SigPhi · Proudhon

Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle

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Quant à moi, je ne crois point que, dans le système de nos lois et l’état des propriétés, une pareille innovation soit praticable, et je doute que l’espoir des paysans triomphe des difficultés et des complications sans nombre de la matière. Je suis le premier à reconnaître la légitimité du droit à la plus-value, mais autre chose est de reconnaître le droit, et autre chose de faire droit; et celui-ci est incompatible avec toutes les lois, traditions et usages qui régissent la propriété. Il ne faudrait pas moins qu’une refonte complète, avec suppressions, additions, modifications, presque à chaque phrase et à chaque mot, des deuxième et troisième livres du Code civil, dix-sept cent soixante-six articles à reviser, discuter, approfondir, abroger, remplacer, développer, plus de travail que n’en pourrait faire l’Assemblée nationale en dix ans.

Tout ce qui concerne la distinction des biens, le droit d’accession, l’usufruit, les servitudes, successions, contrats, prescriptions, hypothèques, devra être raccordé avec le droit à la plus-value et remanié de fond en comble. Quelque bonne volonté qu’y mettent les représentants, quelques lumières qu’ils y apportent, je doute qu’ils parviennent à faire une loi qui satisfasse leurs commettants et leur amour-propre. Une loi qui dégage, qui consacre et qui règle, dans toutes les circonstances, le droit à la plus-value et les conséquences qu’il traîne après lui, est tout simplement une loi impossible. C’est ici un de ces cas où le Droit, malgré son évidence, échappe aux définitions du législateur.

Le droit à la plus-value a encore un autre défaut bien plus grave, c’est de manquer de logique et d’audace.

De même que la propriété n’augmente de valeur que par le travail du fermier, de même elle ne conserve sa valeur acquise que par ce même travail. Une propriété abandonnée ou mal soignée perd et se détériore, autant que dans le cas contraire elle profite et s’embellit. Conserver une propriété, c’est encore la créer, car c’est la refaire tous les jours, à fur et mesure qu’elle périclite. Si donc il est juste de reconnaître au fermier une part dans la plus-value que par son travail il ajoute à la propriété, il est également juste de lui reconnaître une autre part pour son entretien. Après avoir reconnu le droit à la plus-value, il faudra reconnaître le droit de conservation. Qui fera ce nouveau règlement? qui saura le faire entrer dans la législation, le faire cadrer avec le Code?… Remuer de pareilles questions, c’est jeter la sonde dans des abîmes. Le droit à la plus-value, si cher au cœur du paysan, avoué par la loyauté d’un grand nombre de propriétaires, est impraticable, parce qu’il manque de généralité et de profondeur, en un mot, parce qu’il n’est point assez radical. Il en est de lui comme du Droit au travail, dont personne, à la Constituante, ne contestait la justice, mais dont la codification est également impossible. Le Droit au travail, le Droit à la vie, le Droit à l’amour, le Droit au bonheur, toutes ces formules, capables à un instant donné de remuer les masses, sont entièrement dépourvues de raison pratique. Si elles trahissent dans le peuple un besoin respectable, elles accusent encore plus l’incompétence de leurs auteurs.

Allons-nous dire, à cette heure, au paysan, comme nous avons dit en 1848 à l’ouvrier, qu’il n’y a rien à faire; que le droit à la plus-value, de même que le droit au travail et tous les droits évangéliques, est une belle chose, sans doute, mais parfaitement irréalisable; que le monde a toujours été comme cela, et qu’il ira toujours de même; que la Providence a fait les uns propriétaires et les autres fermiers, comme elle a créé des chênes et des aubépines, et tous ces lieux communs de morale malthusienne cent fois réfutés? La confidence pourrait être mal reçue, et il est permis de douter que les paysans, pas plus que les ouvriers, en prennent leur parti. Avant peu il faudra une solution; sinon, prenez garde!… Je vois venir l’expropriation universelle, sans utilité publique, et sans indemnité préalable.

Je termine ici cette étude, laissant à mes lecteurs le soin de la poursuivre dans ses détails, et me contenterai d’avoir touché les points généraux.

Une liquidation générale est le préliminaire obligé de toute révolution. Après soixante années d’anarchie mercantile et économique, une seconde nuit du 4 août est indispensable. Nous sommes encore maîtres de procéder avec toute la prudence, toute la modération qui sera jugée utile; plus tard, notre destinée pourrait ne plus dépendre de notre libre arbitre.

J’ai depuis longtemps prouvé que tout, dans les aspirations du Pays, dans les idées qui ont cours parmi les capitalistes et propriétaires comme parmi les paysans et les ouvriers, conduit fatalement à cette liquidation: associations pour le bon marché des produits, entassement du numéraire à la Banque, comptoirs d’escompte, papier de crédit, banque foncière, cités ouvrières, droit à la plus-value, etc., etc. J’ai fait l’analyse et la déduction de ces idées, et j’ai trouvé partout au fond le principe de la réciprocité et du contrat, nulle part celui du gouvernement. J’ai montré enfin comment la liquidation pouvait, sur chaque point donné, s’opérer avec telle rapidité qu’on voudrait; et si je me suis déclaré pour la forme la plus expéditive et la plus prompte, ce n’est point, comme on pourrait croire, par amour des opinions extrêmes, mais parce que je suis convaincu que ce mode est de tous le plus sage, le plus juste, le plus conservateur, le plus avantageux à tous les intéressés, débiteurs, créanciers, rentiers, locataires, fermiers et propriétaires.

Moi, chercher les opinions extrêmes! Eh! croyez-vous donc qu’au delà de l’idée toute de conciliation que je préfère et que je propose, il n’y en ait pas de plus radicale et de plus sommaire? Avez-vous oublié ce mot du grand Frédéric au meunier Sans-Souci: Sais-tu que sans payer je pourrais bien le prendre?

Entre le remboursement par annuités et la confiscation, il peut exister bien des moyens termes. Que la contre-révolution poursuive le cours de ses exploits: et avant un an peut-être le prolétariat demandera aux riches, à titre de réparations et indemnités, quart, tiers, moitié de leurs propriétés, dans quelques années le tout. Et le prolétariat, est plus fort que le grand Frédéric. Alors, ce ne sera plus le Droit au travail, ni le Droit à la plus-value qu’invoqueront les paysans et les ouvriers: ce sera le Droit de la guerre et des représailles. Qu’aura-t-on à répondre?

SIXIÈME ÉTUDE.

organisation des forces économiques.

Rousseau a dit vrai: Nul ne doit obéir qu’à la loi qu’il a lui-même consentie; et M. Rittinghausen n’a pas moins raison quand il prouve en conséquence, que la loi doit émaner directement du souverain, sans intermédiaire de représentants.

Mais où les deux écrivains ont également failli, c’est à l’application. Avec le suffrage ou vote universel, il est évident que la loi n’est ni directe ni personnelle, pas plus que collective. La loi de la majorité n’est pas ma loi, c’est la loi de la force; par conséquent le gouvernement qui en résulte n’est pas mon gouvernement, c’est le gouvernement de la force.

Pour que je reste libre, que je ne subisse d’autre loi que la mienne, et que je me gouverne moi-même, il faut renoncer à l’autorité du suffrage, dire adieu au vote comme à la représentation et à la monarchie. Il faut supprimer, en un mot, tout ce qui reste de divin dans le gouvernement de la société, et rebâtir l’édifice sur l’idée humaine du Contrat.

En effet, lorsque je traite pour un objet quelconque avec un ou plusieurs de mes concitoyens, il est clair qu’alors c’est ma volonté seule qui est ma loi; c’est moi-même qui, en remplissant mon obligation, suis mon gouvernement.

Si donc le contrat que je fais avec quelques-uns, je pouvais le faire avec tous; si tous pouvaient le renouveler entre eux; si chaque groupe de citoyens, commune, canton, département, corporation, compagnie, etc., formé par un semblable contrat et considéré comme personne morale, pouvait ensuite, et toujours dans les mêmes termes, traiter avec chacun des autres groupes et avec tous, ce serait exactement comme si ma volonté se répétait à l’infini. Je serais sûr que la loi ainsi faite sur tous les points de la République, sous des millions d’initiatives différentes, ne serait jamais autre chose que ma loi, et si ce nouvel ordre de choses était appelé gouvernement, que ce gouvernement serait le mien.

Ainsi le principe contractuel, beaucoup mieux que le principe d’autorité, fonderait l’union des producteurs, centraliserait leurs forces, assurerait l’unité et la solidarité de leurs intérêts.

Le régime des contrats, substitué au régime des lois, constituerait le vrai gouvernement de l’homme et du citoyen, la vraie souveraineté du peuple, la République.

Car le contrat, c’est la Liberté, premier terme de la devise républicaine: nous l’avons surabondamment démontré dans nos études sur le principe d’autorité et sur la liquidation sociale. Je ne suis pas libre quand je reçois d’un autre, cet autre s’appelât-il la Majorité ou la Société, mon travail, mon salaire, la mesure de mon droit et de mon devoir. Je ne suis pas libre davantage, ni dans ma souveraineté ni dans mon action, quand je suis contraint de me faire rédiger ma loi par un autre, cet autre fût-il le plus habile et le plus juste des arbitres. Je ne suis plus libre du tout, quand je suis forcé de me donner un mandataire qui me gouverne, ce mandataire fût-il le plus dévoué des serviteurs.

Le contrat, c’est l’Égalité dans sa profonde et spirituelle essence. — Celui-là se croit-il mon égal, et ne se pose-t-il point en exploiteur et en maître, qui exige de moi plus qu’il ne me convient de fournir, et qu’il n’est dans l’intention de me rendre; qui me déclare incapable de faire ma loi, et qui prétend que je subisse la sienne?

Le contrat, c’est la Fraternité, puisqu’il identifie les intérêts, ramène à l’unité toutes les divergences, résout toutes les contradictions, et par conséquent rend l’essor aux sentiments de bienveillance et de dévouement que refoulait l’anarchie économique, le gouvernement des représentants, la loi étrangère.

Le contrat, enfin, c’est l’Ordre, puisque c’est l’organisation des forces économiques, à la place de l’aliénation des libertés, du sacrifice des droits, de la subordination des volontés.

Donnons une idée de cet organisme: après la liquidation la réédification; après la thèse et l’antithèse, la synthèse.

1. Crédit.

L’organisation du crédit est faite aux trois quarts par la liquidation des banques privilégiées et usuraires et leur conversion en une Banque nationale de circulation et de prêt, à 4/2, 1/4 ou 1/8 p. %. Il ne reste qu’à créer, partout où le besoin l’exige, des succursales de banque, et à retirer peu à peu les espèces de la circulation, en faisant perdre à l’or et à l’argent le privilége de monnaie.

Quant au crédit personnel, ce n’est pas à la Banque nationale d’en faire l’application; c’est dans les compagnies ouvrières et les sociétés agricoles et industrielles qu’il doit trouver son exercice.

2. Propriété.

J’ai dit précédemment comment la propriété, rachetée par le loyer ou fermage, revenait au fermier et au locataire. Il me reste, notamment en ce qui touche la propriété territoriale, à montrer la puissance organique du principe que nous avons invoqué pour opérer cette conversion.

Tous les socialistes, Saint-Simon, Fourier, Owen, Cabet, Louis Blanc, les chartistes, ont conçu l’organisation agricole de deux manières, Ou bien le laboureur est simplement ouvrier associé d’un grand atelier de culture, qui est la Commune, le Phalanstère.

Ou bien, la propriété territoriale étant rappelée à l’État, chaque cultivateur devient lui-même fermier de l’État, qui seul est propriétaire, seul rentier. Dans ce cas, la rente foncière compte au budget, et peut même le remplacer intégralement.

Le premier de ces deux systèmes est à la fois gouvernemental et communiste: par ce double motif, il n’a aucune chance de succès. Conception utopique, mort-née. Les phalanstériens parleront longtemps encore de leur commune modèle; les communistes ne sont pas près de renoncer à leur fraternité champêtre. Qu’on leur laisse cette consolation. Si l’idée d’association agricole ou de culture par le Gouvernement se produisait jamais d’une manière sérieuse dans la Révolution, à supposer que le gouvernement subsistât dans une révolution dirigée principalement contre lui, le cas d’insurrection serait posé au paysan. Il y aurait pour lui, de la part de ceux-là mêmes qui se diraient socialistes, menace de tyrannie.

Le second système semble plus libéral: il laisse le cultivateur maître dans son exploitation, ne le soumet à aucun conseil, ne lui impose aucun règlement. En comparaison du sort actuel des fermiers, il est probable qu’avec la longueur des baux et la modération des fermages, l’établissement de ce système rencontrerait peu d’opposition dans les campagnes. J’avoue, pour mon compte, que je me suis longtemps arrêté à cette idée, qui fait une certaine part à la liberté, et à laquelle je ne trouvais à reprocher aucune irrégularité de droit.

Toutefois, elle ne m’a jamais complétement satisfait. J’y trouve toujours un caractère d’autocratie gouvernementale qui me déplaît; je vois une barrière à la liberté des transactions et des héritages; la libre disposition du sol enlevée à celui qui le cultive, et cette souveraineté précieuse, ce domaine éminent, comme disent les légistes, de l’homme sur la terre, interdit au citoyen, et réservé tout entier à cet être fictif, sans génie, sans passions, sans moralité, qu’on appelle l’État. Dans cette condition, le nouvel exploitant est moins, relativement au sol, que l’ancien; il a plus perdu qu’il n’a gagné; il semble que la motte de terre se dresse contre lui et lui dise: Tu n’es qu’un esclave du fisc; je ne te connais pas!

Pourquoi donc le travailleur rural, le plus ancien, le plus noble de tous, serait-il ainsi découronné? Le paysan aime la terre d’un amour sans bornes, comme dit poétiquement Michelet: ce n’est pas un colonat qu’il lui faut, un concubinage; c’est un mariage.

On allègue le droit antérieur, imprescriptible, inaliénable de l’espèce sur le sol. On en déduit, comme faisaient jadis les physiocrates, la participation de la commune ou de l’État au produit net. On veut que ce produit net soit l’impôt. Et de tout cela on conclut à l’inféodation, à l’emphytéose perpétuelle, irréméable de la terre, et ce qui est plus grave, à la non-circulation, à l’immobilisme de toute une catégorie, la plus considérable par sa masse, la plus précieuse par sa solidité, de capitaux.

Cette doctrine me paraît fausse, contraire à toutes les notions de la science, et en l’état dangereuse.

1 Ce qu’on appelle produit net, en agriculture, n’a d’autre cause que l’inégalité de qualité des terres: sans cette inégalité, il n’y aurait pas de produit net, puisqu’il n’y aurait pas de comparaison. Si donc quelqu’un a droit de réclamer contre cette inégalité, ce n’est pas l’État, ce sont les laboureurs mal partagés: c’est pour cela que dans notre projet de liquidation nous avons stipulé sur toute espèce de culture une redevance proportionnelle, destinée à former entre les laboureurs la compensation des revenus et l’assurance des produits.

2 Les professions industrielles, en faveur desquelles on semble réserver une rente foncière, n’ont pas plus que l’État le droit d’y prétendre: la raison, c’est qu’elles n’existent point à part et indépendamment du travail agricole, elles en sont un démembrement. Le laboureur cultive et récolte pour tous: l’artisan, le commerçant, le manufacturier, travaille pour le laboureur. Dès que l’industriel a reçu le prix de sa marchandise il est payé; son compte est réglé; il a reçu sa part du produit net comme du produit brut du sol. Faire supporter exclusivement au laboureur sous prétexte de produit net, l’impôt public, c’est créer une immunité au profit des industrieux, et les faire jouir eux-mêmes, sans réciprocité de leur part, de la totalité de la rente.

3 Quant aux inconvénients de la non-circulation des immeubles, j’en montrerai tout à l’heure la gravité.

4 Enfin ce fermage universel, absolu, irrévocable, contraire aux aspirations les plus certaines de l’époque, me paraît, dans l’état actuel des choses, souverainement impolitique. Le peuple, même celui du socialisme, veut, quoi qu’il dise, être propriétaire; et si l’on me permet de citer ici mon propre témoignage, je dirai qu’après dix ans d’une critique inflexible, j’ai trouvé sur ce point l’opinion des masses plus dure, plus résistante que sur aucune autre question. J’ai fait violence aux convictions, je n’ai rien obtenu sur les consciences. Et, chose à noter, qui prouve jusqu’à quel point la souveraineté individuelle s’identifie dans l’esprit du peuple avec la souveraineté collective, plus le principe démocratique a gagné de terrain, plus j’ai vu les classes ouvrières, dans les villes et les campagnes, interpréter ce principe dans le sens le plus favorable à la propriété.

Tout en maintenant donc une critique sur le but de laquelle personne ne saurait désormais se méprendre, j’ai dû conclure que l’hypothèse d’un fermage général ne contenait pas la solution que je cherchais, et qu’après avoir liquidé la terre, il fallait songer sérieusement à la remettre, en toute souveraineté, au laboureur; que hors de là, ni son orgueil de citoyen, ni ses droits de producteur, ne pouvaient être satisfaits.

Cette solution importante, sans laquelle rien de stable ne se peut produire dans la société, j’ai cru l’avoir trouvée, et comme toujours, d’autant plus simple, plus pratique et plus féconde, qu’elle était plus près de moi: ce n’est autre chose que le principe qui nous a servi pour la liquidation, transformé en principe d’acquisition.

…...« Tout payement de loyer ou fermage, avons-nous dit, acquiert au locataire, fermier, métayer, une part proportionnelle dans la propriété. » Faites de cette disposition, toute négative en apparence, et qui tout à l’heure ne semblait imaginée que pour le besoin de la cause, une règle positive, générale, immuable, et la propriété est constituée. Elle aura reçu son organisation, sa réglementation, sa police, sa sanction. Elle aura rempli son Idée enfin, en un seul article, charte consentie par tous et à tous, et de laquelle tout le reste va se déduire par les seules lumières du sens commun.

Avec ce simple contrat, protégé, consolidé et garanti par l’organisation du crédit commercial et agricole, vous pouvez, sans la moindre inquiétude, permettre au propriétaire de vendre, transmettre, aliéner, faire circuler à volonté la propriété. La propriété, sous ce nouveau régime; la propriété séparée de la rente, délivrée de sa chaîne et guérie de sa lèpre, est dans la main du propriétaire comme la pièce de 5 francs ou le billet de banque dans la main de celui qui le porte. Elle vaut tant, ni moins ni plus; elle ne peut ni perdre ni gagner à changer de main; elle n’est plus sujette à dépréciation; surtout elle a perdu cette puissance fatale d’accumulation qu’elle tenait, non d’elle-même, mais de l’antique préjugé de caste et de patriciat.

Ainsi, au point de vue de l’égalité des conditions, de la garantie du travail et de la sécurité publique, la propriété foncière ne peut plus causer à l’économie sociale la moindre perturbation; elle a perdu ses vices: reste à voir les qualités qu’elle a dû acquérir. C’est ici surtout que j’appelle l’attention de mes lecteurs, notamment des communistes, que je prie de bien peser la différence qu’il y a entre l’association, c’est-à-dire le gouvernement et le contrat.

Si la propriété foncière, comme quelques-uns le proposent, revenait à l’État; si par conséquent elle s’immobilisait dans ses mains, ne laissant plus hors de lui que des cultivateurs associés ou fermiers, il arriverait que la propriété, non-seulement comme droit, comme principe juridique, mais aussi comme valeur, aurait disparu.

En effet, supposez que, dans l’état actuel des choses, le Gouvernement ordonne un inventaire général de la richesse, mobilière et immobilière, du Pays. Après avoir porté en compte l’argent, les marchandises en magasins, les récoltes sur pied, les meubles et instruments de travail, les maisons et les usines, on ajouterait les terres, les immeubles, ce qu’on nomme vulgairement les propriétés. Et l’on dirait: la propriété foncière vaut 80 milliards, qui, ajoutés à 50 milliards de produits, marchandises, etc., forment un total de 130 milliards.

Dans le système de l’affermage universel, au contraire, ces 80 milliards de valeurs en propriétés devraient être retranchés de l’inventaire: attendu que ne se vendant et ne s’échangeant point, n’entrant en comparaison avec aucune autre valeur, appartenant à tout le monde, ce qui veut dire à personne, elles ne pourraient à aucun titre, pas plus que l’air et le soleil, figurer dans l’avoir de la nation.

On me dira peut-être que ce n’est là qu’une subtilité de comptable, qui n’affecte en rien la richesse réelle, le bien-être positif du Peuple. Erreur: le peuple a perdu 80 milliards, car il a perdu le droit d’en disposer. En effet, d’après la déclaration de 93, la propriété, c’est la libre disposition. Or, la propriété ou la libre disposition dans l’homme est précisément ce que nous appelons valeur dans la chose, en sorte que celui qui perd l’une des deux perd tout: ceci est de la pratique la plus usuelle. Suivez bien cette filière.

D’après la Constitution de 1848, qui a confirmé à son tour le droit de propriété en le faisant découler du travail, celui qui défriche un champ, qui l’enclôt, le laboure, l’engraisse, qui y enfouit sa sueur, son sang, son âme, celui-là n’a pas seulement droit à la récolte, qui déjà lui est une récompense; il a gagné en outre un champ, une valeur, qui lui constitue un bénéfice supplémentaire, qu’il porte à son Avoir, et qu’il appelle sa propriété. Cette propriété, il peut l’échanger, la vendre, en tirer, suivant l’importance, un prix qui le fera vivre, sans travail, plusieurs années.

À l’instar de cette pratique, consacrée par toutes nos constitutions, nous avons à notre tour posé cette règle, en nous autorisant de la Banque foncière: « Tout payement de loyer ou fermage acquiert au locataire une part proportionnelle dans la propriété. » Supposons donc que le fermier, profitant du bénéfice de la révolution, ait acquis, par vingt ans de redevance, une propriété estimée 20,000 fr., croyez-vous que ce soit pour lui la même chose de pouvoir dire, dans le système communiste et gouvernemental: La Révolution allonge mon bail, et réduit mon fermage, c’est vrai. Mais elle ne me permet pas de rien acquérir; je ne posséderai jamais cette terre; nu j’en suis sorti, nu j’y rentrerai. Et comme mon métier est de piocher le sol, que je ne sais pas faire autre chose, ma condition est immuable: me voilà, pour ma vie et pour la vie de mes enfants, attaché à la glèbe. Ainsi le veulent nos mandataires, que nous avons choisis pour nous donner des lois; nos mandataires, qui nous représentent et qui nous gouvernent!

Ou bien, dans le système de la réciprocité contractuelle: La Révolution m’affranchit du fermage. Chaque année de rentaire me vaut une part de ce terrain; dans vingt ans la propriété est à moi. Dans vingt ans, moi qui n’ai rien, qui devais n’avoir jamais rien, qui serais mort sans laisser à mes enfants autre chose que le souvenir de mes fatigues et de ma résignation; dans vingt ans, je posséderai ce fonds, qui vaudra 20,000 fr. J’en serai le maître, le propriétaire! Je le vendrai si je veux, contre de l’or, de l’argent, des billets de banque; je changerai de pays si cela me convient; je ferai de mon fils un commerçant, si le commerce lui plaît; je marierai ma fille avec l’instituteur, si cette alliance agrée à ma fille; et moi, quand je ne pourrai plus travailler, je me ferai avec mon fonds une rente viagère. Ma retraite, la retraite de mes vieux ans, c’est, ma propriété!… Croyez-vous, dis-je, que le paysan hésite un instant sur l’alternative?

Sans doute la richesse collective de la nation ne perd ni ne gagne dans aucun cas; que les 80 milliards d’immeubles qui constituent les fortunes individuelles figurent ou non dans le total, qu’importe à la société? Mais pour le colon, entre les mains duquel le sol mobilisé devient une valeur circulante, une monnaie encore une fois, est-ce la même chose?… Au reste, ce que j’en dis ici n’est à d’autre fin que d’avertir l’opinion, et de prévenir autant qu’il est en moi des expériences ruineuses. Quant à l’événement, il sera tel, en dernier résultat, que je viens de le définir: la plus grande des puissances, la nécessité des choses, d’accord avec le cœur humain, le veut ainsi. Le fermier qui ne reconnaîtrait d’autre propriétaire que l’État se serait bientôt mis à la place de l’Etat; il traiterait sa possession en vrai propriétaire. Il s’établirait entre laboureurs, pour la transmission des fermes, le même usage qu’entre les notaires, greffiers, etc., pour la vente des offices; et comme les paysans en France seront toujours les plus forts, ils auraient bientôt consacré, par un vigoureux décret, ce qu’il aurait plu à certains utopistes de considérer comme une usurpation.

Allons donc au-devant d’une solution inéluctable, que l’intérêt des campagnes, la conservation du sol, l’équilibre des fortunes et la liberté des mutations appellent, et que la réforme financière indique et sollicite. Il est ridicule de vouloir soumettre les masses humaines, au nom de leur propre souveraineté, à des lois auxquelles leurs instincts répugnent: il est d’une saine politique, au contraire, il est juste et vraiment révolutionnaire, de leur proposer ce que cherche leur égoïsme, et qu’elles peuvent acclamer d’enthousiasme. L’égoïsme du peuple, en matière politique, est la première des lois.

Que l’Assemblée de 1852, Constituante ou Législative, donne l’impulsion; qu’elle arrête, en même temps que le fermage, ce morcellement absurde, qui est un désastre pour la fortune publique; qu’elle profite de la grande liquidation du sol, pour recomposer les héritages et en empêcher à l’avenir la dissémination. Avec les facilités du remboursement par annuités, la valeur de l’immeuble peut être indéfiniment partagée, échangée, subir toutes les mutations imaginables, sans que l’immeuble soit entamé jamais. Le reste est affaire de police; nous n’avons point à nous en occuper.

3. Division du travail, forces collectives, machines.

— Compagnies ouvrières.

La propriété foncière, en France, intéresse les deux tiers des habitants; cette proportion doit augmenter encore. Après le crédit, qui gouverne tout, c’est la plus grande de nos forces économiques; c’était donc par elle que nous devions procéder en second lieu à l’organisation révolutionnaire.

Le travail agricole, constitué sur cette base, apparaît dans sa dignité naturelle. C’est de toutes les occupations la plus noble, la plus salutaire au point de vue de la morale et de l’hygiène, et sous le rapport de l’exercice intellectuel la plus encyclopédique. Par toutes ces considérations, le travail agricole est celui qui exige le moins, disons mieux, qui repousse avec le plus d’énergie la forme sociétaire: jamais on ne vit de paysans former une société pour la culture de leurs champs, on ne le verra jamais. Les seuls rapports d’unité et de solidarité qui puissent exister entre laboureurs, la seule centralisation dont l’industrie rurale soit susceptible, nous l’avons indiquée; c’est celle qui résulte de la compensation du produit net, de la mutualité de l’assurance, et surtout de l’abolition de la rente, abolition qui rend les agglomérations foncières, le morcellement du sol, le servage du paysan, la dissipation des héritages, à tout jamais impossibles.

Il en est autrement de certaines industries, qui exigent l’emploi combiné d’un grand nombre de travailleurs, un vaste déploiement de machines et de bras, et, pour me servir des expressions techniques, une grande division du travail, par conséquent une haute concentration de forces. Là, l’ouvrier est nécessairement subordonné à l’ouvrier, l’homme dépend de l’homme. Le producteur n’est plus, comme au champ, un père de famille souverain et libre; c’est une collectivité. Les chemins de fer, les mines, les manufactures, sont dans ce cas.

Ici donc, de deux choses l’une: ou le travailleur, nécessairement parcellaire, sera simplement le salarié du propriétaire-capitaliste-entrepreneur; ou bien il participera aux chances de perte et de gain de l’établissement, il aura voix délibérative au conseil, en un mot il deviendra associé.

Dans le premier cas le travailleur est subalternisé, exploité; sa condition perpétuelle est l’obéissance et la misère. Dans le second seulement il reprend sa dignité d’homme et de citoyen; il peut aspirer à l’aisance; il fait partie du producteur, dont il n’était auparavant que l’esclave, comme dans la cité il fait partie du souverain, dont auparavant il n’était que le sujet.

Ainsi nous n’avons point à hésiter, car nous n’avons pas le choix. Là où la production nécessite une grande division du travail, une force collective considérable, il y a nécessité de former entre les agents de cette industrie une Association, puisque sans cela ils resteraient les uns par rapport aux autres subalternes, et qu’il y aurait ainsi, du fait de l’industrie, deux castes, celle des maîtres et celle des salariés: chose qui répugne dans une société démocratique et libre.

Telle est donc la règle que nous devons nous poser, si nous voulons conduire avec quelque intelligence la Révolution: Toute industrie, exploitation ou entreprise, qui par sa nature exige l’emploi combiné d’un grand nombre d’ouvriers de spécialités différentes, est destinée à devenir le foyer d’une société ou compagnie de travailleurs.

C’est ce qui me faisait dire un jour, en février ou mars 1849, dans une réunion de patriotes, que je repoussais également l’exécution et l’exploitation des chemins de fer par des compagnies de capitalistes et par l’État. Suivant moi les chemins de fer sont dans les attributions de sociétés ouvrières, aussi différentes des sociétés de commerce actuelles qu’elles doivent être indépendantes de l’État. Un chemin de fer, une mine, une manufacture, un navire, etc., sont aux ouvriers qu’ils occupent ce que la ruche est aux abeilles: c’est tout à la fois leur instrument et leur domicile, leur patrie, leur territoire, leur propriété. Il est surprenant que ceux qui soutiennent avec le plus de zèle le principe d’association n’aient pas vu que tel était son emploi naturel.

Mais là où le produit peut s’obtenir sans un concours de facultés spéciales, par l’action d’un individu ou d’une famille, il n’y a pas lieu à association. L’association, n’étant pas indiquée par la nature des fonctions, ne saurait être profitable ni de longue durée; j’en ai donné ailleurs les motifs.

Lorsque je parle, soit de la force collective, soit d’une extrême division du travail, comme condition nécessaire de l’association, il est entendu que je raisonne au point de vue de la pratique plutôt que dans la rigueur juridique ou mathématique des termes. La liberté d’association étant illimitée, il est évident que si les paysans jugeaient utile de s’associer, indépendamment des considérations économiques qui les en éloignent, ils s’associeraient; d’autre part, il n’est pas moins clair que si l’on devait s’en rapporter aux définitions rigoureuses de la science, la force collective et la division du travail, à un degré si faible qu’on voudra, se retrouvant partout, on en induirait que partout aussi le travailleur doit être associé. Il faut suppléer ici aux défectuosités du langage, et faire pour l’économie politique ce que les naturalistes font pour leurs classifications: prendre toujours les caractères tranchés, non douteux, pour point de départ des définitions.

Je veux donc dire que le degré de solidarité entre les travailleurs doit être en raison du rapport économique qui les unit, de telle sorte que là où ce rapport cesse d’être appréciable ou demeure insignifiant, on n’en tienne aucun compte; là où il prédomine et subjugue les volontés, on y fasse droit.

Ainsi je ne considère pas comme tombant dans le cas juridique de la division du travail et de la force collective cette foule de petits ateliers qu’on rencontre dans toutes les professions, et qui me paraissent, à moi, l’effet des convenances particulières des individus qui les composent, beaucoup plus que le résultat organique d’une combinaison de forces. Le premier venu, capable de tailler et de coudre une paire de bottes, peut prendre patente, s’installer dans un magasin et mettre sur son enseigne: Un tel, marchand fabricant de chaussures, bien qu’il soit seul à travailler derrière son comptoir. Qu’à cet entrepreneur solitaire se joigne un compagnon qui aime mieux se contenter du salaire de sa journée que de courir les chances du commerce: de ces deux hommes, l’un se dira patron, l’autre ouvrier; au fond, ils seront parfaitement égaux, parfaitement libres. Qu’un jeune homme, de quatorze à quinze ans, se présente ensuite pour apprendre le métier: avec celui-ci une certaine division du travail pourra être appliquée; mais cette division du travail est la condition de l’apprentissage, elle n’a rien d’extraordinaire. Que les commandes se multiplient, il pourra y avoir plusieurs ouvriers et apprentis; ajoutez les bordeuses, peut-être un commis: vous aurez alors ce qu’on appelle un atelier, c’est-à-dire, six, dix, quinze personnes faisant toutes à peu près la même chose, et dont la réunion n’a pour objet que de multiplier le produit, non de concourir, de leurs