Deux raisons qui m'ont paru considérables, m'obligent à mettre ici une petite Préface. Il m'a semblé nécessaire d'apprendre d'abord à mes lecteurs, I. Pourquoi le style de 5 cet Ouvrage est celui d'un Catholique Romain, soit qu'il s'agisse de Religion, soit qu'il s'agisse d'affaires d'Etat. II. Pourquoi cette troisième édition n'est pas telle que je Tavois promise.
On verra l'éclaircissement de la première de ces deux choses io dans le récit que je vais faire touchant l'origine de cet Ouvrage.
Comme j'étois Professeur en Philosophie à Sedan (2) lorsqu'il parut une Comète au mois de Décembre mille six cens quatre-vingt, je mctrouvois incessamment exposé aux questions 15 de plusieurs personnes curieuses, ou allarmées. fe rassûrois autant qu'il m'étoit possible ceux qui s'inquietoient de ce pré- tendu mauvais présage; mais je ne gagnois que peu de chose (1) En tête de la 30 éd.
(2) L'Académie protestante de Sedan était alors florissante. Pierre Jurieu y enseignait la théologie. Jacques Basnage qui y achevait ses études de théologie eut l'idée d'y faire entrer son ami Bayle en qualité de Professeur de Philosophie. Celui-ci passa brillamment ses thèses, fut reçu professeur le 2 novembre 1676 et le 11 fit l'ouverture de ses leçons publiques. Il resta six ans à Sedan, jusqu'à ce que l'Académie fut dissoute, par arrêt du 6 juillet 1681. (Delvolvé, Bayle, p. 18-19; Desmaiseaux, Vie de M. Bayle, La Haye, 1732, p. 42 sqq.).
AVERTISSEMENT AU LECTEUR I 5 par les raisounemeus philosophiques; ou me répondait toujours que Dieu montre ces grands Phénomènes, afin de donner le 20 tems aux pécheurs de prévenir par leur pénitence les maux qui leur pendent sur la tête. Je crus donc qu'il seroit très-inutile de raisonner davantage, à moins que je n'employasse un argu- ment qui fit voir que les attributs de Dieu ne permettent pas qu'il destine les Comètes à un tel effet. Je méditai là-dessus, et je 25 m'avisai bien-tôt de la raison Theologiquc que l'on voit dans cet écrit. Je ne me souvenois point de l'avoir lue dans aucun livre, ni d'en avoir jamais oui parler; cela m'y fit découvrir une idée de nouveauté qui m'inspira la pensée d'écrire une lettre sur ce sujet pour être insérée dans le Mercure Galant. 50 Je fis tout ce que je pus pour ne point passer les bornes d'une telle lettre; mais l'abondance de la matière ne me permit pas d'être assci court, et me contraignit à prendre d'autres mesures; c'est à dire, à considérer ma lettre comme un Ouvrage qu'il faudroit publier à part. Je n'affectai plus la 35 brièveté, je m'étendis à mon aise sur chaque chose; mais néanmoins je ne perdis point de vue Monsieur de Visé (a). Je pris la resolution de lui envoyer ma lettre, et de le prier de la donner à son Imprimeur, et d'obtenir ou la permission de Mr. de la Reinie si elle pouvoit suffire pour l'impression de 40 mon Ouvrage, comme elle avoit suffi pour l'impression de quelques traite^ sur les Comètes; ou le privilège du Roi, s'il en falloit venir là. Il garda quelque tems mou manuscrit sans sçavoir le nom de l'Auteur, et quand on fut lui en demander des nouvelles, il répondit qu'il sçavoit d'une per- 45 sonne à qui il l' avoit donné à lire, que Mr. de la Reinie ne (a) Auteur du Mercure Galant.
\6 PENSÉES SUR LA COMÈTE prendrait jamais sur soi les suites de cette affaire, et qu'il fallait recourir à l'approbation des Docteurs avant que de pouvoir solliciter un privilège du Roi, détail pénible, long et ennuyeux, où il n avait pas le loisir de s'engager. On retira le manuscrit, 50 et comme la suppression de l'Académie de Sedan fut cause que je me retirai en Hollande pendant l'automne de 1681, je ne son- geai plus à faire imprimer à Paris ma lettre sur les Comètes Vous voye\ là le motif qui me fit prendre le style d'un Catholique Romain, et imiter le langage et les éloges de 55 Mr. de Visé sur les affaires d'Etat. Cette conduite était abso- lument nécessaire à quiconque se vouloit faire imprimer A Paris, et je crus que l'imitation du Mercure Galant en cer- taines choses, rendrait plus facile a obtenir ou la permission de Mr. de la Reinie, ou le privilège du Roi. Et comme je pris 60 toutes sortes de précautions pour n être pas reconnu l'Auteur de cette lettre sur les Comètes (1), qui fut imprimée en Hollande peu de mois après mon arrivée, je ne changeai rien dans le langage dont j' ai parlé. fe crus que rien ne seroit plus propre qu'un tel langage à faire juger que la lettre sur les Comètes 65 n'êtoit point l'Ecrit d'un homme sorti de France pour la Reli- gion.
(1) « Je ne l'avois confessé à qui que ce soit au monde », écrit-il à Minutoli. Le 26 mars 1682, il envoie à son frère aîné, à Bordeaux, un paquet « contenant trois livres curieux »: le troisième, dit-il, est une Lettre contre les Présages des Comètes que je vous prie de lire avec attention pour m' dire votre sentiment. » Il envoie de même la Lettre à son frère cadet le 9 juillet: « C'est un livre qui a fait du bruit, mandez-moi s'il est connu à Genève. » Ce n'est que le 3 octobre qu'il se décide à s'en reconnaître l'auteur: « Pour la lettre des Comètes je vous avouerai sub sigillo confessionis que j'en suis l'Auteur. » Mais il s'empresse d'ajouter: « Il ne faut pas que vous découvriez rien de tout ceci à personne. Si vous entendez dire qu'on me l'attribue, il faut dire quelque chose qui fasse connaître qu'il n'y a pas apparence à cela. » AVERTISSEMENT AU LECTEUR 17 Ceux qui voudront prendre la peine de faire attention à ceci, trouveront sans doute tous les celai ni ssemens qu'ils auraient pu souhaiter. Je dirai encore ce mot: on insera 7° pendant l'impression un asseï grand nombre de choses qui nèioienl pas dans le manuscrit que l'on avait envoyé à l'Auteur du Mercure Galant (a).
Passons au second article, et disons pourquoi cette troisième édition ne contient rien de ce que j'avois promis.
7 S J'avois préparé mes lecteurs (b) à la trouver augmentée d'un grand nombre de nouvelles preuves, et de nouvelles réponses aux difficulté^ etc. (i), et cependant elle est tout à fait conforme à la seconde, je n'ai rien ajouté, je n'ai rien ôté, je n'ai rien changé (c). Voici mes raisons. J'ai considéré que cet 0 Ouvrage n'étant déjà que trop semblable aux rivières qui ne font que serpenter, je n'eusse pu y joindre de nouvelles (a) Sur tout dans ta 2° édition.
(b) Voyci V Addition aux Pensées sur les Comètes, publiée l'an 1694.
(c) Excepté l'ovtographe et l'arrangement de quelques mots eu très-peu d'endroits.
(1) Dans l'Addition aux Pensées, il expliquait en effet qu'il n'avait pas répondu à la Courte Revue de Jurieu parce qu'il avait le dessein de publier une nouvelle édition des Pensées: « La dernière raison qui m'a obligé à laisser la Courte Revue sans réponse est qu'avant même que ce libelle parût, le Libraire qui a publié mes Pensées diverses sur les Comètes me témoigna qu'il souhaitait d'en faire une nouvelle édition et me pria d'y ajouter le plus de choses que je pourrais...Je m'engageai à cela en quelque façon: or comme si ce dessin s'exécute, (ce qui pourra bien arriver tôt ou tard) j'aurai à produire un grand nombre de nouvelles preuves, un grand nombre d'éclaircissements nouveaux, un grand nombre de nouvelles solutions à tous les scrupules des bonnes âmes et à toutes les chicaneries des disputeurs de mauvaise foi, ou d'esprit faux; j'ai crû qu'il n'en faloit pas faire à deux fois; et qu'il faloit renvoyer la Courte Revue au temps où les Pensées diverses reparoîtroient sur la scène avec de nouvelles décorations. » Il avait encore promis cette suite dans la 2e édition du Dict. histar. et crit., pag. 1138 et 3140. (1702). Au lieu de cette nou- velle édition, il publia la Continuation des Pensées diverses en 1704.
Pensées sur la Comète. 2 l8 PENSÉES SUR LA COMÈTE digressions sans en rendre la lecture très-ennuyeuse. C'eût été engager mes lecteurs dans un labyrinthe (a), on les embarquer sur le Méandre, et ils n'ont que faire de cela. Je ne sçai si 85 d'autres Auteurs auroient l'adresse de faire croître un tel Ouvrage à la manière des Corps vivaus, per intus suscep- tionem, c'est à dire, par de nouveaux sucs répandus et distribue^ dans toute la masse avec les proportions nécessaires; mais pour moi je m'en reconnois incapable, et ainsi j'imiterai 90 la manière dont on dit que la nature fait croître les corps non vivons: ils croissent, dit-on, per juxta-positionem; c'est à dire, par une matière qui se joint à leurs parties extérieures: je réserverai mes additions pour un nouveau tome qui sera imprimé à part dès que je serai plus avancé dans la composi- 95 tion du Dictionnaire Critique, à quoi je continue de travailler. Si je renvoyé la partie à ce tems-la, c'est qu'ayant examiné tout de nouveau les difficulté^ qu'on se peut former sur le parallèle que j'ai établi entre le Paganisme et Y Athéisme, il m'a paru qu'on les peut résoudre toutes par les principes que 100 j'ai poseï, et par l'application des réponses que j'ai déjà employées. Il n'y a donc rien qui presse. L'objection qui me semble la plus considérable, et la plus digne d'être discutée avec beaucoup d'étendue, est celle que j'examine dans la sec- tion CCXXXIV. fe ne sçai pourtant si je m'y arrêterai beatt- 105 coup dans le nouveau tome que je promets; car c'est une matière infiniment délicate, et qu'on ne sçauroit bien éclaircir, ni bien approfondir sans remuer certaines bornes, à quoi il (a) Non secus ac Hquidis Pbrygius Mxander xn undis ludit, et amhguo lapsu reftuitque jluitque, occurrensque sibi venturas aspicit undas, etnuncad fontes, nunc ad mare versus apertum incertas exereet aquas: ita Dxdalus implet innumeras errore vias, vixque ipse reverti ad limen potuit. (Ovidius, AVERTISSEMENT AU LECTEUR 19 vaut mieux peut-être fie toucher pas. Il y a je ne sçai quelle fatalité qui est cause que plus ou raisonne sur les attributs de 1 10 Dieu conformément aux notions les plus claires, les plus grandes, et les plus sublimes de la Métaphysique, plus on se trouve en opposition avec une foule de passages de l'Ecriture. Quoique cette opposition ne soit pas fondée sur les choses mêmes, mais sur la différence des styles, il est pourtant 1 1 5 malaisé de la lever d'une manière qui satisfasse tous les esprits. Au fond il ne faudroit pas trouver étrange que des Auteurs qui n'ont point eu d'autre école que l'inspiration, et qui ont dû s'accommoder à la portée des peuples, ne soient point d'accord quant à toutes les idées que leurs phrases 120 semblent renfermer, avec des Auteurs qui ont étudié les règles de l'analyse, qui les observent, qui définissent d'abord les mois, qui les employait toujours au même sens, qui n'ont en veuë que l'instruction spéculative, qui ne proportionnent point leurs dogmes au besoin où sont les peuples d'être touche^ par 125 des images grossières, etc. fe dirai quelque chose là-dessus dans mon Dictionnaire à l'article de Grégoire d'Arimini.
Voilà tout l'Avertissement que j'avois à mettre ici; mais parce que les Imprimeurs ont souhaité que je remplisse le vuide de cette page, je ferai encore une observation qui me 130 semble propre à bien réfuter l'erreur commune touchant les Comètes.
La guerre qui a duré dans l'Occident depuis l'an 1688 jusqu'à l'an 169?, a été des plus violentes, et des plus déso- lantes qu'on eût jamais vues. Cependant il n'a point paru de 135 Comètes, ni un peu avant qu'elle commençât, ni pendant qu'elle a duré; mais au contraire on a vu une Comète au mois de Septembre 1698, lorsque l'Europe étoit déjà délivrée 20 PENSEES SUR LA COMETE de cette guerre, et quelle était sur le point de voir rétablir la paix entre les Chrétiens et les Ottomans. Voilà donc une 140 Comète qui s'est montrée entre deux traite^ de paix qui ont fait cesser la guerre dans tous les coins de l'Europe, et qui ont changé en mieux la situation des affaires générales: une Comète, dis-je, qui ramené les teins heureux où l'on fermoit le temple de Janus. Si nous ne pouvons pas l'espérer, souhai- HS tons du moins qu'avec une longue durée ce soient des tems semblables à ceux qu'un Poète Latin a fait prédire: Aspera tum positis mitescent saecula bellis, Cana fides, et Vesta, Remo cum fratre Quirinus, Jura dabunt: dirae ferro, et compagibus arctis 156 Claudentur belli portae. Furor impius intus Sasva sedens super arma, et centum vinctus ahenis Post tergum nodis fremet horridos ore cruento (a).
LE LIBRAIRE AU LECTEURS Ceux qui se souviendront de la Lettre à M. L. A. D. C. Docteur de Sorbonne, contre les présages des Comètes, remarqueront bien-tôt eu lisant ce livre-ci, que ee n'est qu'une 5 nouvelle édition de l'autre. Mais il est bon qu'ils sachent, que cette nouvelle édition a été faite sur une Copie plus correcte, et plus ample que la précédente, et que le soin qu'on a pris de diviser cet Ouvrage en beaucoup plus de Sections, qu'il u'éloil auparavant, fait espérer que les lecteurs préféreront cette 10 seconde édition à la première, parce qu'ils pourront se reposer oh ils voudront, et commencer où ils voudront, sans cire obligei d'attendre, ou de chercher long-tems quelque bout. Outre cela, l'on a pris la peine de traduire eu François les passages latins qui étaient dans la première édition; et par ce 15 moyen on croit avoir mis l'ouvrage eu état d'être plus agréable à une infinité d'honnêtes gens, et de personnes d'esprit.
Ceux qui trouveront étrange, que l'on ait parlé de certaines choses comme si elles ètoient nouvelles, quoi quelles ne le soient pas, et qu'on n'ait rien dit d'une infinité d'evenemeus 20 remarquables qui sont nouveaux effectivement, sont prie\ de (i) Eu tète de l'édition de 1685.
22 PENSEES SUR LA COMETE remarquer, que la datte qui est à la fin du livre repond à toutes ces difficulté^.
J'eusse bien souhaité, qu'au lieu d'une Copie du mois d'octobre 1681, on m'en eust donné à imprimer une autre 25 dattée du mois de Septembre 1683. Car je ne doute pas qu'il n'y eust eu bien des digressions qui eussent eu du raport à ce qui s'est fait dans l'Europe ces deux dernières années, et qui auroient fait valoir le livre: mais je n'ai peu avoir autre chose que ce que je donne présentement. Je souhaite que le 30 Lecteur en soit satisfait.
Achevé d'imprimer le 2. Septembre, 1683.
PENSÉES DIVERSES ÉCRITES A UN DOCTEUR DE SORBONNE à l'occasion de la Comète qui parut au mois de décembre 1680.
Occasion de l'Ouvrage.
Vous aviez raison, Monsieur, de m'ecrire que ceux qui n'avoient pas eu la commodité de voir la Comète, pen- Mj voila tout consolé de n'avoir point veu la Comète, pendant qu'elle paroissoit avant le jour sur la fin de novembre, et au commen- cement de Décembre, et qu'elle ne s'étoit pas encore plongée dans les rayons du soleil: car, comme vous l'aviez heureusement conjecturé, elle s'est reproduitte à une heure plus commode, de sorte que je la puis con- templer tout à mon aise par les fenêtres de ma chambre, sans m'eloi- gner d'un bon feu, et sans avoir la peine de me lever avant le jour, et d'aller par un froid extrême sur des Remparts, courir grand'risque de tomber sur la glace, de gagner un bon rhume, et d'être raillé après tout cela; toutes choses que je n'ayme pas naturellement.
J'ay souvent profité d'une occasion aussi comme de voir des étoiles à longue queue, depuis le soir du 22. de Décembre que celle cy com- mencea de reparoitre. Je l'ay trouvée pour sa longueur assez semblable à deux qui parurent du tems de Mithridate, et qui, au raport de Justin, (Justin, Histor., 1. 37) employaient 4. heures à monter sur l'horizon, ce qui signifie qu'elles occupoient 60. degrez, mais non pas pour l'éclat de sa lumière. On ne luy voit pas beaucoup de brillant, au lieu que les 2. autres en avoient plus que le soleil, si l'on ajoute foy au témoignage de Justin: à quoi pour mon particulier je n'ay pas trop de disposition, car je croi qu'il s'abuse en cela pour le moins autant que dans le calcul qui lui fait prendre une portion du Ciel qui se lève dans les 4. heures, pour la quatrième partie du Ciel. Mais ce n'est pas une affaire pour un Historiographe. J'ay oui raisonner plusieurs personnes là dessus...(à partir d'ici comme dans B).
C. Vous avez raison. 3. C. mais je doute que vous ayez eu.
24 PENSÉES SUR LA COMÈTE dant qu'elle paroissoit avant le jour, sur la fin de Novem- 5 bre et au commencement de Décembre, n'attendroient pas long-tems à la voir à une heure plus commode; car en effet, elle a commencé à reparoitre le 22. du mois passé, dés l'entrée de la nuit; mais je doute fort que vous ayez eu raison de m'exhorter à vous écrire tout ce que je pen- 10 serois sur cette matière, et de me promettre une réponse fort exacte à tout ce que je vous en ecrirois. Cela va plus loin que vous n'avez cru: je ne sai ce que c'est que de méditer régulièrement sur une chose: je prens le change fort aisément: je m'écarte très-souvent de mon sujet: 15 je saute dans des lieux dont on auroit bien de la peine à deviner les chemins, et je suis fort propre à faire perdre patience à un Docteur qui veut de la méthode et de la régularité partout. C'est pourquoi, Monsieur, pensez y bien: songez plus d'une fois à la proposition que vous 20 m'avez faite. Je vous donne quinze jours de terme pour prendre votre dernière resolution. Cet avis et les vœux que je fais pour votre prospérité dans ce renouvellement d'année sont toutes les etreines que vous aurez de moi pour le coup.
25 Je suis vôtre, etc.
II Puis qu'après y avoir bien pensé, vous persistez à vou- loir que je vous communique les pensées (1) qui me vien- 1. C. Cette section est intitulée: Avec quelle méthode on l'écrira.
(1) Pensé...pensées...Cf., à la page suivante: ils font bien de faire; ces répétitions de mots sont continuelles chez Bayle; il ne se PENSÉES SUR LA COMÈTE 25 dront dans l'esprit en méditant sur La nature des Comètes, et à vous engager à les examiner régulièrement, il faut se 5 résoudre à vous écrire. Mais vous souffrirez, s'il vous plait, que je le fasse à mes heures de loisir et avec toute sorte de liberté, selon que les choses se présenteront à ma pensée. Car pour ce plan que vous souhaitteriez que je fisse dés le commencement, et que vous voudriez que je suivisse 10 de point en point, je vous prie, Monsieur, de ne vous y attendre pas. Cela est bon pour des Auteurs de profession qui doivent avoir des veùes suivies et bien compassées. Ils font bien de faire d'abord un projet, de le diviser en livres et en chapitres, de se former une idée générale de 15 chaque chapitre et de ne travailler que sur ces idées là. Mais pour moi qui ne pretens pas à la qualité d'Auteur, je ne m'assujettirai point, s'il vous plait, à cette sorte de servitude. Je vous ai dit mes manières: vous avez eu le tems d'examiner si elles vous accommoderoient: après 20 cela si vous vous en troublez accablé, ne m'en imputez point la faute, vous l'avez ainsi voulu. Commençons.
III Que les présages des Comètes ne sont appuyés d'aucune bonne raison.
J'entens raisonner tous les jours plusieurs personnes sur la nature des Comètes, et quoi que je ne sois Astro- nome ni d'effect ni de profession, je ne laisse pas d'étudier }. A. je n'ay pas laissé d'étudier avec soin.
pique en aucune façon d'élégance de style et n'essaye même pas de cor- riger ces négligences dans l'édition de 1699. Les corrections de cette édition ne cherchent que la clarté et la précision.
26 PENSÉES SUR LA COMÈTE soigneusement tout ce que les plus habiles (i) ont publié 5 sur cette matière, mais il faut que je vous avoue, Mon- sieur, que rien ne m'en paroit convaincant, que ce qu'ils disent contre l'erreur du peuple, qui veut que les Comètes menacent le Monde d'une infinité de désolations (2). C'est ce qui fait que je ne puis pas comprendre com- 10 ment un aussi grand Docteur que vous qui, pour avoir seulement prédit au vray le retour de notre Comète, devrait être convaincu que ce sont des corps sujets aux loix ordinaires de la nature et non pas des prodiges, qui ne suivent aucune règle, s'est neantmoins laissé entraîner 1 5 au torrent et s'imagine avec le reste du monde, malgré les raisons du petit nombre choisi, que les Comètes sont comme des Hérauts d'armes qui viennent déclarer la guerre au genre humain de la part de Dieu. Si vous étiez Prédicateur, je vous le pardonnerais, parce que ces sortes 20 de pensées étant naturellement fort propres à être revê- (1) Les plus habiles Astronomes...principalement Cassini (Abrégé des Observations et des réflexions sur la Comète, présenté au Roy par M. Cassini. A Paris, chez Estienne Michallet, 1681.) Voir aussi le Journal des Savants et Jacques Bemouilli (Conamen novi systematis Come- tarum. Amsterdam, 1682).
(2) Les astronomes eux-mêmes partageaient souvent la crédulité populaire: Tycho-Brahé (T. I, p. 802) en parlant de la Comète de 1572 dit que: « comme la nouvelle Etoile d'Hyparchus avait été suivie de la décadence de l'Empire Grec, et de l'agrandissement de l'Empire Romain, il devait aussi arriver à ce dernier quelque chose de semblable. « A propos de celle de 1604, Kepler affirme que ces Astres malheureux et nouveaux Ccelicoles ne brillent dans les Cieux que pour avertir les habitants de la terre de quelque chose de grande importance « ad commonefaciendum genus humanum de rébus maximis. » En 1607 il renouvelle son affirmation: « Affirmo Cometam inter sydera exhibitum ut esset testimonium universis et singulis; utque admone- antur decretum esse Deo brevi bonam humani generis partem pro- miscuce conditionis, quacunque fati lege, ex hoc mundo transferre.
PEXSÉES SUR LA COMÈTE 27 tués des plus pompeux et des plus pathétiques ornemens de l'éloquence, font beaucoup plus d'honneur à celui qui les débite et beaucoup plus d'impression sur la cons- cience des Auditeurs, que cent autres propositions prou- 25 vées demonstrativement. Mais je ne puis goûter qu'un Docteur qui n'a rien à persuader au Peuple et qui ne doit nourrir son esprit que de raison toute pure, ait en cecy des sentimens si mal soutenus et se paye de tradition (i) et de passages des Poètes et des Historiens.
IV De Y autorité des Pactes.
Il n'est pas possible d'avoir un plus méchant fondement. Car, pour commencer par les Poètes (2), vous n'igno- rez pas, Monsieur, qu'ils sont si entêtez de parsemer leurs 26. A. qui ne nourrit.
29. C. de Poètes et d'Historiens.
(1) Pour affirmer les présages des Comètes, on s'appuyait en effet sur l'autorité des Anciens et de la Tradition.
Mihi persuades stellam illam anni 1572, vel tune a Deo Opt. Max. procreatam esse in cœlo octavo, ut magnum aliquid portenderet (quod cujusmodi sit adhuc ignoratur)...quod quidem apertè fatentur non pauci ex antiquis Philosophis, multique ex recentioribus complures autoritates et historias adducunt quitus persuadeant saepius stellas hujus modi longis temporum intervallis alias ad aliud significandum in cœlo exortas esse. (Clavius. in Sphxram Joannis de Sacvo Bosco Com- mentarius. Colonix Alhbrogum, 1608, p. 193.)
(2) Et pour ce qui est de l'authorité formelle de Dante et Merlin Coccaie, elle ne peut rien conclure à notre préjudice, puisque ces deux Poètes ont tiré une telle narration de la bouche du vulgaire, pour en embellir et rehausser leurs poèmes; et que Ciceron se mocque à bon droit de ceux qui veulent prendre ce que disent les Poètes pour des asseurez tesmoignages, parce qu'il y a bien de la différence entre les conditions d'un Poème et celles d'une Histoire, quippe cum in Ma ad veri- tatem referanturomnia, in hoc ad delectationcm pleraque. (Lib. \,de Legibus). Naudé, Apolog., p. 499.)
28 PENSÉES SUR LA COMÈTE Ouvrages de plusieurs descriptions pompeuses, comme 5 sont celles des prodiges et de donner du merveilleux aux avantures de leurs Héros, que pour arriver à leurs fins ils supposent mille choses étonnantes. Ainsi bien loin de croire sur leur parole que le bouleversement de la Repu- blique Romaine ait été l'effect de deux ou trois Comètes, io je ne croirois pas seulement, si d'autres qu'eux ne le disoient, qu'il en ait paru en ce tems là. Car enfin il faut s'imaginer qu'un homme qui s'est mis dans l'esprit de faire un poëme s'est emparé de toute la Nature en même temps. Le Ciel et la Terre n'agissent plus que par son 15 ordre; il arrive des Eclipses ou des Naufrages si bon lui semble; tous les Eléments se remuent selon qu'il le trouve à propos. On voit des armées dans l'air et des Monstres sur la terre tout autant qu'il en veut; les Anges et les Démons paraissent toutes les fois qu'il 20 l'ordonne; les Dieux mêmes montez sur des machines se tiennent prêts pour fournir à ses besoins et comme, sur toutes choses, il luy faut des Comètes à cause du pré- jugé où l'on est à leur égard, s'il s'en trouve de toutes faites dans l'Histoire, il s'en saisit à propos; s'il n'en 2 5 trouve pas, il en fait lui même et leur donne la couleur et la figure la plus capable de faire paroitre que le Ciel s'est intéressé d'une manière très distinguée dans l'affaire 3. C. semer dans leurs ouvrages. 17. A. c'est luy.
dont la parole Serre et lâche la bride, aux Postillons d'^Eole: comme l'a fort bien remarqué M. de Scudery qui en parloit par expé- rience: (Préface cTIhnihnnj. Ou si vous l'aimez mieux en phrases latines qu'en phrases de Bartas; cui fundit ab austris JEolus armatas hyemes, cui militât -Ether, Et conjurati veniunt ad classica venti.
(Claudian. de 3. Consul. Houor.)
Son pouvoir ne se borne pas à cela. Tous les Elemens, etc.
PENSÉES SUR LA COMÈTE 2 9 dont il est question. Apres cela qui ne riroit de voir un très grand nombre de gens d'esprit ne donner, pour toute 30 preuve de la malignité de ces nouveaux Astres, que le terris muiantem régna Cometcn de Lucain; le regnorum eversor, rubuit hthale Comètes de Silius Italicus; le nec diri toties arsere Cometx de Virgile; le nunquam terris spec- tatum impune Cometen de Claudien et semblables beaux 35 dictons des Anciens Poètes?
Y De Y autorité des Historiens.
Pour ce qui est des Historiens, j'avoue qu'ils ne se donnent pas la liberté de supposer ainsi des Phénomènes extraordinaires. Mais il paroit dans la pluspart une si grande envie de raporter tous les miracles et toutes les 5 visions que la crédulité des Peuples a autorisées, qu'il ne seroit pas de la prudence de croire tout ce qu'ils nous débitent en ce genre là (i). Je ne sai s'ils croyent que leurs 30. A: que le rubuit hthale Comètes de Silius Italicus: le nec diri toties arsere Cometx de Virgile: le nunquam terris, etc.
(1) Pour moy quand je vois Tite Live, Plutarque, Justin, Dion, Suétone et les autres qu'on estime grands Hommes, estre tousjours dans les prodiges et dans les présages de toutes leurs plus grandes affaires, des morts de leurs Empereurs, Rois et Magistrats, de leurs batailles gagnées ou perdues, de leurs séditions, pestes ou famines; et qu'ils farcissent leurs Histoires de Miracles faux en toutes façons;...je ne puis avoir pour eux toute l'estime et la vénération que j'aurois s'ils avoient esté moins crédules et plus Philosophes; aussi ostez leur quelque bon sens commun, la Morale et la Politique, vous n'y trou- verez rien à profiter des sciences des choses naturelles. (P. Petit, Dis- sertation sur la nature des Comètes, p. 84-85.)
Tant il est vray que la pluspart des Historiens sont crédules et men- 30 PENSÉES SUR LA COMÈTE Histoires paroitroient trop simples, s'ils ne mêloient aux choses arrivées selon le cours du monde quantité de proio diges et d'accidens surnaturels; ou s'ils espèrent que par cette sorte d'assaisonnemens qui reviennent fort au goût naturel de l'homme, ils tiendront toujours en haleine leur Lecteur, en lui fournissant toujours de quoi admirer; ou bien s'ils se persuadent que la rencontre de ces coups 15 miraculeux signalera leur Histoire dans le temps à venir; mais, quoiqu'il en soit, on ne peut nier que les Historiens ne se plaisent (a) extrêmement à compiler tout ce qui (a) Quidam incredibilium relata, commendationem parant et lectorem dliud acturum, si per quotidiaiia dmeretur, miraculo excitant. Quidam cre- duli, quidam négligentes sunt, quibusdam mendacium obrepit, quibusdam placet. Illi non évitant, hi appel tint et hoc in commune de tota nations, qux approbare opus suum et jieri populare non putat posse, nisi illud mendacio aspersit (1). (Senec, Natur. quxst., lib. 7, cap. 16. ) 15. A. comme l'Empereur Domitien se persuada qu'il luy seroit glo- rieux que sous son Règne on eut enterré toute vive la Supérieure des Vestales, pour n'avoir pas été un assez grand exemple de continence: (PUnius, 1. 4, Epistola IL) et comme un autre Empereur souhaitta passionnément qu'il arrivast de son tems des incendies, des famines et des mortalitez: qne la terre même s'ouvrist pour abymer dss villes et des Provinces, s'imaginant qu'à moins de cela on ne parleroit point de luy, au lieu que par ce moyen on citeroit son Empire en toutes ren- contres; (Sueton. in vità Caligul.) C. ji. mais quoi qu'il en soit, etc.
17. La citation de Sènèque n'est pas dans A.
teurs, et que, par là, ils confirment tousjours la crédulité et le men- songe des Pronostiques, quand ils rapportent ces comptes sans les réfuter (p. 89).
Au fond, Bayle lui-même avait très peu de confiance dans la certitude de l'histoire: « On accommode l'histoire, écrit-il, comme les viandes dans une cuisine; la même chose est mise en autant de ragoûts différents qu'il y a de pays au monde. » (Cf. la Critique de Mainibourg, I. et II.)
L'idée générale du Dictionnaire historique est que « la vérité n'est guère moins le désespoir de l'histoire qu'elle n'est celui de la philo- sophie. » Cf. La Mothe le Voyer. Du peu de certitude qu'il y a dans l'histoire, (1) « Je sais bien que Sénèque ne parle là que des erreurs de la morale pratique, mais on peut affirmer la même chose des erreurs de fait et PENSÉES SUR LA COMÈTE 31 sent le miracle. Tite-Live nous en fournit une forte preuve, car quoi que ce fust un homme de grand sens et 20 d'un génie fort élevé et qu'il nous ait laissé une Histoire fort approchante de la perfection, il est tombé neant- moins dans le défaut de nous laisser une compilation insupportable de tous les prodiges ridicules que la supers- tition Payenne croyoit qui dévoient être expiez, ce qui 25 fut cause, à ce que disent (a) quelques uns, que ses ouvrages furent condamnés au feu par le Pape S1 Gré- goire (i). Quel desordre ne voit on pas dans ces grands et immenses Volumes, qui contiennent les Annales de tous les difterens Ordres de nos Moines, où il semble qu'on 30 ait pris plaisir d'entasser sans jugement et par la seule envie de satisfaire l'émulation ou plutôt la jalousie, que ces Societez ont les unes contre les autres, tout ce que