SigPhi · Proudhon

Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle

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Si le peuple demande le transport gratuit, il se fait volontairement illusion, puisque tout service doit être payé; si le peuple décide que l’État tirera un revenu, il manque à son propre intérêt, puisque les services publics doivent être sans bénéfices. La question est donc mal posée. Il fallait dire: Le prix du transport sera-t-il, ou non, égal au prix de revient? Mais comme le prix de revient varie sans cesse, et qu’il faut, pour en faire l’application d’une manière suivie, une science et une législation particulière, il s’ensuit en définitive que sur ce point, comme sur tous les autres, la réponse du peuple, sera non pas une loi, mais une surprise.

Est-il clair que cette législation directe n’est autre chose qu’un perpétuel escamotage? Sur cent questions posées au Peuple par le Gouvernement, il y en aura quatre-vingt-dix-neuf dans le cas des précédentes; et la raison, M. Rittinghausen qui est logicien ne peut l’ignorer, c’est que les questions posées au peuple seront ordinairement des questions spéciales, et que le suffrage universel ne peut donner que des réponses générales. Le législateur mécanique, forcé d’obéir au dilemme, ne pourra modifier sa formule suivant la vérité du lieu, du moment, de la circonstance: sa réponse, calculée sur la fantaisie populaire, sera connue d’avance, et, quelle que soit cette réponse, elle sera toujours fausse.

6. Gouvernement direct ou Constitution de 93. — Réduction à l’absurde de l’idée gouvernementale.

La position qu’a prise dans cette controverse M. Ledru-Rollin est remarquable. Si j’ai bien compris sa pensée, il a voulu tout à la fois, d’abord restituer aux auteurs de la Constitution de 93 l’idée première du Gouvernement direct; en second lieu, montrer que cette Constitution, qui fut le point culminant du progrès démocratique, atteint, si même elle ne les dépasse, les limites du possible; enfin, arracher les esprits aux vaines curiosités de l’utopie, en les replaçant dans la ligne authentique de la Révolution.

En cela M. Ledru-Rollin, il ne m’en coûte rien de le reconnaître, s’est montré plus libéral que M. Louis Blanc, sectateur inflexible du gouvernementalisme de Robespierre; et plus intelligent des choses politiques que MM. Considérant et Rittinghausen, dont la théorie, enfoncée dans l’impossible, n’a pas même le mérite d’une logique franche et irréprochable.

M. Ledru-Rollin, personnifiant la Constitution de 93, semble un problème vivant qui dit au Peuple: Vous ne pouvez rester en deçà; mais vous n’irez pas au delà! Et, il faut l’avouer, cette appréciation de la Constitution de 93 est vraie.

Mais j’en conclus que la Constitution de 93, rédigée par les esprits les plus libéraux de la Convention, est le monument élevé par nos pères pour témoigner contre le régime politique; que nous devons y voir une leçon, non un programme; la prendre pour point de départ, non pour but d’arrivée. M. Ledru-Rollin est homme de progrès: il ne saurait récuser une conclusion qui, prenant la Constitution de 93 pour dernière expression de la pratique gouvernementale, s’élève, à l’aide de ce point d’appui, dans une sphère plus haute, et change tout à coup le sol révolutionnaire.

C’est à ce point de vue que, résumant toutes mes observations, tant sur la Constitution de 93 que sur la glose qu’y a ajoutée récemment M. Ledru-Rollin, en une proposition unique, je tâcherai de faire ressortir, par une dernière preuve, l’incompatibilité absolue du Pouvoir avec la Liberté.

M. Ledru-Rollin a parfaitement senti qu’avec l’énorme restriction imposée à la prérogative populaire par le droit dévolu au Gouvernement de poser les questions que le Peuple seul doit résoudre, la législation directe n’était plus qu’une puérile et immorale mystification. Rentrant alors dans la Constitution de 93, il s’est dit, d’accord en cela avec la raison des siècles: Le Peuple ne doit statuer que sur les questions les plus générales; les choses de détail doivent être laissées aux ministres et à l’Assemblée.

…...« La distinction, dit-il, a été justement posée entre les Lois et les Décrets: quoi qu’on en dise, la ligne de démarcation est facile à garder. » Sans doute, quant à la pratique, et lorsqu’il s’agit des points fondamentaux du droit public, qu’on est toujours maître de déterminer: c’est ainsi que l’ont entendu les auteurs de la Constitution de 93. Mais en théorie, où l’on veut des distinctions précises, il n’en va plus de même: la Constitution de 93 semble consacrer une usurpation. « Car, ainsi que le fait observer Louis Blanc, dès que vos 37,000 communes votent la loi, de quel droit leur enlèveriez-vous le soin de décider par elles-mêmes de ce qui est une loi? De quel droit leur imposeriez-vous des décrets qu’elles ne voudraient pas reconnaître pour tels, et qui pourraient fort bien, sous un nom nouveau, laisser subsister la tyrannie ancienne? » La Démocratie pacifique, organe de M. Considérant, est encore plus explicite: « Assez de principes primordiaux se trouvent formulés dans toutes les constitutions, dans toutes les lois fondamentales de l’Europe. Ils sont fixés en bloc par ses lois, mais on les renverse, on les ruine en détail par ce que vous appelez décrets. Introduire votre système, c’est faire proclamer par le Peuple la liberté de la presse pour la faire détruire ensuite par des décrets parlementaires sur la vente des journaux, sur le timbre, les brevets d’imprimeur, et tout cet attirail de compression forgé dans les assemblées législatives; c’est faire acclamer par le Peuple le suffrage universel, pour faire exclure ensuite par un décret de mandataire la vile multitude, c’est faire publier par le Peuple les droits de l’homme, pour faire établir peu après par une décision de la Chambre l’état de siége, et cela sous prétexte de sauver la patrie et la civilisation… Comment alors préviendrez-vous le conflit de compétence entre vos deux pouvoirs législatifs, conflit de compétence que la malveillance naturelle de vos mandataires (et l’instinct de résistance naturel aux masses), ne manquera pas de faire naître à chaque instant?… » Ces considérations ont leur mérite: toutefois, avec une Constitution comme celle de 93, je ne crois pas, je le répète, qu’elles vaillent en dehors de la théorie. Voici qui me paraît toucher plus directement au fait.

La distinction entre les lois et les décrets, suivie par la Constitution de 93 et par M. Ledru-Rollin, tient essentiellement à celle des Pouvoirs, le Législatif et l’Exécutif, d’après la règle fournie par Rousseau: …...« La loi n’étant que la déclaration de la volonté générale, il est clair que dans la puissance législative le Peuple ne peut pas être représenté; mais il peut et doit l’être dans la puissance exécutive, qui n’est que la force appliquée à la loi. » C’est d’après ce principe de Rousseau, que, sous la Charte de 1814 et celle de 1830, tandis que la puissance législative résidait conjointement dans le Roi et les deux Chambres, l’exécutive appartenait exclusivement au premier, qui de la sorte se trouvait, suivant la règle de Rousseau, l’unique et vrai représentant du Pays.

Or, avant de faire aucune distinction entre les lois et les décrets; avant d’attribuer au Peuple les premières, et les secondes au Gouvernement: il faut, de l’avis de toutes les opinions démocratiques, poser au Peuple cette question préalable: La séparation des pouvoirs sera-t-elle une condition du Gouvernement?

C’est-à-dire: Le Peuple, qui ne peut être représenté dans la puissance Législative, le sera-t-il dans l’Exécutive?

En autres termes: Y aura-t-il un Président, ou non?

Je défie qui que ce soit, dans toute la démocratie, de répondre affirmativement.

Or, si vous ne voulez ni Président, ni Consul, ni Triumvirs, ni Directeurs, ni Roi, en un mot, et malgré l’oracle de Rousseau, pas de Représentant de la puissance exécutive, à quoi sert votre distinction des lois et des décrets? Il faut que le Peuple vote tout, lois et décrets sans exception, comme le veut Rittinghausen. Mais c’est justement ce que nous venons de reconnaître impraticable: la Législation directe est enterrée; nous n’avons plus à y revenir.

M. Ledru-Rollin, ou plutôt la Constitution de 93, a cru tourner la difficulté, en disant, avec Condorcet, que le Pouvoir exécutif serait choisi, non par le Peuple, qui en est incapable, mais par l’Assemblée.

J’en demande pardon à Condorcet. Quoi! l’on commence par dire que le Peuple peut et doit se faire représenter dans la puissance exécutive, et quand il s’agit de nommer ce Représentant du Peuple, au lieu de le faire élire, directement, par les citoyens, on le fait nommer par des commissaires! On ôte au Peuple la plus belle moitié du Gouvernement; car, enfin, l’Exécutif, c’est plus que la moitié du Gouvernement, c’est tout! Après avoir renvoyé au Peuple le fardeau législatif, on rejette sur lui la responsabilité de tous les actes du pouvoir, que l’on prétend n’être que l’application de ses lois. On a l’air de dire au Peuple, Souverain, Législateur et Juge: Parle, décide, légifère, vote, ordonne! C’est nous tes mandataires, qui nous chargeons de l’interprétation, et puis après de l’exécution. Mais, quoi qu’il advienne, tu réponds de tout, Quidquid dixeris, argumentabimur.

Si M. Ledru-Rollin a eu un tort, c’est d’avoir appelé cela, à l’exemple de M. Considérant, Gouvernement direct!

D’abord, le Peuple, au lieu de répondre par oui ou par non sur toutes les affaires d’État, comme le voulait M. Rittinghausen, n’a plus à se prononcer que sur les lois; les neuf dixièmes des questions, sous le nom de décrets, sont enlevées à son initiative.

En second lieu, l’Exécutif tout entier lui est ravi: non-seulement il ne nomme à aucun emploi, il n’a même pas le droit de nommer son Représentant, qui nomme pour lui.

Pour comble de contradiction ledit Représentant est élu par des mandataires du Peuple: en sorte que le Peuple, qui ne devait plus ni avoir de représentants, ni donner de délégations; dont la souveraineté directe devait rester, au contraire, en permanent exercice; le Peuple se trouverait moins d’autorité qu’il n’en confère à ses mandataires, et forcé de reconnaître pour Représentant à l’exécutif un ou plusieurs individus à qui ses commissaires du législatif en auraient décerné le titre!… Je n’insiste pas; mais je demande aux hommes de bonne foi si la Constitution de 93, promettant tout au Peuple et ne lui donnant rien, placée sur l’extrême limite du rationnel et du réel, ne leur semble pas plutôt un phare, élevé par nos pères à l’entrée du nouveau monde, qu’un plan dont ils auraient confié l’exécution à leurs descendants?

Je laisse de côté les systèmes plus avancés qui ne peuvent manquer de surgir après ceux de MM. Rittinghausen et Ledru-Rollin, et sur chacun desquels il deviendrait fastidieux de recommencer une critique analogue. Je passe tout de suite à l’hypothèse finale.

C’est celle où le Peuple, revenant au pouvoir absolu, et se prenant lui-même, dans son intégralité, pour Despote, se traiterait en conséquence: où par conséquent il cumulerait, comme cela est juste, toutes les attributions, réunirait en sa personne tous les pouvoirs, Législatif, Exécutif, Judiciaire et autres, s’il en existe; où il ferait toutes les lois, rendrait tous les décrets, ordonnances, arrêtés, arrêts, jugements; expédierait tous les ordres; prendrait en lui-même tous ses agents et fonctionnaires, du haut de la hiérarchie jusqu’en bas; leur transmettrait directement et sans intermédiaire ses volontés; en surveillerait et en assurerait l’exécution, imposant à tous une responsabilité proportionnelle; s’adjugerait toutes les dotations, listes civiles, pensions, encouragements; jouirait enfin, roi de fait et de droit, de tous les honneurs et bénéfices de la souveraineté, pouvoir, argent, plaisir, repos, etc.

Je tâche, autant qu’il est en moi, de mettre un peu de logique dans ce système, notre dernière espérance, qui pour la clarté, la simplicité, la rigueur des principes, la sévérité de l’application, le radicalisme démocratique et libéral, laisse loin derrière lui les projets timides, inconséquents, embrouillés de Héraut-Séchelles, Considérant, Rittinghausen, Louis Blanc, Robespierre et consorts.

Malheureusement ce système, irréprochable, j’ose le dire, dans son ensemble et ses détails, rencontre dans la pratique une difficulté insurmontable.

C’est que le Gouvernement suppose un corrélatif, et que si le Peuple tout entier, à titre de souverain, passe Gouvernement, on cherche en vain où seront les gouvernés. Le but du gouvernement est, on se le rappelle, non pas de ramener à l’unité la divergence des intérêts, à cet égard il se reconnaît d’une parfaite incompétence; mais de maintenir l’ordre dans la société malgré le conflit des intérêts. En autres termes, le but du gouvernement est de suppléer au défaut de l’ordre économique et de l’harmonie industrielle. Si donc le peuple, dans l’intérêt de sa liberté et de sa souveraineté, se charge du gouvernement, il ne peut plus s’occuper de la production, puisque, par la nature des choses, production et gouvernement sont deux fonctions incompatibles, et que vouloir les cumuler, ce serait introduire la division partout. Donc, encore une fois, où seront les producteurs? où les gouvernés? où les administrés? où les jugés? où les exécutés?… Quand nous étions en monarchie absolue, ou seulement tempérée, le Gouvernement étant le Roi, le corrélatif était la Nation. — Nous n’avons plus voulu de ce gouvernement, nous avons accusé, non sans raison, la cour de dilapidation et de libertinage.

Quand nous étions en monarchie constitutionnelle, le Gouvernement se composant du Roi et des deux Chambres, formées l’une et l’autre d’une manière quelconque, par hérédité, choix du prince ou d’une classe de la nation, le corrélatif était tout ce qui restait en dehors de l’action gouvernementale; c’était, à des degrés divers, l’immense majorité du Pays. — Nous avons changé cela, non sans motifs, le Gouvernement étant devenu un chancre pour le peuple.

Actuellement, nous sommes en République quasi-démocratique: tous les citoyens sont admis, chaque troisième et quatrième année à élire, 1 le Pouvoir législatif, 2 le Pouvoir exécutif. L’instant de cette participation au Gouvernement pour la collectivité populaire est court: quarante-huit heures au plus par chaque élection. C’est pour cela que le corrélatif du Gouvernement est resté à peu près le même que devant, la presque totalité du Pays. Le Président et les Représentants, une fois élus, sont les maîtres: tout le reste obéit. C’est de la matière sujette, gouvernable et imposable, sans rémission.

Lors même que dans ce système, le Président et les Représentants seraient élus tous les ans et perpétuellement révocables, on sent que la corrélation serait peu différente. Quelques jours de plus pour la masse; quelques jours de moins pour la minorité gouvernante: la chose ne vaut pas la peine qu’on en parle.

Ce système est usé; il n’y a plus personne, ni dans le Gouvernement, ni dans le Peuple, qui en veuille.

En désespoir de cause on nous présente, sous les noms de Législation directe, Gouvernement direct, etc., d’autres combinaisons: comme par exemple, de faire faire par tout le Peuple, 10 millions de citoyens, la besogne législative, du moins une partie; ou bien de faire nommer par ces 10 millions d’hommes une partie des agents et fonctionnaires du Pouvoir exécutif, actuellement à la dévotion du Président. La tendance de ces différents systèmes est de faire arriver au Gouvernement au moins la moitié plus un des citoyens, au rebours de ce qu’enseigne J.-J. Rousseau, qu’il est contre l’ordre naturel que le plus petit nombre soit gouverné par le plus grand.

Nous venons de prouver que ces combinaisons, qui ne se distinguent les unes des autres que par plus ou moins d’inconséquence, rencontrent, dans la pratique, des difficultés insurmontables; qu’au reste, elles sont toutes flétries d’avance, marquées au coin de l’arbitraire et de la force brutale, puisque la Loi du Peuple, obtenue par voie de scrutin, est nécessairement une loi de hasard, et que le Pouvoir du Peuple, fondé sur le nombre, est nécessairement un Pouvoir de vive force.

Impossible donc de s’arrêter dans cette descente. Il faut arriver à l’hypothèse extrême, celle où le Peuple entre en masse dans le Gouvernement, remplit tous les pouvoirs, et toujours délibérant, votant, exécutant, comme dans une insurrection, toujours unanime, n’a plus au-dessus de lui ni président, ni représentants, ni commissaires, ni pays légal, ni majorité, en un mot, est seul législateur dans sa collectivité et seul fonctionnaire.

Mais si le Peuple, ainsi organisé pour le Pouvoir, n’a effectivement plus rien au-dessus de lui, je demande ce qu’il a au-dessous? en autres termes, où est le corrélatif du Gouvernement? où sont les laboureurs, les industriels, les commerçants, les soldats? où sont les travailleurs et les citoyens?…… Dira-t-on que le Peuple est toutes ces choses à la fois, qu’il produit et légifère en même temps, que Travail et Gouvernement sont en lui indivis? C’est impossible, puisque d’un côté le Gouvernement ayant pour raison d’être la divergence des intérêts, d’autre part aucune solution d’autorité ou de majorité ne pouvant être admise, le Peuple seul dans son unanimité ayant qualité pour faire passer les lois, conséquemment le débat législatif s’allongeant avec le nombre des législateurs, les affaires d’État croissant en raison directe de la multitude des hommes d’État, il n’y a plus lieu ni loisir aux citoyens de vaquer à leurs occupations industrielles; ce n’est pas trop de toutes leurs journées pour expédier la besogne du Gouvernement. Pas de milieu: ou travailler ou régner; c’est la loi du Peuple comme du Prince: demandez à Rousseau.

C’est ainsi, du reste, que les choses se passaient à Athènes, où pendant plusieurs siècles, à l’exception de quelques intervalles de tyrannie, le Peuple tout entier fut sur la place publique, discutant du matin au soir. Mais les vingt mille citoyens d’Athènes qui constituaient le souverain avaient quatre cent mille esclaves travaillant pour eux, tandis que le Peuple français n’a personne pour le servir, et mille fois plus d’affaires à expédier que les Athéniens. Je répète ma question: Sur quoi le Peuple, devenu législateur et prince, légiférera-t-il? pour quels intérêts? dans quel but? Et pendant qu’il gouvernera, qui le nourrira? Sublatâ causâ, tollitur effectus, dit l’École. Le Peuple en masse passant à l’État, l’État n’a plus la moindre raison d’être, puisqu’il ne reste plus de Peuple: l’équation du Gouvernement donne pour résultat zéro.

Ainsi le principe d’autorité, transporté de la famille dans la nation, tend invinciblement, par les concessions successives qu’il est obligé de faire contre lui-même, concession de lois positives, concession de chartes constitutionnelles, concession de suffrage universel, concession de législation directe, etc., etc., tend, dis-je, à faire disparaître à la fois et le Gouvernement et le Peuple. Et comme cette élimination, au moins pour ce dernier, est impossible, le mouvement, après une courte période, vient constamment s’interrompre dans un conflit, puis recommencer à l’aide d’une restauration. Telle est la marche que la France a suivie depuis 1789, et qui durerait éternellement, si la raison publique ne finissait par comprendre qu’elle oscille dans une fausse hypothèse. Les publicistes qui nous rappellent à la tradition de 93 ne peuvent l’ignorer: le Gouvernement direct ne fut, pour nos pères, que l’escalier de la dictature, qui elle-même devint le vestibule du despotisme.

Lorsque la Convention, de piteuse mémoire, eut rendu, le 24 juin 1793, l’acte fameux par lequel le Peuple était appelé à se gouverner lui-même et directement, les Jacobins et la Montagne, tout-puissants depuis la chute des Girondins, comprirent parfaitement ce que valait l’utopie de Héraut-Séchelles; ils firent décréter par la Convention, leur très-humble servante, que le Gouvernement direct serait ajourné à la paix. La paix, comme on sait, cela voulait dire du premier coup vingt-cinq ans. Les organisateurs du Gouvernement direct pensèrent sagement que le Peuple, législateur, travailleur et soldat, ne pouvait remplir ses nobles fonctions, tandis qu’il labourait d’une main et combattait de l’autre; qu’il fallait d’abord sauver la patrie, puis, quand le Peuple n’aurait plus rien à craindre, qu’il entrerait alors dans l’exercice de sa souveraineté.

C’est la raison qui fut donnée au Peuple, lors de l’ajournement de la Constitution de 93.

Trois mois, six mois, un an se passèrent sans que ni la Montagne ni la Plaine réclamassent la fin de ce provisoire inconstitutionnel, attentatoire à la souveraineté du Peuple. Le Comité de Salut public s’accommodait fort du Gouvernement révolutionnaire; quant au Peuple, il n’avait pas l’air de faire grand cas du Gouvernement direct.

Enfin, Danton le premier, ayant parlé de la nécessité de mettre fin à la dictature des comités, fut livré au tribunal révolutionnaire, accusé de modérantisme, et envoyé à l’échafaud. L’infortuné! Il était peut-être le seul, avec Desmoulins, Héraut-Séchelles, Lacroix, qui crût à la Constitution de 93, ou qui du moins voulût en faire l’expérience: il fut guillotiné. Le Gouvernement direct, aux yeux des habiles, était jonglerie pure; Robespierre n’avait garde de permettre que l’on découvrît ce pot aux roses. Disciple exact de Rousseau, il s’était toujours prononcé nettement, énergiquement, ainsi que Louis Blanc l’a montré naguère, pour le Gouvernement indirect, qui n’est autre que celui de 1814 et 1830, le Gouvernement représentatif.

Je ne suis pas républicain, disait Robespierre en 91, après la trahison de Varennes; mais je ne suis pas non plus royaliste. — Il voulait dire: Je ne suis ni pour le direct, ni pour l’absolu; je suis du juste-milieu. Au fait, il est douteux qu’à l’exception de quelques girondins artistes, sacrifiés après le 31 mai, de quelques montagnards à la foi naïve que la Convention immola à la suite des journées de prairial, il y eût dans cette assemblée un seul républicain. La plupart partageaient, avec des nuances insensibles, les idées de Robespierre, qui étaient celles de 91 et servirent à la constitution du Directoire. C’est ce qui parut surtout au 9 thermidor.

Aucun historien, que je sache, n’a donné une explication satisfaisante de cette journée, qui fit d’un apostat de la démocratie un martyr de la révolution. La chose est pourtant assez claire.

Robespierre s’étant débarrassé successivement par la guillotine des factions anarchiques d’alors, les enragés, les hébertistes, les dantonistes, de tous ceux enfin qu’il soupçonnait de prendre au sérieux la Constitution de 93, crut que le moment était venu de frapper un dernier coup, et de rétablir sur ses bases normales le Gouvernement indirect. Ce furent ces vues de restauration gouvernementale, condamnées aujourd’hui par l’expérience, qui valurent dans le temps à Robespierre une sorte de succès auprès des puissances coalisées. Ce qu’il demandait à la Convention, le 9 thermidor, était donc, après épuration préalable, et par la guillotine toujours, des Comités de salut public et de sûreté générale, une plus grande concentration des pouvoirs, une direction plus unitaire du Gouvernement, quelque chose enfin comme la présidence de Louis Bonaparte. Cela est prouvé par la suite de ses discours, reconnu par ses apologistes, notamment par MM. Buchez et Lebas, et acquis désormais à l’histoire.

Robespierre savait parfaitement qu’il répondait aux vœux secrets de la majorité de la Convention. Il se sentait d’accord avec elle sur les principes; il n’ignorait pas non plus sans doute que la diplomatie étrangère commençait à voir en lui un homme d’État avec lequel il serait possible de s’entendre. Il ne pouvait douter que les honnêtes gens de la Convention, qu’il avait toujours ménagés, ne fussent ravis de rentrer dans le constitutionnalisme, objet de tous leurs vœux, et du même coup de se voir délivrés d’un certain nombre de démocrates, dont l’énergie sanguinaire épouvantait leur juste-milieu. Le coup était bien monté, la partie habilement conçue, l’occasion on ne pouvait plus favorable. Ce qui arriva aussitôt après thermidor, les procès faits aux révolutionnaires, la Constitution de l’an V, la politique du Directoire et Brumaire, ne fut qu’une suite d’applications des idées de Robespierre. La place de cet homme était à côté des Sieyès, des Cambacérès et autres, qui, sachant parfaitement à quoi s’en tenir sur le Gouvernement direct, voulaient revenir au plus tôt à l’indirect, dût la réaction qu’ils allaient commencer contre la démocratie les pousser jusqu’à l’empire.

Malheureusement pour lui, Robespierre avait peu d’amis dans la Convention: son projet n’était pas clair; à des hommes qui le voyaient de près, son génie inspirait peu de confiance; il s’attaquait à trop forte partie; et puis il y avait pour lui ce danger que la majorité constitutionnelle et bourgeoise de la Convention, à laquelle il s’adressait, qu’il faisait ainsi maîtresse de la position, ne s’emparât de l’idée qu’il lui suggérait, et ne la retournât à la fois et contre l’auteur et contre ses rivaux.

Ce fut précisément ce qui arriva.

Les chefs de la majorité, cajolés par Robespierre, sentirent qu’ils pouvaient faire d’une pierre deux coups: c’est ainsi qu’en 1848 la majorité honnête et modérée se trouva en mesure d’éconduire l’un après l’autre le parti du National et le parti de la Réforme. Au moment décisif, ils abandonnèrent le dictateur, qui devint la première victime de sa propre réaction. Comme Robespierre avait frappé Danton, comme il voulait frapper encore Cambon, Billaut-Varennes, et autres; les modérés de la Convention, sur lesquels il avait compté, et qui en effet ne trompèrent pas son attente, le frappèrent lui-même; les autres vinrent après. Le Gouvernement indirect, délivré de son plus rude adversaire, Danton, et de son plus hargneux compétiteur, Robespierre, put reparaître.

On a dit que Robespierre aspirait à la dictature, d’autres qu’il voulait le rétablissement de la royauté. L’une de ces accusations réfute l’autre. Robespierre, qui n’abandonnait pas plus ses convictions qu’il ne renonçait à sa popularité, aspirait à être chef du Pouvoir exécutif dans un Gouvernement constitutionnel. Il eût accepté une place au Directoire ou au Consulat; il eût été de l’opposition dynastique après 1830; nous l’eussions vu après février approuver le Gouvernement provisoire: sa haine des athées, son amour instinctif des prêtres, l’auraient fait voter pour l’expédition de Rome.

Que ceux-là donc qui, avec plus de bonne foi que de prudence, suivant la trace de Danton, reprennent aujourd’hui la thèse du Gouvernement direct; qui, comme Danton encore, rappellent au peuple ses imprescriptibles droits et lui crient: Plus de Dictateurs, plus de Doctrinaires! que ceux-là ne l’oublient pas: la Dictature est au bout de leur théorie, et cette Doctrine, dont ils ont tant d’effroi, c’est celle du traître justement puni de thermidor. Le Gouvernement direct n’est autre chose que la transition, dès longtemps connue, par laquelle le peuple, fatigué des manœuvres politiques, vient se reposer dans le gouvernement absolu, où l’attendent les ambitieux et les réacteurs. Est-ce qu’au moment où j’écris ces lignes la pensée d’une dictature n’est pas lancée déjà parmi le peuple, accueillie des impatients et des timides? Est-ce que les mêmes que nous voyons combattre à la fois, tantôt sous l’invocation de Robespierre, tantôt en haine de ce nom, et le Gouvernement direct et l’anarchie, nous ne les avons pas vus tous, le lendemain de février, arrêter l’explosion des libertés, donner le change aux aspirations populaires, voter le rappel des prétendants, partout, toujours, payer en paroles et en calomnies ce que le peuple leur demandait en actes et en idées?

J’ai plus d’un ami parmi les hommes qui suivent, ou plutôt qui croient suivre en ce moment la tradition jacobine: c’est pour eux surtout que j’écris ces lignes. Que la ressemblance des temps leur découvre enfin ce que jusqu’à ce jour il leur était difficile, peut-être, de soupçonner, la signification du 9 thermidor et la pensée de Robespierre.

De même qu’en 93 ceux qui se paraient avec le plus d’affectation du titre de révolutionnaires ne voulaient pas qu’on agitât les questions de propriété et d’économie sociale, envoyant à l’échafaud les anarchistes qui réclamaient pour le peuple des garanties de travail et de subsistance; de même aujourd’hui, en pleine révolution, les continuateurs, avoués ou secrets, du jacobinisme se retranchent exclusivement dans les questions politiques, évitent de s’expliquer sur les réformes économiques, ou, s’ils y touchent, c’est pour débiter quelques préceptes innocents de fraternité rapportés des agapes de Jérusalem. Tous ces coureurs de popularité, saltimbanques de révolution, ont pris pour oracle Robespierre, l’éternel dénonciateur, à la cervelle vide, à la dent de vipère, qui, sommé d’articuler ses plans, d’indiquer ses voies et moyens, ne savait jamais que battre en retraite devant les difficultés, en accusant des difficultés ceux-là mêmes qui lui demandaient des solutions. Ce rhéteur pusillanime, qui en 90, de peur de se brouiller avec la cour, désavouait une plaisanterie tombée de ses lèvres et rapportée par Desmoulins; qui en 91 s’opposait à la déclaration de déchéance de Louis XVI et blâmait la pétition du Champ-de-Mars; qui en 92 repoussait la déclaration de guerre, parce qu’elle eût donné trop de considération aux Girondins; qui en 93 combattait la levée en masse; qui en 94 recommandait au Peuple, en tout et partout, de s’abstenir; qui toujours contrecarrait, sans les entendre, les plans de Cambon, de Carnoy, de tous ceux qu’il appelait dédaigneusement les gens d’expédition, ce calomniateur infatigable de tous les personnages qu’il enviait et pillait, devait servir, cinquante ans plus tard, de patron à tous les révolutionnaires ahuris, servant leur cause comme ces chevaux boiteux qu’on attache derrière la voiture servent à la tirer. Dites-nous donc une fois, ô vous tous disciples du grand Robespierre, comment vous comprenez la Révolution? Vos voies et moyens?… Hélas! on n’est jamais trahi que par les siens. En 1848, comme en 1793, la Révolution eut pour enrayeurs ceux-là mêmes qui la représentaient. Notre républicanisme n’est toujours, comme le vieux jacobinisme, qu’une humeur bourgeoise, sans principe et sans plan, qui veut et ne veut pas; qui toujours gronde, soupçonne, et n’en est pas moins dupe; qui ne voit partout, hors de la coterie, que factieux et anarchistes; qui, furetant les archives de la police, ne sait y découvrir que les faiblesses, vraies ou supposées, des patriotes; qui interdit le culte de Châtel et fait chanter des messes par l’archevêque de Paris; qui, sur toutes les questions, esquive le mot propre, de peur de se compromettre, se réserve sur tout, ne décide jamais rien, se méfie des raisons claires et des positions nettes. N’est-ce pas là, encore une fois, Robespierre, le parleur sans initiative, trouvant à Danton trop de virilité, blâmant les hardiesses généreuses dont il se sent incapable, s’abstenant au 10 août, n’approuvant ni ne désapprouvant les massacres de septembre, votant la constitution de 93 et son ajournement à la paix; flétrissant la fête de la Raison et faisant celle à l’Être-Suprême; poursuivant Carrier et appuyant Fouquier-Tinville; donnant le baiser de paix à Camille Desmoulins dans la matinée et le faisant arrêter dans la nuit; proposant l’abolition de la peine de mort et rédigeant la loi de prairial; enchérissant tour à tour sur Sieyès, sur