20 ils ne pretendoient pas faire de l'Astrologie un art de Filou. Mais il s'est trouvé de mal-honnêtes sens dans la suite, qui ayant remarqué le foible de l'homme, en ont voulu profiter (2); et pour cet effet ils ont débité par tout, 5. C. et du merveilleux et du mystère. 8. C. Voie^Ovide au I, livre des Fastes.
(1) Naudé invective ceux qui ont la faiblesse de vouloir, d'une façon quelconque, connaître l'avenir: « De telles resveries ne peuvent loger qu'en l'imagination des âmes basses, grossières et populaires, qui se laissent surprendre et arrester dans ces toilles d'araignes, lesquelles ne peuvent facilement envelopper un esprit masle et bien sensé sans le decréditer et luy faire perdre l'es- time et la réputation d'un homme de jugement. » (Apoleg., p. 452).
(2) Les idées développées dans cette section et dans les suivantes sont indiquées dans Petit (Dissert, sur la nat. des Coin., p. 84): « Les habiles Princes y trouvèrent leur compte pour la Politique (aux inventions des Astrologues Chaldéens), les faux Prestres pour leurs impies Religions, beaucoup de mauvais Physiciens et pauvres Astronomes pour un secours à leurs nécessitez qui leur estoit fourny par les riches, les Poëtes pour de beaux sujets d'exercer leur Enthousiasme Poctique et les Historiens pour escrire au goust et dans le sentiment du vulgaire. > PENSÉES SUR LA COMÈTE 20 3 que la science des Astres apprend ce qui est, ce qui a été, 25 et ce qui sera. De sorte que pour de l'argent chacun pou- voit apprendre sa bonne aventure. Pour mieux duper les gens, on leur a fait croire que les Cieux sont un livre où Dieu a écrit l'Histoire du Monde, et qu'il n'y a qu'à savoir lire l'écriture dont Dieu s'est servi, qui n'est autre 30 que l'arrangement des étoiles, pour apprendre cette His- toire-là. De très savans hommes, Plotin et Origene entre autres, ont donné dans ce panneau, jusques là qu'Ori- gene (a) voulant confirmer son sentiment par quelque chose de bien fort, se couvre de l'autorité d'un livre Apo- 55 cryphe attribué au Patriarche Joseph, où l'on fait dire au Patriarche Jacob s'adressant à ses enfans, J'ay leu dans les Rentres du Ciel tout ce qui vous arrivera, et à vous, et à vos fls(b). On a profité surtout de l'apparition des Comètes, et de la peur qu'elles faisoient par leur longueur deme- 40 surée. Les Astrologues n'ont pas manqué de dire que c'étoient des Astres mal-faisans; ils l'ont dit sur tout, après avoir éprouvé qu'ils se rendoient en quelque façon nécessaires par ce moyen-là, chacun voulant savoir d'eux, comme d'un Oracle, quels étoient dans le détail les 45 malheurs présagez par les Comètes. Les éclipses leur ont fourni de pareilles occasions de faire valoir leur talent. D'autres ont pris occasion de là, de se vanter de plusieurs autres sortes de Divination, de la Geomance, de la Chi- romance, de l'Onomance; et insensiblement le monde 50 s'est trouvé si plein de superstition, qu'on croyoit que toutes choses étoient des présages de l'avenir, particuliè- rement lors qu'on eust fait une affaire de Religion de (b) Legi in tabulis cœli quxcunque contingent volts et filiis vestris.
35. A. Joseph, (et non pas à l'historien de ce nom, comme l'a cru M. Gadrois.) Discours Ptys. des Influen. Préface.
204 PENSÉES SUR LA COMÈTE cette sorte de Disciplines, et que le fort du service divin se trouva placé dans la connoissance des augures. Ceux 55 qui pour se rendre nécessaires, avoient besoin de faire peur de la colère des Dieux au Peuple, ne manquoient pas d'appuyer sur les Comètes, et de mettre en proverbe qu'on n'en avoit jamais veu qui n'eust apporté du mal. Ils savoient pêcher en eau trouble, comme nous l'ap- 60 prend T. Live: car à l'occasion d'une maladie conta- gieuse qui de la Campagne se repandit dans la Ville après une grande sécheresse l'an de Rome 326 il raporte que la maladie passa jusques à l'esprit, par l'adresse de ceux qui s'enrichissent de la superstition des autres, et qu'on ne 65 voyoit par tout que de nouvelles cérémonies (a). Le Démon, qui faisoit là beau jeu, et qui trouvoit que la superstition des Peuples lui étoit un moyen infaillible de se faire adorer sous le nom des faux Dieux en cent ma- nières différentes, toutes criminelles, toutes détestées du 70 souverain Maître de toutes choses, ne manquoit pas de faire valoir son art trompeur, toutes les fois qu'il parois- soit des météores, ou des étoiles non communes, à per- suader aux Idolâtres, que c'étoient des signes de la colère des Dieux, et que tout étoit perdu, si on ne les appaisoit 75 par des sacrifices d'hommes et de bêtes, etc.
(a) Kec corpora modo affecta tabo, sed aiiiinos quoque multiplex religio, et pleraqtie externa invasit, novos ritus sacrijicando, vaticiuandoqiie, inferenti- bus in domos, quilnts quzstui sunt capti superstitûme animi. (Livius, l. 4, 70. C. souverain Maître de l'Univers.
70. C. ne manquoit pas lorsqu'il paroissoit des météores, ou des étoiles non communes, d'employer son art trompeur à persuader. 74. C. si l'on ne les appaisoit.
TEKSÉES SUR LA COMÈTE 20 5 LXXXI Que les Politiques ont fomenté la superstition des présages.
La Politique s'est aussi mêlée du soin de faire valoir les présages, afin d'avoir de bonnes ressources, ou pour intimider les sujets, ou pour les remplir de confiance. Si les Soldats Romains eussent été des Esprits Forts, Drusus 5 fils de Tybere n'eust pas eu le bonheur de calmer la mutinerie des Légions de la Pannonie, qui ne gardoient plus aucune mesure. Mais une éclipse qui survint fort à propos étonna tellement ces mutins, que Drusus qui se prévalut en habile homme de leur terreur panique, en fit 10 tout ce qu'il voulut (a). Une éclipse de Lune épouvanta si fort l'armée d'Alexandre le Grand quelques jours avant la bataille d'Arbelles, que les Soldats s'imaginant que le Ciel leur donnoit des marques de son courroux, ne vou- loient point passer outre. Leurs murmures alloient à une 15 sédition toute ouverte, lors qu'Alexandre fit commande- ment aux Devins Egyptiens, qui étoient les mieux versez en la science des Astres, de dire leur sentiment sur cette éclipse en présence des officiers de l'armée. Les Devins, sans s'amuser à expliquer le secret de leur Physique, qu'ils 20 tenoient caché au Vulgaire, se contentèrent d'assurer le Roy que le Soleil étoit pour les Grecs, et la Lune pour les Perses, et qu'elle ne s'éclipsoit jamais, qu'elle ne les menaçeast de quelque calamité: sur quoy ils raporterent (a) Tacit., Annal., Mb. I. 7. C. aucunes mesures.
206 PENSÉES SUR LA COMÈTE plusieurs vieux exemples des Roys de Perse, qui après les 25 éclipses de Lune avoient eu les Dieux contraires lors qu'ils avoient combatu. Rien n'est si puissant, poursuivit Q. Curce (a), que la superstition pour tenir en bride la popu- lace. Quelque effrénée et inconstante qu'elle soit, si elle a une fois l'esprit frappé d'une vainc image de Religion, elle obéira 30 mieux à des Devins, qu'à ses Chefs. La réponse donc des Egyp- tiens étant divulguée parmi les troupes, releva leur espérance et leur courage, etc. Le même Alexandre (b) ayant remar- qué en se préparant au passage du Granique, que la circons- tance du tems, qui étoit le mois de Desius, que l'on disait 35 avoir été malheureux de toute ancienneté aux entreprises des Macédoniens, decourageoit son armée, fit publier qu'on appelleroit ce mois dangereux, du nom du mois précèdent, n'ignorant pas combien un vain scrupule de Religion a de force sur les petits esprits, et sur les esprits 40 ignorans. Pour mieux asseurer les esprits épouvantez, il fit secrètement avertir Aristandre son grand Devin, qui sacrifient alors afin que le passage fust heureux, de faire en sorte par le moyen d'une certaine liqueur, qu'on pust lire sur le foye de la victime, que les Dieux donnoient la 45 victoire a Alexandre. Ce miracle divulgué remplit les esprits d'une si grande espérance, que chacun se mit à crier, qu'il ne faloit douter de rien après des témoignages si visibles de la protection des Dieux. L'Histoire de ce grand Conquérant fournit quelques autres exemples de 50 pareilles ruses, quoi qu'il affectast de ne vouloir vaincre que par sa seule valeur: et ce qui est bien plus étrange, le même Héros, qui faisoit tomber les autres dans le panneau, y tomboit quelquefois luy même, car il étoit fort (b) Voy. les supplemens de Freinshem. sur Q. Curce, I. 2, ch. f.
PENSÉES SUR LA COMETE 20/ superstitieux en certaines rencontres (i). Je ne dis rien de 55 Themistocle (a), qui ne pouvant persuader aux Athéniens d'abandonner leur Mlle pour aller tenir la mer, au tems de la guerre de Xerxes, fit jouer les machines de la Reli- gion, supposa des Oracles, et fit dire au Peuple par les Prêtres, que Minerve avoit quitté la Ville, prenant le 60 chemin du Port. Philippe Roy de Macédoine, l'homme du monde qui s'entendoit le mieux à vaincre ses Enne- mis par des intelligences ménagées à force d'argent, avoit des Oracles de Delphes à sa poste autant qu'il en vouloit: et de là vint que Demosthene soupçonnant avec raison 65 que la Prêtresse se laissoit suborner par les presens de Phi- lippe, railla vivement sur la partialité qu'elle temoignoit pour lui, comme l'a remarqué Minucius Félix, après Cice- ron.
Il e~.t aisé de comprendre, que les mêmes maximes 70 d'Etat, qui ont fomenté la superstition des Peuples à l'égard des autres prodiges, l'ont aussi fomentée à l'égard des Comètes. Car il n'y avoit rien de plus aisé, quand il paraissoit une Comète, et qu'on vouloit faire la guerre à quelque Prince voisin, que de faire debiter (a) Plutarq. en sa vie.
59. C. et pris le chemin du port.
(1) « Neantmoins tous ces grands Hommes de l'Antiquité soit qu'ils le fissent par ignorance, ce que j'ay peine à croire, encore qu'ils fussent à vray dire plus Capitaines que Philosophes; soit que ce fut par Politique ou par Religion populaire, n'eussent pas entrepris une guerre, un Embarquement ou quelque affaire de conséquence sans consulter leurs Sacrificateurs et Devins, et avoir leur témoignage et celuy des bestes pour le succez de leurs grands desseins. Il ne se faut donc pas estonner si le Monde qui a tousjours esté trompé ou par les Fausses Religions ou par la Politique adroite ou par la mauvaise Philosophie ou par la charlatanerie des Devins et des Astrologues, l'est encore aujourd'hui sur le sujet dont nous parlons qui est celuy des Comètes. » (Petit, Dissert, uir les Coin., p. 80).
208 PENSÉES SUR LA COMÈTE 75 par les Astrologues, que cette Comète menaçoit particu- lièrement ce Prince-là; que de faire dire fort sérieuse- ment ce que Yespasien disoit(a) peut-être pour rire d'une Comète qui parut sous son règne, Que c'étoit le Roy des Parthcs avec sa longue chevelure, qui en ètoit menacé plutôt So que lui, qui portoit les cheveux courts. C'étoit en même tems donner bonne espérance à son parti, et étonner l'autre. Il paroit par la 6. Satyre de Juvenal, que cela se pratiquoit ainsi. Car en nous donnant le caractère d'une femme Nouvelliste, il nous la représente débitant dans 85 les Compagnies, qu'il Paroissoit des Comètes qui menaçaient le Roy d'Arménie et le Roy des Parthes, et que leur Pays et leurs Villes ctoient ravagez par des inondations de fleuves, et par destrcinblemens de terre; ce qui, comme vous savez, Mr. passoit pour un présage fâcheux (b), outre le mal 90 présent qu'il causoit.
Instantem Régi Armenio, Parthoque Cometen Prima videt: famam rumoresque illa récentes Excipit ad portas, quosdam facit isse Niphatem In populos, magnoque itlic cuncta arva teneri 05 Diluvio, nutare urbes, subsidere terras, Quocunque in trivio, cuicunque est obvia, narrât.
Vous voyez là l'esprit d'un Nouvelliste Pensionnaire, toujours informé d'un grand nombre de malheurs qui désolent le Pays ennemi, ou celui qui le va devenir, et de 100 plusieurs présages funestes qui le menacent.
Qui doute que les amis de César n'ayent affecté de dire par tout, que la Comète qui parut après sa mort, ètoit une marque du courroux du Ciel contre ses meurtriers, et un présage de la protection que les Dieux accorderoient à 105 ceux qui en poursuivraient la vengeance? Vous avez leu (a) Xiphilin. Anr. Victor in epit.
PENSEES SUR LA COMETE sans doute que Mahomet gagna un Astrologue de répu- tation, pour annoncer par tout qu'il devoit arriver un grand changement dans le monde, et qu'un grand Pro- phète établirait une nouvelle Religion. Pourquoi cela?
1 10 Afin de préparer les esprits à ne point s'opposer à des eve- nemens qu'ils regarderaient comme prédestinez et inévi- tables. Mais si les Grands ont contribué à faire croire que les Comètes sont des présages de mauvais augure, les Peuples y ont contribué aussi de leur côté, non seulement 1 1 5 parce qu'ils se portent de leur naturel à traitter de présages les moindres choses, mais aussi par une certaine mali- gnité, qui les porte à s'imaginer facilement, que ceux qui gouvernent ne s'en acquittent pas au contentement de Dieu; et là dessus c'est à gloser sur ce qu'on a fait cecy, 120 sur ce qu'on n'a point fait cela. De sorte qu'il est arrivé enfin, que la Politique a trouvé de mechans cotez dans la prévention des Peuples, parce qu'on s'est enfin faussement imaginé, que les Comètes menaceoient sur tout les Rois et les Princes.
LXXXII Que les Panégyristes ont contribué à fomenter la superstition des présages.
Il faut ajouter à toutes ces causes de la prévention géné- rale, la flaterie des Poètes et des Orateurs. Quand ces Mrs. là font l'éloge de leurs Héros, ils se servent entre autres Lieux communs de celui-cy, Que toute la Nature le respecte, 5 qu'elle applique toutes ses forces pour lui, qu'elle s'afflige de ses malheurs, qu'elle le promet au monde; que quand le monde Pensées sur la Comète 14 210 PENSEES SUR LA COMETE s'est rendu indigne de le posséder, le Ciel qui le redemande allume de nouveaux feux, etc. Mr. de Balzac ne manqua pas de régaler de cette hyperbole le Cardinal de Richeio lieu, et de dire, que pour voir un Premier Ministre pareil à lui, il est besoin que toute la Nature travaille, et que Dieu le promette long-tems aux hommes, avant que de le faire naître. Il en fut critiqué, mais il se défendit (a), en faisant voir que d'autres avoient été encore plus loin que lui; cet 15 Ancien par exemple, qui a dit de certaines âmes que tout le Ciel étoit occupé à faire leur destinée; et cet illustre Ita- lien du tems de nos Pères, qui a écrit, que l'Entendement Eternel étoit en une haute pensée et avoit un grand dessein, lors qu'il fit le Cardinal Hypolite d'Est. Je m'étonne qu'il 20 n'ait fait aussi venir sur les rangs ce Prêtre qui dit un jour à l'Empereur Constantin, Que la Providence Divine ne s'ctoit pas contentée de l'avoir rendu digne de l'Empire du monde, qu'elle avoit encore travaillé à lui donner des vertus qui meritoient qu'après cette vie il regnast avec le Fils de Dieu 25 dans le Ciel. C'est apparemment le mauvais succès de cette flaterie profane, qui a empêché Mr. de Balzac de se jus- tifier par un tel exemple; car Eusebe (b) raporte que Cons- tantin fit taire cet impertinent Harangueur.
En gênerai on peut dire que les flateurs se sont servis 30 de tous les effets surprenans de la Nature pour relever le mérite de leur Héros, et pour plaire aux Grands du Monde. Ainsi les Poètes de la Cour d'Auguste tàchoient à l'envie de persuader, que la mort de César étoit cause de tous les prodiges qui la suivirent. Horace le dit expressément dans 3 5 l'Ode que j'ay déjà citée (c), pour faire voir que les deborde- (a) Mr. de Bail., dise. 2, au Card. Bentivogl.
35. C. lorsque j'ai fait voir.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 211 mens des fleuves passaient dans le Paganisme pour des présages de malheur. Il prétend que le Tybre n'avoit fait tant de ravages, que par complaisance pour sa femme Ilie, qui vouloit venger la mort de César son parent. Il fait 40 comprendre aussi que tous les autres malheurs qui avoient affligé, ou qui alloient affliger l'Empire, étoient l'effet de l'assassinat de cet Empereur. Si nous en croyons Virgile, le soleil fut tellement affligé de la mort du même César, qu'il en prit le deuil, et qu'il offusqua sa lumière de 45 telle sorte, qu'on craignit de ne le voir plus (a). Cepen- dant on n'eut pas plutôt veu luire une Comète peu après la mort de César, que d'autres flateurs dirent que c'étoit son ame receùe au nombre des Dieux, et pour cette rai- son on consacra un Temple à cette Comète (b), et on 50 représenta César avec une étoile sur le front.
On ne peut pas voir des contradictions plus évidentes: car si l'ame de César a été receùe au nombre des Dieux, si elle a brillé dans le Ciel parmi les étoiles, pourquoi est-ce que le soleil s'afflige? Pourquoi se couvre-t-il de 55 ténèbres? Ne doit-il pas prendre plus de part à la gloire du Ciel, lui qui est de ce Pays-là qu'aux malheurs de Rome? Assurément Virgile fait sa cour d'une manière bien singulière, puis que pendant que les autres disent que le Ciel se voit honoré de la possession d'une nouvelle étoile t>o par la mort de César, il asseure lui que le soleil se couvre d'obscurité. S'il eust eu moins de bon sens, il eust accom- modé sa pensée avec celle des autres, en disant que le soleil étoit si fâché de voir parmi les Astres une nouvelle étoile à qui le Ciel faisoit plus d'honneur qu'à lui, qu'il 6) se cachoit de honte. Mais il étoit trop judicieux pour se fa) Georg., I. I.
(b) Siieton. in Cxs., cap. 88.
38. C. parmi les Payens.
212 PENSÉES SUR LA COMÈTE servir d'un éloge qui, n'en déplaise au galant Mr. de Voi- ture, et à son Sonnet sur une Dame qui s'étoit baignée à soleil couchant, eust paru froid, selon toutes les appa- rences, à celui pour qui se faisoit la fête; car, au dire 70 d'un bel esprit de sa Cour, il ressembloit à ces chevaux qui ruent, quand on les caresse de mauvaise grâce (a). Mais que dirons-nous d'Ovide, qui finissant ses Métamor- phoses par celle de César en Comète, nousasseure qu'entre plusieurs prodiges qui précédèrent la mort de cet Empe- 75 reur, on vit le soleil d'une pâleur extraordinaire, et la lune teinte de sang?
Voicy, Mr. le véritable moyen de dénouer toutes ces difficultez. Ces beaux Esprits n'avoient tous qu'un même but, qui étoit de faire leur cour à force d'encens à l'Em- 80 pereur Auguste: car pour César qui n'étoit plus en état de reconnoître la flaterie, il n'eust pas fait faire beaucoup de vers, s'il n'avoit eu pour successeur une personne très affectionée à sa gloire. Ainsi on ne loùoit César qu'à cause de son successeur. Or soit qu'on dist que le soleil 85 s'étoit obscurci avant la mort de César, soit qu'on dist que ce fut après, c'étoit toute la même chose pour la gloire de ce Prince. C'est pourquoi Virgile l'a dit d'une façon, Ovide d'une autre, et tous deux ont adroitement conclu par louer Auguste d'une manière fort adroite, et 90 poussée aussi loin qu'on peut.
(a) Cui malè si palpere, recalcitrat, undiquc tutus. {Horat. Sat. I, 1. 2).
79. C. faire leur cour à Auguste, à force d'encens.
84. A. et comme pour faire le prélude de l'éloge de son successeur.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 21 3 LXXXIII A combien de choses on a fait servir une même Comète.
On peut voir par là qu'une même Comète a servi à plusieurs fins. Auguste par des veùes de Politique fut bien aise qu'on crust que c'étoit Famé de César: car c'étoit un grand avantage pour son parti, de croire qu'on poursui- 5 voit les meurtriers d'un homme qui étoit alors parmi les Dieux. C'est la raison pourquoy il fit bâtir un Temple (a) à cette Comète, et déclara publiquement qu'il la regardoit comme un très heureux présage. Ceux qui étoient dans son parti, et qui n'avoient pas assez de crédulité pour se 10 persuader ces conversions d'ames en étoiles, croioient à tout le moins, ou faisoient accroire aux autres, que les Dieux temoignoient par cette Comète, combien ils étoient en colère contre Brutus et Cassius. Ceux qui étoient encore Républicains dans l'ame, disoient au 15 contraire que les Dieux temoignoient par là, combien ils desaprouvoient qu'on n'appuyast pas le parti des Libéra- teurs de la Patrie; qui sans doute ne s'oublioient pas de leur côté, pour mettre à quelque usagecette Comète selon la superstition d'alors. Enfin les Poètes trou- 20 voient là, non seulement dequoy faire de magnifiques descriptions, et dequoy intéresser toute la Nature à la gloire de leur Héros Déifié: mais aussi dequoy flatter leur Héros vivant, ce qui étoit le bon de l'affaire.
Ce n'est point par conjecture que j'en parle. Prenez la 214 PENSÉES SUR LA COMÈTE 25 peine de jetter les yeux sur le passage de Virgile que je vous ay cité; vous verrez que sa conclusion est, Qu'à tout le moins il plaise aux Dieux, qui avaient bien eu le cœur de voir deux fois les plaines de Thessalie inondées du sang des Romains, de ne pas empêcher qu'Auguste relevé V Empire qu'ils 30 avoient laissé périr: qu'il y a long-temps que le Ciel porte envie à Rome, de la possession d'Auguste, et qu'il se plaint de son attachement à triompher sur la terre. Voyez aussi le dernier chapitre des Métamorphoses d'Ovide, vous y verrez que si César a été élevé au rang des Dieux, il en a 35 l'obligation au mérite de son successeur qu'il avoit adopté, autant qu'à son mérite propre. Mais pour vous épargner le chagrin de chercher tous ces passages, en voicy un d'une délicatesse consommée, qui parle de l'ame de César, 40 Simuï evoîat dltiùs illa Flammiferumque trahens spatioso limite crinetn, Stella micat: Natique viclens benefacta, fat et ai- Esse suis majora, et vinci gaudet ab illo. Hic sua praeferri quamquam vetat acta paternis, 45 Libéra fama tattien, nullisque obnoxia jussis, Invitum praefert, unaque in parte répugnât (a).
Si je ne craignois de vous fatiguer par un trop grand nombre de citations, je vous alléguerais la flaterie dont on se servit envers l'Empereur Adrien mortellement 50 affligé de la mort de son mignon Antinous, dont on lui dit que l'ame avoit été changée en une étoile qui parut (a) Ovidius, Metamorph., lib, IJ.
32. A. Cela me fait souvenir de ces paroles du Jurisconsulte Tribo- nien à l'Empereur Justinien son Maître; je jure à Votre Majesté Impé- riale que la grande pieté qui vous accompagne partout, méfait extrêmement craindre de vous voir enlever au ciel subitement, lors que nous y penserons le moins.
PENSÉES SUR LA COMETE 21 5 de nouveau en ce tems-là. Je vous citerais Claudien (a), qui tire un heureux présage pour l'Empereur Honorius, de ce qu'une étoile apparut en plein jour environ le tems S S de sa naissance. J'ajouterais que l'on a dit (b) que le ciel avoit annoncé par deux admirables Comètes la future grandeur de Mithridate, l'une ayant brillé l'année qu'il vint au monde, et l'autre l'année qu'il commença de régner. Je n'oublierois pas que les Augures étant consul- 60 tez sur le débordement du Tybre qui arriva la propre nuit, dont Octave avoit receu le surnom d'Auguste, le jour, repondirent que c'étoit un signe de la grande éléva- tion où il parviendrait. Ce qui montre que les Poètes n'étoient pas les seuls qui accommodoient la Nature à la 65 passion des Grands. En un mot je raporterois cent autres faits, qui nous montrent que l'envie de plaire, de flater, de donner du merveilleux aux choses, a fait prendre des effets purement naturels pour des prodiges extraordi- naires. Un Roy ou une Reyne mouroient-ils peu après 70 qu'il avoit paru une Comète? On ne manquoit pas dédire tout aussi-tôt, qu'au pressentiment de ce grand malheur toute la Nature s'étoit remuée pour former des nouveaux Astres, et à force de le dire, on a porté les hommes à croire que quand il parait des Comètes, c'est un signe que 75 la Nature a quelque semblable pressentiment. Avoit-il aussi paru quelque Comète à la naissance d'un Prince devenu puissant et victorieux? Les Panégyristes eplu- (a) De 4. consul. Honor.
60. C. sur ce que le Tibre se déborda la nuit d'après qu'Octave avait reçu le surnom d'Auguste.
72. A. pour former des étoiles miraculeuses. Adeo vel summis in malis fastum et pompam amamus, quasi mortales mari non possint, nisi rerum natura perturbetur, ac coeluin ipsum luctuosam funeri faccm accendat, (Guinisius.) A force de dire cela, on a porté le Peuple.
21 6 PENSÉES SUR LA COMÈTE chant, selon les préceptes de la Rhétorique, les signes antecedens et concomitans de cette naissance, ne manauoient 80 pas de faire sonner haut la nouvelle étoile. Enfin il étoit impossible que la Comète fust prise pour ce qu'elle étoit, c'est à dire pour un effet naturel, y ayant tant de gens qui se méloient d'en faire un miracle.
Plus on étudie l'homme, plus on connoit que l'orgueil 85 est sa passion dominante, et qu'il affecte la grandeur jus- ques dans la plus triste misère (a). Chetive et caduque créature qu'il est, il a bien peu se persuader qu'il ne sau- roit mourir, sans troubler toute la Nature, et sans obliger le Ciel à se mettre en nouveaux frais, pour éclairer la pompe 90 de ses funérailles (1). Sotte et ridicule vanité! Si nous avions une juste idée de l'Univers, nous comprendrions bientôt, que la mort ou la naissance d'un Prince, est une si petite affaire, eu égard à toute la Nature des choses, qui ce n'est pas la peine qu'on s'en remue dans le Ciel. Nous 95 dirions avec celui de tous les Philosophes de l'ancienne Rome, qui a eu les plus sublimes pensées; qu'à la vérité (a) Adeo vel summis in malis fastum et pompam amamus, quas mortales morl non posshit, nisi rerum natura perturbetur, ac ccelum ipsum luctuosam funerl facem accendat. (Guinisius.)
84. A. Plus on étudie l'homme, jusqu'à: Si vous ajoutez à cela, n'est pas dans A.
(1) « Pour démontrer par raison physique que les Comètes ne luisent point pour nous annoncer la mort des Grands, je veux me servir des termes de Guinisius, traduits en notre langue -.Parlons sans fiatcr, dit-il, les testes mesmes des Empereurs ne sont pas de si grande conséquence au Ciel, qu'il faille qu'elles soient frapécs d'un Glaive céleste, que semblent for- mer les queues des Comètes. C'est un effet de la vanité des Hommes, que mesme dans le dernier des malheurs ils aiment jusqu'à ce point le faste et la pompe, comme si les Puissans de la Terre estant mortels, ne pouvoient mou- rir, sans qu'il arrivast auparavant quelque trouble dans la Nature et que le Ciel eust allumé quelque Corps céleste comme une Torche funèbre, pour faire honneur à leurs funérailles. » (Comiers, Mercure galant, Janv. 1681, PENSÉES SUR LA COMÈTE 217 les soins de la Providence descendent jusques à nous, et que nous y entrons pour notre part, mais que leur but est bien autrement considérable que nôtre conservation (a), 100 et qu'encore que les mouvemens des cieux nous aportent des grandes utilitez, ce n'est pas à dire pourtant que ces vastes corps se meuvent pour l'amour de la terre (b) (i).
(a) Quamquam majus Mis propositum sit majorque actus sui fructus, quàm servare mortalia, tamcn in nostras quoque utilitates a principio rerum prxmissa mens est, et is ordo mundo datus, ut appareat curani noslri non inter ultima habitant. (Senec. de Benef., I. 6, c. 23.)
(b) Non enim nos causa mundo sumus: nimis nos suscipimus, si digni nobis videmnr, propter quos tarda moveantur. (Id. de ira, l. 2, c. 27.)
(1) Bayle précise et développe cette idée dans le § LV de la Contin. des Pensées dit).: « J'ai approuvé ces maximes de Senequeque le mouvement des cieux, et l'action des elemens, qu'en un mot les ouvrages de la nature tendent à une fin bien plus vaste et bien plus sublime que ne l'est la conserva- tion du genre humain; qu'à la vérité les hommes entrent pour leur part dans les soins, et dans les vues de Dieu, qu'il sait qu'il les trou- vera à son passage et qu'il veut en chemin faisant les combler de biens, ce qui mérite une très-juste reconnaissance, mais qu'il va beaucoup plus loin, et que nous présumerions trop de nous si nous prétendions être ses colonnes d'Hercule, son but principal, le centre à quoi abou- tissent tous les mouvemens de la nature et la raison unique de tous ses travaux. » Au § LX1 il expose et critique les idées de Malebranche sur cette question dans son Traité de la nature et de la graee (page 8, éd. de Rot- terdam, 1684). « Il faut donc dire que l'homme s'est trouvé dans les vues et dans les desseins de Dieu comme le seul et le principal moyen de la fin, que le Créateur s'est proposée en faisant le monde. Il est donc vrai que toutes les autres choses ont été faites à cause de l'homme. Ce n'est pas même à cause de l'homme en gênerai, mais à cause des pré- destinez...»
« Si Dieu n'a considéré que l'homme en bâtissant cet Univers, à quoi bon placer si loin de la terre tant d'étoiles fixes, qui malgré leur prodigieuse grandeur nous paraissent aussi petites que des lampes? Pourquoi tant d'autres étoiles qui n'avaient jamais paru aux yeux de l'homme avant l'invention tout-à-fait moderne des télescopes? De quoi peut servir à l'Eglise militante que Jupiter ait des satellites, qui se meuvent régulièrement autour de lui? Chose découverte depuis quatre jours et qui demeure inconnue à la plupart des prédestinez. Oseroit-on dire que l'aneau et les satellites de Saturne découverts aussi depuis peu, et inconnus comme auparavant à presque tous les humains sont si nécessaires à la terre, et par conséquent à l'homme, et par conséquent à l'Eglise des Elus, que si on ne les avoit pas posez où 2l8 PEN'SÉES SUR LA COMÈTE Pardonnez moi cette petite approbation d'une pensée, qui ne passera jamais pour Orthodoxe parmi ceux qui prenent 105 les Comètes pour des prodiges. Tant de gens se sont mêlez de leur conférer cette qualité, que l'erreur a été inévitable.
Si vous ajoutez à cela, que le cours du monde fournis- sant une infinité de révolutions et de malheurs, on en 110 voyoit arriver souvent à la suite des Comètes; qu'il arrive plus de grands maux dans le monde, que de grandes et d'insignes prosperitez; que les hommes retiennent mieux le souvenir du mal, que le souvenir du bien; que sur le chapitre des prédictions ils se laissent plutôt tromper par tls sont avec ordre de se mouvoir selon les règles qu'ils suivent, toute l'œconomie terrestre auroit été dérangée?...Il n'est donc pas vrai que la terre ait besoin de tout ce qui existe dans l'Univers. » Il propose le moyen suivant de conciliation entre la Théologie et la Philosophie: