(1) « Il établit, dit Jurieu, que tout est incertain dans le monde, et qu'on ne se détermine à croire une opinion plutôt qu'une autre, que par des marques étrangères. Et cela sans faire aucune exception, même des choses de la Religion ». a II faut remarquer, répond Bayle, qu'en cet endroit je ne fais que rapporter ce que d'autres disent; je rapporte un passage de Miuucius Félix, et un autre de la Logique de Port- Royal. Comme il n'étoit point question là des affaires de Religion, il eût été superflu de les excepter, et personne n'auroit cru alors qu'il s'éleveroit au bout de neuf ans un délateur hérissé de chicaneries ».
(2) Jurieu: « Il loue et admet ce damnable principe, que tout étant incertain dans la nature, il n'y a rien de mieux que de s'en tenir à la foi de ses ancêtres, et de professer les Religions que la tradition nous a ensei- gnées, selon quoi les Idolâtres ont bien fait de rejetter l'Evangile, et les Papistes la Reformation ». « Par quelle distraction, répond Bayle, a-t'il pu perdre de vue l'un des desseins de mon Ouvrage, qui est de réfuter la maxime, Qu'une erreur ne peut pas être de tous les paîs et de tous les siècles? Un homme qui force ce retranchement, et qui rapporte ensuite que les Payens avoient opposé la tradition aux premiers Chré- tiens, et que ceux-ci l'opposent aux Protestans, n'a-t-il pas dessein de railler l'Eglise Romaine, et de lui faire honte de sa conformité avec les anciens Idolâtres? » PENSÉES SUR LA COMÈTE 333 s'en servir contre les Novateurs; et c'est aujourd'hui l'un 90 de nos plus forts argumens contre les pretendus-Refor- mez. Ils s'en moquent, mais ils y viendront un jour, et s'en serviront contre tous leurs Schismatiques. Peut-être même qu'ils l'ont déjà fait.
CXXVIII Qu'il faut juger d'une Religion par les cultes qu'elle pratique. Réflexion sur le livre de Mr. VEvêque de Condom.
Pour ce que j'av dit, qu'il faut juger de la Religion Payerne, non pas sur les impertinences des Poètes, ni 5 aussi sur les beaux discours des Philosophes, mais sur les cultes qu'elle pratiquoit par un usage soutenu de l'auto- rité publique; pour cela, dis-je, je ne croi pas que per- sonne le doive trouver mauvais, car il est seur que c'est uniquement ce qui justifie, ou ce qui condamne une 10 Religion: et c'est aussi par là que les anciens Pères ont batu en ruine le Paganisme. Mr. de Condom lui-même (i), qui ne semble pas approuver cette méthode, et qui pré- tend que l'on ne doit pas imputer à la Religion Catho- lique, que les pures décisions des Conciles, n'a pas laissé 15 d'imputer à la Religion Payenne les abus qui s'y com- 4. C. non par les impertinences. 6. C. suivant un usage.
(1) « Quelques-uns (des Français qui vinrent le visiter en Hollande) me remercièrent nommément d'avoir ruiné en trois pages l'exposition de Mr. l'Evèque de Condom, par un endroit dont personne ne s'étoit avisé. » (Addition aux Pensées. Avertissement au Lecteur).
334 PENSÉES SUR LA COMÈTE mettaient publiquement (a). Il la décrie sur ce que ses mystères, ses fêtes, ses sacrifices, les hymnes qu'elle chantoit à ses Dieux, les peintures qu'elle consacrent dans les temples; tout cela avoit relation aux amours, aux 20 cruautez, et aux jalousies des Dieux. Il la décrie sur les prostitutions qu'elle avoit instituées pour adorer la Déesse Venus; sur ce que dans les affaires pressantes les particuliers et les Republiques voûoient à Venus des Courtisanes, et attribuoient le salut de la patrie aux 25 prières qu'elles faisoient à leur Déesse, comme il paroit par le Tableau que les Grecs mirent dans leurs temples après la défaite de Xerxés et de ses formidables armées. Le Tableau representoit les vœux et les processions de ces femmes prostituées, et contenoit cette inscription, 30 faite par Simonides Poète fameux, Celles-cy ont prié la Déesse Venus, qui pour l'amour d'elles a sauvé la Grèce. Le même Mr. de Condom décrie le Paganisme sur ce qu'il consacroit à ses Dieux les impuretez du Théâtre, et les sanglans spectacles des Gladiateurs, c'est à dire tout ce 35 qu'on pouvoit imaginer de plus corrompu et de plus barbare; et il se moque des explications, et des adoucis- semens que les Philosophes apporteront à tout cela, quand ils eurent à soutenir les objections des Chrétiens. Il ne fait point grâce à la Religion des Juifs, quoi qu'il 40 avoue que les erreurs qui se couloient insensiblement parmi le Peuple, n'eussent point passé par Décret public en dogme de la Synagogue.
Il a raison: mais cela même fait voir, que la méthode qu'il a suivie pour rendre belle et agréable la Religion (a) Disc, sur l'Histoir. Univers., 2" part., ch. 16, iy, 18.
23. C. des Courtisanes à Venus.
39. Cette phrase: Il ne fait point grâce, n'est pas dans A.
PENSÉES SUR LA COMETE 335 45 Catholique aux Protestans, est tout à fait insoutenable. Car que nous importe, diront-ils, que l'on ne trouve pas dans les décisions des Conciles tous les abus et toutes les superstitions qui nous choquent dans l'Eglise Romaine. Pourveu que nous voyions qu'elles sont autorisées publi- 50 quement et solennellement, et qu'elles composent son culte, nous en avons assez pour nous tenir éloignez de sa Communion. Les Payens n'eussent-ils pas peu se défendre par la même voye? Ne pouvoient-ils pas dire, que ce qu'on leur reprochoit étoit des abus où le Peuple étoit 55 tombé insensiblement par la connivence des Magistrats, et par l'ignorance, ou par l'avarice des Prêtres: mais qu'on ne prouverait jamais, que tous les Collèges des Pontifes et des Gens d'Eglise deûement assemblez, eus- sent décidé telle ou telle chose? Il n'y a point de doute 60 que les Payens n'eussent allégué ces excuses, s'ils eussent eu un Esprit aussi fin que Mr. l'Evéque de Condom. Mais que leur eust-on repondu? Que c'est se moquer que de se défendre de la sorte; qu'un homme que l'on pretendroit engager à s'établir dans une ville, où le vol, le 65 meurtre, et toutes les voyes de fait seraient tolérées publiquement, en lui faisant voir qu'on ne trouve pas dans les Actes de la Maison de Ville aucun statut qui ordonne de tuer, ou de voler, aurait grand raison de se moquer de cela. Que m'importe, diroit-il, qu'il y ait une 70 loi du Magistrat qui ordonne le meurtre et le brigandage, ou qu'il n'y en ait point. Il me suffit que l'on vole et que l'on tuë impunément dans une ville, pour ne vouloir point y séjourner. Demeurons d'accord que les Héré- tiques peuvent faire la même réponse à Mr. l'Evéque de 75 Condom; et qu'ainsi le seul et le véritable moyen de 58. C. eussent décidé telle chose.
33^ PENSÉES SUR LA COMÈTE disculper nôtre Religion, c'est de montrer qu'elle ne tolère rien qui ne soit bon, et que non seulement les décisions des Conciles sont orthodoxes, mais aussi que les cultes, les usages, et les doctrines autorisées publique- 80 ment sont justes et sainctes.
C'est ainsi que parla nôtre Docteur, ajoutant, qu'en- core qu'il fust bon Catholique, il ne vouloit pas imposer à la Religion Payenne une loy, qu'il ne voulust aussi prescrire à l'Eglise Romaine, qui est de juger de leur 85 nature par les cultes et les dogmes autorisez publique- ment: et sur ce pied-là, il trouvoit qu'à considérer les Athées par raport à l'entendement, ils ne sont pas dans des erreurs plus énormes que les Gentils. C'est de quoi je dirai encore quelque chose en un autre endroit.
CXXIX La disposition du cœur des Athées comparée avec celle des Idolâtres.
Si on regarde les Athées dans la disposition de leur cœur, on trouve que n'étant ni retenu par la crainte d'au- 5 cun châtiment divin, ni animez par l'espérance d'aucune bénédiction céleste, ils doivent s'abandonner à tout ce qui flatte leurs passions. C'est tout ce que nous en pou- vons dire, n'ayant point les Annales d'aucune Nation 79. C. les dogmes autorisés...justes et sains.
7. A. C'est tout ce qu'on peut dire, parce que nous n'avons pas les Annales d'aucun Peuple, qui ait fait profession d'Athéisme,, qui nous apprendraient, si nous les avions, jusques à quel excez de crimes se portent les nations.
PENSÉES SUR LA COMETE 3 37 Athée. Si nous en avions, on sauroit jusqu'à quel excez 10 de crimes se portent les Peuples qui ne reconnoissent aucune Divinité, s'ils vont beaucoup plus loin, que celles qui en ont reconnu un nombre innombrable. Je croi qu'en attendant une Relation bien ridelle des mœurs, des Loix, et des Coutumes de ces Peuples que l'on dit qui ne 15 professent aucune Religion (i), on peut asseurer que les Idolâtres ont fait en matière de crimes, tout ce qu'au- roient seu faire les Athées. On n'a qu'à lire le dénombre- ment qui a été fait par St. Paul, de tous les desordres où les Payens se sont jettez (a), et on comprendra que les 20 Athées les plus opiniâtres n'eussent peu enchérir par des- sus. Et si on lit les Histoires profanes, et les autres monu- mens qui nous restent de l'Antiquité, on verra évidem- ment que tout ce que la plus brutale et la plus dénaturée paillardise, la plus effrénée ambition, la haine et l'envie 25 la plus noire, l'avarice la plus insatiable, la cruauté la plus féroce, la perfidie la plus étrange peuvent faire exe- (a) Epist. ad Rom., cap. I.
11. A. et si elles vont beaucoup plus loin que celles.
(1) Car que me répondrez-vous si je vous objecte les peuples athées dont Strabou parle et ceux que les voyageurs modernes ont découverts en Afrique et en Amérique? (Voyez leurs noms et leurs passages dans la dissertation de M. Fabrice intitulée Apologeticus pro génère humano contra calumniam Atheismi. Notez qu'il ne parle point de ceux qui ont dit que les Druses, peuples du Liban, sont Athées)...C'est en vain que M. Fabrice, Professeur en Théologie à Heidelberg, élude la difficulté. Je veux que ses raisons soient plausibles et spécieuses, mais enfin elles ne sont point capables de fixer l'esprit. Tout ce qu'elles peuvent faire est d'inspirer quelque défiance sur l'exactitude des voyageurs, ce qui nous réduit à suspendre notre jugement jusques à ce que nous soyons mieux informez de l'état de ces prentendués nations athées. (Cont. de; Pensées div., § XIIIJ. Cf. La Mothe le Vayer,D:ai. d'Oratius Tubero. La Divinité, p. 351-2. Il énumère d'après Strabon et les auteurs mo- dernes de voyages (Jean Léon' Ac.°sta> Champlain), les peuples qui n'ont eu aucune notion de la Divinité.
Pensées sur la Comète. 21 338 PEXSÉES SUR LA COMÈTE cuter à un Athée Profès, a été effectivement exécuté par les anciens Payens, adorateurs de presque autant de Divi- nitez, qu'il y avoit de créatures.
cxxx Que ceux qui ont été très mechans parmi les Payens, n'ont pas été Athées.
Et qu'on ne me dise pas, que ceux qui ont exécuté ces crimes parmi les Payens, étoient Athées dans l'ame: car 5 il faut raisonner d'eux comme des Chrétiens, qui se por- tent à ces mêmes crimes. Il seroit absurde de prétendre qu'ils ne reconnoissent aucun Dieu. Cela peut être vrai de quelques-uns, mais il est très faux du plus grand nombre, comme je vous le prouverai invinciblement avant que 10 d'abandonner cette question. Ainsi quand il seroit vrai qu'un Tarquin le Superbe, qu'un Catilina, qu'un Néron, qu'un Caligula, qu'un Heliogabale, n'auroient reconu aucune Divinité, il seroit absurde d'asseurer la même chose de tous les Romains qui ont été meurtriers, empoi- 15 sonneurs, parjures, calomniateurs, impudiques, etc. Il ne seroit pas même raisonnable de Tasseurer du cruel Néron, puis que, selon le témoignage de Suétone (a), il n'osa (a) Peregrinatione quidem Grxcii Eleusiniis sacris, quorum initiatione impii et sceîerati voce prxconis submoventur, intéresse non ausus est. (In 9. A. n'a pas la fin de cette phrase depuis: comme je vous le prou verai.
15. Presque toute cette section dtpuis: Il ne seroit pas même rai- sonnable, jusqu'à la fin est une addition de B.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 339 point assister aux mystères de Cerés, sachant que l'on avoit de coutume de faire crier par un Héraut, qu'aucun 20 impie, ni scélérat, n'eust la hardiesse de s'en aprocher. C'est une preuve évidente qu'il reconnoissoit une justice invisible, et qu'il étoit persuadé qu'on se commettoit avec elle, lors que l'on meprisoit certaines cérémonies de Religion. Le même Suétone (a) nous dit que Néron étoit 25 persécuté par les remors de sa conscience, et que les songes et les présages de mauvais augure l'epouvantoient quelquefois; qu'ayant été inconstant à l'égard des autres superstitions (b), il persévéra jusques à la fin dans le culte d'une petite image d'enfant, à laquelle il sacrifioit 30 trois fois par jour, et que peu avant sa mort il s'attacha à consulter les entrailles des victimes. Il n'étoit donc point Athée. Pour ce qui est de Tarquin, de Catilina, de Cali- gula, et d'Heliogabale, il seroit aisé de prouver qu'ils ne l'étoient point non plus; puis que le premier envoya ses 35 propres enfants consulter l'oracle de Delphes (c), sur un prodige qu'il avoit veu dans sa maison, et qui lui donnoit beaucoup de chagrin; Que le second consacra une petite chapelle dans son logis à une Aigle d'argent pour laquelle il avoit une grande dévotion, sur tout quand il se 40 preparoit à quelque meurtre (d); Que le troisième, comme je l'ay déjà dit (e), cherchoit à se vanger des injures qu'il croyoit avoir reçues de Jupiter; Et que le (d) Quam venerari ad cxdem proficiscens soldas, à ci'jus altaribus saepè istam dextram impiam ad necem civium transtulisti. (Cicer., Orat. I in Catil.)
26. C. l'épouvoient quelquefois: que les bons augures lui donnoient de la joie et qu'il en remerçioit le Ciel; {Cap. 41).
340 PENSEES SUR LA COMETE quatrième s'entêta si fort du culte du Dieu dont il avoit été consacré Prêtre, qu'il fit porter dans le temple qu'il 45 lui avoit bâti à Rome, tout ce qu'il y avoit de plus sacré dans les autres (a). Il disoit même qu'il faloit y transpor- ter la Religion des Juifs, et celle des Samaritains, et celle des Chrétiens, afin que le culte de ce Dieu renfermast celui de tous les autres. Il lui alloit immoler tous les 50 matins un prodigieux nombre de victimes. Il lui sacrifia les plus beaux enfans qu'il put trouver en Italie (b); et pendant que les Magiciens immoloient ces jeunes vic- times, il faisoit ses prières à son Idole, et regardoit lui- même les entrailles des hosties, pour y remarquer les 55 présages de ses prosperitez (c). Tout cela prouve si forte- ment, que ce détestable monstre n'était point Athée, qu'il n'est pas besoin d'alléguer la crédulité qu'il eut pour ceux qui lui avoient prédit qu'il mourrait de mort violente. Or si Néron, si Tarquin, si Catilina, si Caligula, si Helio- 60 gabale n'ont pas été Athées, quel droit auroit-on de pré- tendre, que tous ceux qui ont mal vécu dans le Paga- nisme, n'avoient aucun sentiment de Religion? Ne se rendroit-on pas ridicule, si on nioit que les mêmes gens qui avoient une haine horrible contre les premiers Chrê- 65 tiens, étoient ceux qui s'abandonnoient à tous les derei- glemens que l'on a veus dans le Paganisme? Et seroit-on moins ridicule, si on soùtenoit que les villes et les Pro- vinces entières qui se dechaînoient avec tant de rage et avec tant de cruauté contre tous les Chrétiens par tout l'Empire 70 Romain, n'avoient aucune Religion; puis qu'il est indu- fa) L«m/>n'rfr «s in ejus vita.
(c) Omne deniquc Magorum genus aderat Mi, operabaturque quotidic, bottante Mo et gratins agente quod amicos coruvi invcnisset, cùm inspiceret exta puerilia, et excuteret hostias ad ritum gentilem suum. (Lampridiu; Heliogab.)
PENSÉES SUR LA COMÈTE 34 1 bitable, que cette fureur des Idolâtres ne venoit, I. Que de leur attachement au culte des Dieux, contre lesquels ils voyoient les Chrétiens si animez. II. Que de la fausse pensée qu'ils s'étoient mise dans l'esprit, que les Chrê- 75 tiens étoient la cause de toutes les calamitez publiques, par les injures qu'ils faisoient aux Dieux?
CXXXI Quel est l'effet de la amnoissance d'un Dieu parmi les Nations Idolâtres.
Disons donc, que quand on n'est pas véritablement converti à Dieu, et qu'on n'a pas le cœur sanctifié par la 5 giace du Saint Esprit, la connoissance d'un Dieu et d'une Providence est une trop foible barrière pour retenir les passions de l'homme, et qu'ainsi elles s'échappent aussi licentieusement qu'elles feroient sans cette connois- sance-là(i). Tout ce que cette connoissance peut produire, (i) Jurieu: « Il prouve avec scandale, que la connoissance de Dieu ne sert de rien pour retenir les hommes dans leur devoir et brider les passions. » Réponse de Bayle: « Il ne faut que jetter la vue sur la page^ des Co- mètes, pour voir qu'on représente ma doctrine toute mutilée de ses parties les plus nobles. Voici ce que j'ai dit: Quand on n'est pas véri- tablement converti à Dieu, et qu'on n'a pas le cœur sanctifié par la grâce du Saint-Esprit, la connoissance d'un Dieu et d'une providence est une trop foible barrière pour retenir les passions de l'honuiie, et ainsi elles s'échappent aussi licentieusement qu'elles feroient sans cette connoissance-là...Quelle audace, quelle injustice n'est-ce pas que de me faire dire en gênerai de la connoissance de Dieu, ce que je n'ai dit que de ces connoissances vagues et confuses que les fausses Religions communiquent? N'ai-je pas excepté la connoissance que le Saint-Esprit communique aux régé- nérez?...Et si ma doctrine est fausse, ne s'ensuit-il pas manifestement que ces deux propositions d'un Pelagianisme outré sont vrayes?
Lors même que l'on n'est pas véritablement converti à Dieu, et qu'on n'a J>as le cœur sanctifié par la grâce du Saint-Esprit, la connoissance d'un 342 PENSÉES SUR LA COMÈTE io ne va guère que jusqu'à des exercices extérieurs, que l'on croit pouvoir reconcilier les hommes avec les Dieux, Cela peut obliger à bâtir des Temples, à sacrifier des victimes, à faire des prières, ou à quelque chose de cette nature; mais non pas à renoncer à une amourette cri- 15 minelle, à restituer un bien mal acquis, à mortifier la concupiscence. De sorte que la concupiscence étant la source de tous les crimes, il est évident, que puis qu'elle règne dans les Idolâtres, aussi bien que dans les Athées, les Idolâtres doivent être aussi capables de se porter à 20 toute sorte de crimes, que les Athées; et que les uns et les autres ne sauroient former des Societez, si un frein plus fort que celui de la Religion, savoir les loix humaines, ne reprimoit leur perversité. Et cela fait voir le peu de fondement qu'il y a à dire que la connoissance 25 vague et confuse d'une Providence, est fort utile pour affoiblir la corruption de l'homme. Ce n'est pas de ce côté-là que se tournent ses usages: ils sont beaucoup plus physiques que moraux, je veux dire qu'ils tendent plutôt à affectionner les sujets à demeurer en un certain 30 lieu, et à le défendre s'il est attaqué, qu'à les rendre plus hommes de bien. On n'ignore pas l'impression que fait sur les esprits la pensée, que l'on combat pour la conser- vation des Temples et des Autels, et des Dieux Domes- tiques, pro aris etfocis; combien on devient courageux et 35 hardi, quand on est préoccupé de l'espérance de vaincre par la protection de ses Dieux, et que l'on est animé par l'aversion naturelle que l'on a pour les ennemis de sa 12. A. à sacrifier des agneaux.
Dieu et d'une providence est une asse^ forte barrière pour retenir les passions- de l'homme, et pour mortifier la concupiscence.
Les fausses Religions convertissent l'homme à Dieu, le fout combattre- contre ses passions, et le rendent vertueux. » PENSÉES SUR LA COMÈTE 343 créance. Voila proprement à quoi servent les fausses Religions par raport à la conservation des Etats et des 40 Republiques. Il n'y a que la véritable Religion, qui outre cette utilité, apporte celle de convertir l'homme à Dieu, de le faire combattre contre ses passions, et de le rendre vertueux. Encore n'y reùssit-elle pas à l'égard de tous ceux qui la professent. Car le plus grand nombre demeure 45 si engagé dans le vice, que si les Loix humaines n'y mettoient ordre, toutes les Societez des Chrétiens seroient ruinées bien-tôt. Et je suis seur qu'à moins d'un miracle continuel, une ville comme Paris, seroit réduite dans quinze jours au plus triste état du monde, si on n'em- 50 ployoit point d'autre remède contre le vice, que les remontrances des Prédicateurs et des Confesseurs.
Di^es après cela, qu'une foi vague de l'existence d'un Dieu qui gouverne toutes choses, est d'une grande efficace pour mortifier le péché. Asseurez-vous plutôt, Mr. que 55 cette sorte de foi ne met les Idolâtres au dessus des Athées, qu'à l'égard de l'affermissement de la Republique. Car n'en déplaise à Cardon (a), une Société d'Athées, incapable qu'elle seroit de se servir des motifs de Religion pour se donner du courage, seroit bien plus facile à 60 dissiper qu'une Société de gens qui servent des Dieux: et quoi qu'il ait quelque raison de dire que la croyance de l'immortalité de l'âme a causé de grands desordres dans le monde (b) par les guerres de Religion qu'elle a excitées (a) Lib. de immortalit. an'nn.r.
(b) Summus utrinque Inde furor vulgo, quod numina vicinorum, Odiî uterque locus, etc. (Juven., Satyr. 1 y) 44. A. dont le plus grand nombre.
63. A. La citation de Juvénal (dans le texte), est plus longue: Inter finitimos vêtus, atque antiqua simultas, Immortale odium, et nunquam sanabile vulg-us Ardet adhuc Ombos et Teutyra. Summus...344 PENSÉES SUR LA COMÈTE de tout tems, il est faux, même à ne regarder les choses 65 que par des veùes de Politique, qu'elle ait apporté plus de mal que de bien, comme il le voudrait faire accroire.
CXXXII Que les Idolâtres ont surpassé les Athées dans le crime de le^e-Majestè Divine.
Mais si les Idolâtres n'ont fait qu'égaler les Athées dans la pluspart des crimes, il est certain qu'ils les ont 5 surpassez dans celui de leze-Majesté Divine au premier chef (i). Car outre les façons de parler insolentes contre les Dieux, qui se voyent dans leurs livres, sans qu'on voye qu'elles ayent fait des affaires à l'Autheur; qui se voyent, 6. C. insolemment.
8. A. comme quand Valere Maxime dit (lib. I, cap. I) Qu'enfin les Dieux eurent honte de persécuter cruellement une Nation, que les sanglantes injures qui lui avaient été faites n'avoient peu décourager de leur rendre le culte qu'ils désirent: et Seneque, que la longue prospérité de SyUa etoit le crime des Dieux. Outre ces expressions, dis-je, pleines d'irrévérence qui se trouvent en grand nombre.
(i) Cf. dans Y Antibigot ou les Quatrains du Déiste publii vers 1622 Au regard de l'Athée, encore qu'ingratement Il nie l'Eternel et sa sainte police Si n'en parle-t-il pas injurieusement Comme fait le Bigot traitant de sa justice. Ainsi l'Athée seul nie la Divinité: Le Bigot pirement. meilleur que Dieu s'estime; Le Deïste entre tous l'adore en vérité Attendant qu'il parvienne où son but se termine.
(F. Strowski, Pascal et son temps, I, 205). Cf. Quxstiones celeberrimx in Genesim et L'impiété des déistes, athées et libertins de ce temps combattue et renversée, par le P. Mersenne.
PEKSÉES SUR LA COMÈTE 34) dis-je, en grand nombre (a), non seulement dans les ïo Poètes, mais aussi dans des ouvrages en prose, ne sçait-on pas que les Payens ont dégradé leurs Divinitez, quand ils en étoient mecontens? Ne sçait-on pas qu'ils ont renversé, ou lapidé leurs temples et leurs statues? Alexandre, qui dans sa première jeunesse avoit été pro- 15 digue d'encens envers les Dieux, jusqu'à s'en faire censurer par son Gouverneur, et dont le foible a été la superstition, au raport de Q_. Curce, fut si outré de colère de ce qu'ils avoient laissé mourir Ephestion, que non content de leur dire des injures, il fit renverser leurs 20 autels et leurs simulacres, et s'acharnant particulièrement sur Esculape le Dieu de la Médecine (b), il commanda que son temple fust brûlé. Auguste qui etendoit ses dévotions jusqu'à son oncle César assassiné depuis peu, et qui pour un jour fit immoler à ce nouveau Dieu 25 assassiné 300. personnes d'élite, ne se contenta pas, après avoir perdu sa flotte par la tempête, de s'écrier, qu'il vaincrait en dépit de Neptune; mais il défendit aussi de porter en procession l'image de ce Dieu, à la prochaine solemnité des Jeux Circenses. Suétone qui nous aprend 30 cela, nous raconte ailleurs, que le jour de la mort de Germanicus, on lapida les temples, on renversa les autels, et qu'il v eut des gens qui jetterent par la fenêtre leurs Dieux Pénates.
Les Japonnois font aujourd'hui quelque chose de fort 35 aprochant (c), car ils ont 365. Idoles destinées à veiller sur la personne de l'Empereur, lesquelles on met en sentinelle tour à tour, chacune pour être en faction une (a) Vide Muret. Oral. 4, lih. 2.
(c) Ambassad. de la Compagn. des Indes des Provinces Unies.
21. La référence n'est pas dans A.
346 PENSÉES SUR LA COMÈTE journée toute entière. S'il arrive quelque mal au Prince, on s'en prend à l'Idole du jour, on la fouette, ou on la 40 bâtonne, et on la bannit du Palais pour cent jours. Les Chinois qui consultent leurs Idoles sur le succez de leurs affaires, (ce qui se fait en jettant devant la Statue les deux moitiez d'un petit globe traversées d'un fil, après avoir prononcé quelques prières) et qui ne rencontrent pas le 45 sort favorable, se contentent pour la première fois de dix mille injures à leur Dieu (a). Après cela changeant de ton, ils lui adressent mille prières, et jettent encore au sort. S'il ne vient pas tel qu'ils le souhaittent, alors ils ajoutent aux injures les coups de fouet, le Dieu est traîné 50 dans l'eau et dans le feu. Après quoi viennent encore d'autres supplications: et ainsi tour à tour ils frappent et ils adorent leur Idole, jusqu'à ce que les deux moitiez de la boule tombent du sens qu'ils le demandent.
Je trouve encore une autre sorte d'impiété fort criante 55 dans la conduite des Payens, en ce qu'ils ont associé aux Dieux les personnes les plus infâmes, comme Drusilla, dont le commerce incestueux avec son frère Caligula, étoit connu d'un chacun: comme Antinous le Ganymede de l'Empereur Adrien, auquel on a rendu les honneurs 60 divins, non seulement du vivant de cet Empereur, mais aussi plus de 200. ans après: comme les deux Faustines, mère et fille, l'une femme de l'Empereur Antonin, l'autre femme de Marc-Auréle, toutes deux d'un libertinage si déreiglé, que toute la ville s'en scandalisa, sur tout en 65 voyant la fille indignement prostituée à un Gladiateur, quoi qu'elle eust le plus honnête homme de mari qui fut au monde. Tout cela n'empêcha pas, que le même Peuple qui avoit été scandalisé de la mauvaise vie de ces Impe- (a) Maffei, Hist. Indicar., I. 6.
PEN'SÉES SUR LA COMÈTE 347 ratrices, ne les honnoroit comme des Déesses après leur 70 mort, par une impieté que l'Empereur Julien (a) reproche vertement à l'Empereur M. Auréle. La manière dont les Athéniens rendirent les honneurs divins à Demetrius, pendant qu'il étoit le plus infâme débauché qui fut au monde, surpasse toute imagination (b). 75 Voilà des crimes que les Athées ne commettent pas, et que les Idolâtres commettent. Et quels crimes sont-ce à vôtre avis? Les plus épouvantables que l'on puisse concevoir, et les plus accompagnez d'un jugement (a) In Cxsaribus.
(b) Plutarch, in Demetr. deviens Ahx. in protrept. ad Ocntes.
71. A. Encore un exemple tiré d'un autre pays. C'est celuy des Athéniens (Plutarch. in Démet.) qui ayant donné le titre de Dieux Sau- veurs au Roy Antigonus et à Demetrius son fils, créèrent une charge annuelle de Prêtre de ces Dieux sauveurs, du nom duquel on specifioit les années: qui firent mettre la figure de ces Princes sur la bannière sacrée où étoient en broderie les images des Dieux Patrons et Protec- teurs de la ville: qui consacrèrent le lieu où Demetrius étoit descendu de son chariot pour la première fois dans Athènes, et y dressèrent un Autel en son honneur: qui ordonnèrent que les Députez qu'on envoyeroit à Antigonus et à Demetrius, porteraient le même nom que ceux qu'on envoyoit à Delphes et en Elide à Apollon et à Jupiter Olympien, pendant les jeux publics de toute la Grèce, afin de faire les sacrifices accoutumez pour le salut des villes, et que toutes les fois que Demetrius viendrait à Athènes, on le recevrait avec les mêmes solem- nitez qui étoient observées dans les fêtes de Ceres et de Bacchus: qui firent un Décret public portant qu'on envoyeroit un Député à Deme- trius pour le consulter à la manière des Oracles après lui avoir offert un sacrifice dans toutes les formes. Ce ne fut pas tout. Ils lui offrirent en mariage (Clem. Alexand. Protrept. ad Gent.) la Déesse Minerve par une licence plus que poétique, car les Poètes nous asseurent constamment qu'Elle fût toujours ferme à garder le vœu de virginité. Demetrius ne fit pas grand cas d'un pucelage aussi suranné que celui-là, et qu'on ne pouvoit même lui livrer qu'en effigie, mais pour trouver quelque chose de réel dans la proposition des Athéniens, il mena une Courtisane dans la chambre de Minerve, et la fit coucher avec lui dans le lit de cette Déesse. Les trois Favoris de Demetrius eurent aussi leur part aux honneurs divins, leurs Autels, leurs Chapelles et leurs Sacrifices (Athenaeus, l. 6). Cependant il y a lieu de croire qu'ils n'étoient pas fort gens de bien, car Demetrius (Plutarch. in ej. vit.) étoit l'homme du monde le plus vicieux, et le plus abymé dans les voluptez les plus infâmes.
348 PENSÉES SUR LA COMÈTE injurieux à la Divinité. Car enfin, faire abatre le Temple ■80 d'un Dieu, en punition de ce qu'il a laissé périr un homme, n'est-ce pas croire que Dieu est justiciable de l'homme; que Dieu doit agir non pas selon sa volonté, mais selon qu'il plaît à l'homme; que s'il ne le fait pas, l'homme est en droit de le châtier par la suppression des 85 honneurs qu'on lui rendoit, comme quand un Prince punit ses serviteurs en les dépouillant de leurs charges? N'est-ce pas croire que Dieu est injuste, et qu'on peut lui faire des affronts impunément? En un mot, n'est-ce pas porter le mépris et l'insolence plus loin que jamais Athée 90 n'a fait? Un Athée ne rend point d'honneurs à Dieu, parce qu'il n'est point persuadé qu'il existe. S'il abat un Temple, il croit n'offenser aucune Divinité. Mais un Idolâtre qui fait la même chose, refuse des honneurs à un Dieu qu'il reconnoit, et les lui refuse afin de l'offenser.
95 II n'est pas si ignominieux de n'avoir pas le privilège d'entrer quelque part, que d'en être chassé après y avoir été receu(A); donc les Idolâtres qui abatent les autels sur quoi ils avoient sacrifié, pèchent plus grièvement qu'un Athée. 100 Prononcez, je vous prie, sur cette question. Supposons deux François, dont l'un n'obeïroit ni à Louis XIV, ni à quelque autre Roy que ce fust, et l'autre meconnoissant le Grand Prince que Dieu nous a donné, reconnoitroit pour Roy de France un homme de peu de mérite. A vôtre 105 avis, lequel de ces deux hommes là offenseroit davantage le Roy? Ce seroit sans doute le dernier, car en fait de rébellion, le premier pas est de refuser l'obéissance à son (a) Turpiùs ejkltur, quant non admittitur bospes.
100. Terni ce §: Prononcez, je vous prie, jusqu'à: Si vous joignez, est une addition de B.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 349 Prince légitime; mais le comble de la felonnie est d'en mettre un autre en sa place; et plus celui qu'on lui subs- 110 tituë est destitué de mérite, plus offense-t-on le Prince à qui l'on doit obeïr. Un Roy qui se voit détrôner par ses sujets, parce qu'ils veulent vivre en Républicains, se console plus aisément, que s'il les voit se choisir un autre Monarque; car au second cas ils témoignent que ce