les ?o hommes murmuroient contre la cruauté du destin. Toutes choses, comme vous voyez, directement opposées à la volonté de Dieu. Silius Italicus fait un pareil 71. A. des processions.

74. A. sur tous les monstres; ce qui me fait souvenir de Vaivode et de ce Cady Turc qui, en l'année 1665, firent le procez à un enfant monstrueux qui étoit né dans Athènes, et le condamnèrent à être jette dans une fosse qui seroit comblée de pierres, ce qui fût exécuté. (Me. Spon, Voyage de Grèce, tome 2.)

82. La fin de cette section, depuis: Silius Italicus fait un pareil dénom- brement n'est pas dans A.

l68 PENSÉES SUR LA COMÈTE dénombrement de prodiges sur la fin du 8. livre de la guerre de Carthage, prétendant que la Republique Romaine 85 fut avertie par là des ruines efFroiables qu'Annibal lui devoit causer. Stace fait un semblable dénombrement dans le septième livre de la Thebaïde. Claudien n'en fait pas moins dans la seconde invective contre Eutropius. Et Pétrone, ce fameux Débauché et cet insigne Libertin, fait 90 pis que tous les autres dans ce modèle ou dans cet essai de Poëme sur la guerre civile, qu'il a inséré dans son ouvrage. Ils prétendent tous que les desordres de l'Etat furent présagés par ces prodiges, mais ils ne nous aprennent pas que personne devint pour cela plus sainct.

LXIV Ne m'allez point dire, que j'ay tort de me prévaloir du témoignage des Poètes, après l'avoir décrié dés le com- mencement. Car je ne vous l'allègue pas pour prouver S que tous ces prodiges sont effectivement arrivez, mais seulement pour prouver que les Peuples regardoient ces sortes de choses comme des mauvais présages, et qu'ils 89. C. fait pis que les autres. Voyez l'essai ou le modèle.

1. En titre, dans C: Si je me prevaus du témoignage des Poètes.

7. A. et qu'ils en devenoient plus criminels. L'endroit de Virgile où je vous renvoyé est si éloquent, qu'il étoit de l'intérêt de sa veine poétique, que ces prodiges fussent arrivez, et il a eu tant d'envie de se faire honneur de ces pompeuses descriptions et d'en faire sa cour à Auguste, qu'il les a fourrées dans un ouvrage d'Agriculture, aimant mieux en faire un Episode très mal placé que d'attendre fort long tems une occasion plus favorable: si bien que son témoignage n'est guère propre à établir la certitude du fait à moins qu'on n'aye égard à la circonstance du tems où il a écrit, qui est fort voisin de celui où il asseure que ces prodiges arrivèrent. Mais c'est de quoi je me mets fort peu en peine, non seulement parce que je pourrais vous citer le témoignage des plus célèbres Historiens, au lieu de celui de PENSÉES SUR LA COMÈTE 169 en devenoient plus criminels. Outre cela je puis vous dire, qu'il me seroit aussi aisé de vous alléguer le temoi- 10 gnage des plus célèbres Historiens, que celui des Poètes. Et déplus il est d'une si grande notoriété publique que les Payens regardoient comme des présages de mauvais augure, et dont il faloit détourner l'effet par mille céré- monies de leur fausse Religion, cent choses qui arrivent 1 5 naturellement, et qui sont tout à fait indifférentes, qu'il n'est pas nécessaire de le justifier par leurs livres, ni de renvoyer personne à Julius Obsequens, bon et fidèle compilateur en cette matière.

LXV Comment les hommes eussent peu d'eux-mêmes prendre certaines choses pour des prodiges.

Je remarquerai seulement, que les Démons n'avoient pas beaucoup de peine à persuader aux hommes, qu'il y avoit du mystère et du prodige par tout. Car il faut avouer à la honte de nôtre espèce, qu'elle a un penchant 5 naturel à cela (a). Et apparemment le terroir étoit si bon pour cette sorte de fruicts, qu'il en eust produit en abon- dance sans être cultivé. Je comprens fort bien que les hommes plongez dans l'ignorance, se fussent portez d'eux mômes à craindre pour l'avenir, en voyant des 10 éclipses de Soleil et de Lune, et que l'idée naturelle que (a) Facile erat vincere non répugnantes.

Lucain et de Virgile, mais aussi parce qu'il est d'une si grande noto- riété publique que les Anciens Payens ont regardé comme des présages de mauvais augure, etc.

I70 PENSÉES SUR LA COMÈTE nous avons d'un Dieu dispensant par sa Providence les biens et les maux, les eust fait penser que cette lumière céleste qui se cachoit ainsi à la terre, leur signifioit quelque indignation qui eclateroit dans la suite. Je comprens aussi 15 que les tonnerres et les foudres les eussent remplis de terreur, et pour le présent, et pour l'avenir, dans la pensée que le Maitre du monde declaroit par ce bruit horrible dont ils ignoroient les causes, qu'il n'étoit pas content du genre humain.

20 Primus in orbe Deos fecit titnor, ardua cœlo Fulmina atin caderent, àiscussaque mxnia flammis Atque ictus flagrant Athos (a).

Je dis la même chose des tremblemens de terre, des inondations, des ouragans, des tempêtes, et des feux 25 sortans impétueusement d'une montagne. Et parce que des esprits saisis de frayeur pour des sujects qui le méri- tent, sont facilement ébranlez par d'autres qui ne le méritent pas tant, il me semble aussi que les hommes ayant été une fois saisis de peur pour ces grands spec- 30 tacles, eussent peu s'étonner dans la suite pour de moindres choses, et insensiblement passer dans une crainte générale de tout ce qui n'eust pas été commun; ne sachant pas, faute d'être bons Philosophes, que les erïects peu ordinaires, comme la production des monstres, sont 35 aussi bien de purs effects de la Nature, que ceux qui se produisent journellement; de sorte que la même loi naturelle qui fait qu'en certaines circonstances il nait un chien d'une chienne, fait qu'en d'autres circonstances il nait d'une chienne un animal monstrueux (1).

(a) Petronius.

(1) Sut les Monstres, cf. Malebranche, Méditations chrétiennes et meta- physiques, VII, xix, p. 139.

PENSÉES SUR LA COMÈTE l"Jl LXVI Que ce qu'on appelle des prodiges, est souvent aussi naturel que les choses les plus communes.

Ceux qui savent cela se tirent aisément d'affaire et voyent bien que soit qu'un animal produise un monstre, soit qu'il produise son semblable, l'Auteur de la Nature va toujours son grand chemin, et suit la loy générale qu'il 5 a etabiic(i). D'où ils concluent que la production d'un (i) Jurieu reproche à Bayle » son dessein d'établir que Dieu ne fait jamais de prodiges et de choses extraordinaires pour être des présages de l'ave- nir, et que les tremblemens de terre, les météores extraordinaires, les signes qui se voyent au ciel et en la terre, les apparitions, les voix, les monstres, les debordemens, les inondations extraordinaires, se font par des voyes naturelles et nécessaires, et que Dieu n'a aucunement dessein de présager par ces sortes de choses ses jugemens à venir sur les hommes, ni même de manifester sa Divinité ». Bayle répond: « Je ne pretens point nier que Dieu ne fasse jamais en aucun pais du monde ce qu'on appelle prodiges, présages: je pretens seulement que les choses qui paraissent également et indifféremment parmi les nations infidelles et parmi les enfants de Dieu, ne sont point des productions miraculeuses destinées à menacer le genre-humain...On n'a qu'à lire la page où après avoir remarqué qu'on serait impie si l'on soûtenoit que Dieu a pour but d'avertir les Idolâtres par l'apparition des Comètes, qu'il les châtiera rudement en cas qu'ils ne rallument point leur dévotion pour leurs fausses Divinitez, j'ajoute tout aussi-tôt: Bien entendu que s'il y a quelque part des feux extraordinaires, visibles seulement ou à quelque ville ou à quelque païs qui connaisse le vrai Dieu, comme il en parut autrefois sur la ville de Jérusalem, on peut les prendre pour des signes envoyez par une Providence toute particulière. » Il montre ensuite que le principe sur lequel il se fonde est la perfection infinie de Dieu: « N'est-ce point poser un Dieu infini en ses perfections, que de rejetter une doctrine parce qu'on la trouve peu conforme aux attributs infinis de Dieu? Or je rejette la doctrine des Comètes, parce que je la trouve peu conforme aux attributs infinis de Dieu; il faut donc néces- sairement que je pose pour la base, et pour le principe de mon raison- nement, l'existence d'un Dieu infini en ses perfections ».

Jurieu établit la croyance aux présages par quatre raisons: i° Par le sentiment commun des hommes. 2" Par le sentiment de toute l'Eglise.

IJ2 PENSÉES SUR LA COMÈTE monstre n'est pas une marque de sa colère, puis que cette production est tellement dans l'ordre de la loy qu'il a établie, que pour empêcher qu'elle n'arrivast, il eût fallu déroger à cette loi, c'est à dire faire des miracles. Ce 10 qui fait voir que la production de ce monstre est aussi naturelle que celle d'un chien, et qu'ainsi l'une ne nous menace pas plus que l'autre de quelque calamité. La même chose se peut dire des éclipses: car il n'est pas plus naturel à la Lune d'illuminer la terre dans les circons- IS tances où elle l'illumine, et de se trouver dans ces circonstances lors qu'elle s'y trouve, qu'il luy est naturel d'être sans lumière lors qu'elle n'en a point, et d'être dans la situation, qui la prive de lumière, lors qu'elle est dans cette situation; et je ne doute nullement qu'il n'y eust 20 eu des éclipses de Soleil et de Lune, quand même les hommes n'auroient jamais péché: d'où s'ensuit que ce ne sont pas là des menaces faites à l'homme. Cela est si vray, que quand Dieu a voulu que le Soleil rendist témoignage 3° Par le chapitre 24 de Saint Matthieu. 40 Par l'histoire ancienne et nouvelle. « On ne peut rien voir de plus mince que ces raisons, répond Bayle; car le sentiment commun, celui de l'Eglise, le chapitre 24 de S. Matthieu, l'Histoire ancienne et nouvelle ne sont pas moins favo- rables aux présages des éclipses et à ceux des Comètes, qu'aux autres espèces de présages, et néanmoins je suis bien sûr que ma partie n'ose- roit soutenir que les éclipses soient des présages des fléaux de Dieu, car il est désormais trop manifeste qu'elles arrivent naturellement. Pour ce qui est des Comètes, Mr Desmarets (1) Professeur en Théologie à Groningue, l'homme du monde le plus rigide contre tout ce qui avoit la moindre apparence d'hétérodoxie, n'a-t-il pas soutenu publiquement qu'elles ne présagent rien? Monsieur Grasvius n'a-t-il pas soutenu la même chose, dans une harangue qu'il a dédiée aux Etats d'Utrecht? N'a-t-il pas même réfuté nommément et expressément les objections que quelques Ministres empruntoient de l'Ecriture? Ainsi les 4 raisons du délateur ont été publiquement méprisées par les plus célèbres Profes- seurs du Païs-Bas à l'égard du phénomène qui a été le plus universelle- ment reconnu pour un présage. » (1) Samuel Desmarets est allé jusques à dire que c'est le Diable qui a fomenté parmi les Payens l'opinion des présages des Comètes. Mr Grœvius le cite.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 175 par ses ténèbres aux mystères adorables de la passion de 25 Jésus Christ, il a choisi un tems où ces ténèbres ne pou- voient être naturelles. Mais comme il faut de la Philo- sophie pour s'élever à ces sortes de connoissances, je comprens aisément que le Peuple se fust porté de luy- même à l'erreur et à la superstition, en voyant des effects 30 de la Nature moins communs que les autres.

LXVII De la prodigieuse superstition des Payais sur le chapitre des prodiges.

Pour revenir aux dispositions superstitieuses que le Diable a trouvées dans l'esprit humain, je dis que cet ennemi de Dieu et de nôtre salut a tellement poussé à la roue, et tellement profité de l'occasion, pour faire de ce 5 qu'il y a de meilleur au monde, sçavoir de la Religion, un amas d'extravagances, de bizarreries, de fadaises, et de crimes énormes, qui pis est, qu'il a précipité les hommes par ce penchant là, à la plus ridicule et à la plus abomi- nable Idolâtrie qui se puisse concevoir.

10 Ce ne lui a pas été assez que les hommes regardant pour des signes malencontreux, les éclipses, les orages et les tonnerres, ayent établi plusieurs faux cultes de Reli- gion, dans la veùe d'éviter le mal dont ils croyoient avoir des présages: il a voulu encore les rendre ingénieux à 15 inventer des cérémonies superstitieuses, et à multiplier le nombre des Dieux à l'infini, en leur faisant trouver pal tout matière de bien et de mal, en leur suggérant qu'un tel Dieu declaroit sa volonté par le vol des oiseaux, un 174 PENSÉES SUR LA COMÈTE autre par les entrailles des bêtes, un autre par la rencontre 20 d'une corneille à droite ou à gauche, un autre par un eternuement, par un mot dit à l'aventure, par un songe, par le cri d'une souris et par une infinité d'autres moyens qu'il seroit ennuyeux de dire; de sorte que ce n'étoit jamais fait. Le songe d'une femme tourmentée, peut-être, 2 s des maux de mère, faisoit faire cent consultations de Religion, et obligea une fois (a) le Sénat de Rome à ordonner la réparation d'un Temple de Junon. La nou- velle du moindre prodige mettoit quelquefois en défaut le grand Pontife et tous ses Prêtres, car il arrivoit 30 qu'après avoir bien égorgé des victimes, selon qu'ils l'avoient trouvé à propos, une disgrâce survenue à l'armée apprenoit que l'expiation n'avoit pas été faite et qu'il falloit recommencer. Annibal ayant gagné la bataille de Thrasymene, le Dictateur Fabius Maximus représenta 35 au Sénat, que ce malheur avoit été attiré sur la Republi- que bien plus par la négligence des cérémonies de la Religion, que par la témérité, ou par l'incapacité du General de l'armée. Sur quoi les livres des Sybilles ayant été consultez, on trouva que le vœu solemnel qui avoit 40 été fait au Dieu Mars, n'avoit pas été exécuté dans les formes, et qu'il faloit y revenir tout de nouveau, et même avec plus d'appareil, et faire plusieurs autres actes de Religion, dont le détail se peut voir dans le 22. livre de Tite-Live.

45 II y avoit outre cela tant de choses qui pouvoient empêcher l'expiation, qu'il est étonnant qu'on ait peu vaquer à autre chose qu'au culte des fausses Divinitez.

(a) Cicero, lib. I de Divinat.

46. A. ou affaiblir la vertu des Auspices.

47. A. de ces fausses Religions.

PENSÉES SUR LA COMÈTE IJ5 Plutarque (a) nous asseure que les Romains firent recommencer tout de nouveau une de ces Processions 50 solennelles, où l'on trainoit par la ville sur des Brancars les Images des Dieux, et autres Reliques sacrées, parce que d'un côté l'un des chevaux de l'equippage s'arrêta en un certain endroit sans tirer, et de l'autre que le Charrier prit les rênes de la bride de la main gauche. Qu'en une 55 autre rencontre ils refirent trente fois un même sacrifice, parce qu'ils crurent qu'il y étoit toujours survenu quelque manque de formalité. Que Q- Sulpitius (b) fut déposé de sa Prelature, parce que le chapeau sacerdotal luy étoit tombé de dessus la tête en sacrifiant, et que C. Flaminius, 6o qui avoit été nommé Colonel de la Cavalerie par le Dic- tateur Minutius, fut destitué, parce qu'au moment que le Dictateur le nommoit, on ouït le bruit d'une souris. On peut voir plusieurs exemples de cette force dans le même Auteur, et dans d'autres livres non suspects, sans qu'il 65 soit besoin de recourir à ce beau passage d'Arnobe (c) qui tourne si bien en ridicule les Payens, quoi qu'il n'outre point la matière, et qu'il ne dise rien qui ne se (a) 7m vita Coriolani.

(b) Idem, Plutarch. in vita Marcel.

(c) lu cxrimoniis vestris rebusque divinis postuliouibus locus est, et pia- culi dicitur contracta esse commissio, si per imprudentix lapsum aut in verbo quispiam, aut simpuvio dcerràrit, aut si cursu in solcmnibus ludis, curriculisque divinis: commissum omîtes statim in reliçiones clamatis sacras, si ludiits coustitit, aut Tibicen repente conticuit, aut si patrimus ille qui vocal 11 r puer omisit per ignorantiam loritm, aut terrain tenere non potuit. (Arnob., lib. 4, advers. Gentes.)

48. C. Plutarque raconte que l'une de ces processions solennelles, où l'on trainoit par la ville sur des brancars, les Images des Dieux, autres Reliques, fut recommencée tout de nouveau à Rome.

55. C. on refit.

66. A. qui tourne si bien en ridicule le Paganisme. Incœrimoniis, ete. De plus qu'on ne dise que c'est le discours d'un Chrétien qui a outré la matière, il est bon que l'on sache que Ciceron dit en substance la même chose dans la harangue de Aruspic. responsis.^ Ij6 PENSÉES SUR LA COMÈTE trouve en substance dans la harangue de Ciceron de Haruspicum responsis.

70 Vous voyez, Mr. quel étoit l'esprit de la Religion Payenne. Tout lui paroissoit rempli de signes et de pro- diges et on eut raison à Rome, lors que Ventidius y fut fait Consul, de muletier qu'il étoit auparavant, de faire courir un Vaudeville (a) qui exhortoit tous les Augures 75 et tousles Aruspices à s'assembler en diligence, pour voir ce qu'une avanture si prodigieuse signifioit; car ils s'assembloient à moins, et ordonnoient des purifications po ur des sujets de plus petite conséquence. Mais je m'étonne qu'ils ne se soient pas regardez eux-mêmes 80 comme un prodige, ou comme disoit Caton (b), qu'ils ayent peu s'empêcher de rire quand ils s'entre-regar- doient. Je m'étonne qu'ils n'ayent pas pris la crédulité de tant de grands personnages pour un monstre qui deman- doit les plus rafinées expiations. En effet, c'est un 85 dereiglement de la Nature beaucoup plus monstrueux, de (a) Concurrite omîtes Augures, Aruspices. Portentum inusilaium conflaium est recens. Nam mulos qui fricabat, Consul factus est.

(b) Mirari se a,j ébat quod non rideret aruspex, amspicem cuin vilisset. (Cicero, 1. 2 de Divinat.)

77. C. et ils ordonnoient.

84. A. Prodigiosa fies, et Thuscis digna libellis, Quxque coronatà lustrari debeat aquà.

Juvenal Sat., 13.

85. A. bimembri Hoc monstrum puero, vel mirandis sub aralro Piscibus inventis, et foetal compara Mulœ.

C'est un dereiglement aussi énorme que de voir marier un homme avec un autre homme, à l'occasion de quoi Juvenal s'écrie si aigrement: O Proceres, Censore opus est, an Aruspice nabis? Seilicet borreres; majoraque monstra pulares, Si millier vitulum, vel si bos ederet agiunn.

PENSÉES SUR LA COMETE 177 voir le Sénat de Rome composé de tant de Héros et de Personnes illustres par leur esprit, par leur courage et par leur sagesse, approuver toutes les ridicules superstitions qui regardoient l'art des augures, que de voir naître un 90 chien à deux têtes. Il faut donc demeurer d'accord, que les artifices du Démon ont fait de merveilleux progrès dans l'esprit de l'homme pour combler la mesure de sa crédulité naturelle, et pour luy faire trouver par tout de quoi craindre le ressentiment des Dieux Immortels.

LXVIll LXVIll Artifices du Démon pour fomenter la superstition des Payens.

Afin que ce tour d'esprit ne s'effaçast pas, il faloit entretenir les hommes dans la pensée, que les effets de la Nature qui avoient quelque chose de remarquable, venoient immédiatement du Ciel, et faire bien valoir tous S les tremblemens de terre, tous les debordemens des fleuves, tous les feux qui apparoissoient de nouveau sur nos têtes, etc., c'est aussi ce qui a été fait, comme je l'ay justifié.

Il faloit outre cela exciter dans l'occasion plusieurs de ces Phénomènes quand la Nature n'en fournissoit pas, ou 10 plutôt quand elle en fournissoit déjà quelques-uns: car jamais les hommes ne sont plus faciles à prendre les effects de la Nature pour des miracles, que lors qu'en divers endroits et en même tems il arrive plusieurs choses extraordinaires. Chacun se met aisément dans l'esprit, que 15 ce concours et ce concert ne peut venir que d'enhaut: et quoi qu'en toute autre chose le moyen de n'être pas Pensées sur la. Comète. 12 I78 PENSÉES SUR LA COMÈTE cru soit d'en dire trop; sur le fait des miracles tout au contraire, le moyen de persuader, c'est de ne garder aucune mesure. Plus on en dit, et plus on persuade 20 que c'est le doigt de Dieu. C'est pourquoi dés que la chose avoiî été mise une fois en train par les favorables conjonctures que la Nature avoit fournies, il importoit extrêmement de produire en divers lieux plusieurs effects extraordinaires, en appliquant la vertu des causes 25 secondes (a); ou à tout le moins de se servir de l'ima- gination foible de plusieurs personnes, qui croyent voir souvent dans les niies des armées en bataille, et entendre des bruits et des hurlemens effroiables où il n'y en eut jamais; il importoit, dis-je, extrêmement de se servir de 30 tout cela pour répandre par tout la nouvelle d'une infi- nité de prodiges. C'est aussi ce que les Démons ont pra- tiqué fort adroitement. Quand ils ont peu bouleverser la Nature fort à propos pour leurs fins, ils l'ont fait, du tems de Brennus par exemple. Quand ils ont veu que les 35 causes secondes avoient déjà donné le branle à la supers- tion, s'ils n'ont pas peu y ajouter quelque chose d'effectif par leur industrie, à tout le moins ont-ils fait répandre le bruit de mille prodiges imaginaires, qui, tout imaginaires qu'ils étoient, ne laissoient pas de se fortifier les uns 40 les autres, et par la créance qu'ils trouvoient dans les esprits, de faire naître l'envie au monde d'en publier encore d'aussi mal fondez. Il y eût à Rome (c'est Tite Live qui parle) et aux environs de Rome plusieurs prodiges pendant cet hyver, ou du moins on en raporta et on en crut 45 beaucoup fort légèrement, comme c'est la coutume, quand une (a) Applicando activa passivis.

20. A. C'est pourquoi il importoit extrêmement, des que la chose. 23. A. plusieurs effects surprenons.

) PENSÉES SUR LA COMÈTE 1 79 fois les esprits ont tourné les choses du côté de la religion...On publia cette année beaucoup de prodiges, et plus ou trou- voit des gens simples et dévots qui y ajoutaient foy, plus aussi on en publiait (a). 50 Voila sans doute la raison qui a fait dire à Claudien (b), qu'aussi tôt que quelques prodiges ont peu eclorre, tous les autres s'empressent de naître, pour ne pas laisser échapper leur raison.

LXIX Que les Payeus atlribuoient leurs malheurs à la négligence de quelque cérémonie, et non pas à leurs vices.

Mais de peur que ce même tour d'esprit ne portast les hommes à honorer la Divinité de la manière que la droite raison nous enseigne, c'est à dire en renonçeant au vice, et en pratiquant la vertu; il falloit entièrement 5 appliquer la dévotion des Peuples à cette pensée, que les signes de la colère des Dieux ne temoignoient pas qu'ils fussent fâchez contre le dereiglement des mœurs, mais seulement contre la négligence ou le non-usage de quelque sacrifice, ou de quelque cérémonie, et qu'ainsi (a) Romse autem, et cirai Urbem multa ea hyeme prodigia fada, mit, quod evenire solet, rnotis semé! in religionem animis, multa nunciata et iemere crédita sunt...Prodigia eo anno multa nunciata sunt, qux quo magis credebanl simplices ac rcligiosi homines, eo etiam plura nunciabanlur.

(b) Ulque semel patuit monstris iter, omnia tetnpus nacta su uni properant nasci. (Claud., lib. 2, in Eutrop.)

50. La phrase: Voila sans doute la raison et la citation de Claudien ne sont pas dans A.

l80 PENSÉES SUR LA COMÈTE io la seule chose qu'il falloit faire pour les appaiser, étoit de remettre en vigueur la cérémonie, ou d'en inventer quelques autres, sans se mettre en peine de corriger ses passions. C'est aussi à quoi les Démons se sont particuliè- rement étudiez, et avec un succès dont ils ont eu lieu 15 de s'applaudir. Car il est clair par toute l'Histoire pro- fane, que les Payens raportoient la source des châtimens que les Dieux leur envoioient, à l'oubli de quelque superstition, et non pas à l'impureté de leur vie, et que dans cette veue ils croyoient avoir assez fait, pourveu 20 qu'ils eussent rétabli le culte qui avoit été oublié.

Les Carthaginois (a) se voyant batus par Agathocles, Roy de Syracuse, et assiégez dans leur ville, ne crurent pas avoir mérité cette disgrâce pour aucune autre raison, si ce n'est parce qu'ils avoient changé la cruelle coutume 25 d'immoler à Saturne de leurs propres enfans au chois du sort, en celle d'immoler des enfans achetez ou nourris secrètement pour cela. Si bien que pour reparer leur faute, et pour appaiser le Ciel irrité, ils rétablirent la vieille coutume par le sacrifice public de deux cens 30 jeunes garçons de qualité tirez au sort (b). Et cette cou- tume s'affermit si bien dans ce pays là, qu'elle y étoit encore pratiquée en secret du tems de Tertullien (c), quoi que Tybere se fût servi pour l'abolir d'un moyen fort efficace, qui fût de faire attacher en croix les Prêtres 35 qui immoloient ces innocentes victimes. Pendant qu'An- nibal faisoit trembler l'Italie, le sort destina son fils aine à cette barbare immolation. Mais sa mère qui n'avoit peut-être jamais fait reflexion sur l'enormité de cette cou- tume, la comprit alors, et la représenta si vivement, que (b) Lactant., de fais rclig., lib. I, cap. 21.

(c) Apologet., cap. 9.

PENSÉES SUR LA COMÈTE iSl 40 le Sénat de Cartilage qui étoit embarrassé entre la crainte des Dieux et celle d'Annibal, et qui franchement craignoit plus de l'irritation de l'un qu'il n'esperoit de l'appaisement des autres, n'osa passer outre et dépêcha vers Annibal pour savoir sa volonté. Annibal ne voulut 45 point que son fils mourust, et dit qu'il valoit mieux le conserver pour le service de la patrie; qu'il auroit soin de faire périr tant de Romains, que les Dieux n'auroient pas sujet de se plaindre de ce qu'il leur avoit détourné une victime. Il les appelle au spectacle du carnage qu'il 50 s'en va faire, Vos quoque DU patrii quorum délabra piantur Cxclibus, atque coli gaudent formidine malrum, Hue txlos voltits Masque advertite mentes, etc. (a).

Je vous fatiguerais trop, Mr. si je vous citois tous les 55 exemples que j'ay leus sur cette matière; et d'ailleurs l'Histoire Ecclésiastique, que vous savez si parfaitement, vous en fournit assez pour me dispenser de cette compi- lation. On y voit que les Payens accusoient incessam- ment les chrétiens d'être la cause de tous les malheurs qui 60 affligeoient l'Empire, parce qu'ils prêchoient contre le culte des Dieux, et le faisoient cesser dans les lieux où ils étoient les plus forts. Le Tyran Maximin leur fait ce reproche dans ses Edicts, comme nous l'apprenons d'Eu- sebe (a). Se faut-il étonner, dit Porphyre (b), si la ville est 6) affligée de peste depuis si hvigtems, puis qu'Esculape et les autres Dieux en ont été chasseï; depuis qu'on adore Jésus, nous ne pouvons tirer aucune assistance des Dieux. Le but gênerai de St. Augustin dans son livre de la Cité de Dieu, (a) Silius Italiens, lïb. 4.

(a) LU. 9, cap. 7, Hist. Eccîes.

(b) Apud Eusebittm de Prxpar. Euangel.

l82 PENSÉES SUR LA COMÈTE est de répondre aux Payens qui se plaignoicnt que le 70 saccagement de Rome, et tous les ravages que les Goths avoient faits dans l'Empire, avoient eu pour cause le mépris que l'on faisoit des Idoles. L'irruption de Rada- sraise dans l'Italie à la tète de 200 mille hommes fit mur- murer d'une étrange sorte contre la Religion chrê- 75 tienne (a). On exaggeroit les desordres qui arrivoient sous les Empereurs Chrétiens, et la félicité de Rome Payenne; et c'est à quoi l'éloquent Symmaque s'em- ployoit de tout son cœur (b). Il osa bien écrire à des Empereurs Chrétiens, que la famine et les autres incom- 80 moditez qui desoloient l'Etat, étoient le châtiment du mépris que l'on avoit pour les Dieux et pour les Ministres; qu'il n'en falloit point accuser ni les influences des Astres, ni la rigueur des hyvers, ni la sécheresse des étez, mais la colère qu'avoient les Dieux de voir qu'on avoit retran- 85 ché aux Prêtres et aux Vestales les pensions qui servoient à les nourrir. Les mêmes Empereurs Chrétiens ayant fait cesser les sacrifices que les Egyptiens Idolâtres offroient solemnellement au Nil, lors que ses eaux ne se repan- doienr pas sur leurs terres, se virent sur le point d'avoir 90 sur les bras une furieuse sédition en ce pays là, les Egyp- tiens voulant à toute force recommencer leurs sacrifices, persuadez qu'ils étoient, que l'interruption de cette saincte cérémonie leur attirait la stérilité en les privant des inondations du Nil (c).

(a) Sigebert. Gcmblac. in Coron, ad atin. 407.

78. A. aux Empereurs Chrétiens.

89. C. virent presque une furieuse sédition en ce païs-là.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 183 LXX Application des remarques précédentes à la raison Urée de la Théologie.

Que direz-vous de cette longue digression? Mr. assu- rément vous croirez que j'ay tout à fait oublié mon argu- ment Theologique. Mais donnez vous un peu de patience, vous verrez que je me retrouverai sur les voyes, et que la