(a) Tanta jam stultitia oppressif miserum mundum, ut mine sic absurde tes credantur a Cbristianis, quales nunquam anteà ad credendum poterat quisquam suadere Paganis.
268 PENSÉES SUR LA COMÈTE 55 contre lequel Melchior Canus, savant Evéque Espagnol, paroit si indigné dans l'onzième livre de ses Lieux com- muns. Un autre (a) Docteur en Théologie sera ma cau- tion, s'il vous plait, Mr. pour ce que j'ay dit du goût qui regnoit d/ms certains siècles. Voici comme il en 40 parle: Cétoit le défaut, ou plutôt la simplicité grossière de plusieurs de nos Anciens, de s'imaginer qu'en écrivant les actions des personnes illustres, ils ne seroicnt point eloquens, si pour l'ornement du discours, comme ils se le figuroient, ils ne mèloient dans leurs ouvrages les fictions poétiques, ou 45 quelque chose de semblable, et par conséquent le mensonge avec la vérité (b).
Cela étant, je suis fort tenté de croire que les Histo- riens des Croisades nous en baillent souvent à garder; et c'est apparemment l'opinion du P. Maimbourg (c), car 50 voici comme il parle après le récit de la bataille d'Ico- nium, gagnée par Frédéric Barberousse l'an 1190. Ce qu'il y eut de plus merveilleux en cette victoire, est que le Vainqueur ne fit presque aucune perte. ce que plusieurs attribuèrent à la protection particulière de St. George et de St. Victor, qu'on 55 reclamoit ordinairement dans l'armée, et que quelques-uns asseuroient avoir veu combatre devant les escadrons, soit qu'il y eut eu en effet quelque chose d'extraordinaire, comme il est quelquefois arrivé, selon le témoignage même de l'Ecriture; soit que pour avoir souvent oui dire, qu'on avait veu des esca- 60 drons célestes, durant la première Croisade, à la bataille d'Antioche, l'imagination de quelques-uns préoccupée de ce récit, et imprimée de ces idées, se formas! de pareilles appa- (a) Pitseus in Galfredo Monimetensi.
(b) Hoc erat antiquorum plurium vitium, vel potitts quaedam sinejudicio simplicitas, ut in cîarorum virorum gestis scribendis, se minus existimarent élégantes, nisi ad ornatum, ut putabant, sermonis poeticas fictiones, vel al i- quid eorum simile admiscerent, et consequenter vera falsis coin mit terent.
(c) Hist. des Croisades, liv. j.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 269 ritions. Quoi qu'il eu soit, il est certain qu'un Cavalier de réputation, et nullement visionnaire, appelle Louis de Helfens- 65 tein, assoira la même chose à l'Empereur, et lui protesta devant toute l'armée, sur son serment, et sur safoy de Pèlerin voué du St. Sepulere, et de Croisé, qu'il avoit veu plus d'une fois Saint George à la tête des escadrons, tourner les Ennemis en fuite: ce qui fut après confirmé par les Turcs mêmes, qui 70 disoient avoir veu à la tète de l'armée Chrétienne certaines troupes toutes vêtîtes de blanc, que l'on ne trouvoit plus parmi les nôtres. J'avoue qu'on n'est point du tout obligé de croire à ces sortes de visions, qui sont sujettes la pluspart du teins à de grandes illusions, mais je sai bien aussi qu'un Historien 75 ne doit pas, de son autorité, rejetter celles qui sont soutenues d'un témoignage aussi remarquable que celui-cy; et que si on lui laisse la liberté de ne les pas croire, il n'a nul droit en les supprimant d'ôter à ses Lecteurs celle qu'ils ont, après les avoir leiïes, d'en juger ce qu'il leur plaira. La réflexion 80 d'un aussi célèbre Historien, nullement suspect d'avoir voulu favoriser l'incrédulité des Huguenots, est une forte preuve de ce que j'ay dit.
Voici quelque chose de plus fraiche datte. Vous savez que la cérémonie du mariage du Roy d'Espagne avec 85 Mademoiselle, se fit à Fontainebleau le 31. du mois d'Août 1679. et que peu de temps après cette Princesse vint à Paris, où elle eut à essuyer un nombre innombrable de Harangues. Mais peut-être ne savez-vous pas, qu'aux Pères de l'Oratoire on assura sa Majesté, que la gloire 90 d'être le nœud d'une union éternelle entre les deux plus grandes Monarchies du monde, et celui de la paix générale, ètoit réservée à sa sacrée personne, et que le Ciel Y avoit depuis longtemgs promise à la Terre. L'empereur Charles-Quint (c'est la preuve de la promesse du Ciel) en fit la prophétie 95 par ce Lys mystérieux, qu'il planta de ses mains augustes dans 270 PENSÉES SUR LA COMÈTE le Jardin de sa solitude sur la fin du mois d'Août de l'an ijf8. Car au moment de la mort de ce grand Monarque, laquelle arriva peu de tems après dans l'automne de cette mesine année, cet Oignon de Lys jetta tout d'un coup une tige de deux 100 coudées avec une merveilleuse fleur, aussi épanoùye et aussi odoriférante que ces sortes de fleurs ont accoutumé de l'être en Espagne en leur saison ordinaire. Présage certain, Madame, qu'un Lys miraculeux serait transplanté en Espagne sur la fin du mois d'Août, au tems où la gloire de cet Empire sem- 105 hier oit souffrir quelque sorte d' éclipse, pour y porter dans l'automne avec la paix les joyes duprintems, etc.
Ce qu'il y a d'étonnant là dedans, n'est pas qu'à la tête d'une des plus savantes Communautez de l'Univers, on se soit servi de fausses pensées pour une Reyne qui, malgré 110 sa grande jeunesse, avoit trop de discernement et trop de pénétration, pour ne pas reconnoitre que c'étoient de vains fantômes. Il ne faut pas être si sévère à ceux qui parlent en public. Laissons-leur le privilège dont ils jouissent de tout tems, de proposer les choses sous des 115 idées brillantes et pompeuses, quoy que fausses en bien des occasions (a). Mais ce qui m'étonne, c'est qu'une bonne partie de ce nombre prodigieux de gens qui ont leu cette harangue dans le Mercure Galant, s'est recriée sur cet endroit-là, et a crû tout de bon que ce Lys avoit été 120 un type du mariage du Roy d'Espagne à présent régnant. Tant il est vrai que nous sommes accoutumez à trouver du mystère et du présage par tout. Le Comte de la Roca, petit-fils de Dom Louis d'Avila, et Historien de l'Em- (a) Rhciori concessum est sententiis uti falsis, audacibus, subdolis, cap- tiosis, si modo vcrisimiles sunt et possunt ad movendos bominum animos qua- licunquc astu irrepere. {A. Gellius. Noct. Attic, I. 1, c. 6.)
122. Cette phrase: Le Comte de la Roca, etc., n'est pas dans A.
PEXSÉES SUR LA COMÈTE 2JI 125 pereur Charles V. aussi bien que lui, raporte d'une autre manière l'Histoire de ce Lys miraculeux, et l'ap- plique à un présage tout différent: ce qui montre que ces sortes d'observations sont quelquefois aussi fausses dans le fait que dans le droit.
Nouvelle remarque, pour faire voir que l'antiquité et la généralité d'une opinion n'est pas une marque de vérité.
Prenez la peine de voir présentement, s'il faut conter pour beaucoup la conformité qui se trouve entre les 5 Anciens et les Modernes, à juger que les Comètes sont des présages sinistres. Je le dis encore un coup; c'est une illusion toute pure, que de prétendre qu'un sentiment qui passe de siècle en siècle, et de génération en géné- ration, ne peut être entièrement faux. Pour peu qu'on 10 examine les causes qui établissent certaines opinions dans le monde, et celles qui les perpétuent de père en fils, on verra qu'il n'y a rien de moins raisonnable que cette pretension. On m'avouera sans doute, qu'il est facile de persuader au Peuple certaines opinions fausses, qui s'ac- 15 cordent avec les préjugez de l'enfance, ou avec les passions du cœur, comme sont toutes les prétendues reigles des présages. Je n'en demande pas davantage, car cela suffit pour rendre ces opinions éternelles; parce qu'à la reserve de quelques esprits Philosophes, personne ne s'avise 20 d'examiner, si ce qu'on entend dire par tout est véritable.
20. C. ce que l'on entend.
272 PENSÉES SUR LA COMÈTE Chacun suppose qu'on l'a examiné autrefois, et que les Anciens ont assez pris les devans contre l'erreur; et là dessus c'est à l'enseigner à son tour à la postérité, comme une chose infaillible. Souvenez vous de ce que j'ay dit 25 ailleurs de la paresse de l'homme, et de la peine qu'il faut prendre pour examiner les choses à fond, et vous verrez qu'au lieu de dire avec Minucius Félix, Tout est incertain parmi les hommes, mais plus tout est incertain, plus y a-t-il lieu de s'étonner que quelques-uns par le dégoût d'une recherche 30 exacte de la vérité, aiment mieux embrasser témérairement la première opinion qui se présente, que d'approfondir les choses long-tems et soigneusement (a); il faut dire, plus tout est incertain, moins y a-t-il lieu de s'étonner que quelques-uns, etc. L'Auteur de l'Art de penser remarque (b) fort judi- 35 cieusement, que la plus-part des hommes se déterminent à croire un sentiment plutôt qu'un autre, par certaines marques extérieures et étrangères, qu'ils jugent plus convenables à la vérité qu'à la fausseté, et qu'ils discernent facilement; au lieu que les raisons solides et essentielles, 40 qui font connoitre la vérité, sont difficiles à découvrir. De sorte que comme les hommes se portent aisément à ce qui leur est plus facile, ils se rangent presque toujours du côté où ils voyent ces marques extérieures. Or comme vous savez, Mr. l'antiquité et la généralité d'une opinion 45 passent volontiers dans nôtre esprit pour une de ces marques extreieures.
Je voi tous les jours des gens qui évitent de se marier dans le mois de May, parce qu'ils ont oui dire, qu'on a (a) Omnia in rébus humants dubia, incerta, suspensa: magisque omnia Verisimttia, quain veras quo magis mirum est, nonnullos taedio investigandae penitits veritatis cuilibet opinioni temerè potius succumbere, quam in explo- rando pertinaci diligenlia persévéra re. (Il y a des exemplaires qui portent, quo minus mirum.)
PEMSÉES SUR LA COMÈTE 273 crû de tems immémorial que cela portoit malheur: et 5° je ne doute point que cette superstition, qui nous est venue de l'ancienne Rome, et qui étoit fondée sur ce que l'on y celebroit dans le mois de May la fête des Esprits malins, Lemuralia, ne subsiste parmi les Chrétiens jusques à la fin des siècles. Car il ne faut pour la >> conserver dans une famille, sinon qu'on se souvienne qu'un grand-pere, ou qu'un oncle, ont eu ce scrupule-là. C'est une raison invincible, et qui fait d'autant plus impression sur l'esprit, qu'on voit des gens d'enten- dement dans la même préoccupation. En effet, il y en a °° qui sans être superstitieux, reculent, ou avancent leurs noces, pour éviter le mois de May, parce qu'il leur importe qu'on ne croye pas qu'ils se sont livrez eux- mêmes à la mauvaise fortune. Il ne faut rien négliger en ce monde. Un Marchand peut devenir effectivement "5 malheureux, par la ridicule opinion que l'on a, qu'il est menacé de malheur, personne ne voulant lui faire crédit, ni se lier de commerce avec lui. Oui voudrait rechercher toutes les causes qui fomentent les erreurs populaires, ce ne seroit jamais fait.
CI Preuve convainquante de l'erreur où l'on est touchant les présages.
Il n'est pas jusques à l'Histoire Sainte dont on n'abuse. Car ceux qui nous débitent, comme en étant fort per- 5 suadez, que la manière dont Tamerlan donne sa béné- diction à ses deux fils, abaissant la tête de l'aîné, et rele- Pensées sur la Comète, 18 274 PENSEES SUR LA COMETE vant le menton de l'autre, fut un présage de l'élévation de celui-cy, au préjudice de celui-là; se fondent appa- remment sur le chapitre 48 de la Genèse, où il est dit 10 que le Patriarche Jacob bénissant les deux fils de Joseph, mit sa main droite sur la tête du plus jeune, parce qu'il prevoyoit par un esprit prophétique, qu'il deviendroit plus puissant que son aîné. Cependant il y a une très grande différence à remarquer entre ces deux bene- 15 dictions. Le Tartare n'étant point éclairé de la connois- sance de l'avenir, ne pouvoit pas diversifier le mouvement de ses mains pour établir un présage: et Dieu ne voulant pas révéler les choses futures aux Infidèles, ne conduisoit pas les mains de Tamerlan d'une certaine façon, afin 20 qu'elles formassent un présage de ce qui arriveroit à ses enfans. Au contraire Jacob, qui étoit rempli d'une révé- lation céleste, par laquelle il connoissoit la destinée de ses Descendans, dirigeoit ses actions et ses paroles selon cette connoissance, et ainsi elles étoient des présages.
25 11 faudroit considérer, que la connoissance de l'avenir ne pouvant venir que de Dieu, il n'y a point de présage des choses contingentes, qui ne soit immédiatement établi de Dieu. De sorte que si la rencontre d'une belette présage quelque chose, il faut que ce soit par une loy 50 éternelle de Dieu, qui a enchaîné ensemble un tel mou- vement de la belette avec une autre chose. Or comme il seroit absurde de dire, que Dieu a fait une infinité de ces sortes de combinaisons, afin d'aprendre-l'avenir à tous les hommes du monde, l'avenir, dis-je, dont il nous 55 aprend qu'il se reserve à lui seul la connoissance, pour confondre les faux Dieux (a), et dont il n'a fait part qu'à quelques Prophètes par une faveur singulière: Comme il (a) Annunciate quae ventura simt in futurum, et sciemus quia DU cstis vos. (Isai., cap. 41.)
PEKSÉES SUR LA COMÈTE 275 seroit indigne de la bonté et de la sagesse de Dieu, sup- posé qu'il voulust nous avertir d'une destinée que nous 40 ne pourrions éviter, de se servir d'une manière de signes aussi vagues et aussi obscurs, que le sont tous ceux que l'on nous débite pour des présages de l'avenir; il faut dire que ce sont tous ouvrages de l'esprit humain, et non pas des institutions de la Providence, comme l'a fort bien 45 remarqué Pétrone à l'égard des songes (a).
Voila, ce me semble, deux puissantes raisons contre les présages. Premièrement ils sont innombrables, si nous ajoutons foi à tout ce qu'on nous raconte sur ce sujet. Il ne se passoit point d'année à Rome sans des prodiges, 50 et si nous prenions la peine d'unir bout à bout (b) les remarques qui se trouvent dans les Historiens touchant les présages, qu'ils disent que Dieu a donnez de ce qui devoit arriver sur la terre, nous ferions une enchaînure qui embrasseroit tous les tems sans aucune interruption.
55 Si nous consultons les gens crédules sur cette matière, nous trouverons qu'il ne leur est jamais rien arrivé de remarquable, sans y avoir été préparez par quelque pré- sage. Or dés là on peut conclure que ce ne sont que de vaines imaginations, parce que d'un côté cela montre que éo les hommes demeurent inebranlablement attachez à croire qu'il y a une puissance à qui l'avenir est connu, et par conséquent que leur incrédulité ne porte point Dieu à faire des miracles pour la guérir; et que d'autre côté cela (a) Somnia qux mentes ludunt volitantibus umbris, Non dehibra Deum, nec ab xthcre numina mittunt, Sed sibi quisque facit.
(b) Voie^ l'Abbé Lanceloi de Perouse dans son Hoggidi disinganno, 49 et jo, pretn. part.
46. La fin de la section manque dans A depuis: Voila ce me semble, jusqu'à: mais comme j'en veux aux Comètes. La date est ausù une addition de B.
276 PENSÉES SUR LA COMÈTE fait voir, que si Dieu etablissoit effectivement des pre- 65 sages, il avertirent les hommes extraordinairement et continuellement tout ensemble de ce qui leur doit arriver, ce qui implique contradiction. Ce seroit alors que l'on auroit quelque raison de juger avec Maxime de Tyr que la Divinité se tiendroit sur les grands chemins, pour dire 70 la bonne aventure à tout venant (a).
La seconde raison est, que ces présages dont on nous parle, non seulement n'apprenent pas d'une manière intelligible les choses qui doivent arriver, mais aussi ne servent pas à les empêcher d'arriver. Je le prouve, parce 75 qu'on ne sait jamais qu'une chose a été le présage d'une autre, que quand cette autre est arrivée, car quelque infatuez que nous soyons des présages, nous ne croyons jamais en avoir eu d'une chose qui n'a point été. Un homme qui perd son argent au jeu, n'est pas assez bête, 80 pour s'imaginer qu'il a eu des présages du gain qu'il feroit; et quand même il auroit eu avant sa perte certains présages de bon augure, il cesserait de les reputer pour tels, dés qu'il s'appercevroit de la perte de son argent. Les Payens qui se croyoient menacez par des présages, et qui 85 tâchoient d'en éviter les effets, n'avoient que des notions très confuses et très générales, avant que les choses fussent arrivées; et quand il n'arrivoit rien de fâcheux, ils croyoient facilement que ce que l'on avoit pris pour un présage, ne l'étoit pas effectivement. C'est pourquoi l'on peut 90 asseurer, qu'il n'y a que l'événement qui nous asseure qu'une chose a été le présage d'une autre, et par conse- (a) Astvwi; tivx iroXuTTpîy^.ova fiy^ tôv 0eôv xai — epîepyov y.al sùf\bi\ xai [rrjoàv tûv sv roï; xtlxXotc àyeipovTwv ôiacpépovra oî Suoîv 060I0WTW irpoaTÛ/ovn à-rcoÔsaïuÇouai. (Max. Tyrius,Ora1. 3, p. m. 20.
Equidem ardriionem potiùs mihi narras quàm Deiim, mireque curiosum ac vanum: similem mendias Mis qui in triviis stipein colligwit et duolna obolis obvio cuique ventura praedicunt.
PEXSÉES SUR LA COMÈTE 2J7 quent que les présages ne servent de rien pour nous faire éviter le mal. Outre que si les présages nous mettoient en état d'éviter nôtre destinée, la raison de Mr. de Mezerai 95 seroit nulle; puis que nous aurions sujet de croire, qu'il est en nôtre puissance de changer l'avenir: d'où il s'en- suivroit, que nous ne donnerions pas à Dieu la suprême disposition de l'avenir, qui est pourtant le seul fruict que cet Historien prétend que l'on retire de la connoissance ioo des présages. La seule chose à quoi nous puissions destiner cette connoissance, c'est de dire que Dieu a établi une infinité de signes pour nous présager l'avenir, afin de nous combler d'amertume dés avant que les choses soient arrivées; de sorte que dans cette supposition il est 105 vrai de dire, que Dieu fait continuellement des miracles, pour affliger indifféremment tous les hommes, bons et mauvais, avant même que les maux qu'il leur prépare leur arrivent. Or comme cela est tout à fait contraire à l'idée que nous avons de Dieu, qui nous le représente si 110 grand et si bon, que rien ne lui peut convenir qui sente la malignité et la bassesse, il faut nécessairement conclurre, qu'il n'est point l'auteur de ces présages qu'on nous prône tant; et qu'ainsi les plaintes que les Payens ont quelquefois faites contre la Divinité à cette occasion, 115 sont les plus injustes du monde. Ils eussent voulu que Dieu ne les eust pas exposez à être doublement malheu- reux, I. Parles présages du mal à venir, II. Par le mal même, comme on le peut lire dans cet endroit de la Pharsale, 120 Monarque tout-puissant qui conduis les humains, Pourquoi nous laisses-tu lire dans tes desseins, Prévoir notre infortune, aller à sa rencontre, Et sentir ta vengeance avant qu'elle se montre?
2j8 PENSÉES SUR LA COMÈTE 125 Cache un peu ion courroux, et permets seulement Qu'il tonne et qu'il foudroie en un même moment. Assouvis ta rigueur, mais suspens tes menaces, Et laisse nous sentir sans hâter nos disgrâces, Sans aller vainement chercher dans l'avenir, 13° Et deqnoi te venger, et dequoi nous punir (a).
Pauvres aveugles qu'ils étoient! ils attribuoient à Dieu ce qui ne venoit que de leurs faux jugemens. Ils étoient eux-mêmes les Auteurs de leurs présages, non seulement parce qu'ils s'imaginoient sans raison qu'il y en avoit, 135 mais aussi parce qu'en suite de leur préoccupation, ils se portoient bien souvent aux choses qu'ils croyoient avoir été présagées, et se confirmoient puissamment après cela dans leur erreur, par le succez qu'ils voyoient que leurs prétendus présages avoient eu. C'est une des causes qui 140 ont fomenté dans le monde la plus part des Divinations. Un Astrologue predisoit à un homme qu'il mourroit dans peu de tems, et cet homme étoit assez simple pour le croire, et pour tomber dans une mélancolie qui le tuoit. Cette mort persuadoit tellement à tout un Peuple la certi- 145 tude de l'Astrologie, qu'on ne croyoit plus pouvoir éviter ses prédictions: de sorte que si on disoit à une fille, que son Horoscope la marioit à un tel, dés lors elle s'y resolvoit comme à une chose prédestinée; ce qui faisoit réussir le mariage, et fortifioit l'illusion de plus en plus.
150 Je pourrais pousser cette matière plus loin: mais comme j'en veux aux Comètes principalement, il me suffira pour le coup, Mr. que vous compreniez, que non (a) Cur hanc tibi, rector Olympi, Soïïicitis vîsum mortaiibus adderc cumin, Nosamt venturas ut dira per omnia clades?
sit cacca fut tu i Mens bominumfati: liccat sperare timenti.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 279 seulement il est très possible que l'opinion générale de leurs présages soit fausse, veu la manière dont elle s'est 155 établie et perpétuée dans les esprits; mais qu'il faut de toute nécessité qu'elle soit fausse, veu l'opposition qui se trouve entre ce sentiment et la nature de Dieu.
Après cette longue digression, me voici prêt à vous donner tous les eclaircissemens que vous pouvez souhait- 160 ter de moy.
Cil Première Objection, contre la Raison tirée de la Théologie. Dieu a formé des Comètes, afin que les Payens connussent sa providence, et ne tombassent pas dans l'Athéisme.
Je ne voi qu'une objection considérable contre ce que j'ay établi par ma septième Raison. On me peut dire, que 3 l'intention de Dieu n'a pas été de fortifier l'Idolâtrie, mais seulement de faire connoître au monde, qu'il y a une Providence qui dispense les biens et les maux, qui aime les hommes, qui ne veut pas les perdre sans leur donner le temps de se repentir, qui mérite à cause de 10 cela leur amour et leur reconnoissancè. Voila, me dira- t-on, la fin que Dieu s'est toujours proposée en faisant voir des Comètes. Cette fin est très digne de la bonté et de la sagesse de Dieu. Les Comètes ont été une occasion d'Idolâtrie, il est vrai: mais c'est la faute des Idolâtres, 15 qui n'ont pas seu connoître ce que Dieu demandoit d'eux. Et après tout, les Comètes et les autres prodiges ont été d'un grand usage, ayant empêché que les hommes ne 280 PENSÉES SUR LA COMÈTE tombassent dans l'Athéisme, qui eust été la ruine de la société humaine. Qu'en effet Horace nous apprend (a), que 20 le tonnerre qu'il avoit ouï diverses fois en tems sérain, le dégagea de la Secte d'Epicure qui nioit la Providence divine.
cm Première Réponse: Que Dieu ne fait point de miracles, pour chasser un crime, par V établissement d'un autre crime; V Athéisme, par l 'établissement de l'Idolâtrie.
Je répons, que tout cela ne balance point les inconve- 5 niens qui naissent de l'opinion que je réfute. Car I. il ne semble pas être de la saincteté et de la sagesse de Dieu, de faire des miracles, afin de guérir un mal par un autre mal. Il est bien dit, que Dieu tire la lumière des ténèbres, et que son infinie providence trouve jusques dans la cor- 10 ruption du Pêcheur, dequoi se faire admirer. Mais ilseroit absurde de dire, que Dieu produit ces ténèbres et cette malice du Pêcheur, afin d'en tirer ensuite la lumière et la manifestation de sa grâce. Ce serait une impieté de dire, que Dieu fait du mal, afin qu'il en arrive du bien; qu'il 15 rend tous les hommes Idolâtres, afin d'empêcher qu'ils ne deviennent Athées. Mais si c'est une impieté de dire cela, comment peut-on dire que Dieu a fait des miracles, qui dans l'état où étoient les choses, ne pouvoient qu'en- raciner l'Idolâtrie dans le cœur de l'homme: comment, 18. A. ne pouvoient qu'enraciner l'Idolâtrie dans le cœur de l'homme, sous prétexte que par là il empechoit l'Athéisme?
PENSÉES SUR LA COMÈTE 28 1 20 dis-je, peut-on attribuer à Dieu ces miracles, sous prétexte qu'il empèchoit par là l'établissement de l'Athéisme; c'est à dire qu'il a contribué à un très grand mal, non pas pour procurer un très grand bien, (car l'extirpation de l'Athéisme précisément ne peut ni sauver personne, ni 25 glorifier Dieu comme il le demande) mais seulement pour éviter un plus grand mal? C'est en vérité un objet bien digne de la grandeur de Dieu, et une fin bien propor- tionnée à sa sagesse, que de bouleverser la Nature, afin de fermer la porte à un mal par la conservation et par 30 l'amplification d'un autre qui ne vaut guère mieux, et contre lequel Dieu a toujours témoigné une aversion infinie. A-t-on jamais veu que Jésus Christ, ou les Saincts ayent fait des miracles pour chasser une maladie par une autre, la paralysie, par exemple, par l'hydropi- 35 sie? Quelle sorte de miracles seroit-ce que ceux-là? Ainsi, Mr. gardez-vous bien de penser, que Dieu ait produit des miracles, afin d'empêcher l'Athéisme par la fomentation de l'Idolâtrie, et souvenez-vous, qu'après la haine que Dieu a témoignée contre l'Idolâtrie, il ne semble pas qu'il 40 ait peu rien faire en sa faveur que la tolérer. S'il eust voulu bannir l'Athéisme par des voyes. extraordinaires, eust-il choisi celles qui alloient manifestement à establir ce qu'il a si fort en horreur, ce qui provoque sa jalousie, comme parle l'Ecriture?
45 Ne vous semble-t-il pas, Monsieur, que cette idée de Dieu jaloux, sous laquelle Dieu s'est manifesté, nous induit à croire, qu'il eust mieux aimé n'être point connu des hommes, que de voir donner à d'autres les honneurs qui ne sont deus qu'à lui; et par conséquent que s'il eust 28. A. les Loix de la nature.
34. C. la paralysie par l'hydropisie.
36. A. gardez-vous bien de dire.
282 PENSÉES SUR LA COMÈTE 50 voulu s'opposer par ses miracles à la liberté de l'homme, et le détourner de son train, il l'eust plutôt empêché de tomber dans l'Idolâtrie, que dans l'Athéisme? Il ne m'ap- partient pas de rien décider là dessus. Seulement diray-je, que la jalousie d'un mari va beaucoup plutôt à souhaiter 55 que sa femme n'aime personne, qu'à souhaiter qu'elle par- tage son cœur entre son mari et un autre. A quoi j'ajoute, qu'il ne semble pas que Dieu ait peu choisir pour l'objet de ses miracles, ni l'extirpation de l'Athéisme par la conservation de l'Idolâtrie, ni l'extirpation de l'Ido- 60 latrie par l'introduction de l'Athéisme, I. Parce que l'Athéisme et l'Idolâtrie sont deux choses dont la meilleure ne vaut rien, et qui ne peuvent servir ni l'une ni l'autre qu'à deshonorer Dieu. IL Parce qu'il est certain d'ailleurs, que Dieu n'agit surnaturellement, que pour 6$ manifester sa gloire d'une façon plus sensible, et plus propre à confondre l'erreur de ceux qui ne le connois- sent pas comme il faut.
Qu'on ne me dise donc plus, que Dieu a fait des miracles, afin d'empêcher l'Athéisme; à moins qu'on 70 n'ajoute, qu'il a fait cesser l'Athéisme, pour être vérita- blement connu et adoré. Car si on n'ajoute pas cela, je serai fondé à dire que Dieu a fait cesser l'Atheïsme par des miracles, afin que Jupiter et Minerve, Venus et Mer- cure, et une infinité d'autres prétendues Divinitez, 75 reçeussent par toute la terre les honneurs qui ne sont deus qu'à Dieu; ce qui est directement contraire à la révélation, Dieu lui-même s'en étant déclaré, et ayant juré par lui-même (a), qu'il ne donneroit point sa gloire à 60. Les divisions 1, II, ne sont pas dans A.
75. C. qui ne sont dûs qu'à lui.
PEXSÉES SUR LA COMÈTE 283 un autre, ni sa louange aux statues de bois et de pierre.
80 Qu'on ne me dise pas, que Dieu étoit honoré indirecte- ment à tout le moins, par ceux qui adoroient Jupiter et Junon. Car il n'y a rien de plus faux, ni de plus contraire à la révélation; puis qu'encore que les Idolâtres ayent toujours prétendu honorer quelque Divinité, et qu'ils 85 ayent adoré sous l'idée de Divinité tout ce qu'ils adoroient, Dieu a toujours déclaré qu'il ne regardoit point ce culte comme sien; mais au contraire comme un vol et une usurpation de ce qui lui étoit deu, qui meritoient ses plus terribles chàtimens. Ne me dites point, qu'il y a des 90 Pères de l'Eglise, qui soutiennent que les Astres ont été placez dans les cieux par les soins d'une providence parti- culière, qui a -\ oulu empêcher que les hommes ne tom- bassent dans l'Athéisme en exposant à leur veùe des objets qui leur parussent dignes d'adoration; gardez- 95 vous bien, dis-je, de m'objecter cette pensée, car elle est trop horrible pour ne la pas rejetter, quand même nous la verrions dans plusieurs ouvrages des Saints Pères. Admirons leur saincteté tant qu'il vous plaira; mais ne faisons pas difficulté de reconnoître qu'ils raisonnent quel- 100 quefois fort mal. Vôtre Sorbonne n'adopte pas tout ce qu'ils ont dit; et souvent après avoir chommé leur fête, et s'être recommandé à leurs prières, elle ne fait point scrupule de les réfuter de toute sa force.
89. Ne me dites point, jusqu'à la fin de la section est une addition deB.
284 PENSÉES SUR LA COMÈTE CIV Seconde Réponse. Qu'il n'a jamais été nécessaire d'em- pêcher que V Athéisme ne s'etablist en la place de l'Idolâtrie, et que les Comètes ne sont pas capables de V empêcher.
Mais supposons que la saincteté et la sagesse de Dieu 5 lui ayent peu permettre de faire des miracles, pour chas- ser l'Athéisme par le moyen de l'Idolâtrie; il n'en sera pas moins vrai, que Dieu n'en a jamais fait effectivement pour cette fin-là, parce que Dieu ne fait rien d'inutile, et qu'il n'a jamais été nécessaire de prévenir par des mi- 10 racles l'extinction de notre Religion dans le monde. Il est impossible d'une impossibilité morale et physique, qu'une Nation entière passe de la croyance d'un Dieu, et de l'usage d'une Religion, dans une croyance et un usage contraires. A peine se peut-on persuader, qu'un homme 15 seul, ou par abrutissement, ou par de fausses subtilitez, étouffe dans son ame l'idée d'une première cause, de qui tout dépend, et à qui tout doit hommage. Comment donc croiroit-on possible, qu'un Peuple entier élevé dans la pratique d'une Religion, accoutumé à recourir aux Dieux 20 dans ses besoins, et à les remercier dans ses prosperitez, prévenu de mille sentimens de crainte, composé d'un grand nombre de superstitieux, passe dans l'abnégation totale d'une Divinité? Pour peu qu'on connoisse le génie des Peuples, on m'avouera que c'est une chose 25 impossible. A quoi bon donc créer si souvent des Comètes, pour éviter un mal qui ne peut jamais arriver? Quoi de plus inutile, que cette sorte de miracles?
Ils servent, me dira-t-on, à convertir les Peuples qui PENSÉES SUR LA COMÈTE 285 ne reconnoissent aucun Dieu. Je reponds que cela est 30 faux. Car s'il est vrai, comme quelques Relations l'asseu- rent, qu'on a trouvé des Peuples qui ne faisoient profession d'aucune Religion, il s'ensuit que les Comètes n'ont pas la vertu d'introduire la crovance d'une Divinité dans les J J Pays qui n'en reconnoissent aucune. Et d'ailleurs il est 35 évident, que des hommes qui ne sont pas touchez des effets ordinaires et extraordinaires de la Nature, qui peu- vent s'imaginer que le Monde a été fait par hazard, que les mouvemens des Cieux ne sont dirigez par aucun Etre suprême, que tout se fait par la rencontre fortuite 40 de certains Principes, sont très capables de faire le même jugement de tous les astres et de tous les feux qui appa- roitront de nouveau. Si bien qu'il est hors de toute vrai sèmblance, qu'une Comète, de quelque longueur qu'on la suppose, puisse faire songer qu'il y a un Dieu, à un 45 Peuple, que les ouvrages de la Nature si beaux et si réguliers, les éclipses, les tremblemens de terre, les ouragans, les tonnerres, et les foudres n'ont point convaincu, qu'il y en a un.
CV De la prodigieuse inclination des anciens Payens à multiplier le nombre des Dieux.
Pour ce qui regarde les Nations que l'Histoire ancienne nous fait connoître, il y avoit si peu de danger qu'elles 5 tombassent dans l'Athéisme, que leur entêtement princi- pal étoit de multiplier leur Dieux et leurs Religions à 286 PENSÉES SUR LA COMÈTE l'infini. Vous savez la remarque d'un Poëte Chrétien (a) écrivant contre Symmaque; que la ville de Rome multi- plioit ses Dieux à proportion de ses Victoires; et vous io n'ignorez pas sans doute la raillerie de Juvenal (b), que le pauvre Atlas étoît accablé sous le fardeau de tant de Dieux qu'il avoit à soutenir. Vous savez qu'il n'y a sorte de créature que les Payens n'ayent Déifiée; qu'ils ont adoré jusqu'aux herbes de leurs jardins, qu'ils ont 15 sacrifié aux vents et à la tempête; qu'ils ont élevé des Autels à l'impudence, à la calomnie, à la peur, à la mort même toute implacable qu'elle est (c); qu'ils ont mis au rang des Dieux leurs Rois et leurs Empereurs, non seulement après que la mort les avoit délivrez de la 20 nécessité d'être veus sujets aux mêmes infirmitez que les autres hommes, mais aussi pendant qu'on les voyoit (a) Roma triumphantis quoties ducis inclyta currum Plausibus exccpit, toties altaria Divùin Addidit et spoliis sibimet nova numina fecit.
(Prudence.)