Mais, depuis Jésus-Christ, Isaïe, David, Moïse lui-même, il est admis que le juste n’a nul besoin de sacrifice ni de prêtre; et nous avons prouvé tout à l’heure que l’institution d’une justice supérieure au justiciable est en principe une contradiction, une violation du pacte social. Nous sera-t-il donc plus difficile de nous passer, pour l’accomplissement de nos devoirs sociaux et civiques, de la haute intervention de l’État? Le régime industriel, nous l’avons démontré, c’est l’accord des intérêts résultant de la liquidation sociale, de la gratuité de la circulation et du crédit, de l’organisation des forces économiques, de la création des compagnies ouvrières, de la constitution de la valeur et de la propriété.
Dans cet état de choses, à quoi peut servir encore le Gouvernement? à quoi bon l’expiation? à quoi bon la justice? Le Contrat résout tous les problèmes. Le producteur traite avec le consommateur, l’associé avec sa compagnie, le paysan avec sa commune, la commune avec le canton, le canton avec le département, etc., etc. C’est toujours le même intérêt qui transige, se liquide, s’équilibre, se répercute à l’infini; toujours la même idée qui roule, de chaque faculté de l’âme, comme d’un centre, vers la périphérie de ses attractions.
Le secret de cette équation entre le citoyen et l’État, de même qu’entre le croyant et le prêtre, entre le plaideur et le juge, est dans l’équation économique que nous avons faite antérieurement, par l’abolition de l’intérêt capitaliste, entre le travailleur et l’entre- preneur, le fermier et le propriétaire. Faites disparaître, par la réciprocité des obligations, ce dernier vestige de l’antique servitude, et les citoyens et les communes n’ont pas plus besoin de l’intervention de l’État pour gérer leurs biens, administrer leurs propriétés, bâtir leurs ports, leurs ponts, leurs quais, leurs canaux, leurs routes; passer des marchés, transiger leurs litiges, instruire, diriger, contrôler, censurer leurs agents; faire tous actes de surveillance, de conservation et de police, que pour offrir leurs adorations au Très-Haut, juger leurs criminels, et les mettre dans l’impuissance de nuire, à supposer que la cessation du prétexte n’entraîne pas la cessation du crime.
Terminons. La centralisation administrative pouvait se comprendre sous l’ancienne monarchie, alors que le roi, réputé le premier baron du royaume, avait retiré à lui, en vertu de son droit divin, toute justice, toute faculté d’action, toute propriété. Mais après les déclarations de la Constituante; après les ampliations, plus explicites encore et plus positives, de la Convention, prétendre que le pays, c’est-à-dire chaque localité pour ce qui la concerne, n’a pas le droit de se régir, administrer, juger et gouverner lui-même; sous prétexte de République une et indivisible, ôter au peuple la disposition de ses forces; après avoir renversé le despotisme par l’insurrection, le rétablir par la métaphysique; traiter de fédéralistes, et comme tels désigner à la proscription ceux qui réclament en faveur de la liberté et de la souveraineté locale: c’est mentir au véritable esprit de la Révolution française, à ses tendances les plus authentiques, c’est nier le progrès.
Je l’ai dit, et je ne puis trop le redire, le système de la centralisation, qui a prévalu en 93, grâce à Robespierre et aux Jacobins, n’est autre chose que celui de la féodalité transformée; c’est l’application de l’algèbre à la tyrannie. Napoléon, qui y mit la dernière main, en a rendu témoignage.
Que M. Ledru-Rollin y songe: sa dernière manifestation en faveur du Gouvernement direct est un premier pas en dehors de la tradition jacobine, un retour à la vraie tradition révolutionnaire; de même que la protestation de Louis Blanc contre ce que celui-ci nomme girondinisme, est le premier cri de la réaction gouvernementale. La Constitution de 93, c’est la Gironde, c’est Danton: le système représentatif, c’est le club des Jacobins, c’est Robespierre! Mais Robespierre et les Jacobins sont condamnés: soixante ans d’expérience nous ont trop appris ce qu’était l’unité et l’indivisibilité de leur République.
Quant à la Constitution de 93, si elle marqua le mouvement vers un autre ordre d’idées, s’il peut être utile aujourd’hui d’en rappeler les dispositions et les tendances, elle ne saurait plus nous servir de paradigme. L’esprit révolutionnaire a marché: nous sommes, en effet, dans la ligne de cette Constitution; mais nous avons soixante ans sur elle.
8. Instruction publique, Travaux publics, Agriculture et Commerce, Finances.
Posez au Peuple les questions suivantes, vous pouvez être certain des réponses.
Demande. L’instruction sera-t-elle gratuite et obligatoire? — Réponse. Oui.
D. Qui en supportera les frais? — R. L’État.
Il y aura donc un ministre de l’Instruction publique?
— R. Oui.
Rien de plus aisé, comme l’on voit, que de faire légiférer le Peuple. Tout dépend de la manière de l’interroger. C’est la méthode de Socrate, argumentant contre les sophistes.
D. Y aura-t-il aussi un ministère des Travaux publics? — R. Naturellement, puisqu’il y aura des travaux publics.
D. Un ministère de l’Agriculture et du Commerce? — R. Oui.
D. Un ministère des Finances? — R. Oui.
C’est merveilleux! Le Peuple parle comme l’enfant Jésus au milieu des docteurs. Pour peu que cela vous fasse plaisir, je vais lui faire dire qu’il veut la dîme, le droit de jambage et la royauté de Dagobert.
Rendons-nous compte encore une fois du motif qui sert de prétexte à l’État.
Le Peuple, en raison de sa multiplicité, étant censé ne pouvoir ni gérer ses propres affaires, ni s’instruire, ni se conduire, ni se garder, comme un grand seigneur qui ne connaît pas sa fortune et dont la tête n’est pas sûre, paye, pour l’administration de ses biens, l’économie de sa maison et les soins de sa personne, des agents, serviteurs, intendants de toute espèce: les uns qui font le compte de ses revenus et règlent ses dépenses, les autres qui traitent en son nom avec ses fournisseurs et banquiers; ceux-ci qui gèrent ses domaines, ceux-là qui veillent à la sûreté de son individu, etc., etc., etc.
Ainsi le budget des dépenses du souverain se divise en deux parts: 1 les services effectifs et consommations réelles dont se composent sa subsistance, ses plaisirs et son luxe; 2 la rémunération des serviteurs, mandataires, commissionnaires, représentants, chargés d’affaires, collecteurs, aumôniers, procureurs, tuteurs, coerciteurs, qui agissent pour lui.
Or, cette seconde partie du budget est de beaucoup la plus considérable; elle se compose: 1 Des intérêts dus aux banquiers avec lesquels le Peuple est en compte courant, intérêts qui se montent aujourd’hui, avec l’amortissement, à 346 millions, et constituent la dette publique; 2 Des dotations des grands pouvoirs, représentants directs du souverain, et chefs de tout le service. Ces dotations forment une somme de 9 millions; 3 Des traitements dus aux employés, commis, fonctionnaires, gens de livrée, de tout ordre et de tout grade: sur les 805 millions dont se compose le service des différents ministères, les trois quarts au moins sont employés en rémunérations de cette nature; 4 Des frais de régie, exploitation et perception des revenus du Peuple. On les porte à 149 millions; 5 Des pensions payées par le Peuple à ses vieux serviteurs, après vingt-cinq et trente ans de services: le total est de 45 millions; 6 Enfin, des frais imprévus, rentrées non effectuées, recettes fictives, dont le compte se passe par profits et pertes, 80 millions.
Ainsi, pour 200, 300 millions au plus de services effectifs et de fournitures réelles dont se compose la dépense annuelle du Peuple, le système gouvernemental lui fait payer 1,434 millions, soit 11 à 1200 millions de bénéfice que les serviteurs du Peuple tirent de leurs charges. Et c’est afin de s’assurer à tout jamais cette immense curée, c’est pour prévenir toute velléité de réforme et d’émancipation chez le maître, que lesdits serviteurs l’ont fait déclarer, par lui-même, en minorité perpétuelle, et interdire de ses droits civils et politiques.
Le pire de ce système, c’est moins encore la ruine inévitable du maître, que la haine et le mépris que lui portent ceux qui le servent, et qui, ne le connaissant point, n’ayant affaire qu’avec ses premiers intendants, de qui ils tiennent leurs emplois, dont ils reçoivent la direction, s’attachent à ces subalternes, et prennent en toute occasion leur parti contre le souverain.
Attaquant de front ce régime, nous avons dit: Le Peuple est un être collectif.
Ceux qui l’exploitent depuis un temps immémorial et le tiennent en servitude, se fondent sur cette collectivité de sa nature pour en déduire une incapacité légale qui éternise leur despotisme. Nous, au contraire, nous tirons de la collectivité de l’être populaire la preuve qu’il est parfaitement et supérieurement capable, qu’il peut tout, et n’a besoin de personne. Il ne s’agit que de mettre en jeu ses facultés.
Ainsi, à propos de la dette publique, nous avons fait voir que le Peuple, précisément parce qu’il est multiple, pouvait très-bien organiser son crédit en lui-même, et n’avait que faire d’entrer en relations avec des usuriers. Et nous avons coupé court aux dettes: plus d’emprunts, plus de grand-livre, partant plus d’intermédiaires, plus d’État entre les capitalistes et le Peuple.
Le culte a été traité de même. Qu’est-ce que le prêtre, avons-nous demandé? un intermédiaire entre le Peuple et Dieu. Qu’est Dieu lui-même? un autre intermédiaire, surnaturel et fantastique, entre les instincts naturels de l’homme et sa raison. L’homme ne saurait-il donc vouloir ce que sa raison lui indique sans y être contraint par le respect d’un Auteur? Cela serait contradictoire. En tout cas, la foi étant libre et facultative, chacun faisant sa propre religion, le culte doit rentrer au for intérieur: affaire de conscience, non d’utilité. L’aumônerie a été supprimée.
La justice a suivi. Qu’est-ce que la Justice? la mutualité des garanties, ce que nous appelons depuis deux cents ans le Contrat social. Tout homme qui a signé au contrat est juge idoine: la justice à tous, l’autorité à personne. Quant à la procédure, la plus courte sera la meilleure. À bas tribunaux et juridictions!
En dernier lieu, est venue l’administration, traînant après elle la Police. Notre décision a été bientôt prise. Puisque le Peuple est multiple, et que l’unité d’intérêt constitue sa collectivité, la centralisation existe par cette unité même: pas n’est besoin de centralisateurs. Que chaque ménage, chaque atelier, chaque corporation, chaque commune, chaque département, etc., fasse bien sa propre police, administre avec exactitude ses propres affaires, et le pays sera policé et administré. Qu’avons-nous affaire pour nous surveiller et régir, de payer bon an, mal an, 125 millions? Rayons encore préfets, commissaires et gendarmes.
Il s’agit maintenant de l’écolage. Cette fois, il ne s’agit pas de suppression. Il s’agit de faire d’un établissement politique une institution économique. Or, quand nous conserverions la méthode actuellement suivie dans les études, s’ensuivrait-il que nous dussions recourir à l’intervention de l’État? nullement.
Une commune a besoin d’instituteur. Elle le choisit à sa guise, jeune ou vieux, célibataire ou marié, élève de l’École normale ou de lui-même, avec ou sans diplôme. La seule chose essentielle, c’est que ledit instituteur convienne aux pères de famille, et qu’ils soient maîtres de lui confier ou non leurs enfants. Ici, comme ailleurs, il faut que la fonction procède du libre contrat et soit soumise à la concurrence: chose impossible sous un régime d’inégalité, de favoritisme, de monopole universitaire ou de coalition entre l’Église et l’État.
Quant à l’enseignement dit supérieur, je ne vois pas davantage en quoi la protection de l’État pourrait être requise. N’est-il pas la résultante spontanée, le foyer naturel de l’enseignement primaire? Qui empêche qu’en chaque département, en chaque province, ce dernier ne se centralise, et n’applique une partie des fonds qui lui sont destinés à entretenir les écoles supérieures, jugées indispensables, et dont le personnel sera choisi dans ses propres rangs? Tout soldat, dit-on, porte dans sa giberne le bâton de maréchal. Si cela n’est pas, cela devrait être. Pourquoi tout maître d’école ne porterait-il pas, dans son brevet, le titre de grand-maître de l’Université? Pourquoi, à l’exemple de ce qui se passerait dans les compagnies ouvrières, de même que l’instituteur serait responsable envers le Conseil académique, le Conseil académique ne recevrait-il pas son mandat des instituteurs?… Ainsi, même avec le système actuel d’enseignement, la centralisation universitaire, dans une société démocratique, est une atteinte à l’autorité paternelle et une confiscation des droits de l’instituteur.
Mais allons au fond des choses. La centralisation gouvernementale, en matière d’instruction publique, est impossible dans le régime industriel, par la raison décisive que l’instruction est inséparable de l’apprentissage, l’éducation scientifique de l’éducation professionnelle. En sorte que l’instituteur, le professeur, quand il n’est pas lui-même contre-maître, est avant tout l’homme de la corporation, du groupe industriel ou agricole, qui l’utilise. Comme l’enfant est le lien, pignus, entre les parents, l’école devient le lien entre les corporations industrielles et les familles: il répugne qu’elle soit séparée de l’atelier, et sous prétexte de perfectionnement, qu’elle tombe sous une puissance extérieure.
Séparer, comme on le fait aujourd’hui, l’enseignement de l’apprentissage, et ce qui est plus détestable encore, distinguer l’éducation professionnelle de l’exercice réel, utile, sérieux, quotidien, de la profession, c’est reproduire, sous une autre forme, la séparation des pouvoirs et la distinction des classes, les deux instruments les plus énergiques de la tyrannie gouvernementale et de la subalternisation des travailleurs.
Que les prolétaires y songent!
Si l’école des mines est autre chose que le travail des mines, accompagné des études propres à l’industrie minérale, l’école n’aura pas pour objet de faire des mineurs, mais des chefs de mineurs, des aristocrates.
Si l’école des arts et métiers est autre chose que l’art et le métier, elle n’aura bientôt plus pour objet de faire des artisans, mais des directeurs d’artisans, des aristocrates.
Si l’école du commerce est autre chose que le magasin, le bureau, le comptoir, elle ne servira pas à faire des commerçants, mais des barons du commerce, des aristocrates.
Si l’école de marine est autre chose que le service effectif à bord, en comprenant dans ce service celui même de mousse, l’école de marine ne sera qu’un moyen de distinguer deux classes dans la marine: la classe des matelots et la classe des officiers.
C’est ainsi que nous voyons les choses se passer dans notre régime d’oppression politique et d’anarchie industrielle. Nos écoles, quand elles ne sont pas des établissements de luxe ou des prétextes à sinécures, sont les séminaires de l’aristocratie. Ce n’est pas pour le peuple qu’ont été fondées les écoles Polytechnique, Normale, de Saint-Cyr, de Droit, etc.; c’est pour entretenir, fortifier, augmenter la distinction des classes, pour consommer et rendre irrévocable la scission entre la bourgeoisie et le prolétariat.
Dans une démocratie réelle, où chacun doit avoir sous la main, à domicile, le haut et le bas enseignement, cette hiérarchie scolaire ne saurait s’admettre. C’est une contradiction au principe de la société. Dès lors que l’éducation se confond avec l’apprentissage; qu’elle consiste, pour la théorie, dans la classification des idées, comme pour la pratique dans la séparation des travaux; qu’elle est devenue tout à la fois chose de spéculation, de travail et de ménage: elle ne peut plus dépendre de l’État, elle est incompatible avec le Gouvernement. Qu’il y ait dans la République un bureau central des études, un autre des manufactures et des arts, comme il y a une Académie des sciences et un bureau des longitudes, cela peut se faire et je n’y vois aucun inconvénient. Mais encore une fois quel besoin pour cela d’une autorité? Pourquoi cet intermédiaire entre l’étudiant et la salle d’études, entre l’atelier et l’apprenti, alors que vous ne l’admettez pas entre le travail et le travailleur?… Les trois ministères des Travaux publics, de l’Agriculture et du Commerce, et des Finances, disparaissent de même dans l’organisme économique.
Le premier est impossible, pour deux raisons: 1 l’initiative des communes et départements, quant à l’entreprise des travaux à opérer dans leur circonscription; 2 l’initiative des compagnies ouvrières, quant à l’exécution desdits travaux.
À moins que la démocratie ne soit un leurre, et la souveraineté du Peuple une dérision, il faut admettre que chaque citoyen dans le ressort de son industrie, chaque conseil municipal, départemental ou provincial sur son territoire, est le représentant naturel et seul légitime du Souverain; qu’en conséquence chaque localité doit agir directement et par elle-même dans la gestion des intérêts qu’elle embrasse, et exercer à leur égard la plénitude de la souveraineté. Le Peuple n’est autre chose que l’union organique de volontés individuellement libres et souveraines, qui peuvent et doivent se concerter, mais s’abdiquer jamais. C’est dans l’harmonie de leurs intérêts que cette union doit être cherchée, non dans une centralisation factice, qui, loin d’exprimer la volonté collective, n’exprime que l’aliénation des volontés particulières.
L’initiative directe, souveraine, des localités, dans la détermination des travaux qui leur compètent, est la conséquence du principe démocratique et du libre contrat: leur subalternisation à l’État est une invention de 93, renouvelée de la féodalité. Ce fut l’œuvre en particulier de Robespierre et des jacobins, et le coup le plus funeste porté aux libertés publiques. Les fruits en sont connus: sans le Pouvoir central, on n’eût pas vu cette absurde concurrence des deux voies de Paris à Versailles; sans le Pouvoir central, nous n’eussions pas eu les fortifications de Paris et de Lyon, avec les forts détachés; sans le Pouvoir central, le système rayonné de chemins de fer n’aurait pas obtenu la préférence; sans le Pouvoir central, qui attire à lui toutes les affaires les plus importantes, pour les gérer, exploiter, au mieux des intérêts de ses créatures et de ses séides, nous ne verrions pas tous les jours les propriétés publiques aliénées, les services monopolisés, les tarifs exhaussés, les dilapidations rémunérées, la fortune du peuple sacrifiée à l’envi par ses législateurs et ses ministres.
J’ajoute qu’autant la suprématie de l’État en fait de travaux publics est contraire au droit républicain, autant elle est incompatible avec le droit que la Révolution crée aux travailleurs.
Déjà nous avons eu occasion de constater, notamment à propos de la création de la Banque nationale et de la formation des Compagnies ouvrières, que dans le régime économique le travail se subordonnait le talent et le capital; de plus, que sous l’action, tantôt concurrente, tantôt distincte, de la division du travail et de la force collective, il y avait nécessité que les travailleurs se formassent en sociétés démocratiques, où les conditions fussent pour tous égales, à peine de rechute en féodalité industrielle. Parmi les industries qui réclament cette organisation, nous avons cité les chemins de fer. Il faut y joindre le service et la construction des routes, des ponts, des ports; les travaux de reboisement, défrichement, desséchement, etc.; en un mot, tout ce que nous avons pris l’habitude de considérer comme étant du domaine de l’État.
Or, s’il est désormais impossible de traiter les ouvriers qui se rattachent, de près ou de loin, à la catégorie du bâtiment, des ponts et chaussées, des eaux et forêts et des mines, comme de simples mercenaires; s’il faut nous habituer à voir dans cette vile multitude des corporations souveraines: comment conserver le rapport hiérarchique du ministre aux chefs de bureaux, des chefs de bureaux aux ingénieurs, et de ceux-ci aux ouvriers? comment conserver cette suprématie de l’État?
Les ouvriers, exaltés par l’usage qui leur a été conféré des droits politiques, voudront les exercer dans leur plénitude, les réaliser à la lettre. D’abord, s’associant entre eux, ils choisiront leurs conducteurs, leurs ingénieurs, leurs architectes, leurs comptables; puis ils traiteront directement, de puissance à puissance, avec les autorités communales et départementales, pour l’exécution des travaux. Loin de se soumettre à l’État, ils seront l’État lui-même, c’est-à-dire, en ce qui concerne leur spécialité industrielle, la représentation directe, vivante, du Souverain. Qu’ils se donnent une administration, qu’on leur ouvre un crédit, qu’ils fournissent caution, et le Pays trouvera en eux une garantie supérieure à celle de l’État; car eux du moins seront responsables de leurs actes, tandis que l’État ne répond jamais de rien.
Parlerai-je du ministère de l’Agriculture et du Commerce? Le budget de ce département est de 17 millions et demi, gaspillés en secours, subventions, encouragements, primes, remises, fonds secrets, surveillance, service central, etc. Lisez hardiment: faveurs, corruption, sinécures, parasitisme, vol.
Ainsi, pour l’enseignement de l’agriculture et ses divers encouragements, je trouve 3,200,000 francs. J’ose dire, sauf le respect que je dois aux estimables professeurs, que 3,200,000 francs de guano serviraient plus aux paysans que leurs leçons.
Pour l’école vétérinaire et les haras, 3,430,000 fr. Ce qui n’empêche pas que depuis la Révolution l’espèce chevaline ne dégénère en France d’une manière continue, et que nous ne manquions de chevaux. Moquez-vous donc du Jockey-Club, et laissez faire les éleveurs.
Pour les manufactures de Sèvres, des Gobelins, de Beauvais, le Conservatoire, les écoles d’Arts et Métiers, les encouragements au commerce et à l’agriculture, 3,798,086 francs. — Que produisent ces manufactures? rien, pas même des chefs-d’œuvre. Quel progrès font faire nos écoles à l’industrie? aucun. On n’y enseigne pas seulement les vrais principes de l’économie des nations. À quoi servent les encouragements au commerce? à rien évidemment. Le portefeuille de la Banque se désemplit tous les jours!
Pour la pêche maritime, 4,000,000. C’est afin d’encourager la population des matelots. Or, il figure au budget des recettes 4,000,000 de droits perçus sur cette même pêche; et comme cette seconde somme ne vient pas en compensation de la première, il en résulte que nous payons 8,000,000 de frais extraordinaires pour manger de la marée, sans que nous puissions pour autant soutenir la concurrence de la navigation étrangère! Ne serait-il pas plus simple de dégréver de 8 millions les impôts et frais de toute nature qui pèsent sur les armateurs, c’est-à-dire de supprimer, en ce qui les regarde, l’action ministérielle?
Le plus curieux des articles de ce département est celui qui a trait aux associations ouvrières. Ceci n’est point une plaisanterie: depuis 1848, le Gouvernement s’est mis à faire payer patente au socialisme. Pour la surveillance des associations, 77,000 francs.
Eh! que le Gouvernement les leur donne plutôt; elles en tireront bon parti, et il aura la peine de moins.
Enfin, pour entretenir, diriger, surveiller, solder, tout ce parasitisme, 713,150 francs; c’est ce qu’on appelle l’administration centrale. Eh bien! doublez la somme, doublez le budget de l’Agriculture et du Commerce, et que l’État laisse tranquilles l’agriculture, le commerce, l’industrie, les chevaux et la pêche; qu’il remette les manufactures à des compagnies ouvrières, qui les feront valoir, sous la direction de savants et d’artistes; et l’État, payé pour ne rien faire, aura servi l’ordre pour la première fois.
Quant au ministère des finances, il est évident que sa raison d’être est tout entière dans les autres ministères. Les finances sont à l’État ce que le râtelier est à l’âne. Supprimez l’attelage politique, vous n’avez que faire d’une administration dont l’unique objet est de lui procurer et distribuer la subsistance. Les départements et communes, reprenant la direction de leurs travaux, sont aussi capables de payer leurs dépenses que de les ordonnancer; l’intermédiaire financier disparaît; tout au plus pourrait-on conserver, comme bureau général de statistique, la Cour des Comptes.
6. Affaires étrangères; Guerre, Marine.
Celui qui manque en un point est coupable de tous, dit l’Évangile. Si la Révolution laisse subsister le Gouvernement quelque part, il reviendra bientôt partout. Or, comment se passer de gouvernement dans les rapports du pays avec l’étranger?
Une nation est un être collectif qui traite continuellement avec d’autres êtres collectifs semblables à lui, qui, par conséquent, pour ses relations internationales, doit se constituer un organe, une représentation, enfin un gouvernement. Ici donc, au moins, la Révolution ne va-t-elle pas faire défaut à son principe, et pour justifier son inconséquence, alléguera-t-elle le prétexte banal que l’exception confirme la règle? Ce serait déplorable, et d’ailleurs inadmissible. Si le Gouvernement est indispensable pour la diplomatie, il le sera également pour la guerre et pour la marine, et comme tout se tient dans le pouvoir et la société, on verra bientôt le gouvernementalisme se rétablir dans la police, puis dans l’administration, puis dans la justice: que devient alors la Révolution?
Cette préoccupation de la politique étrangère est ce qui montre le mieux combien faible encore est parmi nous l’intelligence de la Révolution. Elle accuse, dans la démocratie européenne, sans cesse occupée de régler la balance des nationalités, une fidélité opiniâtre aux traditions du despotisme, et un penchant redoutable à la contre-révolution.
Essayons, sur ce département comme sur les autres, de nous refaire les idées et de nous affranchir de la routine.
La Révolution, faite au dedans, se fera-t-elle aussi au dehors?
Qui pourrait en douter? La révolution serait sans efficacité si elle n’était contagieuse; elle périrait, même en France, si elle ne se rendait universelle. Tout le monde est convaincu de cela. Les esprits les moins ardents ne pensent même pas que la France révolutionnée ait besoin d’intervenir chez les autres nations par les armes; il lui suffira d’appuyer de sa présence, de sa parole, l’effort des peuples qui suivront son exemple.
Or, qu’est-ce que la Révolution, faite au dehors comme à l’intérieur?
L’exploitation capitaliste et propriétaire partout arrêtée, le salariat aboli, l’échange égal et véridique garanti, la valeur constituée, le bon marché assuré, le principe de la protection changé, le marché du globe ouvert aux producteurs de tous les pays: conséquemment les barrières abattues, l’antique droit des gens remplacé par les conventions commerciales; la police, la justice, l’administration, remises partout aux mains des industriels; l’organisation économique remplaçant le régime gouvernemental et militaire dans les possessions coloniales comme dans les métropoles; enfin, la compénétration libre et universelle des races sous la loi unique du contrat: voilà la Révolution.
Se peut-il que dans cet état de choses, où tous les intérêts agricoles, financiers et industriels sont identiques et solidaires; où le protectorat gouvernemental n’a plus rien à faire, ni à l’intérieur ni à l’extérieur; se peut-il que les nations continuent à former des corps politiques distincts; qu’elles se tiennent séparées, quand leurs producteurs et leurs consommateurs se mêlent; qu’elles conservent une diplomatie, pour régler des prétentions, déterminer des prérogatives, arranger des différends, échanger des garanties, signer des traités, etc., sans objet?
Poser cette question, c’est l’avoir résolue. Cela n’a désormais plus besoin qu’on le prouve. Quelques explications seulement, au point de vue des nationalités.
Rappelons le principe. L’institution gouvernementale, avons-nous dit, a sa raison dans l’anarchie économique. La Révolution faisant cesser cette anarchie et organisant les forces industrielles, la centralisation politique n’a plus de prétexte; elle se résout dans la solidarité industrielle, solidarité qui réside exclusivement dans la raison générale, et dont nous avons pu dire, comme Pascal de l’univers, que son centre est partout, sa circonférence nulle part.
Or, l’institution gouvernementale abolie, remplacée par l’organisation économique, le problème de la République universelle est résolu. Le rêve de Napoléon se réalise, la chimère de l’abbé de Saint-Pierre devient une nécessité.
Ce sont les gouvernements qui, après avoir eu la prétention d’établir l’ordre dans l’humanité, ont ensuite classé les peuples en corps hostiles: comme leur unique occupation était de produire au dedans la servitude, leur habileté consistait à entretenir au dehors, en fait ou en perspective, la guerre.
L’oppression des peuples et leur haine mutuelle sont deux faits corrélatifs, solidaires, qui se reproduisent l’un l’autre, et qui ne peuvent disparaître qu’ensemble, par la destruction de leur cause commune, le gouvernement.
C’est pour cela que les peuples, aussi longtemps qu’ils demeureront placés sous la police de rois, de tribuns, ou de dictateurs; aussi longtemps qu’ils obéiront à une autorité visible, constituée au sein d’eux-mêmes, et de qui émanent les lois qui les régissent, seront inévitablement en guerre: il n’est sainte alliance, congrès démocratique, amphictyonique, comité central européen, qui y puisse quelque chose. De grands corps ainsi constitués sont nécessairement opposés d’intérêts; comme ils répugnent à se fondre, ils ne peuvent pas davantage reconnaître de justice: par la guerre ou par la diplomatie, non moins immorale, non moins funeste que la guerre, il faut qu’ils luttent et qu’ils se battent.
À l’économie unitaire, du globe, la nationalité, excitée par l’État, oppose donc une résistance invincible: c’est ce qui explique pourquoi la monarchie n’a jamais pu se rendre universelle. La monarchie universelle est en politique ce que la quadrature du cercle ou le mouvement perpétuel est en mathématique, une contradiction. Une nation peut supporter un gouvernement, tant que ses puissances économiques ne sont pas organisées, et que ce gouvernement est le sien: la nationalité du pouvoir faisant illusion sur la valeur du principe, le Gouvernement se soutient à travers un roulement interminable de monarchies, d’aristocraties, et de démocraties. Mais si le Pouvoir est extérieur à la nation, elle le ressent comme une injure; la révolte est dans tous les cœurs: l’établissement ne peut durer.
Ce qu’aucune monarchie, pas même celle des césars, n’a donc su obtenir; ce que le christianisme, résumé des anciens cultes, a été impuissant à produire, la République universelle, la révolution économique l’accomplira: elle ne peut pas ne pas l’accomplir.
Il en est, en effet, de l’économie politique comme des autres sciences: elle est fatalement la même par toute la terre; elle ne dépend pas des convenances des hommes et des nations, elle ne se soumet au caprice de personne. Il n’y a pas une économie politique russe, anglaise, autrichienne, tatare ou hindoue, pas plus qu’une physique, une géométrie hongroise, allemande, ou américaine. La vérité est égale partout à elle-même: la science est l’unité du genre humain.
Si donc la science, non plus la religion ni l’autorité, est prise en chaque pays pour règle de la société, arbitre souverain des intérêts; le gouvernement devenant nul, toutes les législations de l’univers sont d’accord. Il n’y a plus de nationalité, plus de patrie, dans le sens politique du mot; il n’y a que des lieux de naissance. L’homme, de quelque race et couleur qu’il soit, est réellement indigène de l’univers; le droit de cité lui est acquis partout. Comme, dans une circonscription donnée de territoire, la commune représente la République et en exerce l’autorité; de même chaque nation sur le globe représente l’humanité, et dans les limites que lui assigne la nature, agit pour elle. L’harmonie règne, sans diplomatie et sans concile, parmi les nations: rien ne saurait désormais la troubler.
Qu’est-ce donc qui pourrait motiver, entretenir des relations diplomatiques entre des peuples qui auraient adopté le programme révolutionnaire: Plus de gouvernements, Plus de conquêtes, Plus de douanes, Plus de police internationale, Plus de priviléges commerciaux, Plus d’exclusions coloniales, Plus de patronage de peuple à peuple, d’État à État, Plus de lignes stratégiques, Plus de forteresses?
La Russie veut s’établir à Constantinople, comme à Varsovie, c’est-à-dire, enfermer dans son cercle le Bosphore et le Caucase. D’abord, la Révolution ne le souffrira pas, et pour sûreté, elle commencera par révolutionner la Pologne, la Turquie, tout ce qu’elle pourra des provinces russes, jusqu’à ce qu’elle arrive à Saint-Pétersbourg. Cela fait, que devient l’intérêt russe à Constantinople et à Varsovie? le même qu’à Berlin et à Paris, un intérêt de libre et égal échange. Que devient la Russie elle-même? Une agglomération de peuples libres, indépendants, unis seulement par l’identité du langage, la ressemblance des mœurs, l’analogie des fonctions, les circonstances territoriales. Dans des conditions pareilles, la conquête est un non-sens: Constantinople serait à la Russie, que la Russie une fois révolutionnée, Constantinople s’appartiendrait ni plus ni moins que si elle n’avait jamais perdu sa souveraineté. La question d’Orient, du côté du Nord, cesse d’exister.
L’Angleterre voudrait tenir l’Égypte, comme elle tient Malte, Corfou, Gibraltar, etc. Même réponse de la Révolution. Elle signifie à l’Angleterre de s’abstenir de toute tentative sur l’Égypte, de mettre un terme à ses empiétements et à son monopole; et pour sûreté, elle l’invite à évacuer les îles et forteresses d’où elle menace la liberté des nations et des mers. Ce serait, en vérité, se méprendre étrangement sur le caractère et la portée de la Révolution, que de s’imaginer qu’elle laisse aux Anglais la propriété exclusive de l’Australie et de l’Inde, ainsi que les bastions dont elle entoure le commerce du continent. La présence seule des Anglais à Jersey et Guernesey est une insulte à la France; comme leur exploitation de l’Irlande et du Portugal est une insulte à l’Europe; comme leur possession de l’Inde et leur commerce de la Chine est un outrage à l’Humanité. Il faut que l’Albion, comme tout le reste, se révolutionne; fallût-il l’y contraindre, nous avons ici des gens qui ne trouveraient pas la chose si difficile. Or, la Révolution faite à Londres, le privilége britannique extirpé, brûlé, ses cendres jetées au vent, que signifie pour l’Angleterre la possession de l’Égypte? ni plus ni moins que pour nous la possession d’Alger. Tout le monde pouvant entrer, sortir, commercer à volonté, former des exploitations agricoles, minérales, industrielles, l’avantage est le même pour toutes les nations; le pouvoir local n’a de