SigPhi · Pierre Bayle

Pensées diverses sur la comète

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1 1 5 n'est point la haine de la Monarchie qui les fait agir, mais la haine particulière qu'ils ont pour leur Souverain. Il n'est pas difficile par ces considérations, de connoitre que les Idolâtres, qui au lieu d'adorer le véritable Roy de l'Univers, lui ont substitué un nombre innombrable de 120 Divinitez chymeriques, ont été plus injurieux à Dieu, que les Athées.

Si vous joignez à ceci les remarques qui ont été déjà faites en raportant la V. Raison, et si vous considérez que la Déification des personnes infâmes contient ou de 125 pareilles enormitez, ou de plus grandes encore, vous ne douterez point que l'Idolâtrie Payenne n'ait été pire que l'Athéisme.

Je ne sai même, si je ne ferois pas bien de vous prier de joindre cette considération à toutes les autres; c'est 130 qu'il paroît par tous les Oracles des anciens Payens, que le Démon n'a jamais poussé les hommes à l'Athéisme, et qu'au contraire il a fait tous les efforts imaginables pour entretenir l'Idolâtrie dans leur esprit. Quand il est question de connoître les divers degrés du péché, il me semble 135 que le Démon n'est pas un juge peu compétent; et si quelque créature se connoit en crimes, c'est assurément celle-là. Il semble donc, que puisque le Diable donne la préférence à l'Idolâtrie, elle est plus criminelle que l'irre- 128. La fin de la section n'est pas dans A depuis: Je ne sai même.

350 PENSÉES SUR LA COMÈTE ligion. Je tiendrais cette preuve pour démonstrative, si 140 je ne me souvenois de la raison que j'ay donnée de cette préférence (a).

Ce qui me reste à vous raporter du Discours de nôtre habile homme, un peu commenté, est trop considérable et trop scabreux, pour ne me pas engager à prendre 145 quelque repos avant que d'y mettre la main. Je m'arrête donc icy pour un peu de tems.

141. C. des discours...un peu commentez.

TABLE DES SECTIONS (i) Contenues dans le Tome premier des Pensées diverses.

Pages § 2. Avec quelle méthode on l'écrira 24 § 3. Que les présages des Comètes ne sont appuyez d'aucune bonne raison 25 § 6. Que les Historiens se plaisent fort aux digressions. 34 § 7. De l'autorité de la Tradition 35 § 8. Pourquoi on ne parle point de l'autorité des Phi- losophes 39 $ 9. /. Raison contre les présages des Comètes. Qu'il est fort probable qu'elles n'ont point la vertu de produire quelque chose sur la terre...41 § 10. Si elles envoyent quelque autre chose que la lumière 42 § 11. Si leur lumière détache quelques atomes...43 ] 12. Quelle peut être l'activité de leur lumière...44 § 13. Qu'il est aussi difficile aux exhalaisons de des- cendre que de monter 45 5 14. Que les exhalaisons des Comètes, quand même elles parviendroient jusqu'à la terre, n'y produiroient rien 48 § 15. Réfutation de ceux qui disent que cela n'est pas impossible, ou qui voudroient soutenir que les influences ne sont pas des corpuscules...51 (1) Dans la 3e édition.

3 52 PENSÉES SUR LA COMÈTE § 16. II. Raison: Que si les Comètes avoient la vertu de produire quelque chose sur la terre, ce pour- rait être tout aussi bien du bonheur, que du malheur 55 § 17. III. Raison: Que l'Astrologie qui est le fondement des prédictions particulières des Comètes, est la chose du monde la plus ridicule...56 §18. Du crédit de l'Astrologie parmi les anciens Payens 67 § 19. Du crédit de l'Astrologie parmi les Infidèles d'au- § 20. Du crédit de l'Astrologie parmi les Chrétiens.. 75 § 21. Du crédit de l'Astrologie en France 77 § 22. Que l'entêtement gênerai pour l'Astrologie decre- dite l'autorité qui n'est fondée que sur le grand nombre 80 § 23. IV. Raison: Que quand il seroit vrai que les Comètes ont toujours été suivies de plusieurs malheurs, il n'y auroit point lieu de dire, qu'elles en ont été le signe ou la cause...82 § 24. V. Raison: Qu'il est faux, qu'il soit arrivé plus de malheurs dans les années qui ont suivi les Comètes, qu'en tout autre tems 84 § 26. Sentiment des Payens sur les jours heureux ou malheureux 86 § 27. Réfutation du sentiment des Payens 87 § 28. Comment il arrive qu'on gagne des batailles en certains jours affectez 89 § 29. Ce qu'il faut repondre à ceux qui citent des exemples pour les présages des Comètes.. 90 § 30. Qu'il n'y a point de fatalité dans certains noms. 91 § 31. Grande superstition des Payens à l'égard des noms 94 § 32. En quel sens on peut préférer un nom à un autre 97 § 33. Combien cette V. Raison est décisive contre les présages des Comètes 99 § 34. Observations nécessaires à ceux qui se veulent eclaircir de ce fait 102 TABLE DES SECTIONS 3 5 3 J 3 5. Comparaison des années qui ont suivi les Comètes de l'an 1665 avec les années qui ont précédé la Comète de l'an 1652 104 j 36. Guerre des Turcs et des Vénitiens 105 ^37. Guerre des Espagnols et des Portugais...107 J 38. Guerre des Anglois et des Hollandois...108 l 39. Guerre des François et des Espagnols...109 § 40. Que l'Espagne feroit bien d'abandonner les Païs- Bas ni § 42. Pacification du démêlé des Jésuites et des Jansé- § 43. Considération des malheurs arrivez pendant les "45. VI. Raison: Que la persuasion générale des peuples n'est d'aucun poids pour prouver les mauvaises influences des Comètes...127 § 46. Exemples de quelques opinions générales, qui sont fausses r?0 5 47. Quelle est la véritable cause de l'autorité d'une opinion 1 3 3 5 48. Qu'il ne faut pas juger en Philosophie par la plu- ralité des voix 1 3 5 § 49. Combien il est ridicule de chercher les causes de ce qui n'est point 1 37 § 50. Superstitions des Anciens pour les éclipses...140 §51. Superstition des Modernes pour les éclipses.. 142 § 52. Que les éclipses ne peuvent point causer de mal. 144 ] 5 3. Que les éclipses ne peuvent pas être le signe d'au- cun mal 146 ; 54. En quel sens un effet naturel est un signe de quel- que chose 148 §55. Remarques pour connoître si une chose est un signe envoyé de Dieu 149 ; 56. Application aux Comètes de ce qui a été dit tou- chant les éclipses 1 3 1 ; 57. VII. Raison, tirée de la Thcologie: Que si les Comètes étoient un présage de malheur, Dieu Pensées sur la Comète. 23 3 54 PENSÉES SUR LA COMÈTE auroit fait des miracles, pour confirmer l'Ido- lâtrie dans le monde 154 § 58. Que les Comètes ne peuvent présager le mal qu'en qualité de signes 156 § 59. Que les Comètes ne peuvent être des signes du mal à venir, sans être formées miraculeuse- § 60. Etrange conséquence qui naîtroit de ce que les Comètes seroient formées par miracle...158 § 61. Les Démons entretenoient la superstition en pro- duisant des prodiges 160 § 62. Que les Payens ne faisoient rien qui pût apaiser la colère de Dieu, quand ils voyoient des pro- diges 164 § 63. Les Démons faisoient prendre pour des prodiges, plusieurs effets de la nature 164 § 64. Si je me prevaus du témoignage des Poètes.. 168 § 65. Comment les hommes eussent pu d'eux mêmes prendre certaines choses pour des prodiges.. 169 § 66. Que ce qu'on appelle des prodiges, est souvent aussi naturel que les choses les plus com- munes 171 § 67. De la prodigieuse superstition des Payens sur le chapitre des prodiges 173 § 68. Artifices du Démon pour fomenter la supersti- tion des Payens 177 § 6<). Que les Payens attribuoient leurs malheurs à la négligence de quelque cérémonie, et non pas à leurs vices 179 § 70. Application des remarques précédentes à la raison tirée de la Théologie 183 § 72. Que la raison pourquoi les Comètes ne pouvoient pas être des présages avant la venue de Jésus Christ, subsiste encore 186 § 74. Que les Comètes ont des caractères particuliers, qui montrent qu'elles ne sont pas des signes. 189 TABLE DES SECTIOXS 355 § 75. En quel sens on peut dire que Dieu menace ceux qu'il ne veut pas frapper 193 ^ 76. Qu'il est faux que les peuples qui sont heureux après l'apparition des Comètes, ayent mérité cette distinction par leur pénitence...194 5 77- Que l'efficace des prières d'un petit nombre de bonnes âmes dans la vraye Religion, n'a point de lieu dans les fausses Religions...198 l 79. VIII. Raison: Que l'opinion qui fait prendre les Comètes pour des présages des calamitez publi- ques, est une vieille superstition des Payens, qui s'est introduite et conservée dans le Chris- tianisme par la prévention que l'on a pour l'Antiquité 201 § 80. De la grande passion qu'ont les hommes de sçavoir l'avenir, et des effets qu'elle a produits. 201 § 81. Que les Politiques ont fomenté la superstition des présages 205 5 82. Que les Panégyristes ont contribué à fomenter la superstition des présages 209 j 83. A combien de choses on a fait servir une même Comète 213 § 84. Pourquoi les Chrétiens sont dans la même pré- vention que les Payens sur le sujet des Comètes 219 § 85. Introduction de plusieurs cérémonies Payennes dans le Christianisme 222 5 86. Que les fausses conversions des Payens ont transporté bien des erreurs dans le Christia- § 87. Du penchant que les hommes ont à être de la Religion dominante, et du mal que cela fait à la vraye Eglise 225 5^88. Reflexion sur les conversions présentes des Huguenots 228 § 89. Preuves de fait de la transplantation des erreurs du Paganisme dans le Christianisme...255 § 9c. Pourquoi les Saints Pères n'ont pas condamné ceux qui croyoient les présages des Comètes. 240 356 PENSÉES SUR LA COMÈTE § 91. Qu'on a tort de blâmer ceux qui ne croyent pas légèrement, qu'un effet soit miraculeux. 242 § 92. De quelle manière la grâce guérit la nature.. 244 § 93. Combien les Chrétiens sont infatuez des présages, 245 § 94. Combien les Historiens se jettent dans le mer- veilleux; ceux de Charles-Quint par exemple. 249 S 95. Que quand on dit que les Comètes présagent la mort des Rois, on ne distingue pas comme il faudrait faire, ceux dont la mort est préju- diciable, de ceux dont la mort ne lait aucun mal 25 r § 96. Suite des exagérations Espagnoles à la louange §97. Avertissement aux Historiens François...257 § 98. Réfutation des Historiens de France qui ont avancé qu'il y eut des présages de la mort du Roi Henry IV 264 § 99. Nouvelles preuves de l'inclination des Chrétiens à croire les prodiges et les présages...266 C 100. Nouvelle remarque, pour faire voir que l'anti- quité et la généralité d'une opinion, n'est pas une marque de vérité 271 § roi. Preuve convaincante de l'erreur où l'on est tou- chant les présages 273 § 102. Première objection contre la raison tirée de la Tljeologie: Dieu a formé des Comètes, afin que les Payens connussent sa providence et ne tombassent pas dans l'Athéisme...279 § 103. Première réponse. Que Dieu ne fait point de mi- racles, pour chasser un crime, par l'établisse- ment d'un autre crime, l'Athéisme par l'éta- blissement de l'Idolâtrie 280 § 104. Seconde réponse: Qu'il n'a jamais été nécessaire d'empêcher que l'Athéisme ne s'établit en la place de l'Idolâtrie, et que les Comètes ne sont pas capables de l'empêcher...: 284 § 105. De la prodigieuse inclination des anciens Payens à multiplier le nombre des Dieux.. 285 § 106. III. Réponse. Que quand même il y auroit eu lieu de craindre que l'Athéisme ne s'établit en TABLE DES SECTIONS 3 57 la place de l'Idolâtrie, il n'eût point fallu se servir de miracles pour l'empêcher...290 § 107. Les effets de la nature pouvoient empêcher l'irré- ligion 290 § 108. La politique pouvoit empêcher la même chose.. 292 § 109. L'intérêt des Prêtres le pouvoit empêcher aussi. 293 l 110. Combien les peuples aimoient à croire que les prodiges n'étoient point naturels 296 § m. Que le Sacerdoce et l'autorité souveraine ont été quelquefois unis 297 § 112. Du soin que l'on prenoit de châtier ceux qui meprisoient la Religion 299 ' 113. Que les Démons aiment mieux l'Idolâtrie que l'Athéisme 301 ) 114. IV. Réponse. Que l' Athéisme n'est pas un plus grand mal que l'Idolâtrie 303 \ 115. /. Preuve. L'imperfection est aussi contraire pour le moins à la nature de Dieu, que le non- être 306 j 116. II. Preuve. L'Idolâtrie est le plus grand de tous les crimes selon les Pères 309 > 117. ///. Preuve. Les Idolâtres ont été de vrais Athées en certain sens 310 j 118. IV. Preuve. La connoissance de Dieu ne sert à un Idolâtre qu'à rendre ses crimes plus atroces 311 5 119. V. Preuve. L'Idolâtrie rend les hommes plus difficiles à convertir, que l'Athéisme...315 § 120. Comparaisons qui prouvent cela 316 § 121. Qu'il est difficile que ceux qui ont long-temps aimé une chose, se portent à aimer le con- traire 318 j 122. VI. Preuve. Ni l'esprit, ni le cœur ne sont pas en meilleur état dans les Idolâtres, que dans les Athées 320 5 123. Considération du jugement que les Payens faisoient de Dieu 321 § 124. Réflexion sur le ridicule de la Religion Payenne 322 358 PENSÉES SUR LA COMÈTE § 125. Qu'il ne faut pas juger de la Religion Payenne par ce qu'en ont dit les Poètes.. 325 § 126. Desordres causez par les Poètes Chrétiens...327 § 127. Quel étoit le culte public parmi les Payens, et quel étoit leur respect pour la tradition...329 § 128. Qu'il faut juger d'une Religion par les cultes qu'elle pratique. Réflexion sur le livre de Mr. l'Evêque de Condom 333 § 129. La disposition du cœur des Athées comparée avec celle des Idolâtres 336 § 1 30. Que ceux qui ont été trés-mechans parmi les Payens n'ont pas été Athées 558 § 131. Quel est l'effet de la connoissance d'un Dieu par- mi les nations Idolâtres 341 § 132. Que les Idolâtres ont surpassé les Athées danile crime de leze-Majesté Divine 344 APPENDICE I Je reproduis ici tout un chapitre de la Lettre sur la Comète que Bayle a retranché dans l'édition de 1683.

§ XIII.

IV. Dira-t-on avec un célèbre sectateur de Mr. Descartes (1), (Mr. de Mallement de Messange, Dissert, sur les Comètes, p. 12), (il voudra bien que je le nomme ainsi, nonobstant le beau talent qu'il a pour les pensées originales, qui peut lui donner une envie légitime de ne philosopher sous la bannière de personne) qu'une Comète rencontrant à la Circonférence d'un Tourbillon une matière fort grossière, et se veautrant avec beaucoup de rapidité dans cette espèce de fange, en excite un nuage à l'en- tour d'elle, et par son mouvement la pousse si loin que tout le (1) Claude Mallemans de Messange, né à Beaune en 1653, entrai l'Oratoire en 1674 et fut pendant trente quatre ans professeur de phi- losophie au Collège du Plessis. Il composa en 1679 un Traité pljysique du Mcmde. En 1680, Bayle écrivait à son frère: « Il paroit un Livre assez nouveau qui explique physiquement l'Histoire de la Création du Monde rapportée par Moïse. L'Auteur s'appelle M. Mallement de Messange, jeune homme de grand esprit Ii donna au commence- ment de l'année passée un nouveau Système du Monde qui est fort bien imaginé: il pose le Soleil au nombre des Planètes et la Terre aussi donnant à chacun un mouvement à l'entour d'un même centre. » Mallemans publia en i68t sa Dissertation sur les Comètes, à monsieur le Procureur général du Grand Conseil, en 1698 son célèbre Problème de la quadrature du Cercle. Il prit parti, dans la Querelle du Dictionnaire de l'Académie, contre Furetière qui le malmena dans l'Apothéose du Dic- tionnaire. Il répondit en 1696 par une véritable invective: Réponse à une critique satirique. Il mourut en 1723.

3Ô0 PEXSÉES SUR LA COMÈTE plus pur fluide du grand Tourbillon en est infecté, et que les hommes mêmes en peuvent recevoir du mal; comme il a veu quelquefois dans le fonds d'un clair ruisseau, un petit animal qui se rouloit dans du sable, en pousser si loin les parties, que cette eau la plus belle et la plus claire qu'on vit jamais en fut toute troublée dans un moment, ce qui put sans doute incom- moder les poissons: et comme on voit aussi qu'on ne sauroit donner un coup, pour nettoyer une chambre poudreuse qu'on n'eleve la poudre jusqu'au plancher, quoi qu'elle ait une pente naturelle vers le bas d"où elle s'eleve.

Mais il est facile de repondre qu'il n'y a point assez de pro- portion entre ces choses pour en tirer une parité fort probable. Car encore une fois, la terre a beau tourner sur son centre avec une rapidité merveilleuse, elle a beau pousser la matière gros- sière dont elle est environnée; tout cela se termine à épaissir l'air jusques à 2 ou 3 lieues de hauteur plus ou moins; les par- ties du petit tourbillon de la terre qui sont au dessus des plus hautes nues ne s'en sentent aucunement. Quelle apparence donc que les Comètes quand même ou les supposeroit deux cent fois plus grandes que la terre, puissent du haut de la région de Saturne éloignée de la terre de plus de 6 millions de lieues, pousser des matières épaisses dans nôtre air? On m'avouera que la poussière et la fumée qui s'elevent dans une plaine où se donne une bataille, quelque incommodes qu'elles soient aux Combatans, ne troublent pas néanmoins la pureté de l'air sur les montagnes voisines, et que si on regardoit le combat du sommet d'une de ces montagnes, plus haute de demie-lieùe en droite ligne que la plaine, on ne seroit nullement incommodé ni de la poussière ni de la fumée. Pourquoi donc s'imagine-t'on que les brouillards épais qu'une Comète peut exciter à l'entour d'elle, se peuvent écarter par toute l'étendue immense du grand Tourbillon?

Il faut remarquer une chose à quoi on ne prend pas assez garde; c'est qu'encore qu'un certain degré de force suffise pour élever les corps pesans jusqu'à une certaine hauteur, il ne s'en- suit pas qu'on puisse les élever une fois plus en employant le double de force, ou une fois autant, en employant la même force, car il se peut faire que plus on monte, plus on s'éloigne de l'équilibre. On se tromperoit fort, par exemple, si on croyoit après avoir plongé 2000 1. pesant d'or, dans une cuve remplie de APPENDICE I 361 vif argent, d'eau et d'huile, faire remonter cet or 4. pieds au travers de l'huile avec le double de la force qu'il auroit fallu, pour le faire monter 2. pieds au travers du vif argent. Et par une raison semblable on se tromperait fort si on croyoit pouvoir enfoncer un balon 4. pieds dans le vif argent de cette cuve, avec une puissance double de celle qui l'auroit enfoncé 2. pieds dans l'huile. Je suis seur que le petit animal qui en se roulant sur le sable troubla le petit ruisseau, ne fit gueres monter dans l'air, des particules de sable: et il est fort apparent que s'il se fust roulé avec 20. fois plus de force dans le fonds d'une rivière 10. fois plus large et plus profonde que ce ruisseau, il n'eust pas troublé toute l'eau de la rivière comme il fit celle du ruisseau. Pour la poussière qui s'eleve dans une chambre au moindre coup de balay, je suis seur qu'on m'avouera qu'elle pourroit à la vérité, s'élever 2. ou 3. fois autant si on donnoit un coup avec 2. ou 3. fois plus de force, mais qu'enfin la force des coups ne seroit plus en raison réciproque des espaces parcourus par la poussière: et cela me suffit pour prouver qu'encore qu'une Comète pousse la matière crasse qui l'environne avec une force cent mille fois plus grande, par exemple, que celle d'un cheval qui marche sur un lieu poudreux, elle ne chasse pas pourtant cette matière jusqu'à une distance cent mille fois plus grande que l'espace jusqu'où s'eleve la poussière frappée par un cheval. L'Auteur de la Dissertation a fort bien insinué la raison de tout cecy; qui est que la poudre et le sable sont en un certain équilibre avec les parties de l'air et de l'eau, et que pour peu qu'on les ayde, elles l'emportent. Mais comme cet équilibre ne subsiste plus après une certaine élévation, ce petit secours quand même il seroit continué, ne servirait plus de rien: du moins ne fairoit-il pas monter la poussière à l'infini. Aussi voyons nous que la poussière communiquant peu à peu de son mouvement aux parties de l'air, perd bientôt son avantage, et ne demeurant pas même en équilibre avec elles, est repoussée vers le centre. Il est fort apparent qu'il se passe quelque chose de semblable dans le Tourbillon de la Comète. Les parties qui l'environnent étant en un certain équilibre avec celles d'alentour, peuvent s'éloigner de la Comète, pour peu qu'on les pousse: et même s'en éloigner beaucoup si on les pousse vivement. Mais comme elles ne sauraient s'éloigner de la Comète sans perdre peu à peu la force qui leur a été imprimée, il faut que tôt ou tard elles 362 PENSÉES SUR LA COMÈTE s'arrêtent, et qu'ayant moins de force pour s'éloigner, que les corps qu'elles rencontrent, pour demeurer à leur place, elles soient repoussées vers la Comète, à l'exemple des corps que nous jettons dans l'air, qui peu après sont repoussez vers la terre. Mais n'y regardons pas de si près. Accordons que la Comète peut écarter les corpuscules qui l'environnent, aussi loin de sa superficie, à proportion, qu'un cheval écarte loin de luy la poussière qu'il remue de son pied. Accordons que comme la poussière s'étend à l'entour d'un cheval dans un espace dont le Diamètre perpendiculaire à l'Horizon sera si on veut 5. ou 6. fois plus grand que le cheval: de même aussi les corpuscules agitez par la Comète s'étendent à l'entour d'elle dans un espace dont le Diamètre qui nous regarde, est 6. fois plus grand que le Diamètre de la Comète. Voila bien des passedroits que nous faisons, car on ne pourrait jamais prouver cela sur le pied des evaporations terrestres qui nous sont connues. Cependant il ne s'en suivra pas que les Comètes puissent seulement chasser hors de leur propre tourbillon, les corpuscules qui les environnent, car le diamètre du tourbillon de la terri contenant pour le moins 30. fois le diamètre de la terre, il est raisonnable de supposer que le diamètre du tourbillon de la Comète contient aussi 30. fois pour le moins le diamètre de la Comète: si bien que tous les deplacemens des corpuscules grossiers qui sont à l'cntoui des Comètes, se fairont dans un espace très éloigné de la circon- férence de leurs tourbillons, bien loin de s'étendre jusques à nous.

Soyons encore plus faciles; accordons que la Comète peut chasser entièrement hors de l'enceinte de son tourbillon cette matière grossière qui l'environne. S'ensuivra-t-il que notre air en sera tout infecté? Je n'y voi nulle apparence, car puis que cette matière a eu la force de se ranger à la circonférence du grand tourbillon, il faut qu'elle ait une solidité naturelle, qui la rend capable de repousser vers le centre, tous les globules et tous les corps qui sont entre Saturne et le soleil, et par consé- quent que la force qu'elle a de s'éloigner du soleil soit autant supérieure à la force qu'ont les corps qui environnent la terre, de s'éloigner du soleil, que Saturne s'est plus éloigné du soleil, que la terre: c'est à dire que selon le système de Copernic qui fait la moindre distance d'entre le soleil et la terre de 700. dia- mètres terrestres, et d'entre le soleil et Saturne de 6400. dia- APPENDICE I 365 APPENDICE I 365 mètres; il faut que la matière dont il s'agit, ait pour le moins 9. fois plus de force que les globules qui sont à la circonférence de l'Orbe de la terre. Or, le moyen de s'imaginer que l'impulsion communiquée à cette matière par les Comètes la puisse conduire vers le centre par une traverse de plus de 16. millions de lieues, toujours par un pays où elle rencontre des corps qui ont incomparablement plus de disposition qu'elle à être proche du centre? Il n'y a point d'imagination qui puisse fournir à cela, sur tout quand on considère que de quelque force qu'on pousse un ballon dans l'eau, il remonte tout aussitôt si on ne pesé dessus continuellement. Et on veut que la Comète ayant une fois poussé vers les parties inférieures du tourbillon, des corps qui tendent avec beaucoup de force à s'en éloigner, ces corps là s'avancent en suitte vers le centre sans fin et sans cesse?

L'exemple des fleurs et du musc dont se sert le même Autheur, ne prouve pas le contraire de ce que je pretens établir, car ce qui fait que les odeurs se répandent au long et au large n'est pas l'impulsion que les fleurs communiquent à leurs corpuscules: c'est l'impulsion qui est premièrement commu- niquée à ces corpuscules par certains dissolvans qui passent par les pores des fleurs: et puis l'agitation qui leur vient des parties de l'air qui leur servent de véhicule. Mais bien loin que les atomes poussez par les Comètes puissent trouver un véhicule qui les porte vers le centre du grand Tourbillon, qu'au contraire ils trouvent par tout des corps qui ayant plus de disposition qu'eux à demeurer près de ce centre, les en éloignent conti- nuellement.

Poussons nôtre complaisance plus loin: accordons que les Comètes peuvent pousser jusques près du centre du grand Tourbillon la matière sur quoi elles se roulent; s'ensuivra-t-il que l'Atmosphère de la terre en sera notablement altéré et les hommes aussi? Point du tout, car si cette matière parcourait des espaces aussi immenses, elle se briseroit et se diviserait en une infinité de particules insensibles, etc. (La suite comme au § XIV de B.)

Voici le passage auquel fait allusion Bayle: Il m'est arrivé quelquefois de voir dans le fond d'un clair ruisseau un petit animal se rouler dans un sable très fin, mais grossier en comparaison de la pureté de l'eau qui couloit dessus; 364 PENSÉES SUR LA COMÈTE