SigPhi · Pierre Bayle

Pensées diverses sur la comète

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(a) Voy. Vossiits: De Histor. latin., p. 98.

18. A. et l'extraordinaire. L'exemple de Tite Live. 24. A. que la superstition Payenne croyoit qui dévoient être expiez. Pour ne rien dire de ces grands et immenses volumes.

des erreurs de spéculation. Une infinité de gens y tombent les uns à l'exemple des autres, ils aiment mieux croire que d'examiner. » (Cont. des Pensées div., p. 17.)

(1) Bayle corrige ironiquement sa critique dans la Continuation des Pensées diverses. (§ III).

« Je conviens aujourd'hui qu'il ne pouvoit guère se dispenser de faire ce qu'il a fait. (Il parle de Tite-Live)...Ce qu'il devoit faire, c'était de témoigner qu'il n'ajoûtoit point de foi à toutes ces choses. Or c'est ce qu'il a fait en quelques endroits que vous pouvez lire dans mon ouvrage (Voyez les pages marquées dans la table des matières des Pensées diversos au mot Livre), et que La Mothe le Vayer a citez aussi pour le disculper. (Dans son discours sur l'histoire: voyez la page 169- 170, du 2, tome de ses œuvres, édit. de Paris, 1681.) Ces endroits-là pouvaient suffire, il n'étoit pas obligé de renouveller ses protestations contre l'erreur populaire toutes les fois qu'il rapportoit des prodiges. Tout bien considéré, je trouve que nous lui avons de l'obligation de nous avoir conservé des faits qui nous apprennent la sotte crédulité, la superstition puérile de ce même peuple qui subjugua tant de nations, et qui se rendit si célèbre par sa politique, et par sa bravoure. » 32 PEN'SÉES SUR LA COMETE l'on peut concevoir de miracles chymeriques? Ce qui soit dit entre nous, Monsieur, car vous savez bien que pour ne 35 pas scandaliser le Peuple, ni irriter ces bons Pères, il ne faut pas publier les défauts de leurs Annales, nous con- tentant de ne les point lire.

Je m'étonne (a) que ceux qui nous parlent tant de la sympathie qu'il y a entre la Poésie et l'Histoire, qui nous 40 asseurent sur la foy deCicéron et de Quintilien que l'His- toire est une Poésie libre de la servitude de la versification, et sur le témoignage de Lucien que le vaisseau de l'Histoire sera pesant et sans mouvement, si le vent de la Poésie ne rem- plit ses voiles; qui nous disent qu'il faut être Poëte pour 45 être Historien et que la descente de la Poésie à l'His- toire est presque insensible, quoi que personne n'ait entrepris jusques icy de passer de l'une à l'autre, je m'étonne, dis-je, que ceux qui nous apprennent tant de belles choses, sans savoir (b) qu'Agathias a été successi- 5° vement Poëte et Historien et qu'il a cru par là ne faire autre chose que de traverser d'une patrie en une patrie, n'ayent pas appréhendé de fournir un beau prétexte aux Critiques, de reprocher aux Historiens qu'en effet ils ont une sympathie merveilleuse avec les Poètes et qu'ils 5 5 ayment aussi bien qu'eux à rapporter des prodiges et des fictions (1). Heureux ces deux excellens Poètes, qui tra- vaillent à l'Histoire de Louis le Grand, toute remplie de prodiges effectifs (2), car sans donner dans la fiction (a) Le P. Le Moine: Discours de l'Histoire, chap. I.

(b) Agathias, in princ. Histor.

(1) Phrase à remarquer comme exemple caractéristique de la lour- deur négligée du style de Bayle.

(2) Cet éloge de Louis XIV et tous les autres que l'on trouvera dans ce livre procèdent, jusqu'à un certain point, d'une admiration sin- cère du Roi. Jurieu l'accusait de ne pas avoir d'autre divinité. Il lui PENSÉES SUR LA COMÈTE 35 ils peuvent satisfaire l'envie dominante qui possède les 60 Poètes et les Historiens de raconter des choses extra- ordinaires!

Avec tout cela, Monsieur, je ne suis pas d'avis que l'on chicane l'autorité des Historiens; je consens que sans avoir égard à leur crédulité, on crove qu'il a paru des 65 Comètes tout autant qu'ils en marquent et qu'il est arrivé, dans les années qui ont suivi l'apparition des Comètes, tout autant de malheurs qu'ils nous en rapor- tent. Je donne les mains à tout cela: mais aussi c'est tout ce que je vous accorde et tout ce que vous devez 70 raisonnablement prétendre. Voyons maintenant à quoi aboutira tout cecy. Je vous défie avec toute votre subti- lité d'en conclurre, que les Comètes ont été ou la cause ou le signe des malheurs qui ont suivi leur apparition. Ainsi les témoignages des Historiens se réduisent à prou- 75 ver uniquement qu'il a paru des Comètes et qu'en suitte il y a bien eu des desordres dans le monde; ce qui est bien éloigné de prouver que l'une de ces deux choses est la cause ou le pronostic de l'autre, à moins qu'on ne veuille qu'il soit permis à une femme qui ne met jamais 80 la tête à sa fenêtre, à la rue Saint Honoré, sans voir pas- ser des Carrosses, de s'imaginer qu'elle est la cause pourquoi ces Carrosses passent, ou du moins qu'elle doit être un présage à tout le quartier, en se montrant à sa fenêtre, qu'il passera bien tôt des Carrosses.

72. A. de conclurre de là en bonne et deùe forme. 82. C. pourquoi ils passent.

reprochait surtout d'avoir dans l'Avis aux Réfugies glorifié le roi de France et la politique française. Bayle protesta dans la Cabale Chimé- rique (O. II, 620-9). Quelles que soient ses rancunes de réfugié, Bayle « est attaché fortement à son pays: il est plus Français que Calviniste ». Cf. Del volve, Bayle, p. 28.

Pensées sur la Comète. 3 34 PENSÉES SUR LA COMÈTE VI Que les Historiens se plaisent fort aux digressions.

Vous me direz sans doute que les Historiens remar- quent positivement que les Comètes ont été les signes ou même les causes des ravages qui les ont suivies et par conséquent que leur autorité va bien plus loin que je ne 5 dis. Point du tout, Monsieur, il se peut faire qu'ils ont remarqué ce que vous dites, car ils aiment fort à faire des reflexions et ils poussent quelquefois si loin la moralité, qu'un Lecteur, mal satisfait de les voir interrompre le fil de l'Histoire, leur diroit volontiers, s'il les tenoit, riserio vate questo per la predica. L'envie de paroitrè savans, jusques dans les choses qui ne sont pas de leur métier, leur fait aussi faire quelquefois des digressions très mal entendues; comme quand Ammian Marcellin (a), à l'oc- casion d'un tremblement de terre qui arriva sous l'Em- 15 pire de Constantius, nous débite tout son Aristote et tout son Anaxagoras; raisonne à perte de veùe; cite des Poètes et des Théologiens, et à l'occasion d'une éclipse de soleil arrivée sous le même Constantius, se jette (b) à corps perdu dans les secrets de l'Astronomie, 20 fait des leçons sur Ptolomée et s'écarte jusques à philo- sopher sur la cause des parelies. Mais il ne s'ensuit pas pour cela que les remarques des Historiens doivent auto- riser l'opinion commune, parce qu'elles ne sont pas sur (a) Ammian Marcel 1., H i si or., 1. ij.

(b) Ammian Marcel!., Histor., lïb. 20.

PENSEES SUR LA COMETE 35 des choses qui soient du ressort* l'Historien. S'il 25 s'agissoit d'un Conseil d'Etat, d'une Négociation de paix, d'une bataille, d'un siège de ville, etc., le témoignage de l'Histoire pourrait être décisif, parce qu'il se peut faire que les Historiens ayent fouillé dans les Archives et dans les instructions les plus secrètes et puisé dans les plus 30 pures sources de la vérité des faits. Mais s'agissant de l'influence des Astres, et des ressorts invisibles de la nature, Messieurs les Historiens n'ont plus aucun carac- tère autorisant et ne doivent être plus regardez que comme un simple particulier qui hazarde sa conjecture, 35 de laquelle il faut faire cas selon le degré de connoissance que son AutheurVest acqttfe dans la Physique. Or, sur ce pied là, Monsieur, avouez moi que le témoignage des Historiens se réduit à bien peu de chose, parce qu'ordi- nairement ils sont fort méchants Physiciens.

VII VII De l'autorité de la Tradition.

Après ce que je viens de dire, il seroit superflu de réfu- ter en particulier le préjugé de la Tradition, car il est visible que si la prévention où l'on est de tems immémo- rial, sur le chapitre des Comètes, peut avoir quelque 5 fondement légitime, il consiste tout entier dans le témoi- gnage que les Histoires et les autres livres ont rendu sur cela dans tous les siècles: de sorte que si ce témoi- gnage ne doit être d'aucune considération, comme je l'ay justifié et comme il paroitra encore davantage par ce qui 36 PENSÉES SUR LA COMETE io me reste à dire, il lie faut plus faire aucun conte de la multitude des suffrages qui sont fondez là dessus (i).

Que ne pouvons nous voir ce qui se passe dans l'esprit des hommes lorsqu'ils choisissent une opinion (2)! Je suis (1) Dans la Cont. dei Pensées div., avec plus de hardiesse, il fait application de cette idée aux croyances religieuses, montrant le rôle effacé que joue la raison en ces questions: « Ce seroit une illusion que de vous fier aux consentemens populaires. On a été persuadé avant Fâge d'examiner, et l'on continue à l'être ordinairement parlant sans examiner. Peu de gens sont en état de faire de bonnes discussions, car ou ils n'ont pas assez de lumières, ou ils ont trop d'attachement à leurs préjugez. Or de vouloir que des personnes zélées pour la Religion exa- minent meurement, équitablement, exactement le parti contraire, c'est prétendre que l'on peut être bon juge entre deux femmes de l'une desquelles l'on est amoureux pendant que l'on n'a pour l'autre que de l'aversion. Lycidas aime éperdument Uranie, et hait mortellement Corinne, sachez nous dire, le priera-t-on, laquelle des deux a le plus de charmes: examinez bien la chose: il promettra de le faire, mais à coup sûr il prononcera pour Uranie et ne se contentera pas de la pré- férer à Corinne; il la préférera aussi à toutes les autres femmes, et même « 11 dira qu'Uranie est seule aimable et belle.

Sa raison sera d'accord sur cela avec son cœur. C'est ainsi à peu-près que l'on en use dans l'examen des Religions. » (Cont. des Pensas divines, § XX.)

(2) Par quels moyens tontes ces fausseté^ se maintiennent ci ce que l'on doit attendre d'iccÛcs si on ne tes réprime.

Naudé distingue trois causes principales de la persistance des erreurs: « La première desquelles est que tout le monde croit et se persuade asseurément que la plus forte preuve et la plus grande asseurance que l'on puisse avoir de la vérité dépend d'un consentement général et approbation universelle, laquelle, comme dit Aristote, dans le Septiesme de ses Ethiques, ne peut estre du tout fausse et controuvée; joint que c'est chose plausible et qui a grande apparence de bonté et justice, que de suivre la trace approuvée d'un chacun; et pour cette raison, il arrive tousjours que les derniers qui se meslent d'écrire et de faire des livres, autant les autres que les Demonographes, estant fondez sur cette maxime ne tiennent compte d'examiner ce qu'ils voyent avoir esté creu et présupposé pour véritable par tous ceux qui les ont précé- dés et qui ont escrit auparavant eux sur un pareil sujet, la fausseté, duquel s'accroist ainsi par contagion et applaudissement donné non par jugement et cognoissance de cause, mais à la suitte de quelqu'un qui a commencé la danse, sans considérer que celuy qui veut estre jugé sage et prudent doit tenir pour suspect tout ce qui plaist au peuple, pessimo Veritatis interpreti, (Seneca, de Vita beata) et est approuvé du plus grand nombre, prenant bien garde de ne se laisser emporter au PENSÉES SUR LA COMÈTE 37 seur que si cela étoit, nous réduirions le suffrage d'une 15 infinité de gens à l'autorité de deux ou trois personnes(i), qui ayant débité une Doctrine que l'on supposoit qu'ils avoient examinée à fond, l'ont persuadée à plusieurs autres par le préjugé de leur mérite et ceux cy à plusieurs autres, qui ont trouvé mieux leur conte, pour leur paresse 20 naturelle, à croire tout d'un coup ce qu'on leur disoit qu'à l'examiner soigneusement (a). De sorte que le nom- bre des sectateurs crédules et paresseux s'augmentant de jour en jour a été un nouvel engagement aux autres hommes de se délivrer de la peine d'examiner une opi- 25 nion qu'ils vovoient si générale et qu'ils se persuadoient bonnement n'être devenue telle que par la solidité des raisons desquelles on s'étoit servi d'abord pour l'établir; et enfin on s'est veu réduit à la nécessité de croire ce que tout le monde croyoit, de peur de passer pour un fac- 30 tieux qui veut lui seul en savoir plus que tous les autres et contredire la vénérable Antiquité; si bien qu'il y a eu (a) Unusquisque mavult credere quant judicare: nunquam de vila judi- cafur, semper créditer versatque nos et prxcipitat traditus per mamis errvr alieuisque périmas exemptes. Saiiabimur si modo separemur a cœtu. Nunc vero stat contra ratîonem defensor tnali sui popuïus. (Scneca, De Vita bcata, cap. I.)

courant des opinions communes et populaires, veu que la plus part est d'ordinaire la plus grande, le nombre des fols infini, la contagion très dangereuse en la presse, que le grand chemin battu trompe facilement, que l'Ecclesiaste a dict, qui cita crédit lavis est corde, (cap. 19) et qu'il est ttes certain que quand nous suivons l'exemple et la coustume sans sonder la raison, le mérite et la vérité, nous tresbuchons et tombons le plus souvent les uns sur les autres, nous faillons i crédit, nous nous attirons au précipice et pour conclure en un mot, alienis périmas exemplis. » (Naudé, Apologie, p. 634, sqq.)

(1) Cette analyse de la vérité traditionnelle appartient en propre à Bayle. L'originalité et la force de l'argumentation consistent, pour établir le droit de la raison individuelle, du libre examen, à démontrer que la tradition peut en réalité se ramener à une opinion singulière.

38 PEXSÉES SUR LA COMÈTE du mérite à n'examiner plus rien et à s'en raporter à la Tradition. Jugez vous même si cent millions d'hommes (1 ) engagez dans quelque sentiment, de la manière que je 3 5 viens de représenter, peuvent le rendre probable et si tout le grand préjugé qui s'élève sur la multitude de tant de sectateurs ne doit pas être réduit, faisant justice à chaque chose, à l'autorité de deux ou trois personnes qui apparemment ont examiné ce qu'ils enseignoient. Souve- 40 nez vous, Monsieur, de certaines opinions fabuleuses à qui l'on a donné la chasse dans ces derniers tems, de quelque grand nombre de témoins qu'elles fussent appuyées, parce qu'on a fait voir que ces témoins s'étant copiez les uns les autres, sans autrement examiner ce 45 qu'ils citoient, ne dévoient être contez que pour un, et sur ce pied là concluez qu'encore que plusieurs nations et plusieurs siècles s'accordent à accuser les Comètes de tous les desastres qui arrivent dans le monde après leur apparition, ce n'est pourtant pas un sentiment d'une plus 5P grande probabilité que s'il n'y avoit que sept ou huit per- sonnes qui en sussent, parce qu'il n'y a gueres d'avan- tage de gens qui croyent ou qui ayent cru cela, après l'avoir bien examiné sur des principes de Philosophie (2).

(1) « J'ay une telle antipathie contre tout ce qui est populaire (vous scavez combien nous entendons loin la signification de ce mot) que je ne pourrois condamner l'aveuglement de Democrite quand il se seroit véritablement crevé les yeux pour ne plus voir les impertinences d'une sotte multitude...Pour ce qu'il n'y a rien de plus opposé à notre heu- reuse suspension d'esprit que la tyrannique opiniastreté des opinions communes, j'ay tousjours pensé que c'estoit contre ce torrent de la multitude que nous devions employer nos principales forces et qu'ayant dompté ce monstre du peuple, nous viendrions facilement à bout du reste. » (La Mothe le Vayer. f Dialogue d'Oratius Tubero.

(2) Toute la doctrine de Bayle et son argumentation contre l'auto- rité de la tradition est fondée sur le principe Cartésien de l'évidence rationnelle qui a été si fortement énoncé par Malebranche: PENSÉES SUR LA COMÈTE 5^ VIII Pourquoi on ne parle point de l'autorité des Philosophes.

Au reste, Monsieur, voulez vous savoir pourquoy je n'ay pas mis en ligne de conte l'authorité des Philosophes, aussi bien que celle des Poètes et des Historiens: c'est parce que je suis persuadé que si le témoignage des Phi- 5 losophes a fait quelque impression sur votre esprit, c'est seulement à cause qu'il rend la tradition plus générale et non pas à cause des raisons sur lesquelles il est appuyé. Vous êtes trop habile pour être la dupe de quelque Phi- losopbe que ce soit, pourveu qu'il ne vous attaque que 10 par la voye du raisonnement, et il faut vous rendre cette justice que dans les choses que vous croyez être du res- sort de la raison, vous ne suivez que la raison toute pure. Ainsi, ce ne sont pas les Philosophes, en tant que Philo- sophes, qui ont contribué à vous rendre peuple en cette 12. A. la raison toute pure, coume je vous l'ay déjà dit.

« L'usage donc que nous devons faire de notre liberté, c'est de nous en servir autant que nous le pouvons; c'est-à-dire de ne consentir jamais à quoi que ce soit, jusqu'à ce que nous y soyons comme forcés par des reproches intérieurs de notre raison...Voici donc la règle que l'on peut regarder comme le fondement de toutes les sciences humaines: On ne doit jamais donner de consentement entier qu'aux proposi- tions qui paraissent si évidemment vraies, qu'on ne puisse le leur refu- ser sans sentir une peine intérieure et des reproches secrets de la raison; c'est-à-dire que l'on connaisse clairement qu'on ferait mauvais usage de sa liberté si l'on ne voulait pas consentir, ou si l'on voulait étendre son pouvoir sur des choses sur lesquelles elle n'en a plus. » (Malebranche, De ta recherche de ta Vérité, tiv. I, eh, II).

40 PENSÉES SUR LA COMÈTE 15 occasion, puisqu'il est certain que tous leurs raisonne- mens, en faveur des malignes influences, font pitié. Vou- lez vous donc que je vous dise en qualité d'ancien Amy, d'où vient que vous donnez dans une opinion commune sans consulter l'oracle de la raison? C'est que vous 20 croyez qu'il y a quelque chose de divin dans tout cecv, comme on l'a dit de certaines maladies, après le fameux Hippocrate; c'est que vous vous imaginez que le con- sentement gênerai de tant de nations dans la suitte de tous les siècles, ne peut venir que d'une espèce d'inspi- ration, voxpopiili, vox Dei; c'est que vous étiez accou- tumé par vôtre caractère de Théologien à ne plus raison- ner, dés que vous croyez qu'il y a du mystère, ce qui est \une docilité fort louable, mais qui ne laisse pas quelque- fois par le trop d'étendue qu'on luy donne, d'empiéter 30 sur les droits de la raison, comme l'a fort bien remarqué Monsieur Pascal (a); c'est enfin qu'ayant la conscience timorée vous croyez aisément que la corruption du monde arme le bras de Dieu des fléaux les plus épouvan- tables, lesquels pourtant le bon Dieu ne veut point lancer 35 sur la terre, sans avoir essayé si les hommes s'amanderont, comme il fit avant que d'envoyer le Déluge. Tout cela, Monsieur, fait un Sophisme d'autorité à vôtre esprit dont vous ne sauriez vous deffendre avec toute l'adresse qui vous fait si bien démêler les faux raisonnemens des Logi- 40 ciens.

40 ciens.

Cela étant, il ne faut pas se promettre de vous détrom- per en raisonnant avec vous sur des principes de Philo- sophie. Il faut vous laisser là ou bien raisonner sur des (a) Pensées de Mous*. Pascal, ch. 5. (Edit. L. Brunschvicg, art. 253, 5 3. C. met entre les mains de Dieu.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 41 principes do pieté et de Religion. C'est aussi ce que je 45 ferai (car je ne veux pas que vous m'échappiez) après avoir exposé à vôtre veùe, pour me dédommager en quelque taçon, plusieurs raisons fondées dans le bon sens, qui convainquent de témérité l'opinion que l'on a touchant l'influence des Comètes. Devinez, si vous pouvez, quels 50 sont ces principes de pieté que je vous garde, devinez le, dis-je, si vous pouvez, pendant qu'à mes heures de loisir je vous préparerai une espèce de prélude qui roulera sur des principes plus communs.

IX Ire Raison contre les présages des Comètes: Qu'il est fort probable quelles n'ont point la vertu de produire quel- que chose sur la terre.

Voicy, Monsieur, quelques raisons de Philosophie. On peut dire premièrement qu'il est fort incertain que des corps aussi éloignez de la terre, que le sont ceux-là, puis- sent y envoyer quelque matière qui soit capable d'une 5 grande action. Car si c'est le sentiment universel des Phi- losophes, depuis qu'on a été contraint d'abandonner l'opi- nion commune touchant la matière des Comètes, que l'Atmosphère de la terre, c'est-à-dire l'espace jusqu'où s'étendent les exhalaisons et les vapeurs qu'elle répand de 10 toutes parts, se termine à la moyenne région de l'air à 49. Ce J se termine ici dans A. La phrase: « Devinez si vous pouvez, etc. » a été ajoutée dans B, ainsi que la date. 1. Cette phrase manque dans A.

42 PENSÉES SUR LA COMÈTE trois où quatre lieues d'élévation tout au plus; pourquoi croira-t-on que l'Atmosphère des Comètes s'étend à plu- sieurs millions de lieues? On ne sauroit dire précisément pourquoi les Planètes et les Comètes peuvent produire 15 des qualitez jusques sur la terre, capables d'y causer des notables changemens, pendant que la terre n'en peut pas seulement produire à trente lieues de distance.

X X I. Dira-t-on que puis que les Comètes nous envoyent de la lumière, elles peuvent bien nous envoyer quelque autre chose?(i) Mais il est facile de repondre que la lumière 16. C. de notables changemens.

1. En titre, dans C: Si elles envoyent quelque autre chose que la lumière.

(1) Bernier, dans son abrège de la Philosophie de Gassendi (2' par- tie, chap. IX des Comètes, p. 229 sqq.) résume l'opinion générale des Philosophes sur les présages des Comètes. Pour les grands accidents, Famines, Guerres, etc., il conclut nettement que: « c'est notre sottise et notre folie qui se fait ces terreurs paniques et qui, non contente des maux propres, en va de tous costez chercher d'étrangers ». Mais il ajoute: « Ils (les Philosophes) ne nient néanmoins pas que si à la venue des Comètes il se fait des Vents et des impressions nouvelles dans l'Air, on ne puisse attribuer cela ou à la lumière ou à quelque autre qualité particulière de la Comète, comme il se fait à l'égard des autres Astres. Ils avouent mesme...que s'il y a quelque diversité d'effets, elle se peut commodément rapporter à la diversité de la nature des Comètes, d'autant que cette diversité de grandeur, de couleur, de mouvement, etc., semble marquer quelque diversité de nature et par conséquent une capacité à causer quelques effets particuliers.

« Au reste, comme ils se vont toujours confirmant dans la pensée qu'ils ont de l'Animation générale du Monde et qu'ainsi ils ont beau- coup de pente à croire que la terre ait quelque chose d'analogue à l'Ame, qu'elle soit animée à sa manière et qu'elle ait quelque sentiment des Aspects célestes, ils s imaginent qu'il se pourrait bien faire que la Terre fust affectée d'une certaine manière particulière à la naissance ou PEN'SÉES SUR LA COMÈTE 43 5 qu'elles nous envoyent vient originairement du Soleil et qu'elles ne contribuent à l'envoyer sur la terre qu'en qua- lité de corps opaque qui oblige les rayons à se refléchir vers nous; de sorte que de quelque supposition que l'on se serve pour expliquer la propagation de la lumière, soit 10 des principes d'Aristote, soit de ceux d'Epicure, soit de ceux de Monsieur Descartes, on concevra très clairement que les Comètes peuvent luire sur nous, sans aucune action positive de leur part et sans qu'il se détache la moindre chose de leur substance à elles, pour venir dans J) ce bas monde (i).

XI II. Dira-t-on que la lumière détache quantité d'atomes du corps de la Comète et les ameine dans nôtre monde 14. C. pour en venir.

apparition de ces sortes d'Astres extraordinaires et que de même que nous ressentons quelque espèce de joye ou de gayeté ou d'horreur ou de frémissement à la seule présence de certains objets, ainsi la Terre eust quelque sentiment des Comètes, en sorte que lorsqu'il en paroit quelques unes, elle repandist ou retinst diverses Exhalaisons qui chan- geassent la Constitution ordinaire de l'Air. » (p. 241-2).

(1) Comiers, en 1665, concluait: « Tout le mal qui nous peut arriver des Comètes est par le moyen de leur lumière qui peut icy bas natu- rellement causer la stérilité de la Terre, l'empoisonnement des eaux, la peste et autres maladies dangereuses, universelles, nouvelles et jusques icy inconnues aux Médecins, par les poisons et venins qu'elle tire du corps hétérogène des Comètes...C'est sans doute ces semblables Exha- laisons des Corps Astrals que s'ensuivent de temps à autre les mala- dies populaires desquelles Hippocrate ignorant les causes et les remèdes en fait Dieu seul l'Autheur...Je dis que les rayons du Soleil ne par- viennent point jusques à nous sans nous apporter des Atomes les plus subtils de ces Exhalaisons qu'ils enlèvent du Corps et de la Queue 44 PENSÉES SUR LA. COMÈTE lorsqu'elle y vient elle-même par reflexion? Mais si on ne dit que cela, je n'ay point besoin de nouvelle réponse: 5 il me suffit de dire que les atomes que la lumière du soleil enlevé de la terre et des eaux ne suivent la lumière refléchie qu'à une très petite distance et qu'il faut raison- ner de même de ceux que le soleil enlevé des autres corps.

XII XII III. Dira-t-on que la lumière même refléchie par les Comètes est capable de produire de grands effects? Il n'y a pas apparence, puisqu'il est certain que cette lumière n'est plus quand les efFects qu'on attribue aux Comètes 5 sont produits et que d'ailleurs l'action de cette lumière est si foible à notre égard, qu'il n'y a point de lampe allu- mée au milieu d'une campagne, qui n'éclaire et qui n'échauffe l'air des environs, bien plus que ne fait une Comète: de sorte que comme il serait ridicule d'attribuer io à la lumière de cette lampe la force de produire de grands chansfemens dans la sphère de son activité, outre l'illumination (i); il est ridicule aussi d'attribuer à la lu- 1. En titre, dans C: 5» leur lumière détache quelques atomes.

(1) « Il est aussi ridicule de croire que les Comètes soient la cause, le signe ou le présage des funestes accidens qui arrivent sur la_ Terre que si l'on s'imaginoit que des Flambeaux qui éclairent un Théâtre, soient la cause, le signe ou le présage de la mort des Grands Hommes qui y sont représentez. S semé i pendant que l'air dans la nuit d'un jour de réjouissance est par- é de brillantes Fusées ou d'Etoiles artificielles que l'on jetteroit de PENSÉES SUR LA COMÈTE 45 miere des Comètes, la force d'altérer nos Elemens et de troubler la tranquillité publique. Pour ne pas dire que *5 la lumière des Comètes n'étant que celle du Soleil extrê- mement affaiblie, il est aussi absurde de luy attribuer des efîécts que le soleil luy-mème ne peut pas opérer, qu'il seroit absurde de se promettre qu'une chandelle allumée au milieu d'une place, echaufferoit tous les 2o habitons d'une grande ville, qu'un bon feu allumé dans la chambre d'un chacun ne peut pas garantir du froid (i).

XIII Qu'il est aussi difficile aux exhalaisons de descendre que de monter.

IV. Dira-t-on qu'il y a bien de la différence entre la terre et les Comètes et qu'encore que les exhalaisons de la dessus la mer, nous entendions les Poissons dire en leur langage, Que de malheurs, que de désastres, mus présagent ces Feux et ces Fusées! n'aurions-nous pas raison de leur dire, Pauvres Poissons, on ne pense pas à vous, vvwz en repos, nos fusées et nos Feux ne vous présagent aucun mal? Appliquons-nous à nous-mesmes ce que nous leur dirions. » (Comiers, dans le Mercure Galant de janvier 1681, p. 13 5-) (1) Raisonnement de pure logique abstraite qui procède d'ailleurs par identification hasardeuse. Bayle ne considère que les phénomènes lumi- neux, ne peut-il pas en exister d'autres qui échappent actuellement â nos investigations et qui se découvrent un jour aux recherches scienti- fiques? C'est ainsi qu'à propos de la Comète de 1910, un savant astro- nome contemporain, M. Deslandres, directeur de l'Observatoire ^ de Meudon, a exposé le résultat de ses recherches personnelles et s'est appliqué à montrer que le bon sens populaire était d'accord avec la science, en attribuant aux comètes une influence directe sur l'atmos- phère terrestre, notamment en ce qui concerne l'abondance des pluies.

M. Deslandres soutient que la queue des comètes est une source intense des rayons X: or, on démontre expérimentalement que les rayons X condensent les atmosphères sursaturées de vapeur d'eau. Les rayons X de la queue des comètes agissent ainsi sur notre atmosphère: en condensant la vapeur d'eau, ils provoquent les pluies.

4<> PENSÉES SUR LA COMÈTE terre ne puissent pas monter jusques à la région des Co- mètes, il ne s'ensuit pas que la vertu des Comètes ne 5 puisse s'étendre jusques à nous, parce qu'il est beaucoup plus facile de descendre que de monter et qu'il faut mon- ter pour aller d'icy à la région des Comètes, au lieu qu'il faut descendre pour venir de là jusqu'icy? Mais il n'est pas difficile de renverser cette objection; car si elle a 10 quelque force, c'est uniquement parce qu'on suppose que la terre est au centre du monde et que tous les corps pesans ont une inclination naturelle à s'approcher de ce centre. Or, comme il n'y a rien de plus difficile que de prouver ces suppositions; il n'y a rien aussi de plus aisé