SigPhi · Pierre Bayle

Pensées diverses sur la comète

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25 dans ces choses-là, se font pas des progrez insensibles, et ne se remarquent gueres durant la vie d'un homme; de sorte que chacun croit en mourant laisser la Religion au même état qu'il l'avoit trouvée en venant au monde. Cependant ces progrez insensibles, au bout de plusieurs 30 siècles, portent les choses fort loin.

Le même Sénat avoit grand soin de conserver la Reli- gion des auspices et destituoit de leurs charges les per- sonnes les plus notables, dés qu'il apparoissoit que la prise des possessions n'avoit pas été conforme à ce que 35 prescrivoient les cérémonies des augures. Il châtia même rigoureusement le Consul C. Flaminius, parce qu'il avoit méprisé les auspices; ce qui pourtant ne l'avoit pas empêché de remporter une signalée victoire sur les Gau- lois (a). P. Claudius et L. Junius, qui du tems de la pre- 40 miere guerre de Carthage avoient méprisé les mêmes auspices, furent encore plus sévèrement punis, car il leur en coûta la vie. Pour empêcher qu'on ne vinst à secouer le joug des Loix augurales, on affectoit de répandre parmi la multitude, que les batailles gagnées par les 45 ennemis de la République étoient des punitions du mé- pris que les Généraux avoient eu pour les présages, ou du peu d'exactitude qu'ils avoient apporté à s'acquitter des cérémonies de la Religion. On disoit par exemple, que le Consul Q_. Flaminius avoit été batu par Annibal 50 auprès du Lac de Thrasymene (b), parce qu'il avoit eu la témérité de livrer bataille, sans avoir égard à ce que son cheval l'avoit fait tomber, lors qu'il commanda de mar- cher à l'ennemi, ni à ce qu'on lui raporta, que les Dra- peaux ne pouvoient être remuez de leur place: Que le PENSÉES SUR LA COMÈTE 3OI 5 5 Consul Vairon avoit perdu la funeste bataille de Cannes (a), à cause qu'il avait encouru la haine de Junon, pour avoir mis en sentinelle dans le Temple de Jupiter un beau Jeune Comédien durant la célébration des Jeux Cir- censes (b): action qu'il fallut expier par divers sacrifices 60 au bout de quelques années.

V. Si vous joignez à toutes ces observations ce que j'ay déjà touché cy-dessus (c), savoir que les Démons faisoient tout leur possible pour intimider les Peuples par mille sortes de présages, voyant bien que cela ne pro- 65 duisoit aucun amendement de vie, mais seulement une infinité d'actions superstitieuses et idolâtres; vous com- prendrez, Mr. que sans que Dieu s'en mélast par des voyes extraordinaires, le monde étoit plus que suffisamment à couvert du péril de l'Athéïsme.

CXIII Que les Démons aiment mieux l'Idolâtrie que l'Athéisme.

Et sur cela permettez-moi de vous dire une pensée qui me vient. C'est qu'apparemment le Démon trouve mieux 5 son conte dans l'Idolâtrie, que dans l'Athéisme: d'où il doit arriver, qu'il employé plutôt ses artifices pour pous- ser les hommes dans l'Idolâtrie, que pour les jetter dans l'Athéisme. La raison de cette conduite est, à mon avis, 302 PENSEES SUR LA COMÈTE io celle-ci; c'est que les Athées ne rendent aucun honneur au Démon, ni directement, ni indirectement, et nient même son existence: au lieu qu'il a tant de part aux adorations qui sont rendues aux faux Dieux, que l'Ecriture Sainte déclare en divers endroits, que les 15 sacrifices offerts aux faux Dieux sont offerts aux Diables (a). Les St. Pères enseignent la même chose. Or cet Esprit vain et ennemi de Dieu, doit mieux aimer sans doute que le culte dérobé à Dieu lui revienne ou en tout, ou en partie, comme il lui revient effectivement, 20 lors que les hommes sont Idolâtres, que non pas qu'il ne lui revienne point, comme il arriveroit, si les hommes étoient Athées. Je croi même qu'il aimeroit mieux partager avec le vrai Dieu le culte que tous les hommes doivent à cet Etre souverain et infini, que de 25 voir tous les hommes dans l'Athéisme; car ce partage suffiroit pour damner tous les hommes, et pour ôter à Dieu la gloire qui lui est deuë, qui est tout ce que le Diable peut souhaiter, et procureroit d'ailleurs au Démon un honneur très propre à flatter sa vanité, et qu'il ne 30 trouverait pas parmi des Athées. Il n'en va pas d'un Usur- pateur, comme de celui qui a un droit légitime; d'un Galant, par exemple, qui a dessein sur la femme de son voisin, comme du mari de cette femme. Si celui-ci avoit à choisir, ou de voir sa femme tout à la fois amoureuse 35 de lui et d'un autre, ou de la voir indifférente pour tous les hommes, il prendrait le dernier parti, à moins que d'être de ces maris commodes, qui foulant aux pieds les loix sacrées du mariage, se consolent aisément de l'infi- délité de leur Epouse, par les représailles dont ils usent PENSÉES SUR LA COMÈTE 305 40 sur les autres maris. Mais pour le Galant, il ne se met point en peine si sa Maîtresse conserve de l'amitié pour son mari, pourveu qu'il soit admis aux mêmes préroga- tives que le mari: à moins que de donner dans la délica- tesse chymerique d'un Héros de Roman, laquelle n'a 45 peut être jamais subsisté qu'en idée. Ne trouvez pas étrange cette comparaison, Mr. puis que l'Ecriture ne parle de l'Idolâtrie, que comme d'un adultère commis contre la gloire d'un Dieu jaloux, et souffrez que je m'en serve, pour prouver que le Démon aimeroit mieux que 50 les hommes adorassent et Dieu et lui, que non pas qu'ils n'adorassent rien.

De tout ce que je viens de repondre à l'objection, vous me laisserez conclurre apparemment, que l'apparition des Comètes a été extrêmement favorable à l'Idolâtrie, sans 55 avoir été aucunement nécessaire au monde, afin d'empê- cher que l'Athéisme ne ruinast la société humaine, et qu'ainsi les Comètes ne sont pas des signes extraordinai- rement envoyez de Dieu.

CXIV IV. Réponse. Que l'Athéisme n'est pas un plus grand mal que l' Idolâtrie (i).

Cela étant, je puis me passer de faire le parallèle de l'Idolâtrie et de l'Athéisme, et de montrer que l'Idolâtrie (1). « M. Silvestre...a raison d'être surpris que parmi les Auteurs qui ont dit que l'Idolâtrie etoit pire que V Athéisme, je n'aie pas cité le Chan- cellier Bacon. Je n'y eusse pas manqué, si j'eusse pu retrouver l'Endroit, dont il m'étoit resté une Idée si confuse, que je ne me souvenois pas 304 PENSÉES SUR LA COMÈTE 5 est pour le moins aussi abominable que l' Athéisme, car je n'ai pas besoin que ce Paradoxe soit vrai (i). Je l'ai ouï même dans quel Livre je l'avois vu cité pour cela. Peu de jours après que mon Livre fut en vente, je cherchai quelque chose dans les Dia- logues d'Oratius Ttibero et j'y trouvai ce Passage de Bacon. Je consultai les Œuvres latines de Bacon et la Traduction Françoise de ses Essais moraux et Politiques: et je trouvai que La Mothe le Vayer, Auteur des Dialogues d'Oratius Tubero que j'avois lus autrefois d'un bout à l'autre, citoit fidèlement (a). Je fus bien fâché que la Découverte fut trop tardive, car l'Autorité d'un aussi grand homme que le Chancellier Bacon est d'un grand Poids. (A M. Des-Mai^eaux. Rotterdam, le _j d'Avril 1705.) Cf. La Réponse aux Questions d'un Provincial, IV, p. 118 (a) Voici le passage de La Mothe le Vayer: « L'Athéisme (dit le Chancelier Bacon dans ses essais moraux Anglois) laisse à l'homme le sens, la Philosophie, la piété naturelle, les loix, la réputation et tout ce qui peut servir de guide à la vertu: mais la Superstition détruit toutes ces choses et s'érige une Tyrannie absolue dans l'entendement des hommes: c'est pourquoy l'Athéisme ne troubla jamais les Estats, mais il en rend l'homme plus prévoyant à soy- mesmes, comme ne regardant pas plus loin. Et je voy (adjouste-t-il les tems inclinez à l'Athéisme conmme le tems d'Auguste César et le notre propre en quelques contrées ont esté tems civils et le sont encore, là où la superstition a esté la confusion de plusieurs Estats: ayant porté à la nouveauté le premier mobile qui ravit toutes les autres sphères des gouvernemens, c'est-à-dire le Peuple. » (Dial. d'Oratius Tubero, la Divinité, p. 393-594^).

(1) Jurieu: « On lit le dangereux paradoxe, que l'Athéisme n'est pas- un plus grand mal que l'idolâtrie. Impiété qui porte les hommes à négliger les Athées, et à n'avoir pas plus d'horreur pour eux que pour les Idolâtres. Comme on ne punit pas les Idolâtres de mort, aussi ne faudra-t'il pas punir les Athées de mort. » Bayle répond: « Il est bon de remarquer que mon paradoxe, l'Athéisme n'est pas un plus grand mal que l'Idolâtrie, est infidèlement rapporté encore qu'on trouve ces mêmes paroles dans la page que le délateur a citée. Il faut sçavoir qu'après qu'un Auteur a posé l'état de la question, et déclaré les res- trictions qu'il donne à ses termes, il néglige ensuite de repeter à chaque page ces restrictions; mais il faut néanmoins qu'elles soient tou- jours sous-entcnduës, et un faiseur d'extraits qui les supprime est cou- pable ou de mauvaise foi, ou d'ignorance. Mon paradoxe doit être entendu dans un sens de restriction tant du côté du sujet, que du côté de l'attribut: le sujet, sçavoir, l' Athéisme a été borné dans la page 227 à une sorte d'Athées. C'est ce qui paroit par ces paroles: « Je vous -avertis une fois pour toutes, Monsieur, que je parle de ces Athées qui ignorent l'existence de Dieu, non pas pour avoir étouffé malicieusement la connoissance qu'ils en ont eue, afin de s'abandonner à toute sorte de crimes sans nul remors, mais parce qu'ils n'ont jamais oui dire PENSÉES SUR LA COMÈTE 305 soutenir à un des habiles hommes de France, et qui est aussi bon Chrétien que j'en connoisse. Permettez-moi de 8. A. Il disoit entre autres raisons. I. Premièrement, qu'il est autant.

qu'on doive reconnoître un Dieu. » L'attribut, sçavoir l'idolâtrie est borné aux abominables cultes des Payens. Cela se prouve par deux raisons. i° Tout le livre est écrit sous la fiction d'un Catholique Romain, et de sorte que le mot idolâtrie se doit entendre selon le style de la Communion de Rome. Or selon ce style, il n'y a point d'autres idolâtres que ceux qui adorent les faux Dieux. 2° Il est évident que je ne parle que de l'idolâtrie dont j'avois parle dans ma preuve theolo- gique contre les présages des Comètes. Or il est manifeste que dans cette preuve il ne s'agit que du Paganisme, qui couvroit toute la terre hormis la Judée, avant que les Apôtres annonçassent Jesus-Christ. Il est donc visible que l'objection contre ma preuve se rapporte au même Paganisme, et que la réponse à cette objection se rapporte au même objet. Ainsi pour extraire fidèlement il faloit représenter ma doc- trine en cette manière. Il prouve que l'idolâtrie des anciens Payens n'est pas un mal plus affreux que l'ignorance de Dieu, dans laquelle on tomberait par stupidité, ou par défaut d'attention, sans une malice préméditée, fondée sur le dessein de ne sentir nul remors en s'adon- nant à toute sorte de crimes. L'état de la question ainsi posé, je soutiens que mon sentiment est trés-véritable: car s'il est vrai, I. Que l'on offense beaucoup plus celui que l'on nomme fripon, scélérat, infâme, que celui auquel on ne songe pas, ou de qui on ne dit ni bien ni mal.

II. Qu'il n'y a point d'honnête femme qui ne prit pour une plus mortelle injure que des medisans la décriassent comme une infâme prostituée, que s'ils la faisoient passer pour morte.

III. Qu'il n'y a point de mari jaloux qui n'aime mieux que sa femme fasse vœu de continence, ou en gênerai qu'elle ne veuille plus oùir parler de commerce avec un homme, que si elle se prostituoit à tout venant.

IV. Qu'un Roi chassé de son trône s'estime plus offensé, lorsque ses sujets rebelles sont ensuite très fidelles à un autre Roi, que s'ils n'en mettoient aucun à sa place.

V. Qu'un Roi qui a une forte guerre sur les bras, est plus irrité contre ceux qui embrassent avec chaleur le parti de ses ennemis, que contre ceux qui se tiennent neutres.

Si, dis-je, ces cinq propositions sont vrayes, il faut de toute nécessité que l'offense que les Payens faisoient â Dieu, soit plus atroce que celle que lui font les Athées dont je parle, s'il y en a.

Je voudrais bien qu'il m'apprit ce qu'il veut dire, quand il avance qu'on ne punit pas les Idolâtres de mort. A-t-il oublié qu'il n'y avoit point de gens qui selon les loix de Moïse fussent plus punissables que les Idolâtres? Croit-il que Servet et Gentilis auraient dogmatisé impunément qu'il faloit rétablir l'ancien Paganisme? Oseroit-on bien prêcher à Rome, en Espagne, en Suisse, en Suède, qu'il faut adorer Pensées sur la Comète. 20 30é PENSÉES SUR LA COMÈTE vous rapporter une partie de ses raisons, et de les para- 10 phraser ou commenter selon que je le jugerai à propos(i).

CXV I. Preuve: L'imperfection est aussi contraire pour le moins a la nature de Dieu, que le non-être.

Il disoit en premier lieu, qu'il est autant pour le moins contre la Nature Divine d'être divisée en un très-grand 5 nombre de Divinitez différentes, et sujettes aux défauts que l'on reconnoissoit dans les Dieux du Paganisme, que de n'être point du tout. Ainsi les Idolâtres qui nient que Dieu soit un, et au dessus de l'infirmité, forment un jugement aussi absurde pour le moins et aussi desavanta- 10 «-eux à Dieu, que les Athées qui nient son existence; car 7. A. et qu'ainsi les Idolâtres. 10. A. secondement, que comme l'a fort bien remarqué.

non pas Jesus-Christ, mais Jupiter et sa femme Juuon, Minerve, Mars, et la trés-impudique femme de Vulcain? On feroit pendre pour le moins de semblables Prédicateurs. Servet fut brûlé pour avoir dogma- tisé contre les mystères de l'Evangile; mais s'il avoit soutenu le Paga- nisme, et qu'il y eût eu des supplices plus affreux que celui du feu, on l'y auroit condamné sans doute ».

Il revient sur cette idée (ch. VIII, § VT): « Comment accordera-t-il cela avec le supplice de Servet, qu'il a approuvé dans ses Pastorales, et avec le droit qu'il attribue aux Magistrats de punir les fausses doc- trines? Ne leur ôte-t-il pas le plus beau droit, s'il leur ôte celui d'in- fliger la peine de mort dans les cas qui le demandent? Il seroit facile de lui montrer que rien n'est plus ridicule que de soutenir qu'ils peuvent punir par la prison, par l'exil, par la confiscation des biens, mais non pas par le gibet. » (1) C'est là une de « ces petites adresses pour divertir davantage les Lecteurs » dont il parle dans la lettre à son frère aîné du 6 jan- vier 1684. Ce genre d'artifice servira souvent aux Philosophes du xvme siècle et en particulier à Voltaire.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 307 comme l'a fort bien remarqué Mr. le Marquis de Pia- nezze (a), croire que Dieu n'est point, est un sentiment moins outrageux pour lui, que de le croire ce qu'il n'est pas, et ce qu'il ne doit pas être. Si Dieu (ditTertullien) n'est 1 5 point unique, il n'est point, parce que nous trouvons plus de dignité à n'être point, qu'à être autrement que l'on ne doit(b). Il y a donc plus d'extravagance, plus de brutalité, plus de fureur, plus d'aveuglement dans l'opinion d'un homme qui admet tous les Dieux des Grecs et des Romains, 20 presque infinis en nombre, et agitez de toutes les passions, et souillez de tous les crimes qui se voyent parmi les hommes, que dans l'opinion d'un Athée.

Plutarque est allé encore plus avant: car il dit qu'on fait plus de tort à la Divinité, en la croyant telle que les 25 superstitieux se la représentent, qu'en croyant qu'elle n'est rien (i). Je ne puis assci metonner (dit-il) qu'on die (a) De ta vérité de la Rel. Chrest.

(b) Deus si non unus est, non est, quia dignius credimus non esse quod- cimque non ita fuerit, ut esse debebit.

23. Plutarque est allé encore jusqu'à la fin de la section est une addition de B.

(1) « On a grand tort de prétendre que les questions de mon livre des Comètes sont difficiles; car est-il besoin ni d'étude ni de lecture pour savoir qu'on offense plus sensiblement un homme d'honneur, lorsqu'on dit faussement qu'il a fait une lâcheté, que lorsqu'on dit faussement qu'il n'est point en vie? Cette vérité n'est-elle pas à la portée de tous les hommes? Y a-t-il un païsan qui se fâchât plus contre ses fils, s'ils ne songeoient point du tout à lui que s'ils le decrioient par tout comme un infâme scélérat? Je suis bien assuré que mon adversaire aimeroit mieux que l'on dit qu'il n'invoque et n'adore rien, que si l'on disoit que soir et matin il adore dévotement l'un de ses livres et qu'il met tout son espoir et toute sa confiance dans ce seul objet. Je ne crois pas qu'aucun Protestant, s'il y songe bien, trouve plus fou celui qui n'adres- seroit ses prières à aucun être, que celui qui adorerait son chien, son chapeau ou son haut de chausse. (Personne n'oserait dire qu'il vaut 308 PENSÉES SUR LA COMÈTE que V Athéisme est une impiété: cela se devroit dire de la superstition, et non pas de V Athéisme: car il est bien vrai qu'Anaxagoras fut condamné autrefois comme impie, pour 30 avoir soutenu que le Soleil étoit une pierre; mais personne n'a encore dit que les Ciiumeriens qui ne croyent pas qu'il y ait de Soleil au monde, soient impies pour cela. Quoi, celui qui ne croit point qu'il y ait des Dieux est impie, et celui qui croit qu'ils sont tels que les superstitieux se les figurent, 35 n 'a-t-il pas une opinion dont l'impiété surpasse de beaucoup celle de l'Athée? Pour moi, j'aimerois bien mieux que tous les hommes du monde dissent, que jamais Plutarque n'a été, que s'ils disoient, Plutarque est un homme inconstant, léger, colère, qui se ressent des moindres offenses, qui se met en mau- 40vaise humeur pour rien, qui se fâche, si on ne l'appelle aux belles assemblées, qui se met aux champs, si quelqu'un ayant des affaires, ne lui est pas venu faire la cour au matin; c'est un homme qui vous dechireroit à belles dents, si vous aviei passé à côté de lui sans l'aborder et sans le saluer, il fer oit pen- 45 dre vôtre fils, et lui ferait donner la géueeuson logis, où dés la nuit suivante, il feroit lâcher des bétes sauvages sur vos terres pour en ravager les fruits (a).

(a) Traitté de la super st. (de la version de Mr. le Févre.)

mieux renoncer à son baptême pour se consacrer tout entier au Diable, que d'ignorer qu'il y ait un Dieu.) Si vous prétendez qu'un Egyptien a honoré le vrai Dieu en adorant les herbes de son jardin, vous avez grand tort d'accuser l'Eglise Romaine d'une idolâtrie qui a mérité qu'on sortit de sa communion. Où sont les païsans qui ignorent que tous les jours on commet des fautes contre ses lumières, et que l'on a des idées d'honneur, de gloire, d'infamie, toutes con- traires à sa Religion. Voila les veritez que l'on combat quand ou se mêle de me censurer. » (Addition aux Pensées div. Avertissent, au Lecteur.)

PEXSÉES SUR LA COMÈTE 309 CXYI II. Preuve: L'Idolâtrie est le plus grand de tous les crimes selon les Pères.

La seconde raison est, que les Pères de l'Eglise ont dit sans nulle exception, que l'Idolâtrie est le principal crime 5 du genre humain (i), le plus grand péché du monde (a), le plus grand de tous les péchez (b), le dernier et le premier de tous les maux (c). Le Docteur Angélique est dans le même sentiment, puisqu'il dit, que de tous les pechei que l'on commet contre Dieu, qui sont néanmoins très-grands, le plus 10 énorme semble être celui par lequel ou rend à la créature les honneurs divins, parce qu'autant qu'on le peut, on intro- duit un autre Dieu dans le monde, et ou diminue l'Empire (a) Principale crimen generis humant, summus sxculi reatus.

(TertulL, de Idololàtr., c. 1.)

(b) Summum delictum. (Cypi iau.,Epist. 10.)

3. A. Eu 3e lieu que les Pères de l'Eglise ont dit, sans exception.

5. A. le plus grand de tous les péchez; Principale crimen generis humani, summus sxculi reatus, summum delictum: et le Docteur Angé- lique, que l'Idolâtrie est le plus grand péché que l'on puisse commettre contre Dieu, in peccatis qux, etc.

(1) Cf. Thiers, Traite des Superstitions. I, Livre II, ch. m, De l'Ido- lâtrie. Ce que c'est? Que c'est une espèce de superstition et le plus grand de tous les péchés. C'est ce qui a fait dire au Cardinal Cajetan que l'idolâ- trie est un péché tres-mortel, peccatum mortalissimum, parce qu'elle égale, autant qu'elle peut, la créature au Créateur...Tertullien l'ap- pelle le principal crime du genre humain, le plus grand péché du monde: Principale crimen generis humani, summus sxculi reatus. Et Saint Cyprien le plus grand de tous les péchés: summum delictum (p. 125, 310 PENSÉES SUR LA COMÈTE de la Divinité (a). Le crime des Chrétiens qui sacri- fioient aux Idoles durant la persécution s'appelloit preva- 15 rication et ne se remettoit pas même à la mort selon l'an- cienne Discipline, et excluoit pour jamais de l'entrée du Clergé (b).

CXVII III. Preuve: Les Idolâtres ont été de vrais Athées en un certain sens.

La troisième raison est, que si l'on y prend bien garde, l'on trouvera que les Idolâtres ont été de vrais Athées, 5 aussi destituez de la connoissance de Dieu, que ceux qui nient formellement son existenee. Car comme ce neseroit point connoître l'homme, que de s'imaginer que l'homme est du bois; de même ce n'est point connoître Dieu, que de s'imaginer que c'est un être fini, imparfait, impuissant, 10 qui a plusieurs compagnons. De sorte que les Payens n'ayant connu Dieu que sous cette idée, on peut dire qu'ils ne l'ont point connu du tout, et qu'ils detruisoient par leur idée ce qu'ils etablissoient par leurs paroles, comme on l'a remarqué d'Epicure (c). Et c'est ce qu'a 15 voulu dire St. Paul (d), lors qu'il reproche aux Payens, (a) In peccatis qux contra Deum committuntur, qux tamen sunt maxima, gravissimutn esse videtur, quod aliquis divinum honorem creaturae im- pendat, quia quantum est in se facit alium Deum in tnundo, minuens principatum divinum. (Secund. 2, quxst. 94. Art. j.)

(b) Mr. Hennan, Vie de S. Atban., 1. 2, ch. 18.

(c) Epicurum Deos verbo posuisse, reverà sustulisse.

(Cicero, } 1. de nat. Deor.)

(d) Epist. ad Roman., c. I.

3. A: IV. Que si on y prend bien garde, on trouvera.

PEXSÉES SUR LA COMÈTE 311 qu'ayant connu qu'il y avoit un Dieu, ils ne lui avoient pas pourtant donné la gloire qui lui est deùe; mais qu'au lieu de cela ils s'étoient perdus dans leurs vains raison- nemens, et s'étoient plongez dans des extravagances, des 20 folies, et des ténèbres prodigieuses, jusqu'à réduire la gloire du Dieu incorruptible à la forme d'un homme cor- ruptible, d'un oiseau, d'un serpent, et d'une bête à quatre pieds. C'est dire proprement, qu'ils avoient cru connoître Dieu, mais que leur connoissance étoit devenue un fan- 25 tome chymerique, et si rempli de contradictions, qu'ils étoient tombez dans une ignorance totale du Dieu qui a fait le ciel et la terre. Ailleurs (a) cet Apôtre dit formel- lement, que les Gentils étoient sans espérance et sans Dieu au monde.

CXVIII IV. Preuve: La connoissance de Dieu ne sert à un Idolâtre qu'à rendre ses crimes plus atroces.

S'il y a quelque différence entre l'Athéisme d'un Ido- lâtre, et celui d'un Athée, c'est principalement en ce que 5 l'Athéisme de l'Idolâtre ne diminue en rien l'atrocité de ses crimes, au lieu qu'un homme qui est Athée, pour être né parmi ces Peuples que l'on dit qui de tems immémo- rial ne reconnoissent aucune Divinité, trouvera quelque diminution de peine par le moyen de son ignorance: car 10 en bonne Théologie, et sur l'expresse déclaration de 312 PENSÉES SUR LA COMÈTE Jesus-Christ (a), ceux qui savent la volonté de leur maître, et néanmoins ne la font pas, seront plus sévère- ment punis, que ceux qui ne l'ont ni faite, ni connue; ce qui suppose manifestement, qu'il y a plus de malice 15 dans la conduite des premiers, que dans celle des der- niers, et que Minucius Félix (b) n'a pas eu raison de sou- tenir sans aucune limitation, que c'est une aussi noire mé- chanceté de ne pas connoitre Dieu que de l'offenser. Donc c'est un plus grand crime à un Idolâtre de faire de faux ser- 20 mens, de piller les Temples, et de commettre toutes les autres actions qu'il sçait n'être pas agréables à ses Dieux, qu'il ne l'est à un Athée de faire les mêmes choses. Donc la condition des Idolâtres est pire que celle des Athées, puis que les uns et les autres étant également dans l'igno- 25 rance du vrai Dieu, et incapables également de le servir, les Idolâtres ont en particulier certaines notions et cer- taines persuasions, contre lesquelles ils ne sauroient agir sans une malice extrême, et sans un mépris visible de leurs Divinitez. Or quoi que Dieu ne prenne point part 30 aux cultes et aux honneurs qui sont rendus à Jupiter et à Neptune, par exemple, et qu'il les regarde comme des abominations qui méritent tous les fléaux de sa colère, il ne laisse pas de prendre part aux impietez qui se commet- tent contre eux. Ainsi quand un Payen, demeurant per- 35 suadé que Jupiter et Neptune étaient ses Dieux, voloit les choses qui leur étoient consacrées, et leur disoit des inju- res, il étoit sacrilège et blasphémateur devant Dieu: et ce n'étoit pas un moindre crime à Caligula d'appeler son Ju- (b) Cùm parentem omnium, et omnium dominum non minoris sceleris sit ignorare, quant Ixdere.

16. La fin de la phrase: et que Minucius Félix et la citation ne sont pas dans A.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 313 piter en duel (a), et de lui jeter des pierres vers les nues, 40 avec ces paroles, « ôte moi du monde, ou je t'en ôterai », toutes les fois qu'il voyoit tomber la foudre, qu'il le seroit à un Chrétien de faire la même chose à l'égard de Jesus-Christ; si ce n'est que la persuasion du chrétien fust plus grande que celle de Caligula, ou que le défaut de persuasion fust 45 moins inexcusable dans Caligula, que dans le chrétien. Car pour juger si un crime est plus atroce qu'un autre dans la même espèce, il faut savoir non seulement si l'un a été commis avec plus de connoissance que l'autre, mais aussi lequel des deux criminels a contribué le plus à son igno- 50 rance par sa malice: se pouvant faire qu'un homme ignore certaines choses, parce qu'il a refusé de s'instruire, de peur que l'instruction ne le detournast de ses perni- cieux desseins, auquel cas l'ignorance ne peut aucune- ment excuser. De sorte que si Caligula s'est porté à cet 55 excez de fureur contre Jupiter, quoi qu'il le reconnust pour le Dieu qui lance la foudre, et qui gouverne le monde, il y a autant de malice dans son fait, cœteris par- tibus, que dans celui d'un Chrétien, qui reconnoissant Jesus-Christ pour Dieu, se porteroit néanmoins à un 60 semblable excez de brutalité contre lui.

Cela nous fait voir, que le pillage des Temples des faux Dieux, et le renversement de leurs statues, ne peut être une bonne action que quand il procède d'un bon Prin- cipe, c'est à dire qu'il se fait par un zèle bien conduit 65 pour la véritable Religion; et par conséquent, que toutes les actions des Payens commises, ou contre les Principes de leur fausse Religion, ou contre les lumières de leur conscience, sont des crimes trés-reels, quoique les actions (a) Dion Cassius, 1. $8. Scneca, de ira, 1. I, cap, 21. 61. A. le saccageaient des Temples.

3 14 PENSEES SUR LA COMETE qu'ils commettent suivant leurs faux Principes, ou suivant 70 leurs fausses lumières, ne puissent jamais être bonnes. De quoi il ne faut pas s'étonner, car il faut bien plus de cir- constances afin qu'une action soit bonne, qu'afin qu'elle soit mauvaise (a). Adorer ce que l'on s'imagine fausse- ment être Dieu, est un acte d'Idolâtrie. Fouler aux pieds 75 ce que l'on s'imagine faussement être Dieu, est un acte d'impiété. Ce sont deux actions diamétralement opposées, cependant elles produisent le même effet. Dieu prend sur soi, pour ainsi dire, l'affront qui est fait aux faux Dieux, par des gens qui les croyent être le vrai Dieu: mais il ne 80 prend pas sur son conte l'honneur qui est rendu aux faux Dieux, par des gens qui les croyent être le vrai Dieu. D'où il paroit, que les Athées ne peuvent pas offenser Dieu en tant de manières, ni avec tant de malice, que les Idolâtres; et qu'ainsi allumer des Comètes extraordinairement, afin 85 que les hommes [soient plutôt Idolâtres qu'Athées, n'est autre chose que vouloir faire les hommes plus mechans et plus malheureux. Je vous avertis une fois pour toutes, Mr. que je parle de ces Athées qui ignorent l'existence de Dieu, non pas pour avoir étouffé malicieusement la con- 90 noissance qu'ils en ont eue, afin de s'abandonner à toute sorte de crimes sans nul remors, mais parce qu'ils n'ont jamais ouï dire qu'on doive reconnoître un Dieu.

(a) Bonum ex intégra causa, malum ex quolibet defectu.