SigPhi · Pierre-Joseph Proudhon

Système des contradictions économiques, ou Philosophie de la misère

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Singulière économie que la nôtre, en vérité, où le dénument résulte continuellement de l’abondance, où l’interdiction du travail est une conséquence perpétuelle du besoin de travailler! Si par un décret du souverain, cinq cent mille parasites, rayés tout à coup de la liste des improductifs, étaient renvoyés aux ateliers et à la charrue, au lieu d’une augmentation de bien-être, nous aurions une augmentation d’indigence. Il y aurait, pour la classe des improductifs, cinq cent mille personnes sans emploi et sans revenu; pour la classe des entrepreneurs, propriétaires et chefs d’industrie, cinq cent mille pratiques de moins à servir; pour la classe des travailleurs, déjà si multipliée, et dont le salaire est si bas, cinq cent mille concurrents de plus. Baisse de prix dans la main-d’œuvre, augmentation dans la masse des produits, et restriction du marché: pour le prolétariat, progrès d’abstinence et de servitude; pour la propriété, progrès de luxe et d’orgueil, telles seraient les conséquences d’une réforme que la raison nous signale comme une mesure de salut public. Nous serions plus pauvres précisément parce que nous serions devenus plus riches, et l’on verrait les économistes, qui ne comprennent rien à leur grimoire, accuser l’imprudence des mariages, l’inopportunité des amours, que sais-je? la gaillardise des époux!

En vain les faits se pressent, s’accumulent et crient de toutes parts contre l’économie politique: il semble que les écrivains qui les rapportent, les développent et les commentent, n’aient d’yeux que pour ne point voir, d’oreilles que pour ne point entendre, d’intelligence que pour dissimuler la vérité. La propriété, l’usure, l’impôt, la concurrence, les machines, la division parcellaire, refoulent la population avant qu’elle surabonde: l’économiste, occupé seulement de ce que deviendrait un million d’hommes qui n’auraient pour subsister que la ration de cinq cent mille, ne se demande pas pourquoi cinq cent mille ne peuvent vivre avec ce qui suffirait à un million. Sous Jean-le-Bon la France comptait douze millions d’habitants; sous Louis XIV, seize millions; sous Louis XVI, vingt-cinq millions; aujourd’hui, trente-quatre millions. Il est constant qu’à toutes ces époques il y a eu des pauvres, une immense quantité de pauvres: les lois atroces, portées contre les pauvres, en rendent témoignage. Or, à laquelle de ces époques peut-on dire que la société française avait épuisé ses moyens? La France, il y a dix siècles, pouvait vingtupler sa production; le tiers-état n’était pas suspect de paresse: d’où est venu le paupérisme?

C’est l’Amérique qui a fourni aux économistes les exemples les plus frappants du doublement et même du triplement de la population en vingt-six ans. Or, si depuis un siècle ou un siècle et demi la population a doublé et triplé aux États-Unis tous les vingt-six ans, il est clair que la production a au moins doublé et triplé dans la même période; et l’on peut dire que dans ce laps de temps la population n’a fait que suivre la production. Comment Malthus, qui a si bien exposé le progrès de la population américaine, n’a-t-il pas de même étudié les causes qui, dans d’autres circonstances, empêchent ou suspendent le progrès parallèle des subsistances?

Oh! répond l’économiste, le cas des États-Unis est exceptionnel: l’Amérique était pays vierge.

Pays vierge! mais le pays était usé pour les Iroquois et les Hurons qui, avant la découverte, allaient déjà, ainsi que nous faisons aujourd’hui, plus vite en progéniture qu’en richesse, et qui, simples chasseurs, étaient depuis longtemps misérables, là où des Européens industrieux n’ont pas encore cessé, tout en multipliant, de s’enrichir. — Pays vierge! dites plutôt que grâce à l’absence d’une hiérarchie industrielle, grâce à cette égalité des colons américains, protégée par les intervalles des forêts, et qui déjà commence à s’effacer sous l’action de vos procédés économiques, le travailleur jouissant partout de l’intégralité de son produit, faisant œuvre toujours utile, a pu devenir et se conserver riche, malgré le doublement en dix-huit ans. L’exemple de l’Amérique ne démontre pas seulement ce dont l’humanité, en fait de population, est capable; il montre encore jusqu’où peut aller la puissance de l’homme en fait de production: pourquoi ce parallélisme, là-bas si évident, si authentique, n’a-t-il pu se soutenir ailleurs? Car il ne s’agit pas tant ici de la rapidité du progrès que du progrès parallèle. — Pays vierge! certes, ce n’est pas de l’incendie de ces forêts éternelles qu’a vécu et s’est multiplié le pionnier anglais, suisse, allemand; c’est du travail, du travail, dis-je, d’abord convenablement divisé, puis s’assortissant peu à peu de capitaux et de machines, augmentant de valeur par la circulation, et non encore devenu stérile par le parasitisme et le monopole. Une preuve de cela, c’est que l’économie politique, importée d’Europe, s’étant mise à fonctionner un peu trop tôt dans ce pays où, la terre et l’espace ne manquant à personne, le travail se payait lui-même sans passer par la servitude du capital, l’entremise du banquier et la surveillance de la police, le peuple a dû laisser courir l’économie politique, et tourner seuls ses engrenages. Le crédit a coulé bas, les banques ont sauté, le capital exploitant a été englouti, et l’Américain a poursuivi, par le travail et l’égalité, sa fortune. Sans doute un jour viendra où ce merveilleux progrès ira d’un pas moins agile: mais sans doute aussi qu’alors la population, sans contrainte et sans misère, ralentira spontanément son essor, à moins que l’économie politique, la théorie de l’instabilité et du vol, ne vienne briser cet accord.

Depuis cinquante ans, observe E. Burel et après lui M. Fix, la richesse nationale en France a quintuplé, tandis que la population ne s’est pas accrue de moitié. À ce compte la richesse aurait marché dix fois plus vite que la population: d’où vient qu’au lieu de se réduire proportionnellement, la misère s’est accrue?

Ne confondez pas, nous dira l’économiste, la richesse avec les subsistances. La richesse se compose de tout ce qui, étant le produit du travail, a pour l’homme une valeur quelconque, de plaisir aussi bien que d’alimentation. Les subsistances sont la partie de cette richesse qui sert plus particulièrement au soutien de la vie. Or, c’est de cette portion de la richesse qu’il faut entendre la progression arithmétique de Malthus.

Distinction ridicule, réfutée d’avance par la théorie de la proportionnalité des valeurs. Les subsistances sont nécessairement en rapport avec les autres parties de la richesse, et il est rigoureusement vrai de dire que si depuis cinquante ans le revenu de la France a quintuplé, la France consomme cinq fois plus. Dans la société, toutes les valeurs se mesurent, c’est-à-dire s’acquittent les unes les autres, se soutiennent réciproquement. La production des objets de luxe prouve précisément que les subsistances sont en quantité suffisante, puisque en définitive c’est avec des subsistances que ce luxe a été payé, comme ces subsistances ont été payées à leur tour avec de l’argent ou d’autres valeurs. S’est-on aperçu que depuis cinquante ans le prix des choses de première nécessité se soit relativement accru? Tout au contraire, le prix relatif a dû plutôt faiblir: et si les subsistances manquent au peuple, comme le vin, la faute n’en est pas au vignoble ni au vigneron, puisque le vigneron se plaint de ne pouvoir vendre; la faute en est à l’économie politique.

Qui ne voit, du reste, que le bien-être de l’homme se composant d’abondance et de variété, ce que nous appelons luxe n’est au fond qu’une véritable épargne? Le sauvage, qui vit de chair crue et de quelques boissons affreuses, épuisera eu un mois les ressources d’une lieue carrée de pays; le civilisé, dont l’entretien exige un million de choses que ne connaît pas l’homme des bois, subsistera sur quatre hectares. Son luxe peut tenir dans un espace trois ou quatre mille fois plus petit qu’il ne le faut à la nudité du sauvage. Le luxe peut se définir physiologiquement l’art de se nourrir par la peau, par les yeux, par les oreilles, par les narines, par l’imagination, par la mémoire: l’indigence, c’est au contraire la vie réduite à une fonction unique, celle de l’estomac. Que dis-je? il n’y a pas jusqu’à l’art culinaire, que Sénèque, dans son absurde hyperbole, appelait l’art de la gueule, qui, multipliant sous mille formes notre nourriture et nous enseignant à manger mieux, ne soit en réalité pour nous une source d’économies. La cuisine est, après le travail, notre plus précieux auxiliaire contre la disette; et c’est justement parce que le prolétaire ne consomme pas assez qu’il mange trop, et se rend ainsi à charge à la grande famille.

J’ai donc le droit d’insister sur ma question: Comment notre richesse ayant quintuplé, notre population ne s’étant accrue que de 50 pour 100, y a-t-il encore parmi nous des pauvres? Que l’on me réponde, avant de s’inquiéter de la postérité, et de chercher quel nombre d’habitants pourra tenir sur le globe!… La taxe des pauvres en Angleterre était, Est-il vrai, oui ou non, d’après cela, que le paupérisme anticipe? Et la preuve que ces chiffres, d’ailleurs officiels, ont bien le sens que je leur donne, c’est que depuis 1833 on a essayé d’appliquer en Angleterre la théorie de Malthus, c’est-à-dire de laisser périr ceux qui ne possèdent ni revenu ni salaire; qu’une première conséquence de cette idée a été la création des maisons de force, et finalement la réforme de la loi des céréales, c’est-à-dire la réduction arbitraire du prix du pain. On s’est imaginé que la suppression violente d’un monopole pouvait être d’un grand effet pour le soulagement de la misère: l’avenir dira ce que renfermait de rationnel et d’utile cette prestigieuse réforme. Mais les économistes, la plupart fauteurs de la ligue, n’en ont pas moins reconnu implicitement que la misère avait d’autres causes que la surproduction des enfants: puisqu’ils ont commencé, qu’ils achèvent donc de dresser le bilan des spoliations exercées par le monopole!

Je lis dans un article du Journal des Économistes (janvier 1846), sur la marche de la criminalité en France, que le nombre des crimes et délits de toute espèce a été, pour la période de L’auteur de cette intéressante statistique conclut en ces termes: « Le nombre des crimes et des délits augmente donc d’une manière rapide et accélérée. Ainsi, tandis que l’augmentation moyenne annuelle de la population n’est guère que de 5 sur 1,000, et tend à se ralentir, l’augmentation moyenne annuelle s’élève à: » 5.7 pour les crimes et délits contre la chose publique; » 7.8 pour les crimes et délits contre les mœurs; » 3.0 pour les crimes et délits contre les personnes; » 5.6 pour les crimes et délits contre les propriétés; » 5.4 pour les contraventions autres que les délits forestiers, dont le nombre est incalculable; » 3.7 pour les suicides.

» Tandis que les progrès de la population tendent à se ralentir, le nombre des crimes et délits tend à s’augmenter; et cette augmentation n’est pas particulière à la France; elle est même moindre en France que dans plusieurs pays voisins. » Les crimes et délits, comme le suicide, les maladies et l’abrutissement, sont les portes par où s’écoule la misère. D’après les chiffres officiels, l’accroissement moyen de la population étant 5 pour 1,000; celui de la criminalité, somme totale, 31.2, il s’ensuit que le paupérisme arrive sur nous six fois et un quart plus vite que d’après la théorie de Malthus on n’avait lieu de l’attendre: à quoi tient cette disproportion?

La même chose se prouve d’une autre manière. En général les nations occupent, sur l’échelle du paupérisme, le même rang que sur l’échelle de la richesse. En Angleterre, on compte un indigent sur cinq personnes; en Belgique et dans le département du Nord, un sur six; en France, un sur neuf; en Espagne et en Italie, un sur trente; en Turquie, un sur quarante; en Russie, un sur cent. L’Irlande et l’Amérique du Nord, l’une et l’autre placées dans des conditions exceptionnelles et tout opposées, présentent, la première, la proportion effrayante d’un et même plus sur deux; la seconde, un et peut être encore moins sur mille. Ainsi, dans tous les pays de population agglomérée, où l’économie politique fonctionne régulièrement, la misère se compose exclusivement du déficit causé par la propriété à la classe travailleuse.

Avant 89, le nombre des enfants trouvés, entretenus dans les hôpitaux, était de J’ignore quel est le chiffre de 1846. Le Journal des Économistes de cette année porte la moyenne annuelle des naissances illégitimes à 75,870; d’où il est permis de conclure, d’après la progression ci-dessus, que le nombre des enfants naturels, actuellement entretenus dans les hôpitaux, n’est pas moindre de 160,000. De 1789 à 1846, la population n’a pas augmenté de moitié; par contre la richesse a quintuplé, les mœurs même se sont améliorées; et le nombre des enfants naturels est quadruple! Qu’est-ce à dire? qu’il y a 320,000 garçons et filles à qui, chaque année, le droit à la famille, jus connubii, est enlevé, et que les envahissements de la propriété, la population demeurant stationnaire, font croître à vue d’œil le prolétariat.

J’ai fait mention ailleurs (chap. IV) de la diminution de la taille moyenne, observée par les économistes. Ce fait, qu’il n’est pas possible de révoquer en doute, témoigne, non pas d’une misère accidentelle, comme elle se produit tout à coup à la suite d’une mauvaise récolte, qui arrête le travail et fait disparaître les subsistances; mais d’une misère constitutionnelle et chronique, qui frappe l’espèce entière, et atteint profondément toutes les parties du corps social. Certes, il y a quelque chose ici qui sollicite vivement la curiosité, et ne s’explique point du tout par le principe de Malthus. Il s’ensuivrait que la misère, non contente de frapper les individus sans moyens, et de retrancher les pauvres du nombre des vivants, affecte l’espèce dans sa collectivité et dans sa vie par une souffrance solidaire: preuve encore une fois que l’humanité se meurt d’un mal inconnu, d’un mal qui vient de plus haut que le manque de subsistances. Nous dira-t-on une fois quel est ce mal?

On oppose à ce fait la prolongation de la vie moyenne, que d’habiles statisticiens prétendent aussi avoir constatée. J’ai montré ce que cette prolongation, relativement au peuple, avait d’illusoire: je n’ajouterai qu’un mot, qui concilie et qui explique les deux observations. S’il est vrai, comme je le soutiens, que dans notre organisation propriétaire le paupérisme anticipe continuellement sur le travail, peu importe que cette anticipation se manifeste par des morts subites et prématurées, ou bien seulement par des douleurs précoces et longuement souffertes. Il serait donc possible, d’après cela, que le chiffre de la vie moyenne se soutînt, qu’il se relevât même, la misère grandissant toujours: car il s’agit bien moins ici de l’âge des morts que du temps qu’ils ont vécu sans maladie. Faut-il encore que nous apprenions aux économistes à comprendre leurs statistiques?

Il est superflu d’accumuler plus de preuves. Les faits sont connus de tout le monde: chacun peut les interroger et en déduire les conséquences. L’anticipation de la misère, voilà le trait signalétique du régime propriétaire comme de l’état sauvage, le fait capital, universel, que j’oppose à Malthus, et qui met à néant sa théorie.

D’après les données de la science, confirmées par une masse imposante de faits, tandis que la population tend à s’accroître selon une progression géométrique dont la raison est 2, la production de la richesse, œuvre de cette population, tend à s’augmenter selon une progression géométrique dont la raison est 4. Dans la pratique, au contraire, ce rapport est renversé: tandis que la puissance d’accroissement de la population s’exprime invariablement par la progression géométrique 1. 2. 4. 8. 16. 32. 64..., la puissance d’accroissement de la production ne s’exprime plus que par la série arithmétique 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7...Quoi donc! économistes, vous osez nous parler de misère! et quand on vous démontre, à l’aide de vos propres théories, que si la population se double la production se quadruple; qu’en conséquence le paupérisme ne peut venir que d’une perturbation de l’économie sociale: au lieu de répondre, vous accusez ce qu’il est absurde d’appeler en cause, l’excédant de la population!

Vous nous parlez de misère! et quand, vos statistiques à la main, on vous fait voir que le paupérisme s’accroît en progression beaucoup plus rapide que la population, dont l’excès, suivant vous, le détermine; que par conséquent il existe là-dessous une cause secrète que vous n’apercevez pas: vous dissimulez, et ne cessez de mettre en avant la théorie de Malthus!

Vous vous faites contre le socialisme un bouclier de cette puissance d’accroissement de la population! et quand nous, hommes d’hier, reprenant la tâche difficile, et par vous abandonnée, des A. Smith, des Ricardo, des J. B. Say, de Malthus même, nous dévoilons à vos regards le principe spoliateur; quand nous vous démontrons que l’humanité est toujours frappée avant que le pain et la terre lui manquent; quand nous développons en votre présence le mécanisme de l’usurpation propriétaire, de la fiction capitaliste et du vol mercantile, vous fermez vos yeux pour ne point voir, vos oreilles pour ne point entendre, votre cœur pour ne pas céder à la conviction! L’iniquité du siècle vous est plus précieuse que le droit du pauvre, et vos intérêts de coterie passent avant ceux de la science!

Eh bien! tant que vous crierez à l’imprudence et à la population, nous crierons de notre côté à l’hypocrisie et au brigandage; nous vous signalerons à la méfiance des travailleurs, et c’est vous, vous seuls que nous rendrons responsables de l’exploitation qui nous assassine et de l’infamie qui nous souille. Nous redirons partout, avec un éclat de tonnerre: L’économie politique est l’organisation de la misère; et les apôtres du vol, les pourvoyeurs de la mort, ce sont les économistes.

Qui est-ce qui soutient aujourd’hui, envers et contre tous, malgré la logique et malgré l’expérience, l’instabilité de la valeur, l’incommensurabilité des produits, le non-équilibre des forces industrielles? les économistes. Qui est-ce qui défend l’inégalité de répartition, l’arbitraire de l’échange, le guet-apens de la concurrence, l’oppression du travail parcellaire, les brusques transitions des machines? les économistes. Qui est-ce qui appuie la prépondérance de l’ordre improductif, le mensonge du libre commerce, la mystification du crédit, les abus de la propriété? les économistes. Qui est-ce qui, à l’instigation de l’Angleterre, forme une ligue pour appliquer à l’univers ce système d’anarchie, d’escroquerie et de rapine? toujours les économistes.

Et c’est vous qui, prenant le langage de la modération et de la paix, osez écrire: « Ne dirait-on pas que les écoles les plus opposées conspirent pour égarer les travailleurs? Les unes les irritent, en leur ôtant tout l’espoir d’un meilleur avenir; les autres les excitent au désordre par de séduisantes et perfides théories. Enfin, il est des hommes qui, à la fois plus humains et plus sages, ne parlent aux travailleurs ni de droits chimériques, ni d’une nécessité fatale: ces hommes n’osent pas ou ne savent pas leur dire la vérité tout entière! » Dites-la donc, une fois, cette vérité: qu’elle sorte, pure et entière, de votre bouche.

« Oui, les salaires peuvent dépasser le strict nécessaire; oui, les économies sont possibles au travailleur. S’il souffre dans quelques districts manufacturiers, il en est d’autres où il vit dans une honnête aisance… D’où vient la différence? de deux causes essentielles, principales, de causes plus fortes que toutes les plaintes des neo-économistes et des soi-disant philanthropes. La différence vient de la conduite des ouvriers, et du rapport de la population avec le capital circulant. » M. Rossi, je vous le dis en vérité, le cœur vous faut: vous n’êtes ni plus prudent ni plus hardi que les autres; vous taisez la véritable cause.

On égare les ouvriers! Cela ressemble aux factions de M. Guizot. Instruisez-nous, hommes de science, et nous ne serons point égarés; mais prenez garde de ne rien dire que de vrai, parce que vos réticences retomberaient sur vos têtes.

La conduite de l’ouvrier est mauvaise! C’est possible, et cela vient peut-être de ce qu’on ne lui rend pas justice. Et de vrai, il s’agit de la mesure de son salaire, et l’on nous parle de sa conduite! Dites donc enfin, maître, ce que valent quatorze heures de travail par jour? Et si vous craignez de faire erreur sur le travail de l’ouvrier, dites, la main sur le cœur, combien vous estimez le vôtre? Nous prendrons votre chiffre pour étalon.

Le capital circulant n’est pas en rapport avec la population! C’est vrai: la propriété empêche que le capital ne circule. Comment circulerait-il en effet, si le consommateur est obligé de payer cinq ce qu’il a lui-même livré pour quatre?… « L’ouvrier qui manque d’ordre, d’économie, de moralité, ne quittera jamais les haillons de la misère. Joignez à cela que la population… » Suivent les conseils de prudence matrimoniale.

Toujours des reproches, toujours la conduite de ce pauvre ouvrier! Tartuffe vit donc encore! C’est parce que nous sommes des bandits, incapables et indignes, que nos curateurs prennent notre bien; c’est pour apprendre à vivre au travailleur, que l’oisif mange sa brasse! Commencez donc par prêcher d’exemple, missionnaires de charité et de tempérance. Allons, que les fils quittent leurs maîtresses, et les pères leurs bonnes; que l’âge du mariage et de la prostitution soit, sous des peines sévères, reculé pour tout le monde; qu’on dresse un tarif pour tous les genres de service, depuis le roi jusqu’au goujat; que l’intérêt de l’argent soit ramené au taux légitime, et la rente de la terre partagée entre tous! Alors nous croirons au génie et à la bonne foi des économistes.

Malthus était sincère, lorsque répondant aux hypothèses de communisme de Wallace, Condorcet, Godwin, Owen, et n’y trouvant rien qui pût l’éclairer sur la cause immédiate de la misère, il revenait sans cesse à sa progression géométrique, et s’écriait, dans son honnête impatience: Mais comment, dans la communauté, la production se tiendra-t-elle au niveau de la population? comment, sans un obstacle qui l’empêche de naître, l’humanité ne mourra-t-elle pas de faim?

C’est tout autre chose aujourd’hui que nous avons démontré précisément ce que Malthus ne soupçonnait pas, savoir que, dans une société organisée, la production de la richesse et des subsistances est en progression plus rapide que la population elle-même. Il faut rendre raison de la misère, non plus comme Malthus par une tautologie qui n’aboutit qu’à une formule inintelligible, à un mythe; mais en justifiant la routine propriétaire, cause, selon nous, immédiate et systématique du paupérisme. Croit-on nous réduire au silence avec cette niaiserie malthusienne de la progression arithmétique, parce qu’il a plu à tous nos économistes, anglais, français, chrétiens, matérialistes, éclectiques, de s’en faire les prôneurs et colporteurs depuis cinquante ans?

Mais nous n’avons pas encore entendu le dernier argument de nos adversaires. Ne nous hâtons pas trop de chanter victoire.

« Que vient-on nous parler, dit en se redressant M. Rossi, des vices de nos institutions, de l’excessive inégalité des conditions, de la fécondité inépuisable du sol, des vides immenses qui restent sur la face du globe, et que les émigrations peuvent remplir? Il est évident que tout cela ne touche pas au fond de la question; car, après que nous aurons fait sur tous ces points les plus larges concessions, qu’en résultera-t-il? ceci seulement que, dans plus d’un pays, d’autres causes de souffrance et de malheur viennent s’ajouter à la coupable imprévoyance des pères de famille, et que les populations excessives auraient pu souvent trouver un soulagement temporaire sous un gouvernement meilleur, dans une organisation sociale plus équitable, dans un commerce plus actif et plus libre, ou dans un large système d’émigrations. En est-il moins vrai que, si l’instinct de la reproduction n’était jamais refréné par la prudence et par une moralité haute et difficile, toutes ces ressources seraient enfin épuisées, et qu’alors le mal serait d’autant plus sensible qu’il n’y aurait plus ni remèdes temporaires pour le soulager, ni palliatif pour l’adoucir? » Tous les économistes se rallient à cette pensée de M. Rossi. « Nous regardons, dit le dernier éditeur de Malthus, cette observation comme capitale. Avis aux socialistes de toutes les nuances. Plus on perfectionnera l’état social, et plus l’excès de la population est à craindre, à moins qu’on ne renverse l’assertion de Malthus. » Mais vous, qui nous promettez l’assistance du ciel, à la condition d’être sages, commencez donc par pratiquer vos maximes. La société est inharmonique, la concession que vous venez de faire le suppose. Rendez-lui d’abord l’équilibre, et, sans craindre de faire une œuvre inutile, attendez ce qui arrivera. Vous n’êtes occupés que d’une conjecture tout à fait hypothétique, et dont nul ne peut affirmer qu’elle se présente jamais, celle où la population surabonderait sur le globe; et vous détournez sans cesse les yeux du mal réel qui vous décime. Commencez, vous dis-je, par guérir le présent, et si votre foi à la Providence n’est point une moquerie, prenez un peu moins souci de l’avenir. L’humanité, dites-vous, n’aura obtenu par là qu’un soulagement temporaire. Qui vous l’assure? Comment savez-vous que, l’équilibre établi dans le travail, les conditions de développement de l’humanité, en population et en richesse, ne seront pas changées?

Déjà l’on vous a fait voir que dans l’institution providentielle la production marche plus vite que la population: il est étonnant qu’au lieu de pleurer famine vous n’ayez point songé à tirer parti de cette loi pour votre thèse. En effet, sous un régime d’égalité, le travail allant plus vite que l’amour, vous eussiez pu demander comment, après quelques générations, la terre aurait-t-elle suffi à héberger les produits et loger tout le monde? Peut-être, alors, nous fussions-nous contentés de répondre: Dieu est grand, et la Providence fertile en combinaisons. Il y a sans doute quelque chose qui en ce moment nous échappe: il serait étrange que notre sphère d’activité fût sans proportion avec notre pouvoir!… Faut-il donc qu’après avoir corrigé vos statistiques, nous redressions encore vos arguments?

Ainsi l’économiste, qui tout à l’heure craignait de manquer de pain pour la population, rassuré de ce côté, va s’inquiéter pour le logement. Si pourtant, nous dira-t-il, faut-il mettre un terme à la population, puisqu’il est un terme à l’univers. Avec le doublement tous les vingt-cinq ans, il y aurait, dans moins de cinq siècles, un million de milliards d’hommes sur le globe, c’est-à-dire plus qu’il n’en faudra pour que, se tenant debout et se touchant tous, ils remplissent la terre! Ne serait-ce point toujours une misère, misère plus intolérable peut-être que celle de la nudité et de la famine?

Économiste, je vous arrête. La question que vous venez de poser, très-digne assurément des méditations du philosophe, n’est plus, comme tout à l’heure, entre la population et la production, elle est entre la population et le monde. Je prends acte de votre désistement. Convenons donc, avant d’aller plus loin: Que le travail, ayant synthétisé et réglé tous ses organes, possède en lui-même la faculté de multiplier nos moyens d’existence en quantité toujours supérieure à nos besoins, et par conséquent d’accroître incessamment notre bien-être, quel que soit d’ailleurs l’accroissement de la population; Que la misère résulte exclusivement, dans l’état de civilisation, de l’antagonisme économique, de même qu’autrefois dans l’état sauvage elle résultait de la paresse; Qu’ainsi le paupérisme n’étant plus à craindre dans une société régulière, la seule question à résoudre est celle-ci: Quelle est la loi d’équilibre entre la population et le globe?

Ces conclusions, et le problème qui les termine, sont l’acte de déchéance de l’économie politique.

§ III. — Principe d’équilibre de la population.

I.

Le problème de la population exigerait à lui seul deux volumes: l’espace me manque, et je ne puis, sans tromper le lecteur, ajourner davantage la solution. Qu’on m’excuse donc si, au lieu d’un livre, je n’ai pu présenter ici qu’un programme; et puisse ce faible essai inspirer un plus éloquent! Réformiste sincère, je ne songe point à m’approprier la vérité: je cherche, non des disciples, mais des auxiliaires.

Le problème de la population ayant été posé par les économistes entre les hommes et les subsistances, la solution ne pouvait être douteuse: c’était la mort. Tuer ou empêcher de naître, per fas et nefas, voilà où devait aboutir, bon gré, mal gré, la théorie de Malthus; voilà quelle devait être la pratique des nations, l’antidote généralement adopté et préconisé contre la misère. Fidèle à son principe de propriété et d’arbitraire, l’économie politique devait finir comme toute législation fondée sur la propriété et l’autorité: après avoir donné sa charte, déroulé son code, ses rubriques, ses formules, il lui restait à trouver sa sanction, et cette sanction elle l’a demandée à la force, La théorie de Malthus est le code pénal de l’économie politique.

Que dit au contraire l’économie sociale, la véritable science économique? C’est que tout organisme doit trouver son équilibre en lui-même, et n’avoir besoin contre l’anarchie de ses éléments ni de prévention ni de répression. Résolvez vos contradictions, nous crie-t-elle, établissez la proportion des valeurs, cherchez la loi de l’échange, cette loi qui est la justice même: et d’abord vous découvrirez le bien-être, et à la suite de ce bien-être une loi supérieure, l’harmonie du globe et de l’humanité… Montrons d’abord comment, de l’arbitraire économique sur le problème de la population, est résultée la corruption de la morale.

Partant de l’hypothèse qu’il n’existe ni loi de proportion entre les valeurs, ni organisation du travail, ni principe de répartition; forcée de dire que la justice est un mot, l’égalité une chimère, le bien-être pour tout le monde un rêve paradisiaque dont la réalité ne se trouve point ici-bas; conduite enfin, par ces fausses données, à soutenir que le progrès dans la richesse reste toujours en arrière du progrès de la population, l’économie politique a été forcée de conclure par la prudence en l’amour, l’ajournement du mariage, et tous les moyens préventifs subsidiaires, sous peine, ajoutait-elle, de voir la nature elle-même suppléer, par une répression terrible, à l’imprévoyance de l’homme.

Or, quels étaient, au dire de l’économie politique, ces moyens de répression dont nous menaçait la nature?

Au premier rang figurent, dans la société propriétaire et dans Malthus son interprète, la famine, la peste et la guerre, exécutrices des hautes-œuvres de la propriété. Que de gens, chrétiens et athées, économistes et philanthropes, sont convaincus, encore aujourd’hui, que tels sont en effet les émonctoires naturels de la population! Ils acceptent, avec résignation, la justice sommaire du destin, et adorent en silence la main qui les frappe. C’est le quiétisme de la raison, soutenant de son inertie les arguments de l’égoïsme.

Cependant il est manifeste qu’un équilibre créé par de telles causes dénonce dans la société une profonde anomalie. Mais c’est précisément le point qui nous intéresse: En quoi, pourquoi, comment la famine, la guerre et la peste ne peuvent-elles être acceptées par la raison comme causes normales, naturelles et providentielles d’équilibre? Qu’on daigne réfléchir avec nous une minute sur des choses en apparence si claires: la certitude de la théorie que nous aurons à produire à notre tour en dépend.

S’il est vrai que la société soit un être organisé, en qui la vie résulte du jeu libre et harmonique des organes, sans le secours d’aucune impulsion ni répulsion externe, il s’ensuit que la disette, les épidémies, les massacres, qui de temps à autre déciment la population, bien loin d’être des instruments d’équilibre, sont au contraire les symptômes d’une désharmonie intérieure, d’une perturbation de l’économie. La famine et l’engorgement sont à la société ce que la consomption et la pléthore sont au corps humain, et le terme d’obstacles dont s’est servi Malthus pour caractériser ces phénomènes, montre quelle fausse idée il se faisait de ce qui est organisme, économie et système.

Or, ce que nous disons de la famine et des autres prétendus moyens de répression de la nature, doit s’appliquer à tous les moyens analogues par lesquels l’homme s’efforce de venir en aide à la Providence dans cette œuvre de destruction: l’exposition des enfants, usitée chez tous les peuples de l’antiquité, et recommandée par plusieurs philosophes; l’avortement et l’émasculation, consacrés jadis par la religion et les mœurs, et qui régnent encore en Orient et chez tous les barbares. Ces coutumes, aussi bien que les fléaux qui semblent leur avoir servi de modèles, ne sont que des témoignages de l’anarchie économique: le sens commun et la logique répugnent à y voir des instruments de la police éternelle, des moyens d’équilibre.