Il y a plus de dix-huit siècles, un homme tenta, comme nous faisons aujourd’hui, de régénérer l’humanité. À la sainteté de sa vie, à sa prodigieuse intelligence, aux éclats de son indignation, le Génie des Révolutions, adversaire de l’Éternel, crut reconnaître un fils. Il se présenta à ses yeux et lui dit, en lui montrant les royaumes de la terre: Je te les donne tous, si tu veux me reconnaître pour ton auteur, et m’adorer. Non, répondit le Nazaréen: j’adore Dieu, et je ne servirai que lui seul. L’inconséquent réformateur fut crucifié. Après lui, pharisiens, publicains, prêtres et rois reparurent, plus oppresseurs, plus rapaces, plus infâmes que jamais, et la révolution, vingt fois reprise, vingt fois abandonnée, est restée un problème. À moi, Lucifer, Satan, qui que tu sois, démon que la foi de mes pères opposa à Dieu et à l’Église! Je porterai la parole, et je ne te demande rien…… Je sais bien qu’il en est de la religion comme de la politique; qu’il ne suffit pas d’en démontrer la nullité et l’impuissance; qu’il faut encore, après l’avoir réduite à néant, en combler la lacune. Je sais que ceux qui demandent ce que nous mettons à la place du Gouvernement, ne manqueront pas de nous demander encore ce que nous mettons à la place de Dieu.
Je ne recule devant aucune difficulté. Je déclare même, dans la sincérité de ma conviction, à la différence des anciens athées, que tel me paraît être, en effet, le devoir de la philosophie. Je conviens que de même qu’il ne suffit, pas d’abroger le Gouvernement, si on ne le remplace par autre chose, de même nous ne viendrons à bout d’expulser Dieu, qu’en dégageant l’inconnue qui, dans l’ordre des conceptions humaines et des manifestations sociales, lui succède.
Or, sans que je veuille quant à présent m’occuper de cette substitution, qui ne voit déjà qu’elle serait singulièrement avancée, si l’insuffisance théorique et pratique du principe divin, si son inconvenance économique, si son incompatibilité avec la révolution actuelle, était devenue pour tout le monde une vérité? Qui ne voit que la nouvelle Thèse se ferait d’autant mieux concevoir et d’autant plus vite, que son analogue aurait été plus universellement compris, c’est-à-dire, que la théorie du libre contrat, qui remplace la théorie gouvernementale, aurait été plus tôt vulgarisée, et conséquemment la nécessité de cette équation rendue plus frappante: L’Être suprême est à X, comme le régime gouvernemental est au régime industriel?
De même que toute négation dans la société implique affirmation subséquente, de même, à contrario, l’affirmation, pour apparaître, exige une élimination préalable. Voulez-vous faire descendre le nouveau principe, invoqué sous le nom de Paraclet par les socialistes de tous les âges, annoncé par Jésus-Christ même? Commencez par renvoyer dans le ciel le Père Éternel. Sa présence parmi nous ne tient plus qu’à un fil, le budget. Coupez la corde: vous saurez ce que la Révolution doit mettre à la place de Dieu.
J’avoue, au surplus, qu’en ce qui touche le budget ecclésiastique, je ne comprends pas la délicatesse de certains démocrates. L’exemple de l’ancienne Constituante les paralyse. La liste civile du clergé fut réglée en 1790, pensent-ils, en remplacement des biens d’Église, vendus pour subvenir aux besoins de la nation. Supprimer le budget des prêtres, cela ne ressemblerait-il pas à une confiscation?
Il y a là une équivoque qu’il importe de faire cesser, non-seulement à cause des intrigants qui l’exploitent, mais surtout pour les âmes timorées qui en sont dupes.
Dans les siècles de foi, alors qu’il n’existait ni centralisation ni budget, que l’argent était rare, et les biens immeubles la seule garantie de la subsistance, les prêtres reçurent de la piété des fidèles leurs propriétés, non point comme simples particuliers, mais comme ministres du culte. C’était l’institution religieuse que l’on dotait; le corps sacerdotal n’était qu’usufruitier. Cet usufruit, il devait donc naturellement le perdre, soit lorsque l’économie publique permettrait de subvenir autrement aux frais du culte, soit dans le cas où, l’institution religieuse venant à périr, la dotation n’aurait plus de cause. En 89, l’Église avait fait comme le Pouvoir: elle s’était corrompue, et l’on commençait à n’y avoir qu’une foi médiocre. La piété du peuple croyant acheter le ciel, engraissait une multitude de fainéants. Le souverain, revenant à la pensée des donateurs, mais ne voulant pas dès ce moment trancher la question de l’utilité ou de l’inutilité de la religion, décida que le revenu de l’Église serait à l’avenir en raison du service fait; que ceux-là seuls parmi les clercs seraient rémunérés, qui rempliraient une fonction paroissiale. Certes, la Constituante eût été en droit de se montrer plus rigoureuse. L’Église s’étant mise elle-même hors la révolution, comme elle a fait depuis 1848, il y avait lieu de lui retirer à la fois et les propriétés et le traitement. Bien loin qu’on indemnisât le clergé, on n’eût été que juste en le poursuivant, pour ses menées contre-révolutionnaires, en dommages-intérêts. La Constituante usa de modération; elle supposa, plus qu’il n’était vrai, que le culte était encore une institution nécessaire. Elle en avait besoin pour son propre gouvernement.
Le progrès des idées, la conscience publique rassérénée, l’hostilité de plus en plus déclarée d’un sacerdoce qui ne souffre ni raison philosophique, ni liberté politique, ni progrès social; qui ne connaît que la charité pour réparation de l’inégalité, ajoutant ainsi l’injure de la Providence à l’injustice du Hasard; qui se meurt de la diffusion des sciences, et de l’augmentation du bien-être, nous obligent à faire plus.
J’accorde que le culte doit être libre, que de plus celui qui sert à l’autel doit vivre de l’autel. Mais j’ajoute, pour faire justice exacte, que c’est au participant du sacrifice à payer le sacrificateur. Le budget des cultes supprimé, les 41 millions dont il se compose déduits des cotes communales, les fondations perpétuelles et immobilières interdites, les acquisitions faites par le parti prêtre depuis 1789 placées sous le séquestre, tout rentre dans l’ordre: c’est aux communes, s’il y a lieu, ou aux associations de fidèles, à régler comme elles l’entendront la position de leurs prêtres. Pourquoi l’État se ferait-il le caissier des communes vis-à-vis du clergé? Pourquoi cet intermédiaire entre les curés et leurs paroissiens? Le Gouvernement connaît-il des œuvres pies? se mêle-t-il des saintes images, du cœur de Marie, de l’adoration du Saint-Sacrement? a-t-il besoin pour lui-même de presses et de Te Deum?
Si le culte a véritablement une valeur économique ou morale, si c’est un service que le besoin de la population réclame, je n’y fais nulle opposition. Laissez faire, laissez passer. Que le culte, encore une fois, comme l’industrie, soit libre. J’observe seulement que le commerce des choses saintes doit être, comme tout autre, soumis à l’offre et à la demande, non patroné ni subventionné par l’État; que c’est matière à échange, non à gouvernement. Ici, comme partout, le libre contrat doit être la loi suprême. Que chacun paye son baptême, son mariage, son enterrement: à la bonne heure. Que ceux qui adorent se cotisent pour les frais de leurs adorations: rien de plus juste. Le droit de se réunir pour prier est égal au droit de se réunir pour parler de politique et d’intérêt: l’oratoire comme le club est inviolable.
Mais qu’on ne nous parle plus ni de Religion de l’État, ni de Religion de la majorité, ni de Culte salarié, ni d’Église gallicane, ni de République néo-chrétienne. Ce sont autant d’apostasies à la raison et au droit, la Révolution ne pactise point avec la Divinité. Qu’on ne vienne pas surtout, sous prétexte de législation directe, poser au peuple des questions comme celles-ci, auxquelles je suis sûr qu’il répondrait par un Oui formidable, et le plus consciencieux du monde: Reconnaîtra-t-on un Dieu?
Y aura-t-il une Religion?
Cette Religion sera-t-elle servie par des prêtres?
Ces prêtres seront-ils salariés par l’État?
Voulez-vous, en quatre jours, que la contre-révolution soit faite, parfaite, satisfaite? Ne parlez au Peuple ni de Roi, ni d’Empereur, ni de République, ni de Réforme agraire, ni de Crédit gratuit, ni de Suffrage universel. Le Peuple sait à peu près ce que tout cela signifie; il connaît, sur chacun de ces points, ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas. Faites comme Robespierre: interrogez le Peuple sur l’Être-Suprême et l’Immortalité de l’âme...3. Justice.
Justice, Autorité, termes incompatibles, mais que le vulgaire s’obstine à faire synonymes. Il dit autorité de justice, de même que gouvernement du peuple, par habitude du pouvoir, et sans apercevoir la contradiction. D’où vient cette dépravation d’idées?
La justice a commencé comme l’ordre, par la force. Loi du prince à l’origine, non de la conscience; obéie par crainte, non par amour, elle s’impose plutôt qu’elle ne s’expose: comme le gouvernement, elle n’est que la distribution plus ou moins raisonnée de l’arbitraire.
Sans remonter plus haut que notre histoire, la justice était au moyen âge une propriété seigneuriale, dont l’exploitation tantôt se faisait par le maître en personne, tantôt était confiée à des fermiers ou intendants. On était justiciable du seigneur comme on était corvéable, comme on est encore aujourd’hui contribuable. On payait pour se faire juger, comme pour moudre son blé et cuire son pain: bien entendu que celui qui payait le mieux avait aussi plus de chance d’avoir raison. Deux paysans convaincus de s’être arrangés devant un arbitre auraient été traités de rebelles, l’arbitre poursuivi comme usurpateur. Rendre la justice d’autrui! quel crime abominable!… Peu à peu le Pays, se groupant autour du premier baron qui était le roi de France, toute justice fut censée en relever, soit comme concession de la couronne aux feudataires, soit comme délégation à des compagnies justicières, dont les membres payaient leurs charges, ainsi que font encore les greffiers et procureurs, à beaux deniers comptant.
Enfin, depuis 1789, la Justice est exercée directement par l’État, qui seul rend des jugements exécutoires, et reçoit pour épingles, sans compter les amendes, un traitement fixe de 27 millions. Qu’a gagné le peuple à ce changement? rien. La Justice est restée ce qu’elle était auparavant, une émanation de l’autorité, c’est-à-dire une formule de coërcition, radicalement nulle, et dans toutes ses dispositions récusable. Nous ne savons pas ce que c’est que la justice.
J’ai souvent entendu discuter cette question: La société a-t-elle le droit de punir de mort? Un Italien, génie du reste assez médiocre, Beccaria, s’est fait au siècle dernier une réputation par l’éloquence avec laquelle il réfuta les partisans de la peine de mort. Et le peuple en 1848 crut faire merveille, en attendant mieux, d’abolir cette peine en matière politique.
Mais ni Beccaria, ni les révolutionnaires de février n’ont seulement touché le premier mot de la question. L’application de la peine de mort n’est qu’un cas particulier de la justice criminelle. Or, il s’agit de savoir si la société a le droit, non pas de tuer, non pas d’infliger une peine, si douce qu’elle soit, non pas même d’acquitter et de faire grâce, mais de juger? Que la société se défende, lorsqu’elle est attaquée, c’est dans son droit.
Quelle se venge, au risque des représailles, cela peut être dans son intérêt.
Mais qu’elle juge, et qu’après avoir jugé elle punisse: voilà ce que je lui dénie, ce que je dénie à toute autorité, quelle qu’elle soit.
L’homme seul a le droit de se juger, et s’il se sent coupable, s’il croit que l’expiation lui est bonne, de réclamer pour soi un châtiment. La justice est un acte de la conscience, essentiellement volontaire: or la conscience ne peut être jugée, condamnée ou absoute que par elle-même: le reste est de la guerre, régime d’autorité et de barbarie, abus de la force.
Je vis en compagnie de malheureux, c’est le nom qu’ils se donnent, que la justice fait traîner devant elle pour cause de vol, faux, banqueroute, attentat à la pudeur, infanticide, assassinat.
La plupart, d’après ce que j’en puis apprendre, sont aux trois quarts convaincus, bien qu’ils n’avouent pas, rei sed non confessi; et je ne pense pas les calomnier en déclarant qu’en général ils ne me paraissent nullement être des citoyens sans reproche.
Je comprends que ces hommes, en guerre avec leurs semblables, soient sommés, contraints de réparer le dommage qu’ils causent, de supporter les frais qu’ils occasionnent, et jusqu’à certain point de payer encore amende pour le scandale et l’insécurité dont, avec plus ou moins de préméditation, ils sont un sujet. Je comprends, dis-je, cette application du droit de la guerre entre ennemis. La guerre peut avoir aussi, ne disons pas sa justice, ce serait profaner ce saint nom, mais sa balance.
Mais que hors de là ces mêmes individus soient enfermés, sous prétexte de pénitence, dans des établissements de force; flétris, mis aux fers, torturés en leur corps et en leur âme, guillotinés, ou, ce qui est pis, placés à l’expiration de leur peine sous la surveillance d’une police dont les inévitables révélations les poursuivent au fond de leur refuge; encore une fois je nie, de la manière la plus absolue, que rien, ni dans la société, ni dans la conscience, ni dans la raison, autorise une semblable tyrannie. Ce que fait le Code n’est pas de la justice, c’est de la vengeance la plus inique et la plus atroce, dernier vestige de l’antique haine des classes patriciennes envers les classes serviles.
Quel pacte avez-vous fait avec ces hommes, pour que vous vous arrogiez le droit de les rendre comptables de leurs méfaits, par la chaîne, par le sang, par la flétrissure? Quelles garanties leur avez-vous offertes, dont vous puissiez vous prévaloir? Quelles conditions avaient-ils acceptées, qu’ils aient violées? Quelle limite, imposée au débordement de leurs passions, et reconnue par eux, ont-ils franchie? Qu’avez-vous fait pour eux, enfin, qu’ils aient dû faire pour vous, et que vous doivent-ils? Je cherche le contrat libre et volontaire qui les lie, et je n’aperçois que l’épée de justice suspendue sur leur tête, le glaive du pouvoir. Je demande l’obligation textuelle et synallagmatique, signée de leur main, qui prononce leur déchéance: je ne trouve que les prescriptions comminatoires et unilatérales d’un soi-disant législateur, qui ne peut avoir d’autorité à leurs yeux que par l’assistance du bourreau.
Là où il n’y a pas de convention, il ne peut y avoir, au for extérieur, ni crime ni délit. Et je vous prends ici par vos propres maximes: Tout ce qui n’est pas défendu par la loi est permis; et: La loi ne dispose que pour l’avenir, et n’a pas d’effet rétroactif.
Eh bien! la loi: ceci est écrit depuis soixante ans dans toutes vos constitutions; la loi, c’est l’expression de la souveraineté du Peuple, c’est-à-dire, ou je ne m’y connais pas, le contrat social, l’engagement personnel de l’homme et du citoyen, Tant que je ne l’ai pas voulue, cette loi; tant que je ne l’ai pas consentie, votée, signée, elle ne m’oblige point, elle n’existe pas. La préjuger avant que je la reconnaisse, et vous en prévaloir contre moi malgré ma protestation, c’est lui donner un effet, rétroactif, et la violer elle-même. Tous les jours il vous arrive de casser un jugement pour un vice de forme. Mais il n’est pas un de vos actes qui ne soit entaché de nullité, et de la plus monstrueuse des nullités, la supposition de la loi. Soufflard, Lacenaire, tous les scélérats que vous envoyez au supplice, s’agitent dans leur fosse, et vous accusent de faux judiciaire. Qu’avez-vous à leur répondre?
Ne parlons pas de consentement tacite, de principes éternels de la société, de morale des nations, de conscience religieuse. C’est précisément parce que la conscience universelle reconnaît un droit, une morale, une société, qu’il fallait en exprimer les préceptes, et les proposer à l’adhésion de tous. L’avez-vous fait? Non: vous avez édicté ce qu’il vous a plu; et vous appelez cet édit règle des consciences, dictamen du consentement universel. Oh! il y a trop de partialité dans vos lois, trop de choses sous-entendues, équivoques, sur lesquelles nous ne sommes point d’accord. Nous protestons et contre vos lois, et contre votre justice.
Consentement universel! cela rappelle le prétendu principe que vous nous présentez aussi comme une conquête, que tout accusé doit être envoyé devant ses pairs, qui sont ses juges naturels. Dérision! Est-ce que cet homme, qui n’a pas été appelé à la discussion de la loi, qui ne l’a pas votée, qui ne l’a pas même lue, qui ne la comprendrait point s’il la pouvait lire, qui n’a pas seulement été consulté sur le choix du législateur, est-ce qu’il a des juges naturels? Quoi! des capitalistes, des propriétaires, des gens heureux, qui se sont mis d’accord avec le gouvernement, qui jouissent de sa protection et de sa faveur, ce sont les juges naturels du prolétaire! Ce sont là les hommes probes et libres qui, sur leur honneur et leur conscience, quelle garantie pour un accusé! devant Dieu, qu’il n’a jamais entendu; devant les hommes, au nombre desquels il ne compte pas, le déclareront coupable; et s’il proteste de la mauvaise condition que lui a faite la société, s’il rappelle les misères de sa vie et toutes les amertumes de son existence, lui opposeront le consentement tacite et la conscience du genre humain!
Non, non, magistrats, vous ne soutiendrez pas davantage ce rôle de violence et d’hypocrisie. C’est bien assez que nul ne révoque en doute votre bonne foi, et qu’en considération de cette bonne foi l’avenir vous absolve, mais vous n’irez pas plus loin. Vous êtes sans titre pour juger; et cette absence de titre, cette nullité de votre investiture, elle vous a été implicitement signifiée le jour où fut proclamé, à la face du monde, dans une fédération de toute la France, le principe de la souveraineté du Peuple, qui n’est autre que celui de la souveraineté individuelle.
Il n’y a, souvenez-vous-en, qu’une seule manière de faire justice: c’est que l’inculpé, ou simplement l’assigné, la fasse lui-même. Or, il la fera, lorsque chaque citoyen aura paru au pacte social; lorsque, dans cette convention solennelle, les droits, les obligations et les attributions de chacun auront été définis, les garanties échangées, et la sanction souscrite.
Alors la justice, procédant de la liberté, ne sera plus vengeance, elle sera réparation. Comme entre la loi de la société et la volonté de l’individu il n’existera plus d’opposition, la récrimination lui sera fermée, il n’aura de refuge que l’aveu.
Alors aussi l’instruction des procès se réduisant à une simple convocation de témoins, entre le plaignant et l’accusé, entre le plaideur et sa partie il ne sera besoin d’autre intermédiaire que les amis dont ils invoqueront l’arbitrage. Dès lors, en effet, que, suivant le principe démocratique, le juge doit être l’élu du justiciable, l’État se trouve exclu des jugements comme des duels; le droit de justice rendu à tout le monde, est la meilleure garantie des jugements.
L’abolition complète, immédiate, sans transition ni substitution aucune, des cours et tribunaux, est une des premières nécessités de la révolution. Quelque délai que l’on prenne pour les autres reformes; que la liquidation sociale, par exemple, ne s’effectue qu’en vingt-cinq ans, et l’organisation des forces économiques en un demi-siècle: dans tous les cas, la suppression des autorités judiciaires ne peut souffrir d’ajournement.
Au point de vue des principes, la justice constituée n’est jamais qu’une formule du despotisme, par conséquent une négation de la liberté et du droit. Là où vous laisserez subsister une juridiction, là vous aurez élevé un monument de contre-révolution, duquel resurgira tôt ou tard une autocratie politique ou religieuse.
Au point de vue politique, remettre aux anciennes magistratures, imbues d’idées néfastes, l’interprétation du nouveau pacte, ce serait tout compromettre. Nous ne le voyons que trop: si les gens de justice se montrent impitoyables à l’égard des socialistes, c’est que le socialisme est la négation de la fonction juridique, comme de la loi qui la détermine. Quand le juge prononce sur le sort d’un citoyen prévenu, d’après la loi, d’idées, de paroles ou d’écrits révolutionnaires, ce n’est plus un coupable qu’il frappe, c’est un ennemi. Par respect de la justice, supprimez ce fonctionnaire, qui, en faisant droit, combat pour sa toge et son foyer.
Du reste, la voie est tracée; les tribunaux de commerce, les conseils de prud’hommes, les constitutions d’arbitres et les nominations d’experts si fréquemment ordonnées par les tribunaux, sont autant de pas déjà faits vers la démocratisation de la justice. Pour mener le mouvement à fin, il suffit d’un décret donnant autorisation d’informer et jugement exécutoire à tous arbitrages, constitués à la demande de parties quelconques.
4. Administration, police.
Tout est contradiction dans notre société: c’est pourquoi nous ne pouvons venir à bout de nous entendre et nous sommes toujours prêts à nous livrer bataille. L’administration publique et la police vont nous en offrir une nouvelle preuve.
S’il est une chose qui paraisse aujourd’hui, à tout le monde, inconvenante, sacrilége, attentatoire aux droits de la Raison et de la Conscience, c’est un gouvernement qui, usurpant le domaine de la foi, aurait la prétention de réglementer les devoirs spirituels de ses subordonnés. Même aux yeux des chrétiens, une semblable tyrannie serait intolérable: à défaut de l’insurrection, le martyre se chargerait de lui répondre. L’Église, instituée d’en-haut et inspirée, affirme bien, quant à elle, son droit de gouverner les âmes; mais, chose remarquable, et qui de sa part est déjà un commencement de libéralisme, elle refuse ce droit à l’État. Ne touchez pas à l’encensoir, crie-t-elle aux princes. Vous êtes les évêques du dehors; nous sommes les évêques du dedans. Devant vous la foi est libre; la religion ne relève pas de votre autorité.
Sur ce point l’opinion, du moins en France, est unanime. L’État veut bien encore payer le culte, et l’Église accepter la subvention; quant au fond du dogme et aux cérémonies, l’État ne s’en mêle aucunement. Croyez ou ne croyez pas, adorez ou n’adorez rien, c’est ad libitum. Le Gouvernement s’est décidé à ne plus intervenir dans les affaires de conscience.
Or, de deux choses l’une: ou le Gouvernement, en faisant ce sacrifice d’initiative, est tombé dans une erreur grave; ou bien il a voulu faire un pas en arrière, et nous donner un premier gage de sa retraite. Pourquoi, en effet, si le Gouvernement ne se croit pas le droit de nous imposer la religion, prétendrait-il davantage nous imposer la loi? Pourquoi, non content de cette autorité de législation, exercerait-il encore une autorité de justice? Pourquoi une autorité de police? Pourquoi, enfin, une autorité administrative?… Quoi! le Gouvernement nous abandonne la direction de nos âmes, la partie la plus précieuse de notre être, du gouvernement de laquelle dépend entièrement, avec notre bonheur dans l’autre vie, l’ordre en celle-ci; et dès qu’il s’agit de nos intérêts matériels, affaires de commerce, rapports de bon voisinage, les choses les plus viles, le Pouvoir se montre, il intervient. Le Pouvoir est comme la servante du curé, il laisse l’âme au démon; ce qu’il veut, c’est le corps. Pourvu qu’il ait la main dans nos bourses, il se moque de nos pensées. Ignominie! Ne pouvons-nous administrer nos biens, régler nos comptes, transiger nos différends, pourvoir à nos intérêts communs, tout aussi bien, au moins, que nous pouvons veiller à notre salut et soigner nos âmes? Qu’avons-nous affaire et de la législation de l’État, et de la justice de l’État, et de la police de l’État, et de l’administration de l’État, plus que de la religion de l’État? Quelle raison, quel prétexte l’État fournit-il de cette exception à la liberté locale et individuelle?
Dira-t-on que la contradiction n’est qu’apparente; que l’autorité est en effet générale et n’exclut rien; mais que, pour son plus parfait exercice, elle a dû se diviser en deux pouvoirs égaux et indépendants, l’un, l’Église, à qui est confiée la charge des âmes; l’autre, l’État, à qui appartient le gouvernement des corps?
À cela je réplique, d’abord, que la séparation de l’État et de l’Église n’a nullement été faite en vue de cette organisation meilleure, mais bien en suite de l’incompatibilité des intérêts qu’ils régissent; en second lieu, que les résultats de cette séparation ont été on ne peut plus déplorables, attendu que l’Église, ayant perdu la direction du temporel, a fini par n’être plus écoutée même au spirituel; tandis que l’État, affectant de ne se mêler que de questions matérielles et ne les résolvant que par la force, a perdu le respect et soulevé partout la réprobation des peuples. Et c’est précisément pour cela que l’État et l’Église, convaincus, mais trop tard, de leur indiscernabilité, essayent aujourd’hui, par une fusion impossible, de se relever, au moment même où la Révolution prononce à la fois leur double déchéance.
Mais, ni l’Église, manquant de sanction politique, ne saurait conserver la direction des idées; ni l’État, dépourvu de principes supérieurs, ne peut aspirer à la domination des intérêts; quant à leur fusion, elle est encore plus chimérique que celle de la monarchie absolue avec la monarchie constitutionnelle. Ce que la liberté a disjoint, l’autorité ne le réunira pas.
Ma question subsiste donc tout entière: en vertu de quel droit l’État, indifférent aux idées et aux cultes, l’État, athée comme la loi, prétend-il administrer les intérêts?
À cette question, toute de droit et de moralité, on oppose: 1 Que les citoyens et les communes, ne pouvant connaître des intérêts généraux, attendu qu’ils ne sauraient être d’accord, un arbitre souverain est nécessaire; 2 Que les choses ne pouvant pas non plus aller d’ensemble, unitairement, si chaque localité, chaque compagnie, chaque groupe d’intérêts était abandonné à son inspiration propre, si les fonctionnaires publics recevaient autant d’ordres différents, contradictoires, qu’il y a d’intérêts particuliers, il est indispensable que l’impulsion parte d’un moteur unique, conséquemment que les fonctionnaires soient à la nomination du Gouvernement.
On ne sort pas de là: antagonisme inévitable, fatal, des intérêts, voilà le motif; centralisation ordonnatrice et hiérarchique, voilà la conclusion.
C’est d’après ce raisonnement que nos pères, en 93, après avoir détruit le droit divin, le régime féodal, la distinction des classes, les justices seigneuriales, etc., reformèrent un gouvernement qui avait sa source dans le mandat électoral, et condamnèrent le parti de la Gironde, qui, sans pouvoir dire comment il entendait garder l’unité, ne voulait pas néanmoins, à ce qu’on prétend, de la centralisation.
Les fruits de cette politique peuvent se juger.
D’après M. Raudot, le total des fonctionnaires, pour l’État et les communes, est de 568,365. Dans ce nombre n’est pas comprise l’armée française. C’est donc, en sus des soldats dont le nombre varie de 4 à 500,000, une masse de 568,365 agents, surveillants, gardiens, etc., qui enlacent le pays, que le Gouvernement entretient aux frais de la nation, et dont il dispose, soit pour la morigéner, soit pour se défendre contre les attaques des mécontents et les assauts, bien plus redoutables encore, de l’opinion.
Voilà l’Arbitre que nous impose la centralisation! Croyez-vous qu’une anarchie complète ne valût pas mieux pour notre repos, notre travail et notre bien-être, que ce million de parasites armés contre nos libertés et nos intérêts?
Ce n’est pas tout.
Par cela même qu’il existe 568,365 employés de l’État aux ordres du ministère, l’opposition, dynastique ou républicaine, peu importe, a de son côté une armée deux, trois, quatre fois plus nombreuse, composée de tous les individus sans emplois, ruinés, mécontents de leur position, qui convoitent les places de l’État, et qui pour y arriver travaillent de leur mieux, sous leurs chefs de file, à faire tomber les sommités du Gouvernement. Ainsi, d’un côté, la guerre entre le pays officiel et le pays industriel; de l’autre, la guerre entre le ministère et l’opposition: que dites-vous de cet ordre?
C’est à ce jeu des quatre coins que notre pauvre pays passe sa vie depuis 93, et nous ne sommes pas à la dernière partie. S’il est permis de révéler un fait connu de tout le monde, la Solidarité républicaine, société formée pour affirmer, propager et défendre la Révolution, avait en même temps pour but, non pas de renverser le Gouvernement, mais de préparer un personnel gouvernemental, qui le cas échéant pût remplacer l’ancien et continuer, sans désemparer, la manœuvre. C’est ainsi que les révolutionnaires de nos jours entendent leur rôle. Quel bonheur pour la Révolution que le gouvernement de Louis-Bonaparte ait dissous la Solidarité républicaine!
Comme la religion d’État est le viol de la conscience, la centralisation administrative est la castration de la liberté. Institutions funèbres, émanées de la même fureur d’oppression et d’intolérance, et dont les fruits empoisonnés montrent bien l’analogie! La religion d’État a produit l’inquisition, l’administration d’État a engendré la police.
Certes, on comprend que le sacerdoce, qui ne fut, à l’origine, comme le corps des mandarins chinois, qu’une caste de savants et de lettrés, ait conservé des pensées de centralisation religieuse: la science, intolérante à l’erreur, comme le goût au ridicule, aspire légitimement au privilége d’instruire la raison. Le sacerdoce jouit de cette prérogative, tant qu’il eut pour programme la science, dont le caractère est d’être expérimentale et progressive; il la perdit, dès qu’il se mit en contradiction avec le progrès et l’expérience.
Mais que l’État, dont la force seule fait la science, qui n’a pour doctrine, avec les formules de ses huissiers, que la théorie du peloton et du bataillon; que l’État, dis-je, traitant éternellement la nation en mineure, prétende, à ses dépens et malgré elle, sous prétexte de désaccord entre ses facultés et ses tendances, gérer, administrer ses biens, juger ce qui convient le mieux à ses intérêts, lui mesurer le mouvement, la liberté, la vie: voilà ce qui serait inconcevable, ce qui révélerait une machination infernale, si nous ne savions, par l’histoire uniforme de tous les gouvernements, que si le pouvoir a de tout temps dominé le peuple, c’est que de tout temps aussi le peuple, ignorant des lois de l’ordre, a été complice du pouvoir.
Si je parlais à des hommes ayant l’amour de la liberté et le respect d’eux-mêmes, et que je voulusse les exciter à la révolte, je me bornerais, pour toute harangue, à leur énumérer les attributions d’un préfet.
D’après les auteurs: « Le préfet est agent du pouvoir central; il est intermédiaire entre le gouvernement et le département; il procure l’action administrative; il pourvoit directement, par ses propres actes, aux besoins du service public.
» Comme agent du pouvoir central, le préfet exerce les actions qui concernent les biens de l’État ou du département, et remplit des fonctions de police.
» Comme intermédiaire entre le pouvoir et le département, il fait publier et exécuter les lois que lui transmettent les ministres; donne force exécutive aux rôles des contributions; vice versâ, fait parvenir au pouvoir les réclamations, renseignements, etc.
» Comme procurateur de l’action administrative, il remplit, vis-à-vis de ses administrés et de ses subalternes, des fonctions très-diverses qui sont: l’instruction, la direction, l’impulsion, l’inspection, la surveillance, l’estimation ou appréciation, le contrôle, la censure, la réformation, le redressement, enfin la correction ou punition.
» Comme pourvoyant aux besoins du service public, le préfet agit tantôt comme revêtu d’une autorité de tutelle; tantôt comme revêtu d’un commandement; tantôt comme exerçant une juridiction. » Chargé d’affaires du département et de l’État, officier de police judiciaire, intermédiaire, plénipotentiaire, instructeur, directeur, impulseur, inspecteur, surveillant, appréciateur, contrôleur, censeur, réformateur, redresseur, correcteur, tuteur, commandant, intendant, édile, jugeur: voilà le préfet, voilà le gouvernement! Et l’on viendra me dire qu’un peuple soumis à une pareille régence, un peuple ainsi mené à la lisière, in chamo et freno, in baculo et virgâ, est un peuple libre! que ce peuple comprend la liberté, qu’il est capable de la goûter et de la recevoir! Non, non: un tel peuple est moins qu’un esclave, c’est un cheval de combat. Avant de l’affranchir, il faut l’élever à la dignité d’homme, en refaisant son entendement. Lui-même vous le dit, dans la naïveté de sa conscience: Que deviendrai-je, quand je n’aurai plus ni bride ni selle? je ne connais pas d’autre discipline, pas d’autre état. Débrouillez-moi mes idées; accordez mes affections; équilibrez mes intérêts: alors je n’aurai plus besoin de maître, je pourrai me passer de cavalier!
Ainsi la société, de son propre aveu, tourne dans un cercle. Ce Gouvernement, dont elle se fait un principe recteur, n’est autre chose, elle en convient, que le supplément de sa raison. De même qu’entre l’inspiration de sa conscience et la tyrannie de ses instincts, l’homme s’est donné un modérateur mystique, qui a été le prêtre; de même encore qu’entre sa liberté et la liberté de son prochain, il s’est imposé un arbitre, qui a été le juge; de même, entre son intérêt privé et l’intérêt général, supposés par lui aussi inconciliables que son instinct et sa raison, il a cherché un nouveau conciliateur, qui a été le prince. L’homme s’est ainsi dépouillé de son caractère moral et de sa dignité judiciaire; il a abdiqué son initiative: et par cette aliénation de ses facultés, il s’est fait l’esclave impur des imposteurs et des tyrans.