SigPhi · Pierre Bayle

Pensées diverses sur la comète

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25 garantir, que ce furent des prédictions de cette mort! Il faut qu'il ait oublié, qu'il parut effectivement une Comète l'an auquel Charles V mourut, et une Comète encore fort singulière, puis qu'ayant panché du côté du Septentrion, elle s'arrêta enfin (a) sur le Monastère de St. juste, et 30 disparut à la mort de Charles; de telle sorte qu'à même tems que l'Empereur finissoit sa vie, la Comète disparois- soit aussi; et qu'aussi tôt qu'il fut mort on ne la vid plus du tout. Quelle perte pour Sandoùal, de ne s'être pas souvenu de ces belles choses!

(a) Jean Ant. de Vera et Figueroa, Comte de lu Roca, en la vie de Charles V.

25. Ce passage depuis: II faut qu'il ait oublié jusqu'à la fin de la section n'est pas dans A.

PENSEES SUR LA COMETE 2 S I xcv Que quand ou dit que les Comètes présagent la mort des Rois, on ne distingue pas comme il faudroit faire, ceux dont la mort est préjudiciable de ceux dont la mort ne fait aucun mal.

5 Peut-être penserez vous, qu'à cause que Charles-Quint étoit déjà mort au monde, quelque tems avant qu'il cessât de vivre, Sandoual ne se fust pas imaginé qu'une Comète, ou qu'une éclipse, eussent annoncé son trépas. Mais ne vous y trompez point, Mr. ce n'est pas à cela que l'on 10 regarde. On vous dit d'un côté que les Comètes pré- sagent de grands malheurs, et de l'autre on met au rang de ces malheurs le décez des Rois et des Reynes, sans examiner si ces Têtes Illustres meurent dans un tems où leur mort ne tire point à conséquence, et n'apporte aucun i > changement dans les affaires, ce qui se rencontre assez souvent. Par exemple, la mort de Charles Quint ne fût contée pour rien, ni par ses Amis, ni par ses Ennemis,, parce que sa retraite avoit réduit toutes ces grandes pas- sions qui avoient remué toute l'Europe, à ne plus inquie- 20 ter personne, si ce n'est peut-être les Moines de St. Juste, lesquels il empêchoit de dormir, à ce qu'on dit. Nous trouvons dans l'Histoire plusieurs exemples de Têtes Couronnées, dont la mort n'a point été préjudiciable à leur Etat, parce que c'étoient des Princes qui laissoient 25 des Successeurs aussi dignes de commander, ou même plus dignes de commander, et plus aimez de leurs sujets 26. A. de leurs sujets qu'eus, ou qui pouvoient dire fort véritable- ment ce que le P. Strada (Hist. Belg., t. I, Decad Ij fait dire à l'Em- 252 PENSÉES SUR LA COMETE qu'eux. Pour ne rien dire de tant d'autres qui ne sauraient jamais mourir assez tôt, parce que leur vie est le fléau, non seulement de leurs voisins, mais aussi de leurs sujets.

30 Nous pouvons mettre en ce rang Jean Basilides, Grand Duc de Moscovie, mort l'an 1584 deux ans après l'appa- rition d'une Comète. Pour Soliman Empereur des Turcs, on m'avouera que sa mort a été le bien gênerai de la Chrétienté, et même de toute l'Europe. Si bien que c'est 35 très mal raisonner, que de conclurre en gênerai, que les Comètes en veulent aux Souverains, de ce qu'elles sont le présage des Jugemens de Dieu; puis qu'il est certain, que la longue vie de quelques Princes a été l'instrument de la justice divine la plus severe, et qu'ainsi on aurait eu 40 plus de raison de dire, que les Comètes leur presageoient une longue vie, que de dire qu'elles presageoient leur mort. C'est à peu prés en ce sens-là que Lucain (a) a parlé de la conservation de Marius, et c'est ainsi que l'en- tendoit l'Auteur d'une Epigramme latine (b) sur une 45 Comète qui avoit étrangement allarmé Catherine de Medicis, parce que les Astrologues avoient publié, que c'étoit le présage de la mort d'une Reyne, et d'un insigne malheur.

(a) Si libet ulcisci deletae funera gentis, Hune, Cimbri, servate senem. Non ïlle favore Xumiiiis, ingenti Super um protectui ai ira.

(Lib. 2 de beïï. civil.).

(b) Voici le journal du règne de Henri III ad ann. IS77- pereur Charles V, remettant son sceptre à Philippe II. Pro sene itaque membris capto ac magna mei parte prxsepulto valida m juventâ experrectique vigoris ac virtutis principem substitue Pour ne rien dire de ceux dont la vie est à charge non seulement à leurs voisins, mais aussi à leurs Peuples, comme un Jean Basilides.

40. A. presageoient leur mort, selon la pensée d'une epigramme faite sur la Comète de l'an 1577 qui fit tant de peur à Catherine de Medicis, parce que les Astrologues dirent.

PENSEES SUR LA COMETE 253 Spargeret audaces cihn tristis in aethere crines, 50 Venturique daret signa Comela malt; Ecce suae Regina timcns malt conscia vitae, Credidit invisum poscere fata caput. Quid, Regina, Urnes? Namque haec niala si qua minatur Longa timenda tua esl, non tibi vita brevis.

55 Je vous ai déjà parlé plus d'une fois de la Comète qui parut, lors qu'Alexandre le Grand monta sur le thrône de Macédoine. S'il fut mort peu de tems après, comme il pou- voit arriver fort aisément, qu'est-ce que l'on n'eust point dit? On n'eust pas manqué de mettre cela parmi les prin- 60 cipaux malheurs présagez par la Comète. L'événement a pourtant fait voir, que la mort de ce jeune Prince anticipée de dix ou douze ans, eust été le plus insigne bonheur du monde, et que le plus grand service qu'on eust peu rendre au genre humain, eust été de faire périr cet étourdi dés 65 l'enfance, Heureux, si de son teins pour cent bonnes raisons, La Macédoine eust eu des Petites Maisons, Et qu'un sage Tuteur Yeust en cette demeure, Par avis de Païens enjermé de bonne heure (si).

70 Etrange prévention des hommes! S'il y a des Rois, dont ils croient que la vie soit particulièrement menacée par ces affreuses Comètes, à qui on attribue la charge 55. Dans A manque tonte la fin de cette section depuis: Je vous ai déjà parle. On lit à la place de ces paragraphes: A cela se peut raporter ce que l'on dit des Valaques, que s'étant révoltez contre l'Empereur Michel l'Ange, ils prioient Dieu très instamment de lui donner une longue vie, s'imaginant que plus il vivroit, plus sa mol- lesse leur donneroit les moyens d'affermir leur indépendance. Voila comment ceux qui suivent la préoccupation générale touchant les Présages des Comètes, tombent dans l'illusion en tout et par tout.

64. C. dès l'enfance cet étourdi.

254 PENSÉES SUR LA COMÈTE d'annoncer les plus funestes calamités, ce sont ceux qui ont acquis une grande réputation et une puissance formi- 75 dable. Et tout au contraire, ce sont ceux-là qu'il est pro- bable que la justice divine veut conserver le plus chère- ment, lors qu'elle a dessein de nous punir. Vous le croi- rez mieux, si je vous dis que c'étoit la pensée d'un Illustre Conquérant; car un témoignage comme le sien en vaut 80 mille pour cette sorte de choses. Considérez donc bien ce qui suit; c'est un Officier François, fort habile homme, qui le débite.

J'ay autrefois ouï prouver un paradoxe au Roy de Suéde, qui revenoit assc\ à ce que je dis. Quelqu'un loiïoit ses grands 85 progrès en Allemagne, et soûtenoit en sa présence que sa valeur, ses grands desseins, et ses hauts faits d'armes ètoient les ouvrages les plus accomplis de la Providence, qui furent jamais; que sans lui la Maison d'Austriche s'acheminoit à la Monarchie Universelle, et à la destruction de la Religion des 90 Protestans; qu'il paroissoit bien par les miracles de sa vie que Dieu l'avoit fait naître pour le salut des hommes, et que cette grandeur démesurée de son courage estoit un présent de la toute-puissance, et un effet visible de sa bonté infinie. Dites plutôt, repartit le Roy, que c'est une marque de sa colère. Si 95 la guerre que je fais est un remède, il est plus insupportable que vos maux. Dieu ne s'éloigne jamais de la médiocrité pour passer aux choses extrêmes, sans châtier quelqu'un. C'est un coup de son amour envers les Peuples, quand il ne donne aux Rois que des âmes ordinaires. Celui qui n'a point d'élévation 100 excessive, ne conçoit que des desseins de sa portée. La gloire et l'ambition le laissent en repos. S'il s'applique à ses affaires, ses Etats en deviennent plus heureux; et s'il se décharge de ses soins sur quelqu'un de ses sujets, à qui il fait part de son autorité, le pis qu'il en peut arriver, est qu'il fait sa fortune 105 aux dépens de son peuple, qu'il impose quelques subsides pour PENSÉES SUR LA COMÈTE 255 en tirer de Forgent, et pour avancer ses amis, et qu'il fait arender ses égaux, qui ont peine à soutenir sou pouvoir. Mais ces maux sont bien légers, et ne peuvent être eu aucune con- sidération, si on les compare à ceux que produisent les humeurs 110 d'un grand Roy. Cette passion extrême qu'il a pour la gloire, lui faisant perdre tout repos, l'oblige nécessairement à Voter à ses sujets. Il ne peut souffrir d'égaux dans le monde. Il tient pour ennemis ceux qui ne veulent point être ses Vassaux. C'est un torrent qui désole les lieux par où il passe; et portant ses 1 1 5 armes aussi loin que ses espérances, il remplit le monde de ter- reur, de misère, et de confusion (a).

Voila comment ceux qui suivent la préoccupation générale touchant les présages des Comètes, tombent dans l'illusion en tout et par tout.

XCVI Suite des exaggerations Espagnolles à la louange de Charles V.

Les imaginations hyperboliques des Espagnols à la louange de Charles-Quint, sont si outrées, qu'au lieu de relever le mérite de ce grand Prince, on peut dire qu'elles 5 font tort à sa gloire; non seulement parce que les Lec- teurs, qui remarquent dans un Historien une affectation dominante de tourner toutes choses du côté de l'admira- tion, soupçonnent qu'il leur conte des Histoires faites à plaisir; mais aussi parce que bien des gens aiment si peu 10 qu'un Historien s'amuse à faire le Panégyriste, que cette partialité les irrite extrêmement contre lui, et par contre- (a) Mr. de Caillere, Fortune des Gens de Qualité, 2. part., ch. 10.

256 PENSÉES SUR LA COMÈTE coup contre son Héros; après quoi ils ne sont plus capables de croire que ce Héros ait eu du mérite.

Je vous renvoyé au dernier ouvrage du P. Maimbourg, 15 pour voir les excez de flaterie où sont tombez les Histo- riens de Charles V au sujet de la célèbre victoire qu'il remporta sur le Duc de Saxe l'an 1547. Non contens d'avoir dit qu'une Aigle vola doucement durant quelque tems sur l'Infanterie Espagnolle, pendant qu'elle passoit 20 l'Elbe sur un pont de bateaux, et qu'un grand loup, qui était sorti d'une forêt prochaine, fut tué par les Soldats qui étoient déjà passez; ils ont asseuré fort sérieusement, que le Soleil s'arrêta tout court, pour donner aux Impériaux le loisir de remporter une pleine victoire: ce qui est un 25 renouvellement de l'un des plus grands miracles que Dieu ait faits pour établir son Peuple dans le Pays de Canaan. Ce ne sont point de ces contes que l'on débite en feuille volante sur les premiers avis d'un Courier: ce sont des Historiens d'importance qui l'ont dit dans des ouvrages 30 fort étudiez; c'est un Sandoùal, Historiographe de Phi- lippe III et evêque de Pampelonne, qui dit de plus, que le jour de la bataille le Soleil fut veu de couleur de sang en France, en Allemagne, et en Piedmont; c'est un Dom Louis d'Avila, Gentil-homme de la Chambre de l'Empe- 35 reur, et Grand Commandeur d'Alcantara, qui avoit un emploi considérable dans l'Armée de Charles-Quint, et qui étoit présent au combat. Il parle de ce prodige comme témoin oculaire, en cela plus heureux que le duc d'Albe, Lieutenant General de l'Empereur, et l'un de ceux qui 40 eurent le plus de part à la gloire de cette journée. Nôtre Roy Henri II qui avoit ouï parler du miracle, voulut savoir de lui ce qui en étoit. Il en eût pour toute réponse qu'il 35. A. c'est un Grand Commandeur d'Alcantara, qui avoit.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 257 était si occupé ce jour-là à ce qui se passoit sur la terre, qu'il ne prit pas garde à ce qui se faisait au Ciel.

XCVII Avertissement aux Historiens François.

Je n'ay rien à dire pour réfuter ces visions, après ce que le P. Maimbourg en a dit avec son esprit et son éloquence ordinaires (a). Mais je voudrais bien que les railleries de 5 ce Jésuite servissent de leçon à nos François, et qu'elles leur fissent bien prendre garde à ne point donner dans les enflures Espagnolles, quand ils parlent de la gloire de nôtre Roy, qui de l'aveu de toute l'Europe est un des plus grands Princes du monde. Car comme je l'ay déjà dit au 10 sujet de Charles V il n'y a rien qui fasse plus de préju- dice à la véritable réputation d'un grand Monarque, que les efforts continuels que font les Historiens, pour le mettre en tout et par tout au dessus de tout ce qui a jamais été dit des autres Héros. On peut leur dire ce qui 15 fut reproché à certains Hérétiques qui attribuoient un corps à Dieu, mais un corps le plus grand qu'ils se pou- voient imaginer, fecistis >nolem, jecistis minorent; en le fai- sant une grosse niasse, vous Xave\ rendu plus petit. Quand je vois cette affectation, il me semble que je vois ces anciens 20 Sophistes de la Grèce, qui gaignoient leur vie à faire des Déclamations et des Panégyriques, non pas sur les mé- moires qu'on leur fournissoit, mais sur les idées qu'ils se (a) Hist. du Luther., /. 4.

Pensées sur la Comète. 17 258 PENSÉES SUR LA COMÈTE formoient eux-mêmes de tout ce qui peut paraître le plus admirable.

25 Pourveu qu'il n'y ait que les Harangues de Mrs. de l'Académie Françoise qui soient toujours dans le sublime, toujours dans les exclamations, toujours dans les figures les plus outrées, le mal ne sera pas grand. On ne s'avise pas d'aller chercher le mérite d'un Roy, ni dans une 30 Harangue, ni dans une Epître Dedicatoire, ni dans un Panégyrique. On sait assez, avant que de lire cette sorte d'ouvrages, qu'un Roy y est toujours le plus grand Mo- narque de l'Univers, sans en excepter ni Alexandre, ni César: ainsi on souffre sans murmure, qu'il n'y ait là que 35 de magnifiques idées. Mais si nos Historiens éblouis de la gloire qu'ils auront à décrire, s'amusent à faire les Decla- mateurs, je vous asseure, Mr. que les Espagnols se moque- ront de nous à leur tour, et que toute l'Europe nous tour- nera en ridicules, comme elle s'est moquée des Espagnols 40 qui ont porté les éloges de leur Charles V et de leur Phi- lippe II à des excez inconcevables. Apparemment ceux qui travaillent d'office à l'Histoire de S. M. oublieront qu'il ne s'agit plus de représenter des grandes passions, et des grands sentiments sur le théâtre imaginez à plaisir, ni 45 de chercher les idées satyriques du Ridicule; mais qu'il s'agit de raporter fidèlement des choses de fait. Ils ont d'ailleurs un charactere d'esprit à ne pas croire facilement que le Soleil interrompe sa course pour faire durer une bataille, comme les Espagnols l'ont publié; ni que les 50 murailles d'une ville s'abbatent tout à coup par la vertu d'une petite phiole, comme firent les murailles d'Angou- lême sous le règne de Clovis, à ce que disent quelques uns (a). Je ne sai même, si en débitant de tels miracles, (a) Voici le Thresor Cbronol. de Pierre de St.-Romualdà l'an 508.

PEXSÉES SUR LA COMÈTE 259 ils ne craindroient pas de faire trop mal leur cour, et qu'on 55 ne leur dist, que la valeur des François n'a que faire de tout cela; que leur ardeur et leur promptitude n'a pas besoin que le Soleil s'arrête pour leur donner le tems d'achever; que cela est bon pour les Espagnols et poul- ies Allemands, qui sont lents et pésans de leur nature.

60 Ainsi on peut s'assurer sur ces deux Messieurs (a).

J'avois bonne espérance d'un troisième Historien de S. M. (b) avant que d'avoir leu dans un petit livre fort nouveau (c), et qui mérite qu'on le réfute solidement, la lettre qu'il a écrite à un Prélat. Vous entendez bien que je 65 parle du célèbre Historien de l'Académie Françoise, et vous n'ignorez pas que la délicatesse de son esprit et de son stile, et l'exactitude avec laquelle il a composé l'His- toire de ce Corps illustre, dont il est un des principaux Ornemens, font avoir de grandes espérances du dessein 70 qu'il a de nous donner l'Histoire du Roy. J'étois de ceux qui en attendent le plus de merveilles. Mais je vous avoue que cette lettre m'a fait rabatre beaucoup de mon espé- rance, en m'apprenant que cet Auteur se fait une grande affaire de reigler les petites gratifications que l'on fait aux 75 Huguenots qui se convertissent. Il entre dans mille petits soins, qui ne me semblent pas convenir à un homme qui travaille à une histoire aussi considérable que celle de Louis le Grand. Croyez-vous, Mr. qu'un Historien qui s'embarrasse de l'acquit de quelques lettres de change, (a) Racine et Boiskau.

(b) Mr. Pelisson.

(c) La Politique du Clergé de France.

61. Tout le passage relatif à Pelisson est une addition de B depuis: J'avois bonne espérance d'un troisième Historien, jusqu'à: Mais il n'en est pas de même.

2Ô0 PENSÉES SUR LA COMÈTE 80 qu'on tire sur lui pour des nouveaux Catholiques (1); qui examine les listes bien certifiées de ces Convertis; qui cherche mille expediens, pour faire que le peu de fonds qu'il a en main, et qu'il compare avec l'huile et la farine de la Veuve, suffise pour toutes les Conversions qui se 85 présentent; mais qui pour en venir à bout, est obligé d'exhorter Mrs. les Evesques par des Mémoires qu'il leur envoie, à user d'une grande œconomie, et à se proposer pour modèle l'exemple de Mr. de Grenoble, qui a con- verti sept ou huit cens personnes, sans dépenser que deux go mille Francs en tout: Croiez-vous, dis-je, Mr. qu'un His- torien qui outre tout ce que je viens de dire, suppute dili- gemment le tems qu'il y a qu'un homme s'est converti, et recommande très expressément qu'on ne lui envoyé point des lettres de change pour des personnes converties de- 95 puis six ou sept mois; et qu'encore qu'on puisse donner cent francs à un Converti, on n aille pas toujours jusques-là, étant nécessaire d'y apporter le plus d' œconomie qu'il se pourra; Encore un coup, Mr. croyez-vous qu'un Historien qui se donne tant de cette sorte de peine, soit fort propre à îoo nous donner une bonne Histoire de sa Majesté? Si vous le croiez, permettez-moi de vous dire, que nous ne sommes pas toujours vous et moi dans les mêmes sentimens.

(1) En 1676 fut établie la caisse des conversions que dirigea l'acadé- micien Pellisson, huguenot converti, devenu intime serviteur du Roi. La caisse était entretenue par des fonds de l'Eglise et du Roi. Le tarif des consciences n'était pas très élevé; en général, six livres pour une conversion. Le converti signait un acte d'abjuration et une quittance; les Commis de la Caisse vérifiaient et classaient les pièces de cette comptabilité. Des apostasies furent ainsi obtenues parmi les misérables et les indifférents. Même il y en eut qui, après s'être convertis, retour- nèrent au prêche pour se convertir et toucher la prime une seconde, une troisième, une quatrième fois. Il semble que les conversions aient été assez nombreuses, mais que le chiffre ait été grossi pour les yeux du Roi. C'était à qui enverrait les plus longues listes. (Ern. Lavisse, Histoire de France, VII, 11, p. 57.)

PENSÉES SUR LA COMÈTE 26l J'ay grand peur que cet ouvrage ne soit rempli de plu- sieurs impressions de Bigoterie, et qu'on ne nous dise que 105 toutes les victoires du Roy sont la recompense des Arrêts qu'il avoit donnez, ou qu'il devoit donner pour réduire les Huguenots. Ce seroit dommage qu'un bel esprit comme celui-cy echoùast si pitoyablement, et s'il y a moyen de l'empêcher, empêchons-le. Vous êtes ami de 110 plusieurs personnes pour qui il a beaucoup de déférence, et sur tout de Mr. **** et de Mr. ****. Avertissez-le par leur moyen, qu'il court grand risque de gâter tout son ouvrage par le grand commerce qu'il a avec les Conver- tisseurs; qu'on se fait un esprit tout particulier, et un goût 115 tout à fait nouveau par l'administration de ces petites affaires dont on lui a donné l'Intendance, et qu'il est à craindre, qu'étant tout rempli des affaires du Clergé, il ne donne ses principaux soins à parler des actions pieuses de son Héros. Que non seulement tous les Hérétiques, mais 120 aussi plusieurs Catholiques l'attendent là; et que s'il s'amuse à faire trop en détail l'Histoire de l'extirpation du Calvinisme, il se ruinera de réputation, parce qu'il fera voir qu'il n'aura pas sceu faire le discernement des beaux endroits de la vie d'un grand Monarque.

125 Mais à quoi est-ce que je songe, de donner une sem- blable commission à un homme de vôtre Robe? Je vous en demande trés-humblement pardon, et je suis bien fâché de vous en avoir tant dit. Non, Mr. ce n'est point vous que je prie de faire savoir à l'Historien du Roy, qu'il n'est 130 pas bon de particulariser toutes choses. Je connois une personne qui se chargera de cette commission sans répu- gnance; car je lui ay ouï dire, que s'ilfaisoit l'Histoire de nôtre tems, il se contenteroit de faire une description pompeuse du mal que les Hérétiques apportent à l'Eglise 135 et à l'Etat, et du grand bien qui resuite de la réduction de 2 62 PENSÉES SUR LA COMÈTE toutes les Sectes à la véritable Eglise. Qu'il diroit en peu de mots après cela, que S. M. pénétrée de ces grandes veritez, avoit procuré à son Royaume cet insigne bonheur, d'une manière qui est tout ensemble digne d'un Roy trés- 140 chrétien, et d'un Héros. Mais qu'il se garderait bien de faire la discussion de toutes les manières qui ont été sug- gérées à S. M. parce qu'il est évident que ce seroit faire tort à la gloire de ce Grand Prince. Il est bien nécessaire, disoit-il, qu'un Monarque né pour les plus grandes choses, 145 et qui devrait être déjà sur les bords de l'Hellespont, où l'un de ses Historiens l'attend de pied ferme depuis plus de six ans, s'amuse à interdire quelques sages-femmes, et à procurer toute la pratique des accouchemens à quelques autres, et à faire la reveûe de toutes les listes des Convertis (a), 1 50 et de la dépense que l'on a faite pour chaque Conversion, et à consulter s'il est à propos pour des coups considérables de fournir aux Convertis des secours plus grands que cent Francs. Voila l'homme dont je me servirai pour faire en sorte que l'on ne particularise point dans l'Histoire de 155 Louis XIV l'affaire des Conversions. Il a beaucoup de crédit auprès de l'Historien, et peut-être qu'il lui fera en- tendre raison, principalement pour l'Arrêt qui déclare les enfans de sept ans capables de discerner que l'Eglise Romaine est plus conforme à la révélation de Dieu que la 160 pretendùe-Reformée. C'est un article dont on ne parlera point du tout, si on est bien conseillé.

Pour ce qui regarde l'oeconomie que Mr. Pelisson re- commande tant aux Convertisseurs, jecroi qu'il n'en diroit rien, encore que personne ne l'avertist des railleries qu'on 165 en peut faire. Il n'eust jamais écrit cela, s'il eust preveu (a) Lettr. de Mr. Pelisson. 161. C. si l'on est bien.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 263 qu'on le feroit imprimer; car il n'y a rien de plus cho- quant pour le Roy, que de dire. I. Que la principale res- source pour remédier à la petitesse des fonds destinez à payer les Convertis, est cette providence miraculeuse de 170 Dieu qui a fait croître l'huile et la farine de la Veuve, et multiplié les cinq pains. II. Que Mrs. les Prélats ou autres qui entreront charitablement dans les soins des conversions ne peuvent mieux faire leur cour au Roy, devant les yeux duquel toutes ces listes des convertis repassent, qu'en imitant ce qui a 175 été fait au Diocèse de Grenoble où presque jamais on n'est allé jusqu'à la somme de cent Francs, et presque toujours ou est demeuré extrêmement au dessous. Toute l'Europe est in- formée des richesses immenses du Roy, et des dépenses magnifiques qu'il fait en toutes choses, et cependant pour 180 une affaire qui regarde la Religion, on nous vient dire que les fonds en sont très petits, mais que la première et prin- cipale consolation viendra par quelque miracle de celui qui fait croître l'huile et la farine de la Veuve; et on ajoute, qu'on ne sauroit mieux faire sa cour au Roy, 185 qu'en ménageant excessivement les fonds qu'il destine aux Convertis.

A l'égard des prodiges, j'espère que si on donne de bons avis à cet Historien, il n'en chargera point son ou- vrage. Mais il n'en est pas de même de tant d'autres Secu- 190 liers et Réguliers, qui se mêlent d'écrire l'Histoire de nôtre tems. Ils nous vont accabler de miracles et de pré- sages. Tant pis, Mr. car c'est une erreur la plus insoute- nable du monde, que celle qui admet des présages. Plus j'y pense, plus j'en demeure convaincu; et peu s'en faut 195 que je ne m'emporte jusqu'à la colère contre les Conteurs de prodiges. Cependant tout en est plein: nos Historiens 264 PENSÉES SUR LA COMÈTE ne le sont gueres moins que les autres. Voyez moi Mr. de Pérefixe, qui a eu l'honneur d'être Précepteur du Roy, et qui est mort Archevêque de Paris. Il raporte dans son 200 Histoire d'Henri IV je ne scai combien de prodiges qui précédèrent l'assassinat de ce Prince: et ce qu'il y a de remarquable, c'est que ces prodiges sont tout à fait sem- blables à ceux que les Payens eussent débitez dans une pareille conjoncture. Pures illusions.

XCVIII Réfutation des Historiens de France qui ont avancé qu'il y eut des présages de la mort du Roy Henry IV.

La mort funeste de ce bon Roy fut cause que l'on ra- massa, et que l'on grossit mille choses qui arrivent selon 5 le cours de la Nature, et qu'on laisse tomber, lors qu'elles ne sont suivies d'aucun événement mémorable: et de là, vint que le tems qui précéda cette mort, fut distingué dans l'opinion des hommes par certains Phénomènes pro- digieux. Peut-être même y en eut-il beaucoup plus qu'à io l'ordinaire cette année-là, comme il arrive souvent, par la pure vertu des loix generalles de la Nature, qu'on voit en certaines années cent choses coup sur coup, que personne ne se souvenoit d'avoir veùes. Si on se fût contenté de caractériser par là l'année 1610 je n'y trouverois rien à 15 dire. Mais on a prétendu que ces Phénomènes s'étoient fait voir expressément pour annoncer les misères de la France, et la mort tragique de son Roy. C'est une erreur 13. C. si l'on se fût contenté.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 265 qui me paroit insoutenable; parce que pour cela, il eust fallu que ces Phénomènes eussent été excitez extraordi- 20 Clairement, ou par Dieu, ou par les Démons. De dire que Dieu les excita extraordinairement, c'est lui attribuer une conduite indigne de sa sagesse; parce que ces prétendus présages ne portent aucun caractère de ce que l'on sup- pose que Dieu veut signifier aux hommes. D'attribuer 25 cela aux Démons, c'est se moquer; car ils n'ont garde d'épouvanter un Royaume très-Chrétien par des prodiges, comme ils font les Pays Idolâtres. Car qu'y gagne- roient-ils? Ils feraient faire des restitutions, ils feraient aller à confesse, et c'est ce qu'ils ne cherchent pas. Outre 30 que neconnoissant point l'avenir, ils ne savent pas en quel teins doivent arriver les grandes révolutions; et ainsi ils ne sont pas en état d'en produiredes présages. Est-ce que Dieu nous envoyé des présages, afin de nous convaincre que l'avenir est en sa diposition? C'est la pensée d'un 35 Historien très-judicieux, qui après avoir raporté beau- coup de prodiges arrivez avant la mort de Henri IV, ajoute cette réflexion (a) qu'il semble que tous les avis que le Ciel lui donnait, n'étaient pas tant pour le sauver du péril, que pour faire connaître aux hommes, qu'il y a 40 une souveraine Puissance qui dispose de. l'avenir, puis quelle le connoît. Mais cette pensée n'est pas moins combatuë que les autres, par les raisons que j'ay alléguées. Car qui dou- toit en France, lors que Henri le Grand fut tué, qu'il y eust une souveraine Puissance dans le monde qui dispose 45 de l'avenir? Ne sont-ce pas là les premiers élemens de toutes les Religions du monde? Tous ceux qui font des (a) Me\eray, Abrégé Chronoî. ad ann. 1610, 32. Est-ce que Dieu nous envoyé, jusqu'à: Je dirai encore quelque chose ailleurs, est une addition de B.

266 PEXSÉES SUR LA COMÈTE prières, ou des vœux, qui offrent des sacrifices, qui con- sultent les Oracles, les Devins, et les Astrologues, qui ajoutent foi aux présages et aux sottises des diseurs de 50 bonne aventure, ne temoignent-ils pas ouvertement qu'ils sont convaincus qu'il y a quelque Puissance dans le monde à qui l'avenir est assujetti? Où en serions-nous, s'il faloit que Dieu fist encore des miracles dans le Royaume très-Chrêtien pour nous guérir d'une incredu- 55 lité que les Payens n'ont point eue? Quand est-ce que nous serions fidèles, si pour être seulement asseurez que Dieu connoit l'avenir, nous avions besoin que Dieu entassast miracles sur miracles, et prodiges sur pro- diges? Disons donc que l'intention de la Providence n'est 60 point celle que Mr. de Mezerai lui attribue, puisque ce seroit l'intention du monde où il y auroit le plus d'inuti- lité. Et comme il reconnoît outre cela, que ce qu'on ap- pelle des prodiges ne sert point à nous faire éviter le péril, il faut qu'il reconnoisse que l'intention de la Provi- 6$ dence n'est pas qu'il nous serve de présage. Je dirai encore quelque chose ailleurs pour justifier ce raisonnement, et sur tout dés que j'aurai achevé les remarques, que j'ay destinées à vous montrer l'entêtement des Chrétiens poul- ies prodiges.

XCIX Nouvelles preuves de l'inclination des Chrétiens à croire les prodiges et les présages.

Je trouve dans un Traitté de St. Agobard Evesque de Lion, composé l'an 833 un passage qui m'est si favorable 3. C. d'Agobard.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 267 5 que je ne saurois m'empêcher de le raporter. Ce savant Prélat composa ce livre, pour desabuser une infinité de gens de la fausse imagination qu'ils avoient conceûe, qu'il y avoit en ce tems-là des Enchanteurs, dont le pouvoir s'etendoit jusqu'à exciter la grêle, la foudre et la tempête, 10 toutes les fois qu'ils trouvoient bon de ruiner les biens de la terre, et qui faisoient trafic de cet art avec les habitans d'un certain Pays appelle Magouic, qui venoient tous les ans sur des Navires par le milieu de l'air, pour charger tous les grains qui avoient été gâtez par la tem- 15 pête, desquels ils payoient le prix aux Enchanteurs. On doutoit si peu de cela, qu'il falut un jour que cet Evesque se donnast beaucoup de fatigue pour délivrer trois hommes et une femme des mains de la populace qui les vouloit lapider, comme étant tombez de ces Navires.

20 Voici le passage de question qui est à la fin de ce Traittélà: Une si grande folie s'est emparée déjà du pauvre monde, que les Chrétiens se persuadent des absurdité^, que personne nepouvoit auparavant persuader aux Gentils (a).

Je n'examine point s'il est vrai au pied de la lettre, 25 qu'on étoit plus crédule en ce tems-là, que du tems du Paganisme. Il me suffit de savoir qu'on l'étoit beaucoup: et de là vint que peu d'années après on s'avisa d'écrire l'Histoire d'un air Romanesque, et d'ajouter mille fables aux faits des vaillants hommes, comme étoit Roland, 30 neveu de l'Empereur Charlemagne, ce qui acheva de gâter le goût aux Lecteurs; si bien qu'on n'osoit plus leur rien présenter qui ne fust de ce style-là: témoin l'ouvrage de dévotion, que Jaques de Voragine, Arche- vêque de Gênes, composa sur la fin du 13. siècle, et