83. A. les Idolâtres (j'entens ceux qui ignorent l'existence de Dieu non pas pour avoir étouffé malicieusement la connoissance qu'ils en ont eue, afin de s'abandonner à toute sorte de crimes sans nul remors, mais parce qu'ils n'en ont jamais oui parler à qui que ce soit.) et qu'ainsi.
PENSÉES SUR LA COMETE 3 I > CXIX V. Preuve: L'Idolâtrie rend les hommes plus difficiles à convertir, que l'Athéisme.
La cinquième raison est, que rien n'indispose davan- tage les hommes à se convertir à la vraye Religion, que S l'Idolâtrie. Car quoi qu'il y ait des exemples qui font voir que les Idolâtres et les superstitieux s'étant une fois con- vertis, ont plus de zèle pour la bonne cause, que ceux qui se convertissent après avoir été tiédes dans leur fausse Relig'on; il est pourtant vrai généralement parlant, que 10 le zèle d'un Idolâtre est une disposition du cœur beau- coup plus pernicieuse que l'indifférence; parce que géné- ralement parlant, un homme rempli de bigoterie et en- têté de ses faux Principes, se rend avec plus de peine à la vérité, qu'un homme qui ne sait ce qu'il croit. Et sur 15 ce pied-là, il semble qu'il vaudroit mieux être Athée, que plongé dans les abominables Idolâtries des Gentils, parce qu'il y a beaucoup d'apparence, que les Prédica- teurs de l'Evangile expliquant nos Mystères, et les ap- puyant de beaucoup de miracles eclatans, ouvriroient 2Q plutôt les yeux à des personnes qui n'auroient pas encore pris leur parti, je veux dire, qui seroient sans Religion, qu'à des gens infatuez de l'antiquité de leurs cérémonies, et enracinez dans la foi et dans le culte de leurs idoles.
3. A. VI. La sixième raison est, que rien.
3 lé PENSÉES SUR LA COMÈTE cxx Comparaisons qui prouvent cela.
Le bon sens veut cela, et l'expérience le confirme. Parlez à un Cartésien, ou à un Peripateticien, d'une pro- position qui ne s'accorde pas avec les Principes dont il est 5 préoccupé, vous trouvez qu'il songe bien moins à péné- trer ce que vous lui dites, qu'à imaginer des raisons pour le combattre. Parlez en à un homme qui ne soit d'aucune Secte, vous le trouvez docile, et prêt à se rendre sans chi- caner. On éprouve à peu prés la même chose quand on 10 attaque un Hérétique bigot, ou un de ceux qui au dire du Cardinal Pallavicin, sont plutôt non Catholiques qu'Hereti- ques, magis extra vitia, quant cuni virtutc. On sait de plus qu'en bonne Philosophie, il est bien plus mal-aisé d'in- troduire quelque habitude dans une ame qui a déjà 1 5 contracté l'habitude contraire, que dans une ame qui est encore toute nuë. Il est plus difficile, par exemple, de rendre libéral un homme qui a été avare toute sa vie, qu'un jeune enfant qui n'est encore ni avare, ni libéral; tout de même qu'il est plus aisé de plier d'un certain sens 20 un corps qui n'a jamais été plié, qu'un autre qui a été plié d'un sens contraire. Il est donc très raisonnable de penser, que les Apôtres eussent converti plus de gens à Jesus- Christ, s'ils l'eussent prêché à des Peuples sans Religion, qu'ils n'en ont converti annonceant l'Evangile à des Na- 25 tions engagées par un zèle aveugle et entêté aux cultes superstitieux du Paganisme. Et il n'y a rien de plus vrai, que rcs persécutions horribles qu'on a fait souffrir aux PENSÉES SUR LA COMÈTE 317 premiers Chrétiens, partoient d'un Principe de bigoterie idolâtre; car comme c'étoient les meilleurs sujets du 30 monde, qui préchoient continuellement l'obéissance deùe aux Magistrats, et qui n'ont jamais fait paraître la moindre envie de repousser la force par la force, il n'y avoit au- cune maxime d'Etat, qui deust porter les Empereurs à les faire maltraitter, ni les Gouverneurs de Province à exe- 35 cuter les ordres de leur Maître avec plus de rage qu'on ne leur en demandoit.
C'étoit donc uniquement à cause que les Chrétiens en vouloient à tous les faux Dieux du Paganisme, qu'on leur suscitoit des persécutions: c'étoit le faux zèle de l'Ido- 40 latrie qui animoit les Empereurs contre la Croix du Fils de Dieu, ou plutôt qui portoit ceux qui avoient l'oreille du Prince à lui inspirer les sentimens de haine contre les Chrétiens, que d'autres leur avoient inspirez à eux-mêmes. Si personne ne se fût trouvé dans les pernicieuses preoc- 45 cupations de l'erreur, on eust laissé croître l'Eglise Chré- tienne sans lui donner de l'empêchement. De sorte qu'on peut dire, que si Dieu avoit formé miraculensement des Comètes de tems en tems, il eust fait de tems en tems des miracles, pour préparer les hommes à rejeter la Croix 50 de son Fils, et pour les aheurter par leur attachement à l'Idolâtrie, qui se fortifioit à la veuë des Comètes, à com- batre la véritable Religion.
Je sai bien que la résistance des Idolâtres a servi à faire voir la grandeur et la puissance de Dieu, et la Divinité de 55 l'Evangile. Mais il serait absurde de dire sous ce prétexte, que Dieu s'est préparé par des voyes extraordinaires, ces moyens de faire éclater sa vertu. Ni sa justice, ni sa bonté ne souffrent point qu'il facilite aux pêcheurs les occasions de s'endurcir, quoi que sa sagesse lui fasse 60 trouver dans l'endurcissement où les pêcheurs tombent 3 18 PENSÉES SUR LA COMÈTE par leur propre faute, et contre son intention, des moyens admirables de manifester sa Gloire.
CXXI Qu'il est difficile que ceux qui ont long-tems aimé une chose, se portent à aimer le contraire.
D'ailleurs, quoi qu'on m'oppose qu'il n'y a qu'à tour- ner du bon côté le zèle d'un Idolâtre, pour en faire un 5 véritable Dévot; qu'au lieu qu'on ne trouve aucune ten- dresse de conscience dans un Payen qui se moque de sa Religion, on trouve dans un Payen superstitieux un bon fonds à cultiver; qu'il en va comme de ces femmes qui ont le tempérament porté à l'amour, lesquelles n'ont pas 10 plutôt compris, qu'elles ne sont plus propres au monde, qu'elles tournent toutes leurs pensées vers Dieu, e l'aiment encore plus tendrement qu'elles n'ont aimé les créatures; qu'un indevot qui passe dans la vraye Reli- gion, y apporte bien souvent toute son insensibilité, et 15 choses semblables; je ne laisse pas d'avoir raison. Il se peut faire, que tout ce que Ton m'oppose arrive quelque- fois, j'en tombe d'accord. Mais on m'avouera aussi, qu'il y a des exemples du contraire. On voit des gens qui épuisent si fort toute la capacité de leur cœur à aimer les 20 vanitez du siècle, que quand l'âge, ou quelque disgrâce les en dégoûtent, ils n'aiment plus rien, et se sentent encore plus dégoûtez des choses du Ciel, que des choses de la Terre. On en voit qui ne s'épuisent jamais pour le monde, et qui l'aiment jusques à leur extrême vieillesse, 25 nonobstant ses rebuts et ses froideurs. Il y en a qui dans PENSÉES SUR LA COMETE 319 le chagrin de ne se voir plus à la mode, font quelque tentative pour se détacher du monde; mais le peu d'ha- bitude qu'ils ont toujours eu avec les choses du Ciel, les leur fait paroitre si insipides, qu'ils les quittent tout 30 aussitôt, pour rattraper leur premier maître qui les fuit. Ceux-cy ne sont pas en petit nombre; car au dire du P. Rapin, La plupart des personnes qui ont vieilli dans les vanitei du monde, et qui pensent à leur salut, voyent la dévotion comme une ressource; mais elles n'y voyent rien que 35 de pénible, parce qu'elles la regardent d'une veùe trop humaine: le dégoût du monde qui est dégoûté d'elles les fait penser à Dieu, sans leur faire sentir les douceurs qu'il y a à le servir: elles n'envisagent que les plaisirs qu'elles quittent, sans voir ceux qu'on leur promet; et possédées qu'elles sont du 40 présent, elles ne voyent dans l'avenir que tout ce qui est propre à les rebuter (a). Tout ceci est le train gênerai. On en voit qui abjurent tout à la fois et leurs Hérésies et leur inde- votion, qui passent de l'impiété à la véritable crainte de Dieu, et quelquefois mêmes jusqu'à des pratiques supers- 45 titieuses, à l'exemple de ce Roy de Rome, dont T. Live parle ainsi, // fut lui-même long-tems malade. Et alors la férié de son esprit fut tellement abatuë avec les forces de son corps, qu'au lieu qu'auparavant il ne ne trouvoit rien de plus indigne d'un Roy, que de s'attacher aux choses sacrées il devint 50 tout d'un coup bigot, et s'engagea dans toute sorte de supers- titions, grandes et petites, et en remplit toute la ville (b).
(a) Foi des derniers siècles, p. 141.
(b) Titllus Hostilius. « Ipse quoque longinquo inorbo est impiieitus. Tune adeo fracti, simul cum corpore, sunt spiritus illi féroces, ut qui nibil ante ratus esset minus regium, quàm sacris dedere animum, repente omnibus magnis parvisque superstitionibus obnoxius deçeret, religionibusque etiam populum impleret. » Vide Plutarch. in N. Pomp.
31. La phrase: Ceux-cy ne sont pas, et la citation du P. Rapin sont une addition de B.
320 PENSÉES SUR LA COMÈTE Ce sont donc tout au plus des exceptions combattues par des exceptions. Si bien que le parti le plus raison- nable, est de prendre pour la reigle générale, ce qui en 55 d'autres sujets est la reigle sans difficulté, savoir, qu'un homme entêté d'une fausse Religion, résiste plus aux lumières de la véritable, qu'un homme qui n'a aucun entête- ment. On m'avouera, que si Julien l'Apostat eust été Athée, de l'humeur dont il étoit d'ailleurs, il n'eust fait 60 aucune chicane aux Chrétiens; au lieu qu'il leur faisoit des avanies continuelles, infatué qu'il étoit des supersti- tions du Paganisme, et tellement infatué, qu'un Historien de sa Religion n'a peu s'empêcher d'en faire une espèce de raillerie, disant, que s'il fuît retourné victorieux de son expc- 65 dition contre les Perses, il eut dépeuplé la Terre de bœufs, à force de sacrifices (a).
CXXII VI. Preuve. Ni l'esprit ni le cœur ne sont pas en meilleur état dans les Idolâtres, que dans les Athées.
La sixième raison est, que soit qu'on considère les Payens et les Athées par la disposition de leur entende- 5 ment, soit par la disposition du cœur, on trouve tout autant de desordre pour le moins dans les premiers, que dans les derniers.
(a) Julianus superstitiosus magU, quàm sacrorum legilimus observator, innumeras sine parsimonia pecudes maclans, ut xstimaretur si revtrtisset de Parthis, boves jam defuturos, Marti illius similis Czsaris, in quem id accepimus, 0'. ycuxoi è3ôsc Mipy.w tû> Kafaxpi 7.7 SU v.xtjtt,; t.-j.î!; à~wX^|i£9a. — Ammiam Marcellin., lib. 2j.
3. A. VII. Que soit qu'on considère.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 32 1 CXXIII Considération du jugement que les Payeus faisoimt de Dieu.
Si on regarde les Athées dans le jugement qu'ils forment de la Divinité, dont ils nient l'existence, on y voit un 5 excez horrible d'aveuglement, une ignorance prodigieuse de la nature des choses, un esprit qui renverse toutes les loix du bon sens, et qui se fait une manière de raisonner fausse et dereiglée plus qu'on ne saurait le dire. Mais voit-on, je vous prie, quelque chose de plus souffrable 10 dans le jugement que les Payens ont formé de Dieu? Les Payens, dis-je, qui ont pensé qu'il y avoit un très- grand nombre de Divinitez, dont chacune avoit ses inté- rêts à part, ses veùes et ses passions particulières; de sorte que les honneurs qu'on rendoit à Jupiter, par 15 exemple, ne serraient de rien pour appaiser la colère de Junon, et qu'on pouvoit être favorisé d'un Dieu, pendant qu'on avoit l'autre pour ennemi, les Payens qui ont attribué differens sexes aux Dieux, et des relations de père, de fils, de mari, de femme, toutes semblables à 20 celles qui se rencontrent parmi les hommes, les Payens, en un mot, qui ont jugé qu'un Cocher, qui pendant la marche d'une procession, prend une bride de la main gauche, par un pur hazard et sans aucune malice, ne laisse pas de gâter toute la bonne intention d'un Peuple, 25 et d'empêcher que l'indignation divine, qui alloit être 9. C. quelque chose de plus suportable.
Pensées sur la Comète. 21 322 PENSEES SUR LA COMETE appaisée sans cela, ne soit diminuée de quelque peu. Tous ces jugemens que les Payens ont formés de la Divi- nité, avec plusieurs autres qu'il seroit ennuyeux de parti- culariser, supposent manifestement que la nature Divine 30 est bornée, et sujette à mille sensualitez, et à des caprices qu'on ne pardonnerait pas à un honnête homme; et dépouillent par conséquent cet Etre infini de sa toute- puissance, de son éternité, de sa spiritualité, de sa justice, et de ses autres perfections, sans lesquelles néanmoins il 35 y a autant de contradiction qu'il existe, qu'il y a de con- tradiction à nier son existence. Bien davantage. Il n'y a point d'homme de bon sens, qui après avoir reconnu qu'il est impossible que l'existence soit séparée de la nature Divine, ne reconnoisse qu'il est encore plus impos- 40 sible que la saincteté, la justice, et le pouvoir infini soient séparez de l'existence de la nature Divine: si bien qu'il seroit plus contre la raison, que Dieu existast, et fust sujet à des fautes et à des foiblesses, qu'il ne le seroit, que Dieu n'existast point du tout. C'est prouver, ce me 45 semble, que les erreurs où sont tombez les Payens tou- chant la nature Divine, sont pour le moins une aussi grande note d'infamie à la raison humaine, que le saurait être l'Athéisme.
CXXIV Réflexion sur le Ridicule de la Religion Payenne.
Aussi voit-on que les Payens n'ont jamais eu de Sys- tème de Religion, ou de Théologie, qui eut quelque ordre, ou quelque raport dans ses parties. Tout y montre PENSEES SUR LA COMÈTE 323 5 l'aveuglement, la fureur et la contradiction: et je soutiens, que s'il y avoit des Esprits qui ne connussent l'homme que par sa définition d'Animal raisonnable, et nulle- ment par l'Histoire de ses faits, il seroit impossible de leur persuader que les livres d'Arnobe, de Clément 10 d'Alexandrie, de Tertullien, de St. Augustin, de Firmicus Maternus, etc. contre le Paganisme, ont été écrits contre une Religion actuellement établie dans le monde. Ils diroient que cela ne se peut pas, que ce sont des fictions et des Romans, des livres faits à plaisir par des personnes 15 oiseuses, qui s'étoient formé des Grotesques et des monstres dans leur esprit, pour s'amuser en suite à les renverser. Car quelle apparence, que des créatures douées de raison n'établissent pas leurs cultes sur des Dogmes et des jugemens bien suivis et bien liez ensemble, au lieu de 20 ces absurditez qui se détruisent elles-mêmes à veùe d'ceil dans le système du Paganisme?
Cependant il n'est que trop vrai à la honte de l'homme, et à la damnation éternelle de la plus grande partie des hommes, que les livres de ces anciens Pères ne réfutent 25 que des erreurs trés-reelles, et qui ont même trouvé des Défenseurs parmi les Sçavans (a). A la vérité ce sont de pitoyables Défenseurs; car ce que j'ay dit de l'Astrologie judiciaire (b), que c'est une moisson de triomphes pour tous ceux qui entreprennent de la réfuter, est incompara- 30 blement plus véritable que l'Idolâtrie des Gentils. Jamais on n'a écrit contre ses abominables extravagances, qu'on ne les ait écrasées sous le poids de plusieurs raisons invin- cibles, et jamais on n'a peu en faire une bonne Apologie: (a) Sed jam pudet me ista refellere, cùm eos non puduerit ista sentire. Cum vcro ausi sint etiam defendere, non jam eorum, sed ipsius genêt is humant me pudet, cujus aura hxc ferre potuerunt. (D. August., Epist. $6.)
324 PENSÉES SUR LA COMÈTE mais ce n'est pas tant faute d'esprit en ceux qui s'en sont 35 mêlez, que faute de raison en la cause même. C'étoit une cause si destituée de preuves, qu'il ne faloit pas beau- coup d'habileté pour en faire voir le faux, et qu'il n'y avoit aucune éloquence qui pust en soutenir la foiblesse. Si bien qu'il y a lieu de s'étonner, qu'un Poëte de repu- 40 tation (a) fasse paroitre autant de timidité qu'il en témoigne, s'agissant de combattre contre un Payen élo- quent, et qu'il appelle cela, commettre sa barque mal gou- vernée aux flots impétueux d'une mer qui la peut faci- lement engloutir. Il ne faut pas avoir pour toutes armes 45 qu'un fouet à la main, (ce sont les propres paroles de l'habile homme, dont je vous raporte ici le discours) afin de battre en ruine tous les Apologistes de la Religion Payenne armez de pied en cap; et il n'y a point de doute, que si le redoutable Carneade eust eu cette cause à 50 soutenir, il n'eust veu échouer cette éloquence, à qui Ciceron attribue, de n'avoir jamais rien soutenu, sans l'avoir prouvé, ni rien attaqué, sans l'avoir détruit de fond en comble (b), et qui fit tant d'impression sur les Sénateurs de Rome, où la ville d'Athènes avoit envoyé une Ambas- 55 sade composée de Carneade et de quelques autres, qu'ils se plaignirent de ce que les Athéniens leur avoient envoyé des Ambassadeurs, non pas pour leur persuader, mais pour les forcer de faire tout ce qu'ils voudroient (c).
(a) Prudent., prxf., I. 2, contra Symm.
(b) Nullam unquam rem défendisse, quant non probarit, nullam oppu- gnasse quant non everterit.
(c) Ailian. var. Hist., 1. 3, c. ij.
44. A. Le texte de Prudence est à la suite de la traduction: Puppim credere fluctibus Tanti non timeam vïri, Cui mersare facillimum est Tractandas indocilem ratis.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 325 Si bien que Caton le Censeur opina qu'on renvoyast inces- 60 samment ces Ambassadeurs, parce que les raisons de Car- neade causoient un certain ebloùissement, qui empêchoit de discerner la vérité d'avec le mensonge (a).
cxxv Qu'il ne faut pas juger de la Religion Payeune par ce qu'en ont dit les Poètes.
Au reste, je ne prétends pas faire le procez aux Payens sur la doctrine de leurs Poètes. 11 y auroit de l'iniquité 5 à les rendre responsables de toutes les insultes que ces Poètes ont faites aux Dieux, qu'ils ont tournez en ridi- cules de toutes les manières, tantôt les déguisant en toute sorte de figures, afin qu'ils pussent assouvir les mouve- mens dereiglez de leur incontinence, de leur haine, ou de io leur jalousie: tantôt les faisant tous assembler, pour être les témoins d'un flagrant delict, dans lequel l'un d'entre- eux avoit surpris la Déesse sa femme, et sur lequel il y en eut qui firent des réflexions de la dernière friponnerie: tantôt les faisant bouffonner sur la démarche boiteuse du i j même Dieu, dont le deshoneur leur fut si visible, ou sur le malheur qui arriva à la Jeune Déesse qui leur versoit (a) Quoi Carneade argumentante, quid vert esset haud facile discemi posset. Plinius, lib. 7, cap. 30.
5. C. toutes les insultes que l'on a faites aux Dieux dans les Ouvrages de poésie. On les y a rendus ridicules de toutes manières, tantôt en les déguisant sous toute sorte.
10. C. en les faisant.
15. A. dont le Cocuage.
32é PENSÉES SUR LA COMÈTE à boire, de se laisser tomber avec des circonstances, dont il n'y avoit que des yeux impudiques qui se pussent diver- tir, et dont Jupiter parut si fâché, qu'il lui ôta sa charge 20 sur le champ; non pas par cette raison, car il aimoit à rire et à se divertir en ce genre de choses, aussi bien qu'un autre, mais parce qu'il vouloit avoir un prétexte d'avancer le beau Ganymede qu'il avoit enlevé, pour satisfaire l'amour infâme qu'il lui portoit: tantôt les fai- 25 sant blesser par des hommes: et tantôt les faisant man- quer de mémoire, et suer d'enthan à comprendre une dif- ficulté; ce qui a donné occasion à Lucien, de feindre que Jupiter demeura tout court dans une assemblée des Dieux, et ne put jamais se resouvenir du commencement 30 de la harangue qu'il avoit préparée, au lieu de quoi il leur débita par une application assez violente, quelques périodes d'une oraison de Demosthene contre Philippe, qu'il savoit par cœur. Je consens qu'on ne juge de rien sur ces autoritez-là, puisqu'il est certain que les Poètes se 35 sont mis en possession de falsifier tout, et que si on exa- minoit à la rigueur les vers de nos Poètes Chrétiens sur d'autres matières, que sur des sujets pieux, à peine leur resteroit-il un Sonnet, une Ode, ou une Chanson, qui ne fussent pas infectez d'heresie, d'impiété, ou de flateries 40 profanes. De sorte que nous avons intérêt pour la gloire des maximes de la morale Chrétienne, qu'on ne con- damne pas une Religion sur ce que les Poètes ont dit. Et plust à Dieu, que nous n'eussions à nous plaindre que des vers profanes de nos Poètes. Car le grand mal est que leurs 4 S vers de dévotion font souvent plus de tort à l'Evangile que les autres, tant ils sont pleins d'extravagances et de bassesses, et de fictions ridicules, qui au lieu d'honorer la 17. C. avec je ne sai quelles circonstances.
41. Et plust à Dieu, jusqu'à la fin de la section, n'est pas dans A.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 327 Sainte Vierge et les Saints du Paradis, comme on le pré- tend, exposent la Religion aux insultes et aux railleries 50 de ceux de dehors.
CXXVI Desordres causeï par les Poètes Chrétiens.
Le Pape Urbain VIII, qui composa une fort belle Elé- gie que l'on voit à la tête de ses Poëmes, pour exhorter les Poètes ses Confrères à faire des vers saints et pieux, 5 est asseurement fort louable. Mais il eust encore mieux fait, si au lieu de leur donner cet avis en Poète, il leur eust défendu en qualité de souverain Pontife, d'en com- poser d'autres. Et comme il ne pouvoit pas pratiquer à l'égard de tous, ce qu'il pratiqua contre celui qui lui avoit 10 présenté un ouvrage peu digne d'un bon Chrétien, dont il censura l'impudence avec tant de forces que ce misé- rable en mourut de confusion; il devoit interposer les foudres redoutables du Vatican, pour arrêter les desordres qui naissent de la Poésie. Le célèbre Mr. deThou remar- 15 que tort judicieusement, qu'après la mort de Henry II, ceux qui prenoient la liberté de dire ses veritez, ou plu- tôt qui faisoient la reveùe générale de tous les desordres de son Règne, ne contoient pas pour un des moins per- nicieux, le grand nombre de Poètes dont sa Cour avoit 20 été pleine; leurs basses flatteries pour la Duchesse de Valentinois, sa Maîtresse; leurs bagatelles, qui gâtèrent 328 PENSÉES SUR LA COMÈTE le goût des jeunes gens, et les détournèrent des bonnes études; et leurs chansons tendres et passionnées, qui ruinèrent dans l'ame des jeunes filles toutes les impres- 25 sions de la pudeur. Lisez vous-même le passage de Mr. de Thou, si vous m'en croyez (a); car je sens bien que mon François affoiblit la beauté majestueuse de ses expressions. Mr. de Mezerai s'accorde parfaitement en cela avec l'autre Historien, car il dit (b), qu'on eust peu louer 3° Henry II. de l'amour des belles lettres, si la dissolution de sa Cour autorisée par son exemple, u'eust tourné les plus beaux esprits à composer des Romans pleins de visions extravagantes, et des poésies lascives pour flater l'impureté qui tenait en main les récompenses, et pour fournir des amusemcns à un sexe qui 35 veut régner en badinant.
(a) Nec inter postrema corrupti sxculi testimoiiia recensebantur Poetx Galli, quorum provcntu regnum Hem ici abundavit, qui ingénia suo abusi, per fœdas adulationes ambitiosx fœminx blandicbantur, juventhte intérim corruptà, puerisque a veris studiis iia abductis, ne postremo ex Viigtnum auinus pudore el verecundià per lascivai uni cantionum illecebras eliminatà. (Thuan., Hist., lib. 22, ad ann. ISS9-) (b) Abreg. CbronoL, ad ann. 1559.
25. A. Voici comme il en parle, car je sens bien que mon François affoiblit la beauté majestueuse de ses expressions: Nec inter postrema...illecebras eliminatà. Vous savez que le fameux Jean Gerson, Chancelier de vôtre célèbre Université (Naudé, Apol. des Gr. homm., ch. 7), a sou- tenu fortement dans un de ses livres, que l'Auteur du poëme intitulé, /(■ Roman de la Rose, est aussi damné que Judas, si tant est qu'avant sa mort il ne se soit pas repenti d'avoir composé, et publié tant de rapsodies. Ce qui se raporte à la pensée de ces Anciens Payens, qui ont cru qu'Homère avoit été exemplairement châtié dans l'autre monde, pour avoir débité tant de fictions ridicules, tante cojounerie; cette epithete vient de bon lieu, car ce fût le Cardinal Hyppolite d'Est, qui l'appliqua aux poésies de l'Arioste, en lui disant, Messer Lodovico dove diavolo havete pigliato tante conjonnerie.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 32Ç> CXXVII Suivons donc le conseil de cette Reine, dont Virgile a si indignement sacrifié l'honneur, sinon contre la vrai- semblance, du moins contre la vérité (a); quittons les S Poètes, pour entendre les Historiens. Examinons la Reli- gion Payenne dans son culte et dans ses cérémonies, nous y trouverons tout ce que j'en ay dit, et tout ce que j'en ay donné à penser. C'est là où il faut chercher les erreurs grossières des Idolâtres, sans avoir égard à l'opinion de 10 quelques Philosophes, qui outre qu'ils ont été en trop petit nombre, pour faire une exception considérable, n'ont jamais osé rectifier l'opinion dominante, de peur d'être traittez comme Socrate. Et pour ce qui est des gens d'esprit et de bon sens, qui sans être Philosophes, 15 pouvoient avoir quelquefois des idées moins grossières de la Divinité, il ne faut les conter pour rien: car comme Ciceron nous le représente fort naïvement en la personne d'un de ses amis, ces gens-là ecoutoient avec joye les raisonnemens des Philosophes sur la nature des 20 Dieux; mais au partir de là, ils faisoient tout comme les autres et suivoient pour les cultes et pour les cérémo- nies de la Religion, non pas les idées d'un Zenon, d'un Cleanthe, et d'un Chrysippe, mais la tradition toute (a) Vos magis Historicis, Lectores, crédite de me, Quant qui furta Deum concubitusque canunt, Fahidici vates, tenteront qui carminé verum, Humanisque Deos assimilant vitiis.
(Dido apud Ausonium.)
1. En titre, dans C: Quel ctoit le culte public parmi les Payens et quel est leur respect pour la tradition.
330 PENSÉES SUR LA COMÈTE pure, comme ils l'apprenoient des Augures et des 25 Prêtres, sans disputer avec eux. Quand il s'agit de la Reli- gion, (c'est ainsi que Ciceron fait parler l'un de ses amis) je ne m'arrête pas à la doctrine de Zenon, ou de Cleanthe, ou de Chrysippe; mais à ce qu'en disent les Grands Pontifes Coruncanus, Scipion, et Scaevola. J'écoute aussi bien plutôt 30 Lœlius l'Augure dans le beau Discours qu'il a fait sur la Religion, qu'aucun des Chefs de la Secte des Stoïciens. Je n'ay jamais crû qu'il f al ût avoir du mépris pour aucune des par- tics de la Religion du Peuple Romain, et je me suis mis dans l'esprit, que nôtre République et nôtre Religion ayant été f on- 3 5 dées en même tems, il faut que nôtre Religion soit approuvée des Dieux; car sans cela nôtre République ne fust pas deve- nue si puissante. Voila quels sont mes sentimens. Diter.-moi, vous qui êtes Philosophe, ce que vous croye\, car c'est d'un Philosophe que je ne fais pas difficulté d'entendre la raison de 40 ma foi: mais pour ce qui est de nos Ancêtres, je m'en fie à eux aveuglement, et sans qu'ils me donnent aucune raison de ma créance (a).
Que vous semble de cette pensée, Mr.? Vous n'oseriez la traitter d'absurde, comme a fait Lactance (b); car elle 45 vous fera voir que l'esprit de la Religion Catholique étoit déjà dans la ville de Rome avant la naissance de Jesus-Christ, puis que voila des Romains qui déclarent, (a) Cumde religione agitur, T. Coruiicanum, P. Scipionem, P. Scxvolam Pontifices maximos, non Zenonem, aut Cleanthem, aut Chrysippum sequor; hdbeoque C. Laelium Augurent, eundeinque sapientem, quem potius audiam de religione dicentem in illa oratione nobili, quam quemquam principe)» stoïcorum A te Philosopho rationem accipere debco religionis; majoribus autan nostris, etiam nullà ratione reddilà credere.
(Ciceron, 1. 3 denai. Deorum.)
43. A. Que vous semble de cette pensée Mr? N'êtes-vous pas bien aise de voir que l'esprit de la Religion Catholique. 47. A. Voila des Romains qui.
PENSÉES SUR LA COMETE 33 1 qu'à la vérité ils ne refuseront pas les eclaircissemens des Philosophes, mais que néanmoins ils s'en tiendront aveu- 50 glement à la tradition et à la coutume. Je suis bien aise que nous puissions nous prévaloir de cette antiquité contre les Calvinistes, qui ne s'en veulent raporter qu'à leur propre sens; au lieu que les Catholiques, je dis même les Catholiques qui ne se signalent pas par leur 55 dévotion, et qui croyent reconnoître quelquefois qu'il y a de l'abus par tout, et que les Hérétiques n'ont pas tout le tort, en reviennent néanmoins à ce résultat ici, ou en tout, ou en partie, Le meilleur est toujours de suivre 60 Le Prône de nôtre Curé.
Toutes ces doctrines nouvelles Xe plaisent qu'aux folles cervelles; Pour moi, comme une humble brebis, Je vais où mon Pasteur me range: frr II n'est permis d'aimer le change Que des femmes et des habits (a).
C'est imiter sagement ceux, qui après avoir frondé la Médecine et les Médecins, s'abandonnent néanmoins, dés qu'ils sont malades, à tout ce que leur Médecin 70 ordonne. Nous ne sommes pas venus au monde (disoit Mr. de Balzac) pour faire des loix, mais pour obéir à celles que nous avons trouvées, et nous contenter de la sagesse de nos Pères, comme de leur terre et de leur soleil. On pourroit l'accuser d'avoir dérobé cette pensée au Payen Cecilius, qui dit 75 fort éloquemment dans le Dialogue de Minutius Félix, (a) Balzac, entret. 37. Mr Ménage, Observât, sur Matherb., p.;;é.
73. Toute la fin de la section depuis: On pourroit l'accuser, est une addition de B.
332 PENSÉES SUR LA COMÈTE Que tout étant incertain dans la Nature (i), il n'y a rien de mieux que de s'en tenir à la foi de ses Ancêtres, comme à la dépositaire de la Vérité (2); que de professer les Religions que la Tradition nous a enseignées; que d'adorer les Dieux que nos 80 Pères et nos Mères nous ont accoutumé^ de craindre, avant que de nous eu donner une connoissance exacte; et que de ne point décider de la Nature des Dieux, mais de nous conformer aux premiers hommes, qui ont eu l'honneur à la naissance du monde, de les avoir ou pour bienfaiteurs ou pour Rois (a).
85 Ce principe a tant de proportion avec les idées popu- laires, que l'on y vient tôt ou tard. Les Catholiques qui ne l'ont pas voulu admettre, quand les Payens s'en sont servis contre la Religion Chrétienne, n'ont pas laissé de (a) Cùm igitur aut fortuna certa, aut meerta natura fit, quantovenerabi- liusac melius antistitem veritatis majorum excipere disciplina»:, religiones traditas colère, Dcos, quos a parentïbus ante imbutus es timere quàm nosse familiarius, adonne nec de numinibus ferre sententiam, sed prioribus cre- dere, qui adhuc ruai s.vculo in ipsis mitndi natalibus, meruerunt Deos vel faciles haberc, vel Reges.