SigPhi · Pierre Bayle

Pensées diverses sur la comète

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« Ne pourroit-on pas supposer que de tous les plans des mondes pos- sibles, il n'y en a eu aucun que Dieu ait trouvé conforme à sa gloire excepté celui qui renfermeroit le mystère de l'incarnation et toutes ses dépendances? Si nous supposons cela, il est vrai de dire que le monde a été créé pour l'homme, que l'homme a été non seulement conditio sine qua non, une condition sans laquelle Dieu n'eût rien produit, mais même un objet déterminant, et auquel toutes les choses nécessaires ont été subordonnées. Voila peut-être de quoi contenter la Théologie. Pour ce qui est de la Philosophie, elle se pourroit accommoder de cette autre supposition. C'est que Dieu s'étant déterminé à cause de l'homme à faire un ouvrage, ne s'est point borné au dessein qu'il avait sur l'homme, il a mis dans son ouvrage tout ce que ce dessein principal pouvoit demander, et outre cela une infinité d'autres choses dignes de sa puissance et de sa science infinie, et pour telles fins qu'il lui a plu, suites nécessaires des loix mechaniques du mouvement qu'il donnoit a l'étendue. « Au § LX, Bayle examine un autre aspect de la même question: l'empire que l'on attribue à l'homme sur les animaux. Il utilise pour sa discussion un passage très curieux des Discours anatotniques de Guil- laume Lami, Médecin de la Faculté de Paris fEdit. de Rouen, 1675, Cf. Montaigne: Qui lui a persuadé que ce branle admirable de la voûte céleste, la lumière éternelle de ces flambeaux roulant si fière- ment sur sa tête, les mouvements épouvantables de cette mer infinie soient établis et se continuent tant de siècles pour sa commodité et pour son service? etc. (Essais, II, XII).

PENSÉES SUR LA COMÈTE 21?

US une qui a réussi, que détromper par vingt qui ont été fausses; qu'ils ont donc fait plus d'attention aux Comètes qui ont été suivies de malheur, qu'à celles qui n'en ont pas été suivies; qu'il meurt plus de têtes cou- ronnées, qu'il y en a qui deviennent des Mithridates: si, 120 dis-je, vous ajoutez tout cela aux autres reflexions que j'ay faites, vous comprendrez aisément, Mr. que les Payens ont deu être généralement préoccupez de la pen- sée, que les Comètes sont un signe de malheur.

LXXXIV Pourquoy les Chrétiens sont dans la même prévention que les Payens sur le sujet des Comètes.

Maintenant il ne faut plus s'étonner que les Chrétiens soient dans la même prévention, puis qu'ils sont la pos- térité des Payens, et qu'à l'Idolâtrie prés, ils donnent dans les mêmes foiblesses que les Payens. Le grand ouvrage S de la prédication des Apôtres a été de faire connoitre le vray Dieu, et son Fils Dieu et homme, mort et résuscité pour nous, et de remplir le cœur de l'homme de l'amour de Dieu et de celui de la saincteté, de faire cesser le culte des Idoles et de ruiner l'empire du vice. C'est à quoi ten- 10 doit la publication de l'Evangile. Du reste, Dieu ne s'est pas proposé en retirant les Payens de leurs ténèbres, et en les introduisant dans le Royaume de sa merveilleuse lumière, pour me servir des expressions de l'Ecriture, de les rendre meilleurs Philosophes qu'ils n'étoient, de leur 220 PENSÉES SUR LA COMÈTE 15 apprendre les secrets de la Nature, de les fortifier de telle sorte contre les préjugez et contre les erreurs populaires, qu'ils fussent incapables d'y tomber. L'expérience nous le montre manifestement; on ne voit pas que les per- sonnes à qui Dieu communique les plus riches thresors 20 de sa grâce, qu'il remplit de la plus ferme foy, et de la plus ardente charité, soient les génies les plus penetrans, raisonnent avec le plus de force, et se mettent au dessus, de mille faux jugemens, qui ne sont d'aucune conséquence contre le salut de l'ame (1).

25 Si bien qu'on peut dire que les Payens sont passez dans la Religion Chrétienne, avec tous les préjugez qu'ils avoient eus dans le Paganisme à l'égard des choses de la Nature, ou en gênerai à l'égard de tout ce qui ne détruit point les veritez de la foy.

30 Vous êtes trop savant, Mr. pour avoir besoin que je vous apprenne cette remarque, et vous la sauriez assez, quand même vous n'auriez leu de vôtre vie que les ouvrages de Mr. Nicole; car voici comme il s'exprime dans ce chef-d'œuvre, qu'il n'appelle qu'Essais de Morale 35 par une modestie tout à fait chrétienne, Encore que Jésus Christ fust plein de toute vérité, comme dit S1 Jean, on ne voit point qu'il ait entrepris d'oter aux hommes d'autres 32. Vous êtes trop savant, jusqu'à: Il paroit par les ouvrages est une addition de B.

(1) LaMothe le Vayer insiste déjà malicieusement sur cette contra- diction de la Foi et de la Science: « Ce qui ne sera pas trouvé estrange par ceux qui considéreront qu'on voit journellement reluire avec bien plus d'esclat les vertus chrestiennes dans les âmes simples et igno- rantes que dans celles des plus habiles en toutes sciences, lesquelles ne font que leur distraire et brouiller l'esprit, vacuas mentes (dit Cardan en son Traité de l'Immortalité de l'Ame) spes et fides totas occupât, ob id major in stupidis, idiotis et plèbe quam in eruditis, nobilibus ac ingeniosis. » (Dial. d'Oratius luhero, la Divinité, p. 342).

Cette critique, née de la Renaissance, deviendra un des arguments favoris des Philosophes du xvnr3 siècle.

PENSEES SUR LA COMETE 221 erreurs que celles qui regardaient Dieu et les moyens de leur salut. Il savait tous leurs egaremens dans les choses de la 40 Nature. Il connaissait mieux que personne en quoi consistait la véritable éloquence. La vérité de tous les evenemens passer lui éloit parfaitement connue. Cependant il n'a point donné charge à ses Apôtres, ni de combatre les erreurs des hommes dans la Physique, ni de leur aprendre à bien parler, ni de 45 les desabuser d'une infinité d'erreurs de fait dont leurs Histoires étoient remplies (a).

Il paroit par les ouvrages des Pères qui s'étoient con- vertis du Paganisme, que s'ils avoient été Platoniciens, ils retenoient l'air et l'esprit de cette Secte. Il n'y a donc 50 point lieu de douter, que ceux qui avoient cru que les éclipses, les Comètes, les tremble-terres, et choses sem- blables, sont des Phénomènes de mauvais augure, ne l'ayent encore cru après leur conversion, s'imaginant que pourveu qu'ils attribuassent à leurs péchez et à la colère de 55 Dieu, ce qu'ils avoient attribué à l'omission de quelque cérémonie superstitieuse, et à quelque fausse Divinité offensée, il n'y avoit rien à redire dans leur sentiment. Par ce moyen la société des fidèles s'est trouvée de géné- ration en génération imbuë des erreurs populaires qui 60 s'étoient établies dans le Paganisme, à la reserve de celles qui choquent manifestement les Mystères de la Religion: car dés qu'on a veu qu'une opinion n'étoit pas con- damnée comme hérétique, on a suivi sans façon le torrent de ceux qui en étoient préoccupés (b). Peu de gens s'amu- £r sent à examiner si les opinions générales sont vrayes, ou fausses. N'est-ce pas assez, dit-on en son esprit, qu'elles viennent de nos Pères?

(b) Fieri malunt alieni erroris accessio, quàui tihi credere. (Minucius Félix.)

222 PENSEES SUR LA COMETE LXXXV Introduction de plusieurs cérémonies Payennes dans le Christianisme.

Il est même vrai, que quand on se fut apperceu dans l'ancienne Eglise, que la trop grande simplicité du culte que les Apôtres avoient enseigné, n'étoit pas propre pour le tems où la ferveur du zèle s'étoit un peu ralentie, et 5 qu'ainsi il étoit de la prudence Chrétienne d'introduire dans le service divin l'usage de diverses cérémonies; on s'arrêta sur tout à celles qui avoient eu le plus de vogue parmi les Payens: soit parce qu'en gênerai on les trouva propres à inspirer du respect aux Peuples pour les choses io saintes, soit parce qu'on crut que ce seroit le moyen d'apprivoiser les Infidèles, et de les attirer à Jésus Christ, par un changement en quelque façon imperceptible. Quand les Huguenots nous reprochent la conformité qui se trouve entre nos Cérémonies, et celles des anciens 15 Payens, et qu'ils la prouvent même par de bons passages, il y a plusieurs de nos Controversistes qui leur disent tout net que cela est faux, que ce sont toutes calomnies forgées par les Ministres, pour décrier nôtre Religion. Mais ceux qui sont tout ensemble et habiles et de bonne 20 foy, avouent la dette (a), et ne manquent pas de bonnes raisons, pour justifier l'adoption que nous avons faite de plusieurs coutumes du Paganisme. Ils disent, que c'est (a) Mémoires de Mr de Marolles, part. 2, p. 209. — Du Bouhy, Théâtre des antiqu. Rom., p. 581, $87, etc.

4. A. les tems.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 223 employer les richesses des Egyptiens à la fabrique du Tabernacle, comme firent les Juifs: Que c'est imiter 25 Salomon, qui emprunta d'un Roy Idolâtre les matériaux et les Architectes du Temple du vrai Dieu: que David (a) ne fit point scrupule de se parer de la couronne grêlée de pierreries, qu'il avoit fait arracher de dessus la tète de l'Idole Melchom: Que Dieu pcrmettoit bien aux 30 Juifs de se marier avec leurs Captives, et de changer des Moabites en filles de Sion, pourveu qu'ils leur rognas- sent les ongles, qu'ils leur rasassent les cheveux, et qu'ils pratiquassent à leur égard diverses purifications: Qu'ainsi après les retranchemens, et les purifications nécessaires, 3 S nous ne devons pas faire difficulté de nous accommoder des dépouilles du Paganisme, comme le remarque St. Jérôme. Le Cardinal Baronius demeure d'accord que l'Eglise s'en est souvent accommodée car après avoir avoué fort ingénument, que la Fête de la Chandeleur est tout 40 à fait Payenne dans son origine, il ajoute Qu'il est arrivé la même chose à plusieurs autres superstitions des Gentils, c'est à dire quelles ont été louablement introduittes dans l'Eglise, ayant été expiées et sanctifiées par un usage sacré (b). Jugez, Mr. si les erreurs et les préjugez des Payens sur le cha- 45 pitre des présages, n'ont pas eu beaucoup de facilité pour entrer dans la Religion Chrétienne, pourveu seulement que l'on n'attribuast rien aux fausses Divinitez, puis que (b) Iiidem in multis aliis Gentilium institutis contigit ut superstitionis eorum usus sacris ritibus expiatus, ac sacro-sanctus redditus, in Dei Eccle- siam laudabihter introductus sit. (Not. in Martyrol. Rom., 2 Februar.).

32. C. rognassent les ongles. (Deuteron, ch. 21, v. 12.) 37. A. Itidem in multis aliis Gentilium institutis (c'est le Cardinal Baronius que vous connoissez si bien qui parle ainsi, après avoir ingé- nument avoué que la fête de la Chandeleur, est tout à fait Payenne dans son origine) contigit, etc.

224 PENSÉES SUR LA COMÈTE les Cérémonies de leur fausse Religion ont été favorable- ment accueillies, après avoir été deûement purifiées.

LXXXVI Que les fausses conversions des Payens ont transporté bien des erreurs dans le Christianisme.

Il y a une autre chose qui a contribué au transport des erreurs du Paganisme dans l'Eglise Chrétienne: c'est le 5 grand nombre des faux convertis. Car combien croyez- vous, Mr. qu'il y eut de Payens qui firent semblant d'ab- jurer l'Idolâtrie sous les Constantins, et sous les Theo- doses, lors que la Religion Chrétienne étoit la Religion Dominante, et que pour bien faire sa cour à celui de qui io onattendoit sa fortune, il faloit être baptizé? Peut-être n'y en eut-il pas beaucoup, pendant que les Empereurs Chré- tiens se crurent obligez par raison d'Etat à ménager les Payens. Mais je suis fort trompé, si quand Theodose se lut mis tout de bon dans l'esprit le dessein d'extirper le 15 Paganisme, il n'y eut beaucoup d'Idolâtres, qui sans autre motif que celui d'être de la Religion du Prince, entrèrent dans le giron de l'Eglise. Je dis la même chose des François qui étoient Payens, lors que Clovis se con- vertit à la foy. Il est fort probable que Dieu en illumina 20 quelques-uns, et que sa Providence, qui trouve souvent à propos de se servir de nos passions pour nous retirer de 49. A. deùment purifiées, ou comme disoit un jour en vôtre pré- sence nôtre Ami à quolibets, après avoir fait leur quarantaine. Une autre chose a peu contribuer. 9. A. lorsque pour bien.

19. C. il est probable.

PEKSEES SUR LA COMÈTE 22 5 nos egareméns, se servit de l'impression forte que l'exem- ple d'un grand Roy peut faire sur les esprits, pour ouvrir les yeux à quelques Seigneurs de cette Cour. Mais il est 25 aussi fort probable, qu'il y en eut plusieurs qui se firent baptiser uniquement afin d'être du côté des plus forts. Si les Philosophes Payens qui assistèrent à la Harangue que Constantin prononcea devant les Pères du Concile de Xicée pour défendre la Divinité de Jésus Christ, furent 30 plus touchez de ce discours, que de toutes les Apologies qu'ils avoient leiies: si jamais la Religion Chrétienne ne leur a paru plus plausible, que quand un Empereur revêtu de toute sa Majesté, parla pour elle; n'est-il pas bien appa- rent que la veue d'un grand Roy qui embrasse l'Evangile, 55 et la force d'un si grand exemple, déterminèrent quantité de gens de Cour, à faire comme luy, sans examiner la chose plus amplement? On peut donc dire, qu'en ces tems de prospérité, l'exemple des uns servoit de convic- tion aux autres de Province en Province; et qu'ainsi 40 plusieurs personnes de tout état, et de toute condition entroient dans l'Eglise sans aucune véritable vocation, et y apportoient tous leurs préjugez.

LXXXVII Du penchant que les hommes ont à être de la Religion dominante, et du mal que cela fait à la vraye Eglise.

Mr. de Mezerai (a) raporte une chose touchant Cathe- rine de Medicis, qui me paroit considérable. A la bataille (a) Abrégé Chrotwl. Anno 1562.

22. C. emploia la forte impression.

Pensées sur la Comète. 15 226 PENSÉES SUR LA COMÈTE 5 de Dreux le parti du Roy ayant eu du pire dans le com- mencement, il y eut des fuyars qui piquèrent jusqu'à Paris, où ils publièrent que tout étoit perdu. Catherine de Medicis sans s'émouvoir autrement se contenta de dire, Hc bien, il faudra donc prier Dieu en François, et se mit à 10 caresser fort les amis du Prince de Condé, et des nou- velles opinions. On voit par là qu'elle étoit toute resignée à la ruine de la Religion Catholique dans ce Royaume, et toute prête à la sacrifier au parti de la nouvelle Religion, s'il fut devenu le plus puissant. Cette trouppe de Filles 15 d'honneur, qu'elle employoit à lui faire des Créatures, au dépens de tout ce qu'il vous plaira, n'eust pas été non plus fort mal-aisée à persuader qu'il faloit prier Dieu en Fran- çois, si le Prince de Condé victorieux les eust mariées avantageusement à des Seigneurs Huguenots: et ainsi à 20 proportion chacun à l'exemple de la Reyne Mère se fust accommodé à la nouvelle Religion, ou pour conserver ses charges, ou pour en obtenir quelqu'une par le crédit du Prince. Si bien qu'il ne tint qu'à une bataille gagnée par les Royaux, que la Religion Dominante ne devinst la 25 Religion tolérée et disgraciée, que l'ont eust quittée par trouppes pour s'avancer plus aisément. C'eust été la même chose trente ans après, si Henri IV eust peu terrasser la Ligue par la force de ses armes. En ce cas-là, je vous répons qu'il n'y eust point eu de Conférences de Sureine, 30 point de promesses de se faire instruire; le Roy victo- rieux n'eust eu aucun doute sur sa Religion. Il l'eust mise sur le trône, et c'eust été un grand bonheur pour les Catholiques d'obtenir un Edit de Nantes pour être à tout le moins tolérez. On les eust traittez haut à la main, et 10. A. les amis du Prince de Condé.

C. les amis du prince de Condé, et les sectateurs de la nouvelle opinion.

PENSEES SUR LA COMÈTE 227 35 parce que les Huguenots avoient parmi eux en ce tems là beaucoup de ces ardens Zélateurs, qui courent la mer et la terre pour faire des Prosélytes, comme nous en avons à présent un très-grand nombre par la grâce de Dieu et du Roy, on n'eust entendu parler d'autre chose que de Con- 40 versions. Tous les Intendans de Province eussent été des Marillacs, et je ne sai ce que nous serions à présent vous et moi, mon pauvre Mr. Il me paroit fort probable que Mr. vôtre grand Père qui avoit une belle charge et beau- coup d'enfans, se fust fait Huguenot, pour conserver cette 45 charge, et pour pousser sa famille. Si bien, Mr, que peut- être vous seriez Ministre de Paris à l'heure qu'il est: car Mr. vôtre Père voyant la belle naissance que vous aviez pour les lettres, et vôtre naturel dévot, n'eust pas manqué de vous destiner à l'Eglise. Pour mes Ancêtres, 50 je crois franchement qu'ils eussent fait ce que je vois faire tous les jours aux Huguenots de mon voisinage, qui pour se délivrer une fois pour toutes des importunitez pieuses et dévotes des Curez et des Moines, et pour se procurer les avantages du ciel et de la terre qu'on leur promet, $5 francs et quittes de toutes les avanies, et de toutes les injustices, qui leur sont faites souvent par un zèle fort dereiglé, (ce que je ne dirois pas devant tout le monde) font semblant de se faire Catholiques.

Or il est bien asseuré, que toutes ces conversions pre- 60 tendues de nos Anciens, n'eussent pas empêché leur dévo- tion secrète pour Nôtre Dame, pour les Saincts, pour les Reliques, pour les Images, pour le scapulaire, etc. ni arraché de leur cœur la pieuse crédulité qui leur avoit été inspirée des le berceau pour les miracles, pour le Purga- 65 toire, et ce qui s'ensuit. Nous en tiendrions encore quel- que chose vous et moi et nos semblables, tout Calvinistes que nous serions. C'est pour vous dire, que quand on 228 PENSÉES SUR LA COMÈTE n'entre dans une Religion que par Politique, on y entre avec tous ses préjugez: et c'est ce qu'ont fait plusieurs 70 Payens en embrassant la profession du Christianisme.

LXXXVIII Réflexion sur les conversions présentes des Huguenots.

Je suis bien aise d'être tombé sur ce discours, parce que cela me donne lieu de vous demander ce que vous pensez de tant de conquêtes que nous faisons incessamment sur 5 la Religion prétendue Reformée. Je sai que vous êtes un Catholique fort zélé, et je connois peu de gens qui vous égalent en cela. Si bien que je pourrois facilement croire, que vous êtes si sensible aux victoires que nous rempor- tons sur le parti Huguenot, qu'il ne vous reste point de 10 tems pour en examiner les suites et les circonstances. Mais comme je sai d'ailleurs, que vôtre zèle ne vous empêche pas d'avoir l'esprit fort solide, je puis m'imagi- 1. Dans A an lieu de la section LXXXVIII, on lit: Je remarque outre cela qu'il semble que plusieurs Payens ayent comme capitulé lors- qu'ils se sont convertis, et demandé qu'il leur fut libre de retenir quelque chose de leur premier état, car sainr Augustin nous est garand (de Civitate Dei l. 19, cap. 19) que le Christianisme recevoit les Philo- sophes Cyniques sans les obliger à changer d'equippage, ni de façon de vivre, pourveu qu'ils changeassent seulement quelques Axiomes con- traires à la Foy. En effet on lit dans l'Histoire Ecclésiastique qu'un Philosophe de cette, secte nommé Maxime vint en habit de Cynique supplier l'Empereur Theodose de le maintenir dans le siège de Cons- tantinople, qu'il pretendoit être injustement occupé par S. Grégoire de Nazianze. On diroit aussi qu'Aquila qui aima mieux retourner dans le Judaïsme que renoncer à l'Astrologie, avait tacitement stipulé qu'il lui seroit permis de retenir ce qu'il voudroit de ses erreurs. (Epiphanius l. de pender et mens.) Mais je suis bien bon d'écrire tout cela à une per- sonne qui le sait si bien. Si ces remarques ne suffisent pas.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 229 ner que vous portés vôtre veùe beaucoup plus loin que les autres. C'est pourquoi ne voyant pas clair dans vôtre 15 esprit sur cette affaire, je vous prie de m'apprendre ce que vous en pensez. S'il ne faut que vous montrer le chemin, pour vous engager à une confidence de cette nature, l'affaire est faite, car voici dans le vrai ce que je pense sur cela.

20 Je ne trouve point que ce soit entrer dans le véritable esprit du Christianisme, que d'extorquer des conversions à torce d'argent, et à force de rendre malheureuse la desti- née de ceux qui ne se convertissent point (i). J'avoue que dans l'état où sont aujourd'hui les Calvinistes de France, 25 ces moyens-là sont très propres à les faire changer de Religion, parce qu'ils ont perdu ce premier feu et cette ardeur qui accompagne tous les grands changemens, et qui à jause de cela se trouvoit avec une grande force dans leurs Ancêtres. Mais franchement, je ne crois pas 30 que ce soit le vrai moyen d'en faire de bons Catholiques; (1) Il développe avec force ces idées dans son Commentaire Philoso- phique sur ces paroles de Jesus-Christ, Contrains les d'entrer; où l'on prouve par plusieurs raisons démonstratives, qu'il n'y a rien déplus abomi- nable que de faire des conversions par la contrainte et oit l'on réfute tous les sophismes des Convertisseurs à contrainte et l'Apologie que S. Augustin a faite des persécutions. 1686.

« La nature de la religion est d'être une certaine persuasion de l'âme par rapport à Dieu, laquelle produise dans la volonté l'amour, le respect et la crainte que mérite cet Etre suprême et dans les membres du corps les signes convenables à cette persuasion et à cette disposition de la volonté: de sorte que si les signes externes sont sans un état intérieur de l'âme qui leur soit conforme, ils sont des actes d'hypocrisie, et de mauvaise foi ou d'infidélité et de révolte contre la conscience...C'est donc une chose manifestement opposée au bon sens et à la lumière naturelle, aux principes généraux de la raison, en un mot à la règle primitive et originale du discernement du vrai et du faux, du bon et du mauvais, que d'employer la violence à inspirer une religion à ceux qui ne la professent pas. » (Comment, philo. II, J7ib.) Cet emploi de la violence est également contraire à l'esprit de l'Evangile; en user c'est « pécher contre l'Evangile ». Comm. phil., II, ^2. — Cf. Delvolvé, 23O PENSÉES SUR LA COMÈTE et c'est pourtant à cela qu'il faudrait uniquement tra- vailler. Car nous avons tant de mal-honnêtes gens et tant de scélérats dans nôtre Corps, qu'au lieu d'en grossir le nombre par cette multitude de faux convertis et de Minis- 35 très Sociniens qui s'y joignent de jour en jour, il faudroit prier Dieu de chasser de son Eglise tous ceux qui la desho- norent par leur conduite dereiglée.

Vous me direz sans doute, que l'intention de ceux qui travaillent à l'extirpation du Calvinisme, n'est pas d'aug- 40 menter le nombre des mal-honnêtes gens qui sont parmi nous. Je le croi aussi, Mr. Mais vous savez bien ce que l'on dit en Philosophie contre ceux qui boivent beaucoup, et qui protestent néanmoins qu'ils n'ont pas intention de s'enyvrer. On leur dit, que s'ils n'ont pas cette intention 45 formellement, ils l'ont du moins interpretativcment, c'est à dire qu'ils ont une intention qui peut être raisonnable- ment interprétée, par celle de s'enyvrer. Disons le même de nos convertisseurs; ils ne veulent pas formellement que les Huguenots deviennent mechans Catholiques, mais 50 ils le veulent interpretativcment, puis qu'ils veulent des choses qui meinent tout droit à une fausse conversion. Car ils veulent que les Huguenots soient pauvres, s'ils persistent dans leur Religion; qu'ils perdent leurs charges, et leurs emplois; qu'ils soient exposez à mille insultes; 55 qu'ils ne puissent s'assembler qu'avec mille peines. On leur offre mille douceurs, s'ils abjurent leur créance: on les délivre d'un joug fort pesant: on leur facilite l'entrée des biens et des honneurs. Il faut être bien ignorant de ce qui se passe dans l'homme, pour ne pas savoir, qu'il y a 46. C. qui peut raisonnablement être interprétée.

52. C. qu'un Huguenot soit pauvre, s'il persiste dans sa Religion, qu'il perde ses charges et ses emplois; qu'il soit exposé à mille insultes; qu'il ne puisse aller au prêche qu'avec mille peines. On offre mille douceurs à ceux qui abjure leur créance.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 231 60 une infinité de gens dans ce siecle-cy, qui à ce prix-là feraient profession de croire tout ce qu'on voudroit.

Comme nous avons deux sortes de convertisseurs, les uns de robe courte, et les autres de robe longue, je ne croi pas qu'il faille faire un même jugement de tous. Ceux 65 de robe longue me paroissent moins excusables que les autres, tant parce qu'ils ont inspiré au Roy toutes ces manières de convertir, que parce qu'ils ont leu dans l'Histoire Ecclésiastique la condamnation de ces ma- nières: au lieu que les convertisseurs de robe courte ne 70 font qu'obéir aux ordres du Roy, et ne sont pas de pro- fession à savoir ce que disent les Anciens Pères. Per- mettez moi de vous citer un passage de Socrate, qui fait voir en même tems que ces manières de convertir étoient blâmées par les anciens Chrétiens, et engageoient une 75 infinité de personnes à abjurer la profession de leur créance. Je sai bien que vous n'ignorez pas ce passage; mais vous ignorez peut-être que je le sai: alors je m'en ferai honneur, s'il vous plait, auprès de vous. Voici donc ce que dit Socrate (a), Pour ce qui est de la trop grande 80 cruauté, qu'on avait employée sous l'Empire de Diocletien, l'Empereur Julien ne s'en voulut pas servir (b), mais il ne laissa pas de persécuter l'Eglise (remarquez bien ces paroles) CAR J'APPELLE PERSECUTION, LORS QUE DES GENS QUI SE TIENNENT EN REPOS, SONT INQUIETEZ DE QUELQUE MANIERE 85 que ce soit. Or il inquiéta les Chrétiens de cette façon. Il fit une loi qui leur défendait d'étudier, de peur, disoit-il, que par le secours des sciences, ils ne repondissent plus aisément aux Philosophes Payens. Il les éloigna aussi de tout emploi militaire dans le Palais, et de tout Gouvernement de Province, (a) Hist. Eccks., lib. 3, cap. 12 et ij.

232 PENSEES SUR LA COMETE 90 et en partie par ses caresses, en partie par ses libéralité^, il en attira beaucoup au culte des Dieux. On vit alors, comme à l'épreuve du Creuset, qui estoient les faux Chrétiens, et qui estoient les véritables. Car les véritables Chrétiens se défirent gaiement de leurs charges, prêts à endurer toutes choses, 95 plutôt que de renoncera la foi. Mais ceux qui, au lieu d'être véritablement Chrétiens, préféraient les richesses et les hon- neurs du monde à la vraye félicité, ne balancèrent pas à sacrifier aux Idoles. Il parle en suite d'un Sophiste nommé Ecebolius, qui est le véritable portrait d'une infinité de 100 gens. // estait toujours de la Religion des Empereurs. Sous V Empire de Constantius il fit semblant d'avoir un %èle mer- veilleux pour l'Evangile; mais sous Julien il parut excessi- vement attaché aux superstitions Payeuues. Après la mort de Julien, le Christianisme étant remonté sur le thrône, le 105 Sophiste ne manqua pas de reprendre la profession de Chré- tien. Enfin Socrate nous aprend, que sous cet Empe- reur Apostat, les Chrétiens furent obligez de payer des sommes immenses pour se racheter de l'obligation de sacrifier aux Dieux.

110 II n'y a point d'honnête homme qui ne condamne cette manière de convertir; et si les Dieux de Julien eussent été raisonnables, ils eussent détesté les Chrétiens qui ne leur eussent offert des sacrifices, qu'afin de se sauver de la taxe qu'on leur faisoit payer rigoureusement. Quel cas 1 1 5 croyons-nous donc que Dieu fasse de tant de Huguenots qui se convertissent pour du pain; Dieu, dis-je, qui est infiniment plus digne d'être servi à cause de lui-même, que les Divinitez du Paganisme?

Je suis presque seur que vous ne me croyez pas assez 120 versé dans l'Histoire Ecclésiastique, pour avoir ouï parler d'un Evesque Grec, nommé Asterius, qui vivoit sur la fin du quatrième siècle. Il est néanmoins vrai que je connois PENSÉES SUR LA COMÈTE 233 ce nom-là, et que j'ay leu son Homilie contre l'avarice, où j'ay trouvé un passage qui ne sera pas mal placé en 125 cet endroit. Oui est-ce, s'écrie-t-il, qui a obligé des Chrcs- tieus à s'abandonner au culte des Démons? N'est-ce pas le désir des Richesses? N'est-ce pas l'espérance et la promesse que les impies leur ont faites, des biens cl des àïgnitù\ du monde, qui a porté ces misérables à changer de Religion 130 comme d'habit? Nous nous souvenons encore des exemples des premiers lems, et nous en avons veu de nos jours de bien funestes. Car lors que l'Empereur (Julien) levant tout d'un coup le masque, découvrit ce qu'il avoit dissimulé fort long- tems, et sacrifia publiquement aux Dieux, et incita les autres 155 par diverses recompenses à faire de même, combien y en eut-il qui abandonnèrent l'Eglise pour se ranger à la communion des Idolâtres? Combien y en eut-il qui attire^ par différais leurres, avalèrent le hameçon de l'impiété?

Il ne faut pas douter que les Gentils ne dissent à peu 140 prés les mêmes choses, lors que les Empereurs Chrétiens attiraient les Idolâtres à la vraye Religion par l'espérance de faire fortune; et il ne faut pas douter non plus, qu'ils n'eussent raison de soutenir, qu'un très grand nombre de gens les quittoient par complaisance pour le Prince. Car 145 il est seur, comme je l'ay déjà remarqué, que du tems des Constantins, des Theodoses et des Clovis, la plus grande partie des Payens qui vouloient être bons Courti- sans, ou qui n'avoient point de conscience, ou qui croyoient qu'on peut plaire à Dieu par toute sorte de 150 cultes, se jetterent dans la bonne Religion. Dieu sait le gré que l'Evangile leur en devoit savoir, et le préjudice que la vérité en a souffert. Ces faux convertis ont été un germe de superstitions et d'erreurs, dont peut-être l'Eglise se sent encore. Nous avons présentement à 155 craindre tout le contraire de nos faux convertis, savoir un 2 34 PENSÉES SUR LA COMÈTE germe d'incrédulité qui sappera peu à peu nos fondemens, et qui à la longue inspirera du mépris à nos Peuples pour les Dévotions qui ont le plus de vogue parmi nous. Or si nous changeons dans ces points-là, que deviendront