SigPhi · Proudhon

Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle

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Mirabeau, sur Barnave, sur Pétion, sur Danton, sur Marat, sur Hébert, et puis faisant guillotiner et proscrire, l’un après l’autre, Hébert, Danton, Pétion, Barnave, le premier comme anarchiste, le second comme indulgent, le troisième comme fédéraliste, le quatrième comme constitutionnel; n’ayant d’estime que pour la bourgeoisie gouvernementale, et le clergé réfractaire; jetant le discrédit sur la révolution, tantôt à propos du serment ecclésiastique, tantôt à l’occasion des assignats; n’épargnant que ceux à qui le silence ou le suicide assurent un refuge, et succombant enfin le jour où, resté presque seul avec les hommes du juste-milieu, il essaye d’enchaîner à son profit, et de connivence avec eux, la Révolution. Ah! je connais trop ce reptile, j’ai trop senti le frétillement de sa queue pour que je ménage en lui le vice secret des démocrates, ferment corrupteur de toute république, l’Envie. C’est Robespierre qui en 94, ouvrant la porte à ceux qu’on appela depuis thermidoriens, a perdu la Révolution; c’est à l’exemple et sur l’autorité de Robespierre que le socialisme, en 1797 et 1848, a été proscrit; c’est Robespierre qui, aujourd’hui, nous ramènerait à un nouveau brumaire, si cette hypocrite et détestable influence n’était à la fin anéantie.

Une révolution est toujours traversée par des partis et des coteries qui travaillent à la dénaturer, pendant que ses adversaires naturels la combattent. Le christianisme a eu, dès le principe, ses hérésies, et plus tard son grand schisme; la Réforme, ses confessions et ses sectes; la Révolution française, pour ne citer que les noms les plus fameux, ses Constitutionnels, ses Jacobins et ses Girondins.

La Révolution, au dix-neuvième siècle, a aussi ses utopistes, ses écoles, ses partis, tous plus ou moins rétrogrades, images des types réactionnaires. Là vous trouvez, comme dans les rangs de la réaction, des amis de l’ordre, qui, alors que la résignation la plus profonde règne parmi les démocrates persécutés, se déclarent prêts à marcher contre l’anarchie; des sauveurs de la société, pour qui la société est tout ce que la Révolution désavoue; des justes-milieux, dont la politique consiste à faire la part de la Révolution, comme on fait celle de l’incendie; des radicaux, à qui le jargon révolutionnaire tient lieu d’idées; des terroristes enfin qui, ne pouvant être des Mirabeaux ou des Dantons, accepteraient l’immortalité des Jourdan Coupe-tête et des Carrier. Aux uns la Constitution de 1848, aux autres le Gouvernement direct, à ceux-ci la Dictature, à ceux-là le Tribunal révolutionnaire ou le Conseil de guerre, servent d’enseigne et de grosse caisse. Du reste, tous ces hommes ont pris position sur l’idée de Gouvernement. Le Pouvoir, quand de toutes parts le Pouvoir s’écroule, est encore la seule idée qui les rallie: dernier trait qui leur prédit leur sort, et nous les montre comme les précurseurs et les victimes de l’exterminateur final, Robespierre.

Le 10 août 1792 la Royauté s’effondrait sous les boulets des faubourgs, que Robespierre et ses Jacobins en étaient encore à la Constitution de 91, baignée du sang des soldats de Nancy et des patriotes du Champ-de-Mars. Ils tiraillaient du haut de leur citadelle parlementaire, se méfiant de ceux qui parlaient de faire sauter et royauté et constitution. Ils ne pardonnèrent jamais aux révolutionnaires hardis, à Danton, qui les avait traînés comme des chiens cagnards à la chasse de la royauté constitutionnelle, dont ils espéraient devenir à leur tour les modérateurs et les maîtres. La Constitution, disait Robespierre, suffit à la Révolution.

La haine de ce parti, qui a bu le sang des meilleurs citoyens, nous poursuit encore. Je puis me réconcilier avec les hommes, parce que je suis comme eux, sujet à faillir; avec les partis, jamais. Qu’ils continuent donc, car, hélas! ce n’est pas de sitôt que la Révolution sera délivrée du frein. Nous ferons volontiers à de moins avancés le sacrifice de notre initiative, pourvu que par leurs mains la Révolution s’accomplisse. Nous dirons à Robespierre, comme Thémistocle à Eurybiade: Frappe, satellite du Gouvernement; frappe, sycophante de la Révolution; frappe, bâtard de Loyola, tartuffe de l’Être-Suprême; frappe, mais écoute.

CINQUIÈME ÉTUDE.

liquidation sociale.

Les précédentes études, tant sur l’état de la Société contemporaine que sur les réformes que cet état suggère, nous ont appris plusieurs choses qu’il est bon de rappeler ici d’une manière sommaire: 1. La chute de la monarchie de Juillet et la proclamation de la République ont été le signal d’une Révolution sociale.

2. Cette Révolution, d’abord incomprise, s’est peu à peu définie, déterminée et posée, sous l’influence même de la Réaction qui se manifesta contre elle dès les premiers jours du Gouvernement provisoire.

3. Elle consiste, cette Révolution, à substituer le régime économique ou industriel au régime gouvernemental, féodal et militaire; de la même manière que celui-ci, par une révolution antérieure, s’était substitué au régime théocratique ou sacerdotal.

4. Par régime industriel, nous entendons, non point une forme de gouvernement où les hommes adonnés aux travaux de l’agriculture et de l’industrie, entrepreneurs, propriétaires, ouvriers, deviendraient à leur tour caste dominante, comme furent jadis la noblesse et le clergé; mais une constitution de la société ayant pour base, à la place de la hiérarchie des pouvoirs politiques, l’organisation des forces économiques.

5. Et pour exprimer que cette organisation doit résulter de la nature des choses, n’avoir rien d’arbitraire, trouver sa loi dans la pratique établie, nous avons dit qu’il ne s’agissait, pour y parvenir, que d’une chose: Changer le cours des choses, la tendance de la société.

Passant alors à l’examen des idées principales qui s’offrent comme principes de direction, et servent de drapeaux aux partis, nous avons reconnu: 6. Que le principe d’association, invoqué par la plupart des écoles, principe essentiellement stérile, n’est ni une force industrielle ni une loi de l’économie; que ce serait plutôt du gouvernement et de l’obéissance, deux termes qu’exclut la Révolution.

7. Que le principe politique, reproduit récemment sous les noms de législation directe, gouvernement direct, etc., n’est qu’une fausse application du principe d’autorité, dont le siége est dans la famille, mais qui ne peut s’étendre légitimement à la commune et à la nation.

En même temps nous avons constaté: 8. Qu’à l’idée sociétaire tendait à se substituer peu à peu, dans les associations ouvrières, un principe nouveau, la réciprocité, dans lequel nous avons vu à la fois une force économique et une loi.

9. Qu’à l’idée de gouvernement s’opposait, dans la tradition politique elle-même, l’idée de contrat, seul lien moral que puissent accepter des êtres égaux et libres.

Ainsi nous connaissons de la Révolution les parties essentielles: Sa cause: l’anarchie économique qu’a laissée après elle la Révolution de 1789.

Son motif: une misère progressive, systématique, dont le gouvernement se trouve bon gré, mal gré, le promoteur et le soutien.

Son principe organique: la réciprocité, en style juridique, le contrat.

Son but: la garantie du travail et du salaire, et par là l’augmentation indéfinie de la richesse et de la liberté.

Ses partis, que nous divisons en deux catégories: les écoles socialistes, qui invoquent le principe d’Association; les fractions démocratiques, qui se rattachent encore au principe de la centralisation et de l’État.

Enfin ses adversaires: les partisans du statu quo capitaliste, théologique, agioteur, gouvernemental, tous ceux enfin qui vivent moins du travail que des préjugés et du privilége.

Déduire le principe organisateur de la Révolution, l’idée à la fois économique et juridique de la réciprocité et du contrat, en tenant compte des difficultés et oppositions que cette déduction doit rencontrer soit de la part des sectes, partis, coteries révolutionnaires, soit du côté des défenseurs du statu quo et réacteurs; exposer, par le raisonnement, cet ensemble de réformes et d’institutions nouvelles, où le travail trouve sa garantie, la propriété sa mesure, le commerce sa balance, et le gouvernement son congé: c’est raconter, au point de vue intellectuel, l’histoire de la Révolution.

Ce que je vais faire, de même que ce que j’ai fait déjà, n’est donc ni prophétie, ni excitation, ni appel. On sait trop aujourd’hui que n’appartenant à aucun parti, repoussant toutes les écoles, je n’ai pas de public à qui je puisse adresser des instructions et des ordres du jour. Je dis ce qui est, conséquemment ce qui sera: je n’ai de raison d’écrire que la vérité qui me frappe, et le désir d’éclairer sur leur situation mes compatriotes et mes contemporains.

Comment et dans quel ordre se poseront les questions? Combien durera l’élaboration révolutionnaire? Tout finira-t-il par une nuit du 4 août, ou par une suite de victoires de la révolution sur la contre-révolution? Quelles transactions seront faites? Quels délais, quels ajournements accordés? Quelles modifications aux principes les partis, les sectes et les amours-propres feront-ils prévaloir? Quels épisodes, parlementaires, administratifs, électoraux, militaires, viendront animer, embellir cette épopée? — Je l’ignore; je ne sais absolument rien de ces choses. Encore une fois, je ne suis pas plus un diseur de bonne aventure, qu’un homme de parti ou de secte. Je tire, d’après le présent, les conséquences générales de l’avenir: ce sont quelques feuillets du livre de la Destinée que je jette aux vents. Cela sera, voilà ce que je puis dire, parce que c’est écrit, et que nous ne pouvons pas l’empêcher. Mais de quelle manière cela se fera, je ne le saurais prévoir, attendu que nous en sommes parfaitement les maîtres, et que sur ce point notre libre arbitre est juge en dernier ressort.

Je supplie donc mes lecteurs de ne pas juger tout à fait de mes sentiments d’homme, d’après mes convictions d’historien. Plus d’une fois il m’arrivera de soutenir, au point de vue de la nécessité des choses, telle mesure sur laquelle, si je n’écoutais que mon cœur, je transigerais peut-être: scission pour moi douloureuse, mais dont le public me saura gré, s’il préfère le logicien inflexible qui l’instruit, à l’écrivain élégant et sentimental qui le flatte.

D’après les préliminaires que nous venons d’établir, nous avons donc en ce moment à faire trois choses: 1 Arrêter net la tendance désorganisatrice que nous a léguée l’ancienne révolution, et procéder, à l’aide du nouveau principe, à la liquidation des intérêts établis. — C’est ainsi qu’en usa l’Assemblée constituante dans la nuit du 4 août 1789; 2 Organiser, toujours à l’aide du nouveau principe, les forces économiques, et donner la constitution de la propriété; 3 Fondre, immerger et faire disparaître le système politique ou gouvernemental dans le système économique, en réduisant, simplifiant, décentralisant, supprimant l’un après l’autre tous les rouages de cette grande machine qui a nom le Gouvernement ou l’État.

Telles sont les questions que nous allons traiter dans cette étude et les deux suivantes. Dans un autre ouvrage, reprenant de plus haut la pratique révolutionnaire, nous tâcherons d’en dégager l’idée supérieure, notamment en ce qui concerne les idées religieuses, la morale, la philosophie, la littérature et les arts, et nous dirons le dernier mot de la révolution actuelle.

Je suppose qu’en 1852 le Peuple, convoqué pour élire ses représentants, avant d’aller aux urnes se consulte lui-même; qu’il rédige, comme en 89, le cahier de ses vœux, et charge ses mandataires d’en procurer l’exécution; qu’il leur dise: Je veux la révolution pacifique; mais je la veux prompte, décisive, complète. Je veux qu’à ce régime d’oppression et de misère, succède un régime de bien-être et de liberté; qu’à une constitution de pouvoirs politiques soit substituée une organisation des forces économiques; que l’homme et le citoyen, au lieu de tenir à la société par aucun lien de subordination et d’obéissance, ne soit lié que par son libre contrat. Je veux enfin qu’à la réalisation de mes désirs vous fassiez servir les institutions mêmes que je vous charge d’abolir et les principes de droit que vous aurez à compléter, de telle sorte que la société nouvelle apparaisse comme le développement spontané, naturel et nécessaire de l’ancienne, et que la Révolution, tout en abrogeant le vieil ordre de choses, en soit cependant le progrès.

Je suppose, dis-je, que le peuple, une fois éclairé sur ses vrais intérêts, déclare sa volonté, non pas de réformer le gouvernement, mais de révolutionner la société: dans ce cas, sans préjudice d’un meilleur plan, sans que je prétende que la marche ici indiquée ait rien d’absolu et ne puisse recevoir toutes sortes de modifications, voici comment je conçois que les Représentants du peuple pourraient accomplir leur mandat.

Je prends mon point d’attache sur une question que l’on trouvera peut-être fastidieuse, la Banque d’escompte: je tâcherai, en supprimant tout détail technique, toute discussion de théorie, de la présenter sous un jour nouveau et plus intéressant.

1. Banque nationale.

Deux producteurs ont le droit de se promettre et garantir réciproquement la vente ou l’échange de leurs produits respectifs, en convenant de la chose et du prix (art. 1589 et 1703 du Code civil).

La même promesse de vente ou d’échange réciproque, sous les mêmes conditions légales, peut exister entre un nombre illimité de producteurs: ce sera le même contrat, répété un nombre illimité de fois.

Les citoyens français ont donc le droit de s’entendre, et au besoin donc se cotiser, pour la fondation de boulangeries, boucheries, épiceries, etc., qui leur garantissent la vente et l’échange à prix réduit, et en bonne qualité, du pain, de la viande, de tous les objets de consommation, que l’anarchie mercantile leur livre à faux poids, faux titre, et prix exorbitant. C’est dans ce but que s’est fondée la Ménagère, société d’assurance mutuelle pour le juste prix et l’échange véridique des produits.

Par la même raison lesdits citoyens ont le droit de fonder, pour leur commun avantage, une Banque, au capital qu’il leur plaira, dans le but d’obtenir à bas prix le numéraire indispensable à leurs transactions, et même de faire concurrence aux Banques particulières et privilégiées. En traitant entre eux pour cet objet, ils ne feraient qu’user du droit qui leur est garanti par le principe de la liberté du commerce et les articles 1589 et 1703 du Code civil, qui en sont l’interprétation.

Ainsi une Banque d’escompte peut être l’objet d’un établissement public, et pour fonder cet établissement il n’est besoin ni d’association, ni de fraternité, ni de solidarité, ni d’intervention de l’État: il ne faut qu’une promesse réciproque de vente ou échange, en un mot un simple contrat.

Ceci posé, je dis que non-seulement une Banque d’escompte peut être l’objet d’un établissement public, mais qu’il y a nécessité que cela soit: voici mes preuves.

1 La Banque de France a été fondée, avec privilége du Gouvernement, par une compagnie d’actionnaires, au capital de 90 millions. Le numéraire actuellement enfoui dans ses caves, s’élève à 600 millions, environ. Or, ce numéraire qui s’est accumulé dans les caves de la Banque, par suite de la substitution du papier au métal dans la circulation générale, est, pour les cinq sixièmes, la propriété des citoyens. Donc la Banque, par la nature de son mécanisme, qui consiste à la faire jouir de capitaux qui ne lui appartiennent pas, doit être un établissement public.

2 Une autre cause de cette accumulation de numéraire est le privilége gratuit, que la Banque de France a obtenu de l’État, d’émettre des billets en guise des écus dont elle est dépositaire. Or, comme tout privilége est une propriété publique, la Banque de France, en vertu de son privilége même, tend à devenir un établissement public.

3 Le privilége d’émettre des billets de banque, et de remplacer peu à peu dans la circulation les espèces par du papier, a pour résultat immédiat, d’un côté, de faire jouir les actionnaires de la Banque d’un intérêt qui n’est pas celui de leurs capitaux; d’autre part, d’entretenir le prix de l’argent à un taux élevé, au grand profit de la classe des banquiers et prêteurs, mais au grand détriment des producteurs, fabricants, commerçants, consommateurs de toute nature, qui font emploi de numéraire. — Cette jouissance et cette surélévation, effet du désir qu’a eu de tout temps le Pouvoir d’être agréable à la classe capitaliste et riche, sont injustes; elles ne peuvent être éternelles: donc la Banque, par l’illégitimité de ses bénéfices, est condamnée à devenir un établissement public.

Je propose donc en premier lieu, pour obéir aux indications que fournit la pratique financière, que les Représentants du peuple, porteurs des cahiers de leurs départements, utilisant la qualité que leur donne la Constitution politique de 1848, rendent un décret, par lequel la Banque de France serait déclarée, non pas propriété de l’État, je dirai pourquoi tout à l’heure, mais établissement d’utilité publique, et la liquidation de la compagnie ordonnée.

Ce n’est pas tout.

Ce n’est pas tout.

La Banque de France, devenant établissement d’utilité publique, ayant pour capitalistes ses propres clients, n’aurait d’intérêts à servir à personne. D’abord, l’axiome de droit, Res sua nulli servit, y est contraire. Ensuite, le bien général, qui veut que l’argent, comme la viande, le vin et les autres marchandises, soit donné au meilleur marché possible, s’y opposerait. Tous les commerçants et industriels le reconnaissent: c’est la cherté de l’argent et des capitaux qui entretient la misère dans notre pays, et qui fait notre infériorité vis-à-vis de l’Angleterre.

L’intérêt de l’argent, à la Banque actuelle, est 4: ce qui veut dire, 5, 6, 7, 8 et 9 chez les autres banquiers, qui, presque seuls, ont la faculté d’escompter à la Banque.

Or, cet intérêt appartenant au public, le public serait maître de le réduire, à volonté, à 3, 2, 1, 1/2 et 1/4 p. %, suivant qu’il trouverait plus d’avantage à tirer de la Banque un gros revenu, ou à faire ses affaires à meilleur compte.

Qu’on entre dans cette voie de réduction, pour si peu que ce soit, qu’on la parcoure avec la lenteur qu’on voudra: le plus ou le moins de célérité ne fait rien à la chose. Mais je dis qu’alors la tendance sociale, en ce qui concerne l’escompte et le prix de l’argent, sur tout le territoire de la République, sera immédiatement, ipso facto, changée, et que ce simple changement aura fait passer le Pays du statu quo capitaliste et gouvernemental, à l’état révolutionnaire.

Eh bien! est-ce quelque chose de si effrayant qu’une révolution?

Que si à présent l’on me demande à quel chiffre je pense, en mon particulier, que doive être poussée tout d’abord la réduction de l’intérêt, je n’hésite point à répondre: au chiffre rigoureusement nécessaire pour couvrir les frais d’administration et d’usure des métaux, soit 1/2 ou 1/4 p. %; et tel est le second article que je propose d’ajouter au décret.

Je ne discuterai point ici les raisons de ce sentiment, qui m’a été longtemps personnel. Je les ai données ailleurs. Quant à présent, je ne m’occupe ni d’économie politique, ni de finance, ni de morale; je fais purement et simplement de la révolution. C’est pourquoi, tout en prenant la liberté d’exprimer à l’avance mon opinion en ce qui touche la pratique, j’insiste principalement sur le principe. Le jour où vous aurez décrété la démocratisation de la Banque et la réduction de l’intérêt, ce jour-là vous serez entré dans la voie révolutionnaire.

Toutefois, je ne puis me dispenser de toucher en passant une considération essentielle. Si je désire ne payer aucun intérêt à la Banque, c’est que l’intérêt est à mes yeux une pratique gouvernementale, féodale, dont nous ne parviendrions jamais à nous délivrer, si la Banque du Pays devenait une Banque d’État. Pendant longtemps le Socialisme n’a rêvé que Banque d’État, Crédit de l’État, revenus et bénéfices de l’État; ce qui voulait dire: consécration démocratique et sociale du principe spoliateur; exploitation du travailleur au nom, à l’exemple et sous le patronage de la République. Mettez la Banque du peuple aux mains du Gouvernement: et sous prétexte de ménager à l’État les produits de l’escompte en compensation d’autres impôts, on créera à la charge du Peuple de nouvelles sinécures, de gros traitements, des gaspillages inconnus; on favorisera de nouveau l’usure, le parasitisme et le privilége. Non, non, je ne veux pas de l’État, même pour serviteur; je repousse le Gouvernement, même direct; je ne vois dans toutes ces inventions que des prétextes au parasitisme et des retraites pour les fainéants.

Tel serait mon premier acte révolutionnaire, celui par lequel je procéderais à la liquidation de la société.

Qu’y trouvez-vous d’injuste et de violent? Vous paraît-il empreint de despotisme, ou marqué au coin de la liberté? N’y reconnaissez-vous pas l’expression du principe organique, la réciprocité, le contrat? Les commerçants, fabricants, industriels, agriculteurs, etc., auront-ils à s’en plaindre? Une fois le décret rendu par l’Assemblée nationale, — car pourquoi ne me servirais-je pas pour changer les choses des choses mêmes? — l’institution fondée, le conseil d’administration élu, qu’est-ce que la Banque du peuple pourrait avoir de commun avec le Gouvernement? Et quant à cette fameuse centralisation dont on paraît si fier et si jaloux, celle qu’aurait créée, entre toutes les communes, industries et corporations, l’égalité du taux de l’intérêt, à 3, à 2, à 1, ou 1/2 p. %, ne vous semble-t-elle pas supérieure à celle qui résulterait, dans le même ordre d’intérêts, de la haute prépondérance de la Banque centrale, présidée par le ministre des finances, sur tous les travaux agricoles et industriels? Sachez-le donc, politiques de routine, la vraie centralisation, ce n’est pas la hiérarchie des fonctionnaires, c’est l’égalité des garanties et des moyens.

2. Dette de l’État.

2. Dette de l’État.

J’ai dit, en faisant la critique générale du Gouvernement, que si le contrat pouvait résoudre une seule question d’intérêt entre deux individus, il pouvait résoudre de même toutes celles qui surgissent entre des millions: d’où il suit que le problème de l’ordre dans la société est des millions de fois plus aisé à attaquer par voie de transaction que par voie d’autorité. C’est ce que j’espère porter dans cette étude et celles qui suivront, jusqu’au dernier degré d’évidence. Le premier problème, celui de l’échange et de la circulation, résolu, tous les autres vont se résoudre.

La dette publique, flottante et consolidée, est d’environ 6 milliards. Les intérêts, d’après le budget de 1851, sont de 270 millions.

À cette rente de 270 millions est attachée une autre rente qui, sous le nom d’amortissement, a pour but d’éteindre chaque année, par le rachat, une partie de la rente perpétuelle. Cet amortissement est de 74 millions.

Dire comment cet amortissement, toujours porté au budget, toujours fourni par le contribuable, n’amortit jamais rien; comment il passe tout entier dans les excédants de dépense; comment la dette s’accroît sans cesse, est une question qui n’entre pas dans mon plan. Tout ce que je cherche, pour le moment, c’est le moyen de rembourser la dette.

Enfin, à ces 344 millions d’intérêts et amortissement, ajoutez 56 millions de pensions et retraites, dont, par exception, le Gouvernement fait jouir, aux frais du Pays, après vingt-cinq, trente ans de service, ses fonctionnaires: vous aurez le total des redevances de l’État, en dehors de tout service, 400 millions.

Or, de cela seul que l’État, en se faisant emprunteur, a fondé une caisse d’amortissement, qui a pour but avoué de le libérer, il s’ensuit déjà qu’il y a tendance et désir de l’État à s’exonérer; je dis plus, l’État a droit, droit naturel, inhérent à sa qualité de débiteur, et moyennant remboursement, de poursuivre son exonération.

Les intérêts de la dette sont constitués aux taux de 5, 4 ½, 4 et 3 p. %. — Cela prouve encore que, selon les circonstances, l’État, comme tous les emprunteurs, subit des conditions plus ou moins onéreuses, et que s’il trouvait la possibilité d’emprunter à un taux inférieur, il aurait la faculté d’en user.

En effet, qui dit rente perpétuelle, dit dette non exigible par le créancier, mais remboursable à volonté par le débiteur: les praticiens de la finance reconnaissent généralement que telle est la condition de l’État vis-à-vis des rentiers.

Si donc, par le premier décret que nous avons fait rendre aux Représentants de 1852, le crédit était organisé démocratiquement par toute la République, et l’intérêt de l’argent à la Banque nationale réduit de 4 à 3 p. %: par suite de cette concurrence faite aux banquiers, il y aurait affluence de capitaux à la Bourse et demande de placements sur l’État, qui serait maître alors de remplacer une partie de ses rentes à 5, 4 ½ et 4 p. % par des rentes à 3; c’est ce qu’on appelle une conversion. Si l’intérêt à la Banque était réduit à 1/2 ou 1/4 p. %, la facilité du remboursement croîtrait pour l’État dans une proportion analogue. Au bout d’un certain temps, il aurait converti toute la dette, diminué la rente annuelle de sept huitièmes; ou pour mieux dire, la rente à recevoir devenant insignifiante pour les titulaires, et la demande de remboursement se faisant par eux-mêmes, l’État aurait à servir, non plus des intérêts, mais des annuités. La force des choses, indépendamment de toute sollicitation de l’État, amènerait cette situation.

Il s’agit maintenant, au lieu d’attendre le mouvement, d’aller au-devant de lui, de le provoquer, de faire servir à l’acquittement rapide et définitif des dettes de l’État toute la faculté que lui assure son droit, toute la puissance que lui fournit l’institution d’une Banque nationale.

J’observe d’abord, comme je l’ai fait tout à l’heure, que, quelque parti qu’on choisisse, qu’on se résigne à attendre les effets de la réduction de l’intérêt à l’escompte, offres de capitaux, demandes d’inscriptions, etc., ou qu’on prenne l’initiative des conversions, la tendance du Budget, conséquemment celle du Pays, en ce qui concerne cette partie de l’organisme politique, aura été changée; et qu’une fois en train de payer nos dettes au lieu de les aggraver continuellement, nous serons dans la voie révolutionnaire. La différence de rapidité dans la marche à suivre, le quantum des réductions à opérer, ne touche pas au principe; et c’est le principe, c’est la tendance qu’il faut surtout considérer.

Voulez-vous augmenter vos dettes? c’est de la Réaction. En ce cas, point de Banque nationale, point de réduction de l’intérêt. Liberté entière à l’agiotage, concession à perpétuité du privilége de la Banque de France, consolidation périodique de la dette flottante, emprunts de l’État à 25, 30, 40 au-dessous du pair, etc.

Voulez-vous, au contraire, diminuer vos dettes? c’est de la Révolution. Alors, vous n’avez qu’un moyen, c’est d’enlever aux capitaux particuliers l’industrie de l’escompte, et de fixer partout l’intérêt du commerce à 1/2 ou 1/4 p. %. Par cette mesure les capitaux affluent à la Bourse: vous convertissez et amortissez jusqu’à extinction.

Entre la Réaction et la Révolution, voilà toute la différence!

Or, puisque j’ai commencé de donner mon opinion, je dirai qu’à mon avis la meilleure marche à suivre, la plus sûre, la plus équitable, c’est de faire pour la Dette comme pour la Banque, d’anéantir d’un seul coup l’intérêt. Je veux dire qu’à partir du jour du décret, les intérêts, que l’on continuerait de payer, comme devant, aux porteurs d’inscriptions, leur seraient comptés en déduction du principal, à titre d’annuités, ledit principal fixé, quel que fût l’état de la Bourse, au pair, et la différence du cours au pair devant tenir lieu de prime pour le délai du remboursement.

Oh! je sais bien que les rentiers, les joueurs de Bourse, toute la séquelle financière, crieront à la spoliation, parce que l’État, au lieu d’opérer sur le principal, comme cela se fait tous les jours à la Bourse, opérerait sur l’intérêt. Admirez la morale bancocratique! La spéculation agioteuse, qui exagère ou atténue le capital inscrit, la valeur réelle, en conservant le même intérêt, est chose légitime: le décret du Souverain au contraire, qui, suivant l’impulsion de la Banque, annulerait l’intérêt, la valeur instable, abusive, en restituant intégralement le Capital, serait vol! Et ces gens-là se disent économistes, moralistes, jurisconsultes, hommes d’État! il y en a même qui se font passer pour chrétiens! Soit. J’ai trop longtemps disputé avec cette canaille: j’en demande pardon à l’Humanité. Ils sont les plus forts! prenons patience. Il y a des retours aux choses d’ici-bas… Je m’adresse aux hommes de bon sens et de bonne foi. Si, par le cours naturel des choses, par la loi du marché, l’intérêt de l’argent tombait généralement en France à 3 p. %, il n’y a personne qui ne trouvât qu’une conversion du 5, du 4 ½ et du 4 en 3 fût chose parfaitement légitime. Pourquoi donc cesserait-elle de l’être si, par un acte de la volonté souveraine, par un progrès de la raison publique et une transaction entre tous les intérêts, le principe créditez-vous les uns les autres, qui n’est aujourd’hui que de conseil, devenait le premier article du pacte social? si, en vertu de cette loi du Pays, dont on voit poindre déjà la première lueur dans les associations pour le bon marché, le prix du numéraire tombait au niveau des frais d’administration de la Banque? Toutes les affaires étant subordonnées au mouvement de l’escompte public, quelle iniquité y aurait-il à ce que la réciprocité fût exigée des créanciers de l’État? Et parce que la dette aurait été contractée avant la loi, s’ensuivrait-il que le capital prêté dût en être affranchi? Ne suffirait-il pas, pour que la non-rétroactivité fût observée à son égard, que la loi ne s’étendît pas aux termes antérieurs et ne frappât que ceux à échoir postérieurement?

Ce que la Société fait pour tous, elle a droit de l’attendre de chacun; la même remise dont elle fait jouir les citoyens sur leurs escomptes, elle doit en profiter à son tour sur les intérêts qu’elle paye. La première est la mesure de la seconde: telle est la loi de la Réciprocité, la loi du Contrat, hors de laquelle il n’est que misère et servitude pour le producteur.

Or, dites-moi, pour accomplir cette importante réforme, payer les dettes de l’État, faire défense à tous ministres, à l’avenir, de contracter au nom du Pays aucun emprunt, attendu que sous le nouveau régime cette pratique de la vieille finance sera complétement abandonnée; supprimer toutes pensions, retraites, etc., parce que c’est aux départements, communes, corporations, associations, etc., de prendre soin de leurs invalides, comme de récompenser et décorer leurs serviteurs; décharger, en un mot, l’Administration centrale de cette énorme gestion du Grand-Livre, de l’Amortissement, de la Dette flottante, des caisses d’Épargnes, de la distribution des croix, rubans, retraites et pensions: faut-il remanier dix fois encore notre constitution politique? nous épuiser pendant cinquante ans en bacchanales parlementaires? recommencer la tragi-comédie de 91, 93, 95, 99, 1804, pour finir par 1814, 1830 et 1848? user jusqu’à la Nation, avec ces billevesées de Législation directe, Gouvernement direct, et autres, qu’enfante tous les jours le cerveau malade des chefs de partis et d’écoles?… Le Peuple, en immense majorité, ne sait pas même qu’il a des dettes. Il ignore ce que c’est qu’amortissement, consolidation, conversion, annuités; il serait étrangement scandalisé si on lui disait ce que c’est qu’un Emprunt à 55, 70 ou 75. Il se passera peut-être un demi-siècle avant qu’il soit en état de comprendre ce fait, d’histoire élémentaire, que de 1789 à 1852, les choses ont été arrangées de telle façon dans le Gouvernement, qu’à la seconde de ces époques, après avoir balayé les dettes de l’ancien régime, le Peuple avait à payer de nouveau chaque année, sous les noms de Dette publique, Amortissement, Emprunts, Pensions, Retraites, une somme de plus de 400 millions de francs, en remplacement des anciens droits féodaux qu’il croyait abolis!