SigPhi · Pierre Bayle

Pensées diverses sur la comète

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50 oste la vie à un Monarque, viennent de ce qu'un Prêtre avoit prononcé long tems auparavant un mot plutôt qu'un autre dans la cérémonie du baptême. Si Louis XIII eust été baptizé Henri, comme celui qui lui avoit donné la vie, il eust été tué sans doute au siège de quelque ville 55 rebelle, d'un coup de mousquet, qui se seroit extraordinai- rement écarté de son chemin, uniquement pour cela, car ce Prince étoit trop bon Catholique pour mourir à la ma- nière de ses prédécesseurs, mais néanmoins son nom 55. C. les mots: comme celui qui lui avoit donné la vie, ont été sup- primés.

(1) Cabale, signifie une société de personnes qui sont dans la même confidence et dans les mêmes intérêts: mais il se prend ordinairement en mauvaise part. Tous ces gens-là sont d'une même cabale. (Diction, de Furet ière, Ed. 1694.)

94 PENSÉES SUR LA COMÈTE d'Henri lui eust valu quelque genre de mort violente, éo Quelle pitié que de raisonner ainsi!

XXXI Grande superstition des Payetis à l'égard des noms.

Je voudrais que l'on jugeast sur ce pied là de toutes les superstitions du Paganisme à l'cgard des noms. A Rome quand on levoit des soldats, on prenoit garde que le premier qui s'enroloit, eut un nom de bon augure.

5 Les Censeurs en faisant le dénombrement des Bourgeois, nommoient toujours le premier, quelqu'un qui avoit un nom favorable, comme Valcrius, Salvius, etc. (a). Dans les sacrifices solemnels ceux qui conduisoient les vic- times (b) dévoient avoir un de ces noms là. Ouand on 10 procedoit à l'adjudication des fermes publiques, on com- mençoit par le lac Lucrinus et tout cela, boni ominis ergo, afin de porter bonheur. Se peut il rien voir de plus extra- vagant que de tirer des bons ou des mauvais Augures de ce qu'un Magistrat prononce plutôt Valerius que Fnrius?

15 Apulée a raison de se moquer de ceux qui l'accusoient d'être Magicien parce qu'il faisoit acheter des poissons qui leur sembloient propres aux sortilèges d'amour, à cause de la conformité qui se rencontrait entre leur nom et celui des parties naturelles. Pauvres ignorons, leur dit-il, (a) Festits.

(b) Cicero, li. 1 de Divinat. — Plinius, lib. 2S, cap. 2.

éo. A. n'a pas cette dernière phrase.

15. Les dernières pages du § XXXI ont été ajoutées dans B depuis: Apulée a raison de se moquer.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 95 20 ne voyei vous pas que si vôtre raison avait lieu, les cailloux seraient un souverain remède contre la pierre, et les ecrevices contre les cancers (a)? On peut connoître par là l'énorme et la prodigieuse étendue que les Payens donnoient à la superstition des noms. Elle étoit si grande qu'au rapport 25 de Festus (b) les femmes Romaines offroient des sacri- fices à la Déesse Egerie pendant leur grossesse, parce que ce nom d'Egerie dans leur langue avoit une grande rela- tion aux accouchemens. Une semblable raison a été cause que l'on s'est attaché dans le Christianisme à la dévotion 30 d'un Saint plutôt que d'un autre, pour obtenir certaines choses. Par exemple, il ne faut pas douter que les femmes qui ont mal au sein ne se soient mises sous la protection de St. Mammard, plustôt que sous la protection d'un autre, à cause du nom qu'il porte. Il ne faut pas 35 douter que ce ne soit pour la même raison que ceux qui ont mal aux yeux, les vitriers et les faiseurs de lanternes se recommandent à St. Clair; ceux qui ont mal aux oreilles, à Saint Ouyn; ceux qui sont goûteux à St. Genou; ceux qui ont la teigne à St. Aignan; ceux 40 qui sont aux liens ou en prison à St. Lienard (c) et ainsi de plusieurs autres.

Quoi que cette remarque se trouve dans l'Apologie pour Hérodote (d), qui est un livre très injurieux à l'Eglise Catholique, elle ne laisse pas d'être vraye, comme 45 l'ont reconnu M. de la Mothe le Vayer (i) dans son Hexa- (a) Passe dicitis ad res venereas sumpta de mari spuria et fascina propier nominum s'nnilitudinem, qui minus possit ex ecdem litore calculus ad vesi- cam, testa ad testamentum, cancer ad ulcéra? (Apulej., Apolog. 1.)

(b) Qaod eam putarent facile fxtum alvo egerere.

(c) Merc. François, tout. 4, ad annum 16 16.

(d) Chap. j8.

(1) La Mothe le Vayer exerça une grande influence sur la pensée de Bayle. Il s'inspira surtout des Dialogues. « Ils contiennent, dit-il, des <)6 PENSÉES SUR LA COMÈTE meron rustique (a) et Mr. Mesnage dans ses Origines de la Langue Françoise (b). Ces Messieurs également savans et respectueux pour les choses sainctes, n'ont pas prétendu en avouant cela, condamner l'invocation des Saincts; car, 50 dans le fond, si Saint Clair n'est pas plus propre qu'un autre à guérir le mal des yeux, il ne l'est pas moins aussi: de sorte qu'il vaut autant s'adresser à lui qu'à un autre. Ils ont seulement voulu reconnoître, que la moindre chose est capable de déterminer les Peuples à faire un 55 chois et que la conformité des noms est un puissant motif pour eux. Sur cela, Mr, je ne ferai pas difficulté de vous dire confidemment, que ce seroit une superstition la plus basse et la plus grossière du monde, que de s'imaginer que parce que St. Clair s'appelle St. Clair, Dieu 60 lui accorde la vertu de guérir le mal des yeux, plustôt qu'à un autre: de façon que si nos peuples se confient à un Saint plutôt qu'à un autre, à cause du nom qu'il a, ils sont dans une illusion épouvantable; car enfin il faut tenir pour tout asseuré, que les noms n'ont point de 60 vertu en eux-mêmes.

(a) Sixième journée.

(b) Au mot « acariâtre ».

59. C. que de prétendre que parce que St. Clair.

choses extrêmement hardies sur le fait de la religion et de l'existence de Dieu. Il y a beaucoup d'érudition dans ces pièces...» (Lettre à M. Minutoli, 12 juillet 16J4.)

PEXSÉES SUR LA COMÈTE 97 XXXII En quel saison peut préférer un nom à un autre.

Je ne desapprouve pas cependant la préférence que l'on donne quelquefois à certains noms: car de la manière que les hommes sont faits, il y a tel nom qui empéche- roit un grand Seigneur, de recevoir à son service, une 5 personne qui le porterait; et nous lisons dans l'Histoire d'Espagne, que le Ambassadeurs de l'un de nos Rois étant allez à la Cour d'Alphonse IX pour le mariage de l'une de ses deux filles avec leur Maître, choisirent la moins belle, qui s'apelloit Blanche, et laissèrent la 10 plus belle, parce que son nom d'Urraca leur parût cho- quant. Ainsi il ne faut pas trouver étrange, que les Loix (a) dispensent un héritier de porter le nom que le Testateur lui prescrit, lors que c'est un nom ridicule ou mal-honnête, car c'est une condition trop onéreuse 15 veu comme le monde va. J'avoue même qu'il peut y avoir des noms qui, en certaines circonstances, contri- buent aux plus grands évenemens, soit parce qu'ils exci- tent dans l'âme de ceux qui les portent certaines reflexions, et certaines passions; soit parce que la supers- 20 tition les fait prendre pour des Augures, et que la crainte ou l'espérance qui se répand dans une armée, à la veùe de ce que l'on prend pour des présages, est bien souvent la cause de la victoire. Je ne trouve donc pas mauvais 1. A. que l'on donne à certains noms.

Pensées sur la Comète. 7 98 PENSÉES SUR LA COMÈTE que l'on choisisse de beaux noms, capables de faire son- 25 ger souvent à son devoir; et je suis de l'avis de Milantia, femme du Canoniste Joannes Andréas (a), qui étant con- sultée par son mari sur ce sujet, lui repondit, Que si les noms se vendoient, les pères et les mères seraient oblige^ d'en acheter des plus beaux, pour les donner à leurs enfans.

30 Mais je ne saurois souffrir qu'on attache à certains noms aucune espèce de fatalité naturelle soit à l'égard des mœurs, soit à l'égard de la fortune. Comme il est faux que la providence divine affecte de se déployer plus à découvert au mois de Septembre, qu'au mois d'Octobre, 35 ou le 1. de janvier, que le 1. de mars: il est faux aussi que la vertu ou le vice, le bonheur ou le malheur ayent d-es noms affectez, ou privilégiez. Il y a des Heleines et des Lucreces qui ont de la vertu, il y en a aussi qui n'en ont point. On voit des Rois malheureux et des Rois 40 heureux, de toutes sortes de noms: et si la circonstance du nom est capable de quelque chose, c'est uniquement ou par nôtre faute et nôtre peu de raison, ou par nôtre adresse. Néanmoins malgré tout ce que le moindre de tous les hommes est capable d'objecter contre la supers- 45 tition des noms, qui est assurément démonstratif, il n'est pas croyable combien de manières de deviner on a bâti sur ce misérable fondement. Ce qui fait voir que sur le chapitre des présages, soit des Comètes, soit de quelque autre chose que ce soit, l'opinion universelle des Peuples 50 ne doit être contée pour rien.

(a) Quod si nomma in foro venderentur, deberent parentes pulcberrima emere qux filiis imponerent. (Job. Andr. in Cap. ciiin sectindum, extra de prxhend.)

26. C. Jean André.

32. A. soit de quelque autre chose.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 99 XXXIII Combien celte V. raison est décisive contre les présages des Comètes.

Mais pour venir à des reflexions plus importantes, je vous prie, Mr, de bien peser cette V. raison. Elle est décisive ou il n'en fut jamais. Il ne s'agit plus de savoir s'il est possible que les Comètes altèrent nos Elemens; 5- si elles présagent en qualité de causes ou en qualité de signes qui se montrent à point nommé toutes les fois que les hommes ont de grands maheurs à souffrir. Il s'agit de justifie" le fait, que l'on vous nie tout court, et qui est la seule ressource que vous puissiez avoir. Toutes les 10 autres raisons ne vous pressent pas assez pour ne vous laisser pas quelque faux fuyant: car on a beau dire qu'aucune raison ne nous porte à croire, que ce qui se passe dans le monde quelques années après qu'il a paru des Comètes soit produit par leurs influences, vous repli- 15 querez toujours que les Comètes n'en sont pas moins pour cela de mauvais augure, parce que n'ayant jamais paru sans avoir été suivies de grands malheurs, c'est une marque qu'il y a quelque liaison ou quelque raport natu- rel entre elles et ces malheurs. Que ce ne soit pas la 20 liaison d'un effet avec sa cause, à la bonne heure, c'est à tout le moins une liaison qui suffit pour faire craindre que quand l'une de ces choses se présente, l'autre ne tardera gueres à venir.

En effet si nous supposons que les Comètes roulent sur 25 des Cercles dont il n'y ait qu'une certaine portion qui 100 PENSÉES SUR LA COMÈTE soit à la portée de notre veùe, nous concevons qu'elles retournent à nous après un certain tems. Si après cela nous supposons que c'est à peu prés le même tems qui est nécessaire afin que la terre fermente quelques exha- 30 laisons malignes, capables de causer la peste, la guerre etc., comme nous savons par expérience que la matière des fièvres a besoin d'un certain nombre d'heures pour acquérir les qualitez qui causent la fièvre, et par le raport des Médecins, qu'en quelques personnes cette matière la 35 produit régulièrement des fièvres périodiques au bout d'un certain nombre d'années; si, dis-je, nous supposons tout cela, la veùe des Comètes nous doit être un aussi asseuré présage de grands malheurs, quoi qu'elles n'y doivent rien contribuer, que si elles dévoient les produire 40 physiquement. Qu'on réplique si on veut que cette fer- mentation à mêmes périodes que le cours de la Comète, doit enfin se tirer de mesure, à cause que les continuels changemens qui se font et au dedans et au dehors de la terre, empêchent nécessairement la jonction de toutes les 45 causes qui y concouroient autrefois; cela, Mr, ne vous tirera pas d'inquiétude, et je connois de gens qui plutôt que de se rendre à cette difficulté, auroient recours à l'immobilité du ciel Empirée, pour lui attribuer la régu- larité de la fermentation dont il s'agit, à l'exemple de 50 ceux qui le font la cause de ce que certains endroits de la terre produisent toujours les mêmes choses, bien que les aspects des autres Cieux et leurs influences par consé- quent varient sans cesse à l'égard de ces endroits là. Ce qui me fait souvenir de certains Scholastiques qui veulent 55 que la vertu qu'ils attribuent aux corps de se peindre dans 26. A. il doit arriver qu'elles retournent.

PEKSÉES SUR LA COMÈTE IOI nos yeux par le moyen des espèces intentionnelles soit un effect des influences de ce même ciel. On trouvera donc toujours quelque deffaite pendant que l'on se pourra faire fort de l'expérience, et ainsi, Mr, c'est vous ôter tout que 60 de vous mettre en fait, que l'expérience ne vous favorise aucunement.

Je me souviens d'avoir lcu dans Ciceron (a) que la science des présages est beaucoup plus fondée sur l'obser- vation des evenemens que sur la raison, et qu'en ces 65 choses là il ne faut pas demander les causes, comme fai- soient Carneade et Panetius qui avec Epicure étoient presque les seuls tenans contre cette prétendue science. Quand ils demandoient si c'étoit Jupiter qui ordonnoit à la corneille de croasser du côté gauche, et au corbeau de 70 croasser du côté droit, on leur disoit pour toute réponse qu'i's avoient mauvaise grâce de presser ainsi les gens, qu'il leur devoit suffire que l'expérience de tous les siècles confirmast la Divination; qu'il y a des herbes dont on connoit la vertu sans savoir la cause des effects 75 qu'elles produisent; et qu'on ne s'avise pas pour cela de chicaner la Médecine. Sur quoi Ciceron raporte quan- tité de choses naturelles dont les propriétés nous sont connues, mais non pas les causes de toutes ces proprietez, et fait dire à son frère, qu'il est content de savoir que ces 80 choses là se font, quoiqu'il ignore comment elles se font. Voilà justement votre affaire, Mr. Qu'un Philosophe vous presse tant qu'il voudra sur la manière dont les (a) Quorum quittent rerum éventa magis arbitrer quant causas quxri oportere...observata sunt kre tempore immenso et signîficatione eventus ani- madversa et notata...hoc sum contentus quoi etiamsi quomodo quidque fiât ignorem, quid fuit intelligo. (Lib. 1 de Divinat.)

79. A. Au lieu de la phrase: Qu'il est content de savoir, etc., trouve la citation qui est en marge de B: Quarum quidem rerum, etc.

on 102 PENSEES SUR LA COMETE Comètes présagent nos malheurs, vous n'avez qu'à lui dire qu'encore qu'il ne sache pas comment le soleil 85 éclaire le monde, il ne laisse pas d'être asseuré avec le reste des hommes, que le soleil éclaire le monde, parce que l'expérience le fait voir évidemment; qu'ainsi l'ex- périence de tous les siècles nous ayant appris que les Comètes sont suivies de malheur, il faut croire qu'elles 90 en sont un présage, quoi qu'on ne sache pas en vertu de quoi elles le sont. On pourroit, je l'avoue, vous bien maltraitter dans ce retranchement, mais pendant que vous en appellerez à l'expérience, vous trouverez tou- jours quelque réduit. C'est pourquoi, Mr, je vous adjourne 95 tout le premier au Tribunal de l'expérience, et je vous mets en fait qu'elle ne vous donnera pas gain de cause.

XXXIV Observations nécessaires à ceux qui se veulent eclaircir de ce fait.

Comme il est facile à tout le monde de consulter les titres justificatifs de ce fait, qui ne sont autres que les monumens de l'Histoire, je me garderai bien de vous accabler de citations. Je remarque seulement que ni vous 5 ni nous ne devons pas faire un incident sur ce que nous n'avons pas les Annales ni des peuples de la Terre aus- trale, ni de ceux qui habitent l'intérieur de l'Afrique et de l'Amérique, car si nous prétendions qu'elles nous fourniroient plusieurs exemples de prospérité arrivez à la 10 suitte des Comètes, vous pourriez prétendre aussi qu'elles PENSÉES SUR LA COMÈTE IO3 nous fourniroient plusieurs exemples d'adversité. Con- tentons nous des Annales du monde connu, et jugeons des autres par celles là. £".v ungue leonem. Il ne faut point non plus faire un incident sur ce qu'il y a de guerres qui 15 tournent à un plus grand profit que l'on ne pense, et qui peut être font un moindre mal que la paix; sem- blables à ces saignées qui guérissent la mauvaise disposi- tion du corps. Je renonce à tous les avantages que cette considération pourrait apporter à ma cause. Je consens que 20 l'on ne conte pour rien les raisons de Palingenius (a) (i) à l'avantage de la guerre, et qu'on établisse pour principe, que la paix est une faveur de Dieu, et la guerre un de ses fléaux, quoi que la guerre soit quelque fois utile par accident, et la paix au contraire dommageable. Je 25 remarque aussi que les témoins sont beaucoup plus sus- pects de partialité, pour vous que pour nous, à cause du grand attachement que font paraître les Historiens à s'étendre beaucoup plus sur les calamitez que sur les féli- citez publiques. Mais nous n'en sommes pas à cela prés.

30 Nous les admettons tels qu'ils sont. Voyez donc, Mr, par (a) In Capricor.

27. A. qui se remarque dans les Historiens.

(1) Pierre-Ange Manzoli, connu sous le pseudonyme de Marcellus Palingenius, né à la Stellata, territoire de Ferrare. (A moins que le mot Stellatus, qu'il joint à son pseudonyme ne soit une simple allu- sion aux sujets qu'il traite.) Auteur d'un ouvrage qui a pour titre Marcelli Palingenii Stellati Zodiacus vita?, hoc est de Hominis vita studio ac moribus optimis instituendis,(en XII livres). Bâle, 1537, in-8. C'est un poème latin où il fait valoir les objections libertines contre la Religion. Une particularité de cet ouvrage, qui est à l'index des héré- tiques de 1" classe, c'est que les titres n'ont aucun rapport avec les sujets traités dans l'Ouvrage. Il a été traduit en 1731 par M. de la Monnerie, maître paveur. Cf. le Dictionnaire critique de Bayle.

104 PENSÉES SUR LA COMÈTE vous même ce que raportent ces témoins, sans vous laisser préoccuper par tout ce qu'ils pourront vous apprendre non pas en qualité de témoins, mais en qualité de faiseurs de complaintes et de reflexions.

XXXV Comparaison des aimées qui ont suivi les Comètes de l'an 1665 avec les années qui ont précédé la Comète de l'an l6j2.

Je ne saurois m'empécher quoi que je ne veuille entrer en aucun détail, de vous faire jetter la veùe sur ce qui s'est passé comme sous nos yeux, pendant les sept années qui ont suivi les deux horribles Comètes de l'an 1665. 5 Pouvez vous dire en conscience que l'Europe ait été affligée pendant ces années là, d'une manière à se recrier que tout étoit perdu? Y voyez vous des malheurs qui passent le train ordinaire? A-t-on veu que des nations Barbares comme autrefois les Huns, les Goths, les Alains, 10 les Normans, ayent porté la désolation dans une infinité de Provinces? A-t-on veu la peste dépeupler les plus florissans Royaumes, et coucher dans le tombeau la plus considérable partie des hommes? A-t-on crié famine dans la plus part des Pays? A-t-on veu des Rois mis à 15 bas de leur throne par la rébellion de leurs sujets, ou par l'usurpation de leurs voisins? A-t-on veu naitre des Hérésies ou des Schismes? A-t-on veu l'impunité des crimes autorisée par les magistrats? N'a-t-on pas veu au contraire que la peste, la guerre et la famine, les trois PENSÉES SUR LA COMÈTE IO5 20 grands fléaux du genre humain, ont épargné les Peuples autant qu'on se le peut promettre dans la condition de nôtre nature?

Je ne voi guère que quatre guerres dans l'espace du tems que j'ai pris, savoir celle des Turcs et des Vénitiens: 25 celle des Espagnols et des Portugais: celle de la Hol- lande et de l'Angleterre: et la Campagne de l'Isle. Les deux premières qui avoient commencé long tems avant que les Comètes parussent, ont été terminées heureuse- ment dans le temps que j'ay marqué; et les deux autres 3° ont commencé et fini presque en même tems, ce qui montre que les influences des deux Comètes de question, étoient bien plus porté pour la paix que pour la guerre, puis qu'elles ont terminé les guerres qui avoient com- mencé sans leur participation, et calmé bien tôt celles qui 35 s'étoient élevées durant leur re<?ne.

XXXVI Guerre des Turcs et des Vénitiens.

Vous vous souvenez sans doute, Monsieur, d'un de nos communs Amis, qui n'a jamais voulu se délivrer de l'envie de dire des pointes, selon la mauvaise coutume du vieux tems, quoi que nous l'en ayons souvent raillé: 5 mais je ne sai si vous vous souvenez de la surprise où il fut quand il apprit que la paix conclue après la journée du Raab entre l'Empereur et le Grand Turc, avoit été ratifiée. Quoi, s'écria-t-il, on fait la paix à la barbe d'une Comète et au milieu des plus belles dispositions du monde à 10 reparer les pertes que les Turcs ont fait souffrir aux Chrê- 10e PENSÉES SUR LA COMÈTE tiens? Sans doute la Comète recule pour mieux sauter, elle nous attend en Candie, et c'est là quelle déchargera toute sa rage. Cependant, Mr, vous m'avouerez que tout ce qui s'est fait en Candie depuis l'an 1665 jusques au Traitté 15 de paix ne peut être nullement conté pour un de ces grands malheurs que le Ciel annonce à la Terre par des prodiges: car si vous y prenez garde, tout cela se réduit à la perte d'une ville qui étoit bloquée depuis très long tems. Si c'est un malheur pour la Chrétienté que d'avoir 20 perdu l'Isle de Candie, c'est un malheur qu'il faut raporter à un autre tems qu'à celui qui s'est écoulé depuis l'an 1665, puis qu'il est de notoriété publique que les Turcs s'étoient emparez de l'Isle plusieurs années avant celle là, et que par le blocus qu'ils tenoient devant la Capitale, ils 25 rendoient tout le Royaume aussi inutile aux Chrétiens, qu'il le sauroit être à présent et même beaucoup plus, car encore est il permis présentement aux Vénitiens de profiter de ce qui leur reste dans cette Isle, sans faire les dépenses à quoi ils étoient engagez pendant la guerre. 30 De sorte que tout bien conté il se trouvera que la paix faitte l'an 1669, au lieu d'empirer les affaires des Véni- tiens, les a améliorées, et par conséquent que la Comète ne s'est pas dédommagée en Candie de ce que la paix d'Allemagne lui avoit fait perdre. Apres tout est ce une 35 chose si étonnante qu'un Prince aussi puissant que le Grand Seigneur, pressant une Ville pendant deux ans de la plus furieuse manière du monde, favorisé du voisinage de ses autres Etats, la prenne sur une Republique qui est contrainte de mendier du secours à éoo lieues loin de là? 40 N'est ce pas un grand bonheur à cette Republique d'en être quitte à si bon marché.

56. C. pressant de la plus furieuse manière du monde, une ville pendant deux ans.

PENSEES SUR LA COMETE 10"; XXXVII Guerre des Espagnols et des Portugais.

Le Traitté de Paix de l'an 1668 entre l'Espagne et le Portugal, fut un bien inestimable pour ces deux Cou- ronnes. Pour la première, parce que bien loin d'être en état de se faire rendre ce qu'Elle demandoit, Elle avoit 5 lieu de craindre de nouvelles pertes sous une minorité qui n'étoit pas exempte de broùilleries. Et pour la seconde, parce qu'outre la paisible possession de ses Etats, et la décharge des incommoditez de la guerre, Elle acquit l'avantage de voir sa Souveraineté reconnue par 10 ceux qui l'avoient contredite jusques alors. Quoi qu'il en soit, me direz vous, c'est un malheur pour l'Espagne d'avoir perdu le Portugal, et de n'avoir pas eu la force de le recouvrer. Je l'avoue, mais c'est un malheur qu'il faut raporter à l'an 1640 et aux pertes que cette Couronne 1 5 avoit faites dés avant que les Comètes parussent, qui par là demeurent déchargées de l'accusation qu'on voudroit leur intenter. Vous avez oui dire peut être, ce bon mot du Comte de Villa-Mediana, sur une figure à cheval du Roy Philippe IV où l'on avait mis Philippe le Grand: 20 si lo es, es como un ojo, que mas tierra le llevan, mas le engrande\en. En effet c'est sous le règne de Philippe IV que l'Espagne a le plus perdu de ses Etats, et par con- séquent ces pertes ne doivent pas être imputées aux Comètes de l'an 1665.

17 La fin de XXXVII manque dans A depuis: Vous avez oui dire peut être.

108 PENSÉES SUR LA COMÈTE XXXVIII Guerre des Anglois et des Hollandois.

Pour ce qui est de la guerre des Anglois et des Hol- landois, je ne nie pas qu'elle n'ait été fort rude pendant le peu de tems qu'elle a duré, mais comme deux ou trois Campagnes en ont fait la raison, elle n'a été ni ruineuse S ni fort dommageable aux deux partis. En effet après h Traitté de Breda les Anglois se trouvèrent ce qu'ils étoient avant la guerre, et les Hollandois si peu affoiblis, que leur fortune en devint plus florissante, qu'il n'eut été à souhaitter pour leur repos, car toutes ces prospeio ritez leur ayant fait concevoir une trop grande opinion de leurs forces, leur firent oublier qu'ils avaient d'assez grandes obligations à Louis le Grand, pour lui laisser conquérir la Flandre. Il leur en a coûté bon, mais ce n'est pas la faute des Comètes de 1665. C'est une suitte 1 S de la nécessité où ils crurent être de s'opposer à l'aggran- dissement d'un voisin redouté de toute l'Europe. Ils crurent que la bonne politique les engageoit à conserver l'équilibre parmi leurs voisins, et qu'ils se dévoient servir de l'état florissant de leur Republique pour empêcher 20 l'entière invasion des Pays-Bas. S'ils se sont mal trouvez d'avoir raisonné sur ces Principes, et si la fortune n'a pas secondé l'usage qu'ils ont fait du bonheur qui les accom- 11. A. oublier ce qu'ils dévoient à Louis le Grand.

15. A. mais ce n'est pas la faute des Comètes de 1665. C'est un abus du bonheur qui accompagne cette Republique les 5 ou 6 pre- mières années qui suivirent ces Comètes. La suite est une addition de B jusqu'à: Si on me dit que.

PENSÉES SUR LA COMETE IO9 pagna pendant les cinq ou six premières années qui sui- virent les Comètes, c'est une autre affaire.

25 Si on me dit que la prospérité est quelquefois le plus terrible châtiment que Dieu puisse envoyer à l'homme, je dirai moi que l'adversité est quelquefois la plus grande grâce qu'il luy puisse faire: de sorte que toute nôtre Dispute ne sera plus qu'un jeu de mots. Ainsi pour nous 30 fixer à quelque chose, il faut que nous convenions qu'il s'agit de savoir, non pas si les Comètes ameinent aux hommes des biens dont ils ne font pas un bon usage ou des maux qui les convertissent à Dieu; mais si elles leur ameinent ce qu'on a de coutume d'appeller simple- 35 ment des adversitez.

XXXIX Guerre des François et des Espagnols.

Pour la Campagne de l'Isle on m'avouera qu'elle a fait beaucoup plus de bien que de mal. Comme ce n'étoit pas tant une guerre qu'une prise de possession des biens qui appartenoient à la Reine, et qu'on refusoit de luy 5 rendre, quoi que son droit eût été justifié et signifié à toute l'Europe, par les savans livres que le Roy fit publier en diverses langues, on entra dans les terres des Espa- gnols sans y faire aucun degast. Ce ne fût pas assez pour la bonté de ce grand Prince: il tacha de délivrer les Pays 10 par où ses trouppes dévoient passer, des alarmes que 9. C. il fit en sorte que les païs par où ses troupes dévoient passer, fussent délivrez des allarmes.

110 PENSÉES SUR LA COMÈTE l'approche d'une armée a de coutume de jetter dans les esprits, ayant fait publier par avance, qu'il ne pretendoit pas rompre la paix des Pyrénées, ni troubler les artisans dans l'exercice de leur métier, ni les laboureurs dans la 1 5 culture des terres, ni les moissonneurs dans le travail de la récolte, ni les marchands dans leur trafic, ni rien faire de tout ce qui rend la marche des armées incommode aux Peuples.

Le progrés de ses armes fut à la vérité surprenant, et 20 tout ce qui osa lui résister succomba bien tôt sous le poids de sa valeur, de sa vigilance, et de cette sage activité avec laquelle il vient promptement à bout des choses les plus difficiles. On le vit percer comme un foudre tous les Pays-Bas Catholiques, et y faire plusieurs tours et retours, 25 laissant par tout des marques éclatantes de sa victoire. Mais après tout la manière dont il traittoit les vaincus ne leur étoit nullement à charge. Bien loin de dire comme ce Prince dont il est parlé dans la Parabole de l'Evangile: (a) Inimicos meos illos, qui nolucrunt me regnare super se, 30 adducite hue, et interficite ante me: Ameinei moi ces ennemis qui n'ont pas voulu me reconnoitre pour leur Roy et les tuez. en ma présence; Sa Majesté leur donnoit mille marques de sa bonté Royale, et c'a été un bonheur insigne aux villes qui furent conquises cette Campagne là, de n'avoir pas 35 pas eu la force de résister, car si elles fussent demeurées sous la domination d'Espagne, elles n'eussent pas joui de la sécurité où elles ont été plongées pendant la dernière guerre. La puissance du Roy les mettoit à couvert de toute sorte d'inquiétude; elles ne craignoient ni siège ni (a) Euangel. secundum Luc, cap. 19, v. 29.

12. C. Il fit publier.

27. A. Bien loin d'user de la sévérité de ce Prince.

PENSÉES SUR LA COMÈTE 1 1 i 40 blocus, au lieu que toutes les villes qui n'étoient pas à la France, étoient dans de continuelles frayeurs, au milieu de leurs marais, de leurs inondations, de leurs Citadelles, et d'une prodigieuse quantité de troupes. Rien ne les assurait. S. M. n'avoit qu'à partir dans une saison qui 45 eust été seule un ennemi invincible à d'autres Conque- rans, pour jetter une si grande peur dans toutes ces Villes, que la veùe d'un siège formé devant les plus fortes n'en pouvoit rasseurer aucune.

Ça donc été un grand bien pour les Villes qui passe- 50 rent au pouvoir du Roy l'an 1667 d'avoir été subjuguées par nôtre Invincible Monarque. Ça été d'ailleurs un bien au Roy d'avoir uni à ses Etats d'une manière si glorieuse tant de Villes florissantes: et un bien beaucoup plus considérable, qu'il n'est desavantageux à l'Espagne de les 55 avoir perdues, parce que leur situation fait que nôtre Roy en peut tirer de grandes utilitez, au lieu que la même situation est cause que le Roy d'Espagne ne s'en peut presque point servir. Ainsi j'ay droit de conclurre, que les evenemens de la Campagne de l'Isle, ont fait plus 60 de bien que de mal.

XL Que l'Espagne f air oit bien d'abandonner les Pays-Bas.

J'ay ouy dire à un habile homme que tous ces Etats que le Roy d'Espagne possède dans des Pays éloignez, détachez les uns des autres luy sont plus à charge, qu'ils ne luy servent, et que s'il connoissoit ses véritables inte- 5 rets, il serait dans les sentimens du Roy Antiochus, qui 112 PENSEES SUR LA COMETE ayant été contraint après la perte de la bataille de Ma- gnésie de céder aux Romains tout ce qu'il possedoit au deçà du mont Taurus, déclara qu'il s'estimoit fort obligé à ces Mrs. de ce qu'ils l'avoient déchargé du soin de garder io un grand Pays, qu'il n'eust peu deffendre qu'avec des peines et des pertes continuelles (a). C'est à dire que si le Conseil d'Espagne connoissoit bien les véri- tables intérêts de la Couronne, il nous remercieroit d'avoir si considérablement diminué les soins qu'il 1 5 lui faloit prendre pour la conservation de tant de Villes, et souhaitteroit d'être entièrement délivré de cet embarras. On faisoit dire aux Espagnols pendant la longue guerre qu'ils ont eue avec la Hollande, Que leur maître aurait puni ces Rebelles il y a long-tems, si des considérations d'Etat