(b)...Nec turba deorum Talis, ut est hodie, contenlaque Sydera paucis Numinibus miserum urgebant Atlanta minori Pondère. (Satyr., 13.)
8. A. Les citations de Prudence et de Juvénal sont dans le texte.
(1) Vossius (Gérard-Jean), 1577-1649. Né dans le voisinage d'Hei- dclberg, directeur du collège de Dordrecht, puis de Leyde, ensuite pro- fesseur d'histoire à Amsterdam. Très nombreux ouvrages. En 1641, il publia son grand traité de l'Idolâtrie: De theologia gentïli et physiologia chrisiiana, lib. IX, sivc de origine ac progressa Idolatrix (2e édit. Amsterdam, 1668, 2 vol. in-fol.).
C'est l'histoire de tous les genres de cultes païens: démons, génies, cieux et éléments, météores, hommes, quadrupèdes, oiseaux, poissons et insectes, plantes, fossiles, univers et nature, affections humaines, symboles. Sous chacun de ces titres, il avait extrait et rangé tous les textes, faits et documents qui pouvaient s'y rapporter. C'est un réper- toire utile, mais confus. Conscient de ce défaut, il avait eu le projet de l'intituler les Nuits d'Amsterdam à l'imitation des Nuits Attiques, d'Aulu Gelle.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 287 exposez à toute sorte de foiblesses. Il n'y a point d'exag- geration à tout cecy. Ce sont des Faits avouez de tout ce qu'il y a de gens qui connoissent l'Antiquité. Ce que j'ay 25 dit concernant les Roys et les Empereurs, se justifie tant par l'usage des Perses (a) qui adoroient leur Monarque d'une adoration proprement dite, et que plusieurs Etran- gers ont refusé de rendre par scrupule de Religion; que par la pratique des Romains, qui juroient par la Divinité 30 de leurs Empereurs vivans, et leur consacroient des Temples et des Autels à leur veue (b), ou à leur sceu; comme il paroit par l'Ambassade extraordinaire que ceux de Tarragone envoyèrent à l'Empereur Auguste, pour lui apprendre qu'il étoit né un palmier sur l'Autel et 45 dans le Temple qu'ils lui avoient fait bâtir. A la vérité cela ne parut pas fort probable à Auguste, puis qu'il repondir d'un air moqueur (c), qu'il voyoit bien qu'on ne faisoit gncres brider de victimes sur cet Autel. Mais néan- moins et ce Temple et cet Autel demeurèrent sur pied 40 avec plusieurs autres qui étoient consacrez au même Dieu, dont quelques-uns mêmes étoient desservis par une Com- munauté de Prêtres, établie uniquement pour cette fonc- tion; et quelques autres étoient bâtis dans le petit coin du monde que le vrai Dieu s'étoit réservé: car vous 45 n'ignorez pas qu'Herode a bâti des Temples à Auguste dans la Judée. Généralement parlant, la coutume de mettre les Empereurs au rang des Dieux, étoit si bien établie parmi les Payens, qu'encore que Constantin eût (a) Brissonius, de Princip. Persarum, lib. 1.
(b) Sueton. in Jul. Cxs., cap. 76.
46. A. dans la Judée. On voit encore à Frascati (Mr. Spon, voyag. d'Italie), proche de Rome, une base de marbre où le titre de Divinité présente aux mortels, est donné à l'Empereur Antonin Caracalla, et géné- ralement.
288 PENSÉES SUR LA COMÈTE abandonné leur fausse Religion pour embrasser l'Evan- 50 gile, qu'il professa fidèlement jusqu'à sa mort, ils ne lais- sèrent pas de le mettre au rang des Dieux après son decez (a). Ce qui ne me paroit gueres plus étonnant, que la debonnaireté philosophique de l'Empereur M. Aurele, qui après avoir été deshonoré par les impudicitez effre- 55 nées et publiques de sa femme, lui fit rendre les honneurs divins dés qu'elle fut morte, et lui fit bâtir un Temple. Il n'y a jamais eu de malheur moins à craindre que l'Athéisme (1); et par conséquent Dieu n'a point produit 56. A. L'éloge de Divinité et d'Eternité en parlant des Empereurs étoit si fort du stile de la chancellerie (s'il m'est permis de parler ainsi) et du stile epistolaire, que les Theodoses, les Valentiniens, et les Hono- rius quoy que chrétiens n'ont pas fait difficulté de se donner dans leurs Edits du nostrum numen, tiostram Divinitatem (voy. Vossius, de Idolatr., 1. _?, c. ij et Filesac. de Idol. polit.), et d'appeller leurs Edicts, nostrum Divinum przceptum, cœleste oraculum, divinum verbum, sacrum oraculum. On voit dans la 68e lettre de S. Augustin, qu'un Proconsul d'Afrique écrivant à l'Empereur Constantin se sert de ces termes, scripta cœlestia Majestatis vesirx accepta atque adorata. Symmaque dans les lettres qu'il écrit aux Empereurs chrétiens leur donne à tout moment le titre, de vôtre Divinité, de vôtre Eternité, de vôtre divine Clémence. Prxcipua quidem bénéficia (c'est le commencement de la 19e lettre du 10e livre) Popuhts Remania- expectat, Divi Impcratores, sed ea jam quasi débita repetit qux zternitas Vestra sponte promisil. Apparemment ces Empereurs ne souffroient ces expressions que parce que l'entête- ment des Payens à se faire des Dieux visibles et invisibles, presens et absens les avoit converties en formulaire: et Symmaque ne s'en servoit que par un esprit de flaterie fortifié peut être de celui de sa Reli- gion, qui se plaisoit infiniment à faire des Dieux de tout. Car ce Symmaque étoit un Payen à brûler, qui s'opiniatra à demeurer Payen, même dans le tems où le grand Theodose achevoit de ruiner le Paga- nisme dans son Empire, et où il n'y avoit rien à faire ni pour le tems ni pour l'Eternité quand on n'étoit pas de la bonne Religion. Il est vrai qu'il y eut exception pour lui, puisque tout Payen qu'il voulut être, il fut honnoré de la Préfecture de Rome et du Consulat. Mais il y a beaucoup d'apparence qu'il eust renoncé à ces honneurs plutôt qu'à son Idolâtrie. Quoiqu'il en soit Mr. il demeure pour constant que jamais malheur n'a été moins à craindre, etc.
(1) Jurien: « Ou trouve cette scandaleuse proposition: // n'y a jamais eu de malheur moins à craindre que l'Athéisme, et par conséquent PEXSÉES SUR LA COMÈTE 289 de miracles pour l'empêcher. D'où il s'ensuit, que si Dieu 60 avoit contribue par la production des Comètes à fortifier le re<me de l'Idolâtrie, il ne l'eust point fait pour éviter un plus grand mal; et qu'ainsi c'eust été contribuer par des miracles à un très grand mal purement et simplement, ce qui ne se peut dire sans blasphème.
Dieu n'a point produit de miracle* pour l'empêcher. Et son sens est que les hommes sont assez poussez à croire un Dieu, premièrement par des prodiges que les hommes s'imaginent faussement être divins. 2. Par la politique des Magistrats. 3. Par l'artifice des Prêtres. Il n'attribue pas la difficulté d'être Athée, ni au sentiment de la cons- cience, ni aux merveilles de la Providence: « mais uniquement à la sottise du peuple, à l'artifice des Magistrats, et à l'ambition des Prêtres. Jamais Athée en dit-il davantage? » Il est bon ici de remarquer la perspicacité de la critique de Jurieu. Que répond Bayle? « Tant s'en faut que cette proposition soit scandaleuse, que l'on ne sçauroit la nier sans mériter une réprimande de tous nos Théologiens...La première chose que l'on fait dans tous les systèmes de Théologie, est d'établir que Dier a gravé son idée dans l'esprit et le cœur de tous les hommes, et qu'il se peint si visiblement dans les œuvres de la création, et dans la conduite du monde, que la notion de Divinité est une des plus ineffaçables...Je prétends que l'idée de Divinité imprimée dans l'esprit de l'homme se conserve par le seul ordre que Dieu a établi dans la nature; et mon adversaire prétend qne cet ordre ne suffiroit pas, et que si Dieu n'en suppléoit l'insuffisance par des corps extraordinaires presque tous les mois, l'Athéisme inonderait facilement le Genre humain.
En 2' lieu, il est très-faux que je n'attribue pas la difficulté d'être Athée aux merveilles de la Providence; car dès là que je suppose que l'on trouve aisément l'esprit de l'homme du côté de la superstition, et qu'il n'est nullement à craindre qu'on puisse le tourner du côté de l'Athéisme, je suppose de toute nécessité que l'esprit et le cœur de l'homme sont tout pénétrez de l'idée de Divinité, et que cette idée les remplit de crainte, et se conserve et se fortifie à la vùë des productions de la nature et des merveilles de la providence. N'est-ce point sur ce fondement que les souplesses des Politiques, et les fourberies des Prêtres ont dû nécessairement élever toutes les fausses Religions? » Bayle se tire habilement d'affaire, mais, comme le remarque justement Delvolvé (p. 202), sa réponse est inexacte. Dans cette phrase du ch. CV, « il n'est question que du penchant des hommes aux superstitions les plus absurdes » c'est la sottise naturelle des hommes qui s'oppose vic- torieuse à l'athéisme.
Pensées sur la Comète. 19 29O PENSÉES SUR LA COMETE CVI III. Réponse. Que quand même il y auroit eu lieu de craindre que V Athéisme ne s'établist en la place de l'Ido- lâtrie, il ncust point falu se servir de miracles pour l'em- pêcher.
5 Je passe plus avant, et je dis en troisième lieu, que quand même il y auroit eu quelque sujet de craindre que l'Athéisme ne s'etablist dans le monde, il n'auroit été nullement nécessaire de recourir au miracle, pour préve- nir ce grand mal. Il suffisoitde laisser agir la Nature selon 10 ses forces. On s'en pouvoit fort bien reposer sur les soins des hommes et des Démons.
CVII Les effets de la Nature pouvoient empêcher l'irréligion.
I. En effet, les corps agissant continuellement les uns sur les autres, ameinent de tems en tems par une suite néces- saire mille choses surprenantes, des monstres, des météores 5 d'éclat, des tempêtes furieuses, des inondations, des mortalitez, et des famines horribles. Et comme par tout où l'on croit une Religion, on regarde ces choses-là comme des effets particuliers de la Providence Divine, qui i demandent un renfort de culte et de dévotion; il est PEXSÉES SUR LA COMÈTE 29 1 10 impossible, veu comme le monde va (i), que les hommes laissent effacer de leur ame la crainte et la croyance de leurs Dieux. De sorte que sans se départir des loix géné- rales de la Nature, Dieu a peu trouver dans le progrez et dans l'enchaînement des causes secondes, assez de Phè- 15 nomenes extraordinaires pour se faire redouter. Une (1) Jurieu: « Il tourne en ridicule ceux qui concluent qu'il y a un Dieu des monstres et météores d'éclat, des famines, mortalitez, etc. Il dit que tout cela arrive nécessairement par l'action des corps les uns sur les autres. Mais, va comme le monde va, cela sert à persuader aux hommes qu'il y a un Dieu. Ce, vu comme le monde va, me paraît conte- nir un fonds de libertinage et d'impiété infini. C'est-à-dire, vu comme le peuple est sot, comme les politiques sont rusez, et les gens d'Eglise fourbes'et trompeurs pour imposer aux sots, il ne faut pas craindre que les sociétez demeurent sans Dieu et sans Religion. Pas un mot d'un sentiment de conscience qui force les hommes à croire un Dieu; pas un mot de ces merveilles du monde et de la Providence qui présen- toient au: Payens la Divinité d'une manière si sensible. » Bayle: « Il n'est point vrai que ces paroles vit comme le monde va soient des paroles de libertinage, et il faut n'avoir rien lu avec jugement, pour douter que hors de la vraye Religion que j'ay exceptée d'abord, la sottise des Peuples, la ruse des Politiques, et la fourberie des Prêtres ne paroissent jamais mieux que dans les choses qui concernent la Religion. Je défie mon délateur avec toute sa témérité, d'oser se rendre l'Apologiste du Genre humain sur ce sujet-là. » « Il n'est pas vrai que je ne dise pas un mot d'un sentiment de conscience qui force les hommes à croire un Dieu; car je dis expressément dans la même page, que le délateur a citée, que partout où l'on croit une Religion, on regarde les tempêtes, les mortalitez, les famines, etc., comme des effets particu- liers de la providence divine, qui demandent un renfort de culte et de dévo- tion. Si notre homme entend ce que c'est que la conscience, n'en voit-il point là un acte?...Un peu plus bas je m'exprime en cette manière: sans se départir des loix générales de la nature, Dieu a pu trou- ver dans le progrès et dans l'enchaînement des causes secondes asse^ de phé- nomènes extraordinaires pour se faire redouter. N'est-ce pas reconnoître la conscience dans les Payens? N'est-ce pas par la conscience qu'ils redoutoient leurs Divinitez? Il n'est pas vrai que je ne dise pas un mot de ces merveilles du monde et de la providence, qui présentaient aux Payens la Divinité d'une manière si sensible; car ne voit-on pas manifes- tement dans les paroles que j'ai citées de la page 210, que j'attribue à la dispensation de la providence l'effet que les phénomènes peu com- muns produisoient sur les esprits par rapport à la Religion? » Bayle joue ici sur les mots: Jurieu entend évidemment par conscience le sentiment religieux inné dans l'âme humaine, ce que l'on a appelé le « besoin de croire ». Bayle ne fait que revenir à « la superstition des peuples pour les prodiges ». explication condamnée par Jurieu.
292 PENSÉES SUR LA COMÈTE légère réflexion sur ce qui a été dit de l'attachement des Payens à regarder les moindres choses comme des pro- diges, suffit pour nous convaincre de cela.
CVIII La Politique pouvoit empêcher la même chose.
II. Mais outre que les hommes sont assez portez d'eux mêmes à pratiquer les actes extérieurs de dévotion, toutes les fois qu'ils se croyent menacez de la part du Ciel par 5 des prodiges; il faut considérer que la politique des Magistrats préposez aux affaires civiles, et à celles de la Religion, avoit grand soin de tenir les hommes dans la dépendance par le frein de la crainte des Dieux(i). On a reconnu de tout tems, que la Religion étoit un des liens 10 de la société, et que les sujets n'étoient jamais mieux rete- nus dans l'obéissance, que lors qu'on savoit faire interve- nir à propos le Ministère des Dieux, et qu'on ne pouvoit jamais encourager les Peuples avec plus de succez à la défense de la Patrie, qu'en attachant leur cœur à cer- 15 taines dévotions pratiquées dans certains Temples, avec (1; «Vous auriez voulu que je n'eusse point parlé des influences de la politique sur la Religion des Gentils, car il n'y a que trop de gens, dites-vous, qui abusent de cette sorte de remarques et qui en infèrent que partout le culte divin est une invention humaine. A leur dam, Monsieur, s'ils abusent de leur esprit et de leur raison avec une imper- tinence si audacieuse, je n'en dois pas être responsable, j'ai pour garans de ce que j'ai dit une infinité d'Auteurs, et vous ne devez pas ignorer que nos plus zelez Théologiens donnent aux fausses religions une origine plus infâme que ne l'est la ruse des hommes; ils soutiennent qu'elles sont la production de l'orgueil et de la malice du diable. » (Contin. des pensées div., § LXXI.) Cf. Addition aux Pensées div., chap. IV, 4° Objert.)
PENSÉES SUR LA COMÈTE 293 des cérémonies pompeuses, sous la protection mille fois éprouvée de certaines Divinitez, et qu'en leur faisant acroire, que les Ennemis qui vouloient profaner ces saints lieux, étoient menacez d'un châtiment terrible par 20 les présages des victimes. Pour faire agir tous ces ressorts, il falloit non seulement qu'il y eût une Religion autori- sée par le Magistrat, mais aussi que les sujets fussent pré- venus de crainte, de vénération, et de respect pour tous les exercices de cette Religion. C'est pourquoi la Poli- 25 tique vouloit que l'on menageast soigneusement tout ce qui seroit propre à fomenter dans les esprits le zélé de la Religion, et à leur inspirer un profond respect pour ses plus petites cérémonies. Jugez, Mr. si après cela il y avoit lieu de craindre que les Peuples tombassent dans 30 l'Athéisme.
CIX L'intérêt des Prêtres le pouvoit empêcher aussi (i).
III. Le respect des Peuples pour les choses de la Reli- gion, s'etendant jusques sur les personnes qui en avoient la charge, il arrivoit que ces personnes se servoient de (1) Vanini, dans ses Secrets de la Nature, 1616, n'admet « que la seule loi naturelle que la nature qui est Dieu a gravée elle-même dans l'âme de toutes les nations ». « Quant aux autres religions, c'étaient, aux yeux de ce philosophe, des œuvres d'illusion et de mensonge, œuvres où les démons sont de pures fables, œuvres à vrai dire imagi- nées par les princes pour rendre leurs sujets plus dociles; par les prêtres pour attraper adroitement de l'or et des honneurs. »(F. Strowski, Pascal et son temps, I, 149-) 294 PENSÉES SUR LA COMÈTE 5 plusieurs artifices pour entretenir des sentimens supers- titieux dans les esprits; car ils se faisoient valoir par là, et ils rendoient leur emploi si considérable, que les plus grands Seigneurs y aspiraient. Il y a eu des Têtes Cou- ronnées qui se piquoient de la connoissance des augures (a).
10 Le Roy Dejotarus étoit lui-même son Devin, et il semble que ce fust lui-même qui trouva que les auspices l'enga- geoient à suivre le parti de Pompée, à quoi pourtant il ne trouva point son conte. Plusieurs personnes considé- rables, ou par leurs Charges, ou par leur Qualité, se 15 piquoient de la même connoissance. Le Sénat de Rome ordonna qu'on envoyeroit six jeunes garçons des meil- leures familles de l'Etat vers chaque Peuple de l'Etrurie, pour y apprendre les Disciplines [augurales. C'est qu'on croyoit, qu'en relevant ainsi la dignité de cette Profes- 20 sion, par la naissance de ceux qui s'en mêloient, on em- pêcherait l'abus où tombent les arts entre les mains des personnes avares et mercenaires (b). C'est sur un sem- blable principe, que le célèbre Cardinal Pallavicin a prouvé trés-doctement et trés-pieusement tout ensemble, 25 que l'Eglise Catholique doit être dans le monde sur le pied d'une puissance temporelle, afin d'attacher à son service, par l'esperanee d'un gros revenu, les Barons, et autres personnes de la première dualité; ce qui rend la Religion extrêmement considérable: car qui oserait 30 mépriser les cérémonies de la Messe, sachant que celui qui officie, a le plus beau train et la meilleure table de l'Etat?
Mais si par cette conduite on evitoit les abus d'un tra- fic sordide, on tomboit d'ailleurs dans un autre inconve- (a) Cicero, l. 1 de Divinat.
(b) Ne ars tanta propter temutatem hominum à Religionis auctoritate abduceretur ad qitzstum. (Id., Ibid.)
PENSÉES SUR LA COMETE 295 35 nient. Car des Augures de cette naissance, remplis d'am- bition, travailloient de plus en plus à faire un Empire sur les âmes, par l'invention de plusieurs cérémonies, et en imposant un nouveau joug de scrupules sur les esprits, et en faisant publier une infinité de prodiges, dont il falloit 40 qu'ils fussent les Interprètes. Cette fonction d'examiner les prodiges, et de chercher les voyes de les expier, les faisoit regarder comme des Médiateurs entre les Dieux et les hommes. On se persuadoit qu'ils [avoient la clef du ciel, qu'ils detournoient les malheurs dont l'Etat étoit 45 menacé, en un mot, qu'en eux residoit le salut public. Jugez, Mr. si après cela les prodiges étoient rares. Dou- tez-vous que les moindres effects de la Nature ne fussent débitez comme des marques du courroux du ciel? Ne croyez-vous pas qu'on avoit des gens apostez pour venir 50 annoncer dans la Capitale, qu'un loup étoit entré en plein jour dans le milieu d'une ville, qu'on avoit veu des che- vaux en l'air, et choses semblables? C'étoit l'intérêt des Pontifes, des Prêtres et des Augures, qu'il courust perpé- tuellement de ces nouvelles, comme il est de l'intérêt des 55 Avocats et des Médecins, qu'il y ait des procez et des maladies; c'est pourquoi on n'avoit garde de donner le tems au Peuple de devenir tiède dans sa Religion (i).
(1) Jurieu: « Dans les chap. 107, 108 et 109, il établit nettement que les Religions ont pris uniquement leur source de là: De la politique des Magistrats, de l'artifice des Piètres, et de la superstition des peuples pour les prodiges. » Bayle répond par son argument habituel: « On m'objecte...qu'il eût été à craindre que si les Idolâtres n'avoient point vu de prodiges de tems en tems, ils ne fussent devenus Athées. Je répons qu'il ne le faloit pas craindre, et j'en donne entre autres raisons le penchant naturel des peuples à la superstition, l'adresse des Poli- tiques, les stratagèmes des Prêtres, et la malice du Diable. // est visible que la véritable Religion, qui étoit en ce tems-là celle des Juifs, demeure toujours exceptée de cette règle, et qu'il s'agit uniquement de l'idolâtrie Payenne. Il n'est pas moins visible par la page 104 de mes Comètes, qu'au- jourd'hui '.'Eglise Chrétienne demeure dans une semblable exception. Il n'est 296 PENSÉES SUR LA COMÈTE ex Combien les Peuples aimaient à croire que les prodiges n'étoient point naturels.
On l'avoit mis sur un tel pied, qu'il ne pouvoit souf- frir, que les Philosophes entreprissent d'expliquer les 5 prodiges par des raisons naturelles. Car Plutarque nous est garand (a), que du tems de Nicias, c'est à dire dans le quatriémesiecledelafondationdeRome, on n'osoit encore s'ouvrir qu'à ses meilleuts Amis, et en prenant bien ses précautions, de la cause des éclipses de Lune, qu'Anaxa- 10 goras avoit enseignée depuis peu. Il ajoute, que c'étoit parce que le Peuple ne pouvoit souffrir en ces tems-là les Physiciens, s'imaginant qu'ils attribuoient à des causes nécessaires et insensibles, ce qui ne venoit que des Dieux; que c'est pour cela que Protagoras fut banni 15 d'Athènes, et Anaxagoras mis en prison, dont Pericles avec tout son crédit et toute son éloquence, put à peine le délivrer; et que ce ne fût qu'après bien du tems, que le Peuple s'apprivoisa avec la Philosophie, en suite des eclaircissemens qu'il tira de la doctrine de Platon, qui 20 soûmettoit la nécessité des causes naturelles à la puissance (a) In irita Nicix.
donc plus question que de sçavoir si les fausses Religions sont l'ouvrage des Politiques, des Prêtres et des Démons, ou si elles sont l'ouvrage de Dieu. Attribueroit-on à Dieu la Religion que Numa Pom- pilius établit à Rome? Les homicides des Carthaginois en l'honneur de Saturne, les parricides des habitans de la Palestine en l'honneur de Moloch, seraient donc l'ouvrage de Dieu? Qui n'auroit horreur de le penser? a PEXSÉES SUR LA COMÈTE 297 divine. J'approuverois le zélé du Peuple, si les Philo- sophes eussent prétendu exclurre l'influence divine de tous les effects dont ils expliquoient les causes; mais ce n'étoit pas là ce qui effarouchoit le vulgaire: le mal étoit, 25 qu'en expliquant les prodiges par une cause physique, on les reduisoit à ne présager plus rien, ce qui ôtoit au Peuple une infinité de vaines imaginations dont il se repaissoit, et aux Devins la plus considérable partie de leur emploi. Peu s'en faut que Stace (a) ne se mette fort 30 en colère contre ses Héros, qui avoient veu qu'une flèche rencontrant un arbre, étoit revenue vers celui qui l'avoit tirée, et qui au lieu de reconnoître que ce fust un pro- dige extraordinairement envoyé des Dieux, pour signifier qu'Adraste retourneroit à la guerre de Thebes, l'expli- 35 quoient naturellement.
CXI Que le Sacerdoce et l'Autorité Souveraine ont été quelquefois unis.
IV. Je considère de plus qu'il y avoit des Etats (b), où la dignité Sacerdotale étoit jointe avec la 5 Royale. Je mets l'Empire Romain de ce nombre-là, puis qu'il est certain, que comme les Empereurs se saisirent de la dignité de Tribun du Peuple, pour se rendre per- (a) Multa duces errore serunt...penifns latet exitus ingens. Monstratum- que nefas, Uni rcmcabile hélium, etc., 1.6, Theb. sub fin.
(b) Rex Anius, Rex idem kominum, Pboebique Sacerdos.
29. Cette dernière phrase et la citation manquent dans A.
298 PENSÉES SUR LA COMÈTE sonnes sacrées et inviolables, et pour s'approprier toute la puissance du Peuple; ils unirent aussi à leur Majesté 10 Impériale la dignité de Souverain Pontife, tant pour dominer sur les choses de la Religion, que pour se rendre de plus en plus inviolables, par la raison que les Pontifes n'étoient ni sujets à aucune punition, ni responsables de leurs actions à personne, soit du Peuple, soit du Sénat (a). Il 15 y a grande apparence que c'étoit aussi afin d'empêcher qu'une charge qui avoit tant de privilèges, ne tombast entre les mains d'aucune personne qui en pust abuser au préjudice de l'Empereur, comme il pouvoit arriver fort naturellement. Cette union subsista assez long-tems 20 après le baptême de Constantin; mais elle fut enfin sup- primée par l'Empereur Gratien. On a veu depuis une semblable union dans l'Empire des Sarrazins, dont le Caliphe étoit tout ensemble Chef de la Religion et de l'Etat. En d'autres Pays c'étoient les Prêtres qui rendoient 25 la justice; en Egypte, par exemple, et dans la Gaule, où les Druydes avoient toute l'intendance du culte des Dieux, et terminoient tous les différens des particuliers. En d'autres c'étoit à un même Ordre de gens, savoir à la Noblesse, qu'il appartenoit de connoître des affaires de la 30 Religion, et des Charges de la Republique, d'interpréter les Loix sacrées et les profanes; (c'est le règlement que Thésée fit dans Athènes.) En d'autres enfin, comme dans la Republique de Rome, c'étoit le Sénat, qui sur le ra- port des Pontifes, des Augures, des Aruspices, etc., 35 ordonnoit qu'on feroit des Processions, des Sacrifices, des Bouquets sacrez, et le reste. Je vous laisse à penser 21. C. et renouvellée pourtant par quelques-uns de ses successeurs.
22. C. une semblable conjonction.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 299 après cela, si on donnoit bon ordre que la Religion fust maintenue dans toute sa force, y ayant concours de deux Puissances, dont chacune en son particulier avoit grand 40 intérêt à cela.
CXII Du soin que Von prenoit de châtier ceux qui méprisaient la Religion.
Aussi voit-on par l'Histoire, qu'on n'oublioit rien de tout ce qui pouvoit aller au devant du mépris des cere- 5 monies de la Religion, et tenir les Peuples en respect sur cet article. On fit mourir Socrate dans Athènes, parce que sa doctrine tendoit à rendre suspecte d'erreur la Religion dominante. Le Sénat de Rome ayant donné commission au Prêteur Petilius, de lire les Escrits du Roy Numa (a), 10 qu'on avoit trouvez dans un coffre de pierre 400 ans après sa mort, et ouï le rapport du Prêteur, qui fut, que ces livres contenoient des choses fort éloignées de l'état pré- sent de la Religion, et capables par conséquent de jetter mille scrupules dans l'esprit du peuple: le Sénat, dis-je, 20 fit brûler ces livres-là, craignant avec raison que le Peuple détrompé de la pensée où il étoit, que la Religion d'alors étoit la même que Numa Pompilius avoit apprise de la Déesse Egerie, ne vinst à la mépriser. Cette prévention étoit passée des pères aux enfans, parce que les changemens (a) Plutarchus in vit. Numse.
37. C. si l'on donnoit. 9. La référence n'est pas dans A.
300 PENSÉES SUR LA COMÈTE