Les effets de ce régime sont tels que la théorie pouvait les attendre. Partout, en Europe, la constitution du travailleur s’est affaiblie. En France, les conseils de révision ont constaté que depuis cinquante ans, la taille moyenne a diminué de plusieurs millimètres, et c’est principalement sur la classe ouvrière, sur l’humanité souffrante que porte cette réduction. Avant 89, la taille requise pour le service militaire, dans l’infanterie, était de 5 pieds 1 pouce. Depuis, par suite de la diminution de la stature et de l’affaiblissement de la santé, autant que de l’excessive consommation d’hommes, cette taille a été réduite à 4 pieds 10 pouces. Quant aux exemptions de service, pour défaut de taille et infirmités, elles ont été de 1830 à 1839, de 45 et 1/2, et de 1839 à 1848, de 50 1/2 pour %.
La durée de la vie moyenne s’est accrue, il est vrai, mais aux dépens de cette même classe, comme le prouvent, entre autres, les tables de mortalité de la ville de Paris, où la proportion des décès pour le douzième arrondissement est de 1 sur 26 habitants, tandis que pour le premier elle n’est que de 1 sur 52.
Peut-on douter qu’il y ait tendance au mal, au moins pour ce qui regarde les travailleurs, dans la société actuelle? Ne semble-t-il pas qu’elle ait été faite exprès, non pas, comme le voulait Saint-Simon, pour l’amélioration physique, morale et intellectuelle du peuple, mais pour sa misère, son ignorance et sa dépravation?
La moyenne des élèves reçus chaque année à l’École Polytechnique est, je crois, de 176. Suivant M. Chevalier, elle pourrait être vingt fois plus forte, et ce n’est point exagérer. Mais que ferait notre société capitaliste de 3,520 polytechniciens que lui vomirait l’École à la fin de chaque année scolaire? J’insiste sur cette question: Qu’en ferait-elle?
Lorsque le règlement a prescrit de n’admettre que 176 élèves au lieu de 3,520 qui pourraient être reçus, c’est qu’il n’est pas possible au gouvernement, à l’industrie féodale, de pourvoir, dans les conditions voulues, plus de 176 de ces jeunes gens: tout le monde comprend cela. On ne cultive pas la science pour la science; on n’apprend pas la chimie, le calcul intégral, la géométrie analytique, la mécanique, pour devenir ensuite un ouvrier ou un laboureur. La multitude des capacités, loin de servir le Pays et l’État, leur est un inconvénient. Il faut donc, pour éviter des déclassements périlleux, que l’instruction soit distribuée suivant le taux des fortunes; qu’elle soit faible ou même nulle pour la classe la plus nombreuse et la plus vile, médiocre pour la classe moyenne, supérieure seulement pour le petit nombre de sujets riches, destinés à représenter, par leurs talents, l’aristocratie d’où ils sortent. C’est ce que le clergé catholique, fidèle à ses dogmes, fidèle aux traditions féodales, a dans tous les temps fort bien compris: la loi qui lui a livré l’Université et les écoles n’a été qu’un acte de justice.
Ainsi, l’enseignement ne peut être universel, ni surtout libre: dans une société restée féodale, ce serait un contre-sens. Il faut, pour maintenir la subordination dans les masses, restreindre l’éclosion des capacités, réduire la population des collèges, trop nombreuse et trop remuante; retenir dans une ignorance systématique les millions de travailleurs que réclament les travaux répugnants et pénibles; user, enfin, de l’enseignement comme n’en usant pas, c’est-à-dire le diriger dans le sens de l’abrutissement et de l’exploitation du prolétariat.
Et comme si le mal, de même que le bien, devait avoir sa sanction, le Paupérisme, ainsi prévu, préparé, organisé par l’anarchie économique, a trouvé la sienne: elle est dans la statistique criminelle. Voici quelle a été depuis 25 ans la progression du chiffre des affaires poursuivies à la requête du ministère public et des prévenus: Pour les tribunaux correctionnels, la progression a marché de même: Quand l’ouvrier a été abruti par la division parcellaire du travail, le service des machines, l’instruction ignorantiste; quand il a été découragé par la vilité du salaire, démoralisé par le chômage, affamé par le monopole; quand il n’a plus ni pain ni pâte, ni sou ni maille, ni feu ni lieu, alors il mendie, il maraude, il filoute, il vole, il assassine; après avoir passé par les mains des exploiteurs, il passe par celles des justiciers. Est-ce clair?… À présent, je rentre dans la politique.
III. Anomalie du Gouvernement: Tendance à la tyrannie et à la corruption.
C’est par le contraste de l’erreur que la vérité s’empare des intelligences. Au lieu de la liberté et de l’égalité économique, la Révolution nous a légué, sous bénéfice d’inventaire, l’autorité et la subordination politique. L’État, chaque jour grandi, doté de prérogatives et d’attributions sans fin, s’est chargé de faire pour notre bonheur ce que nous devions attendre d’une tout autre influence. Comment s’est-il acquitté de sa tâche? Quel rôle le gouvernement, abstraction faite de son organisation particulière, a-t-il joué dans les cinquante dernières années? Quelle a été sa tendance? Là est maintenant la question.
Jusqu’en 1848, les hommes d’État appartenant soit à l’opposition, soit au ministère, et dont l’influence dirigeait l’esprit public et le pouvoir, ne paraissent pas avoir eu conscience de la fausse direction de la société, en ce qui concerne surtout les classes laborieuses. La plupart même se faisaient un mérite et un devoir de s’occuper de temps en temps de l’amélioration de leur sort. L’un réclamait pour les instituteurs; l’autre parlait contre l’emploi prématuré, immoral, des enfants dans les manufactures. Celui-ci demandait le dégrèvement des droits sur le sel, les boissons, la viande; cet autre provoquait l’abolition complète des octrois et des douanes. L’élan était général, dans les hautes régions du pouvoir, vers les questions économiques et sociales. Nul ne voyait que ces réformes, dans l’état actuel des institutions, étaient d’innocentes chimères; qu’il ne fallait pas moins, pour les réaliser, qu’une création nouvelle, en autres termes une révolution.
Depuis le 24 février, les gens de gouvernement, participants du privilége, se sont ravisés. La politique d’oppression et d’appauvrissement continu, qu’ils avaient jusqu’alors suivie, sans le savoir, je dirai même malgré eux, a été adoptée par plusieurs, cette fois, en pleine connaissance de cause.
Le gouvernement est l’organe de la société.
Ce qui se passe en elle de plus intime, de plus métaphysique, s’accuse dans le Pouvoir avec une franchise toute militaire, une crudité fiscale. Il y a longtemps qu’un homme d’État a dit qu’un gouvernement ne pouvait exister sans une dette publique et un gros budget. Cet aphorisme, dont l’Opposition eut le tort de se scandaliser, est l’expression financière de la tendance rétrograde et subversive du Pouvoir: nous pouvons en mesurer à présent la profondeur. Il signifie que le Gouvernement, institué pour la direction de la société, est le miroir de la société.
Au 1 avril 1814, les intérêts de la dette publique étaient de La dette publique, tant pour l’État que pour les villes, qu’il est juste de considérer ici comme des appendices de l’autorité centrale, est environ moitié de la somme totale des créances hypothécaires et chirographaires qui pressurent le pays; toutes deux, sous la même impulsion, se sont accrues d’un mouvement parallèle. La tendance est flagrante: où nous mène-t-elle? à la banqueroute.
Le premier budget régulier depuis le Directoire est celui de 1802. À dater de cette époque, les dépenses se sont successivement accrues, dans la même progression que la dette du pays et celle de l’État.
En cinquante ans, le budget des dépenses a presque triplé; l’augmentation moyenne annuelle est d’environ 24 millions. Il serait par trop niais d’attribuer cette augmentation, comme l’ont fait tour à tour, sous la restauration et la monarchie de juillet, l’opposition dynastique et la conspiration républicaine, à l’incapacité des ministres, à leur politique plus ou moins intelligente et libérale. Expliquer par l’insuffisance des hommes un phénomène aussi constant, aussi régulier que l’accroissement du budget, alors surtout que cet accroissement a son corrélatif dans le progrès des hypothèques et des inscriptions au grand-livre, est aussi absurde que d’expliquer la peste d’Orient ou la fièvre jaune par l’ignorance des médecins. C’est l’hygiène qu’il faut attaquer; c’est votre régime économique qui appelle une réforme.
Ainsi le Gouvernement, considéré comme organe de l’ordre et garantie des libertés, suit la même marche que la société; il tombe de plus en plus dans la gêne, il s’endette et tend à la banqueroute. Nous allons voir encore, que comme la société, livrée à l’anarchie de ses éléments, tend à reconstituer les castes antiques le Gouvernement de son côté tend à se concerter avec cette aristocratie nouvelle, et à consommer l’oppression du prolétariat.
De cela seul, en effet, que les puissances de la société ont été laissées par la Révolution à l’état inorganique, il résulte une inégalité de conditions qui n’a plus seulement, comme autrefois, sa cause dans l’inégalité naturelle des facultés; mais qui se fait un nouveau prétexte des accidents de la société, et ajoute parmi ses titres, aux caprices de la nature, les injustices de la fortune. Le privilége, aboli par la loi, renaît ainsi du défaut d’équilibre: ce n’est plus un simple effet de la prédestination divine, c’est encore une nécessité de la civilisation.
Une fois justifié dans l’ordre de la nature et dans celui de la Providence, que manque-t-il au privilége pour assurer définitivement son triomphe? de mettre les lois, les institutions, le Gouvernement, en harmonie avec lui-même: c’est à quoi il va tendre de toutes ses forces.
D’abord, comme aucune loi ne le défend, en tant du moins qu’il découle de l’une de ces deux causes, la nature et la fortune, il peut se dire parfaitement légal: à ce titre déjà il a droit au respect des citoyens et à la protection du Gouvernement.
Quel est le principe qui régit la société actuelle? Chacun chez soi, chacun pour soi; Dieu, le hasard, pour tous. Le privilége résultant du hasard, d’un coup de commerce, de tous ces moyens aléatoires que fournit l’état chaotique de l’industrie, est donc chose providentielle, que tout le monde doit respecter.
Quel est, d’un autre côté, le mandat du Gouvernement? De protéger et défendre chacun dans sa personne, son industrie, sa propriété. Or si, par la nécessité des choses, la propriété, la richesse, le bien-être vont tout d’un côté, la misère de l’autre, il est clair que le Gouvernement se trouve constitué, en fait, pour la défense de la classe riche contre la classe pauvre. Il faut donc, pour la perfection de ce régime, que ce qui existe en fait, soit défini et consacré en droit: c’est précisément ce que veut le Pouvoir et ce que démontre d’un bout à l’autre l’analyse du budget.
Je vais au hasard.
Je vais au hasard.
Le Gouvernement provisoire a révélé que l’augmentation des traitements de fonctionnaires de 1830 à 1848 formait une somme de 65 millions. En supposant que la moitié seulement de cette somme fût affectée à des emplois de création nouvelle, la moyenne des traitements étant par hypothèse de 1,000 fr., c’est un supplément de 32,500 employés que le Gouvernement s’est donné sous la monarchie de Juillet. Aujourd’hui le total des fonctionnaires, d’après M. Raudot, est de 568,365: sur neuf hommes, il y en a un qui vit du budget de l’État et des communes. Qu’on crie à la dilapidation tant qu’on voudra, je ne croirai jamais qu’une création de 32,500 fonctionnaires n’ait été qu’un acte de gaspillage. Quel intérêt le roi, les ministres, tous les individus antérieurement placés et dotés y avaient-ils? N’est-il pas plus juste de dire que l’agitation des classes laborieuses devenant avec le temps plus redoutable, et conséquemment le péril pour la classe privilégiée toujours plus grand, le pouvoir, la force qui réprime et protége, devait se fortifier d’autant, à peine de se voir renversée au premier moment?
L’examen des budgets de la guerre et de la marine confirme cette opinion.
De 1830 à 1848, — j’emprunte ce détail au journal Europe et Amérique, — les budgets réunis de la marine et de la guerre se sont progressivement élevés, du chiffre de 323,980,000 à celui de 535,837,000 fr. La moyenne annuelle a été de 420 millions; la moyenne d’accroissement de 12 millions. Le total général, pour dix-huit ans, est 7,554 millions.
Dans la même période, le budget de l’instruction publique a monté de 2,258,000 à 19,298,000 fr. Le total général est 232,802,000 fr. Différence avec le budget de la guerre, 7,321,198,000 fr.
Ainsi, tandis que le Gouvernement dépensait 13 millions en moyenne pour entretenir sous le nom d’instruction publique l’ignorance populaire, il dépensait 420 millions, trente-deux fois autant, pour contenir, par le fer et le feu, cette ignorance, si la rage de la misère venait à la faire éclater. C’est ce que les politiques du temps ont nommé la paix armée. Le même mouvement s’est manifesté dans les autres ministères, je veux dire que leur budget s’est toujours accru en raison directe des services qu’ils rendaient à la cause du privilége, et inverse de ceux qu’ils pouvaient rendre aux producteurs. Or, quand on accorderait que les hautes capacités administratives et financières, qui pendant ces dix-huit ans gouvernèrent la France, n’avaient nullement l’intention qu’accusent ces rapprochements budgétaires, ce qui après tout importe peu, il n’en demeurerait pas moins vrai que le système d’appauvrissement et de compression par l’État s’est développé avec une spontanéité, une certitude qui ont pu fort bien se passer de la complicité des hommes d’État. Encore une fois, il ne s’agit point ici des intentions personnelles. Au-dessus de l’esprit des hommes, il y a l’esprit des choses: c’est celui-là dont le philosophe, toujours bienveillant pour ses semblables, se préoccupe.
Si la disposition du budget des dépenses est curieuse, celle du budget des recettes n’est pas moins instructive. Je n’entre pas dans le détail: le caractère général suffit. C’est dans la généralité que se trouve la vérité.
On a prouvé depuis 1848, et par chiffres, qu’en remplaçant le système des impôts existants par une taxe unique, ayant pour base le capital, et proportionnelle à la fortune de chacun, soit par exemple 1 pour 100, l’impôt serait réparti avec une égalité presque idéale, réunissant à la fois les avantages de la proportionnalité et de la progression, sans aucun de leurs inconvénients. Dans ce système, le travail serait peu ou point frappé; le capital, au contraire, méthodiquement atteint. Là où le capital ne serait pas protégé par le travail du capitaliste, il serait compromis; tandis que l’ouvrier dont l’avoir ne s’élèverait pas à une quantité imposable ne payerait rien. La justice dans l’impôt: ce serait le nec plus ultrà de la science fiscale. Mais ce serait du gouvernement à rebours; la proposition fut huée, et finalement délaissée par ses propres fauteurs.
Le système d’impôt actuellement suivi est juste le contraire de celui-là. Il est conçu de manière que le producteur paye tout, le capitaliste rien. En effet, alors même que ce dernier est inscrit pour une somme quelconque au livre du percepteur, ou qu’il rembourse les droits établis par le fisc sur les objets de consommation, il est clair que son revenu se composant exclusivement de la prélibation de ses capitaux, non de l’échange de ses produits, ce revenu demeure franc d’impôt, puisque celui-là seul qui produit paye.
Cela devait être, et le Gouvernement est ici parfaitement d’accord avec la Société. L’inégalité des conditions qui résulte de l’anarchie économique étant prise pour une indication, une loi de la Providence, le Gouvernement ne peut mieux faire que de suivre et de seconder la Providence: c’est pour cela que non content de défendre le privilége, il lui vient encore en aide en ne lui demandant rien du tout. Donnez-lui le temps, et du privilége le Gouvernement fera, sous les noms de Noblesse, Bourgeoisie, ou tout autre, une Institution.
Il y a donc pacte entre le Capital et le Pouvoir pour faire contribuer exclusivement le travailleur; et le secret de ce pacte consiste simplement, comme je l’ai dit, au lieu d’établir la taxe sur les capitaux, à la mettre sur les produits. À l’aide de ce déguisement, le capitaliste-propriétaire a l’air de payer pour ses terres, pour sa maison, pour son mobilier, pour ses mutations, pour ses voyages, pour sa consommation, etc., comme le reste des citoyens. Aussi dit-il que son revenu, qui sans impôt serait de 3,000, 6,000, 10,000 ou 20,000 fr., n’est plus, grâce à l’impôt, que de 2,500, 4,500, 8,000 ou 15,000 fr. Et là-dessus il se récrie avec plus d’indignation que ses locataires contre la grosseur du budget.
Pure équivoque. Le capitaliste ne paye rien: le Gouvernement partage avec lui, voilà tout. Ils font cause commune. Quel est donc le travailleur qui ne s’estimât heureux d’être couché au grand-livre pour 2,000 fr. de rente, à la seule condition d’en laisser le quart à l’amortissement?… Il est au budget des recettes un chapitre qui m’a toujours semblé la pierre d’attente de l’ancien régime, c’est celui de l’enregistrement.
Ce n’est point assez que le producteur paye la faculté que lui laisse le fisc de fabriquer, cultiver, vendre, acheter, transporter, etc.; l’enregistrement lui interdit tant qu’il peut la propriété. Tant pour la succession d’un père, tant pour celle d’un oncle, tant pour une location, tant pour une acquisition. Comme si le législateur de 89 avait eu pour but de reconstituer l’inaliénabilité des immeubles à l’instar des droits féodaux! Comme s’il avait voulu rappeler sans cesse au vilain affranchi par la nuit du 4 août, qu’il était de condition servile; qu’à lui n’appartenait pas de posséder la glèbe; que tout cultivateur est de plein droit, sauf concession du souverain, emphytéote et mainmortable! Prenons garde: il y a des gens qui ont conservé religieusement ces idées; ces gens-là sont nos maîtres, et les amis de tous ceux qui nous prêtent sur hypothèque… Les partisans du régime gouvernemental repoussent de toute l’énergie de leurs convictions cette critique qui, au lieu de s’en prendre aux hommes, s’attaquant aux institutions, compromet et menace dans son existence ce qu’ils considèrent comme leur héritage.
Est-ce la faute, s’écrient-ils, de nos institutions représentatives? est-ce la faute du principe constitutionnel, ou celle de ministres incapables, corrompus, dilapidateurs, si une partie de ces milliards, enlevés au prix de tant de sacrifices à la propriété, à l’agriculture, à l’industrie, n’ont servi qu’à entretenir des sinécures et solder des consciences? est-ce la faute de cette magnifique centralisation, si l’impôt, devenu exorbitant, pèse plus lourdement sur l’ouvrier que sur le propriétaire; si, avec une subvention annuelle de 420 millions, nos ports se trouvent dégarnis de navires, nos chantiers de matériaux; si, en 1848, après la révolution de février, l’armée était sans approvisionnements, la cavalerie sans chevaux, les places de guerre en mauvais état; si nous ne pouvions mettre sur pied de guerre plus de soixante mille hommes? N’est-ce pas le cas, au contraire, d’accuser la volonté, non le système? Et dès lors, que deviennent vos déclamations sur la tendance de la société et du gouvernement?
À merveille. Aux vices intrinsèques, aux inclinations féodales de l’ordre politique, nous allons ajouter la corruption. Ceci, loin d’affaiblir mon raisonnement, le corrobore. La corruption s’allie fort bien avec la tendance générale du Pouvoir; elle fait partie de ses moyens, elle est un de ses éléments.
Que veut le système?
Maintenir avant tout la féodalité capitaliste dans la jouissance de ses droits; assurer, augmenter la prépondérance du capital sur le travail; renforcer, s’il est possible, la classe parasite, en lui ménageant partout, à l’aide des fonctions publiques, des créatures, et au besoin des recrues; reconstituer peu à peu et anoblir la grande propriété; — Louis-Philippe, sur la fin de son règne, ne s’était-il pas mis à délivrer des lettres de noblesse? — récompenser ainsi, par des voies indirectes, certains dévouements que le tarif officiel des places ne pourrait satisfaire; rattacher tout, enfin, secours, récompenses, pensions, adjudications, concessions, exploitations, autorisations, places, brevets, priviléges, offices ministériels, sociétés anonymes, administrations municipales, etc., etc., au patronage suprême de l’État.
Telle est la raison de cette vénalité, dont les scandales sous le dernier règne nous ont si fort surpris, mais dont la conscience publique se fût moins étonnée peut-être si l’on avait pu en divulguer le mystère. Tel est le but ultérieur de cette centralisation qui, sous prétexte d’intérêt général, exploite, pressure les intérêts locaux et privés, en vendant au plus offrant et dernier enchérisseur la justice qu’ils réclament.
La corruption, sachez-le donc, est l’âme de la centralisation. Il n’y a monarchie ou démocratie qui tienne. Le gouvernement est immuable dans son esprit et dans son essence; s’il se mêle d’économie publique, c’est pour consacrer par la faveur et par la force ce que le hasard tend à établir. Prenons pour exemple la douane.
Les droits de douane, tant à l’importation qu’à l’exportation, non compris les sels, produisent à l’État 160 millions. 160 millions pour protéger le travail national! Apercevez-vous la jonglerie? Supposez que la douane n’existe pas; que la concurrence belge, anglaise, allemande, américaine, envahisse de tous côtés notre marché, et qu’alors l’État fasse aux industriels français la proposition suivante: Lequel préférez-vous, pour sauvegarder vos intérêts, ou de me payer 160 millions, ou de les recevoir? Pensez-vous que les industriels choisissent le premier parti? c’est justement celui que le Gouvernement leur impose. Aux frais ordinaires que nous coûtent les produits de l’étranger et ceux que nous lui faisons parvenir, l’État ajoute 160 millions, qui lui servent, à lui, de pot-de-vin: voilà ce que c’est que la douane. Et la question est aujourd’hui si fort embrouillée, qu’il n’y a personne, dans toute la République, qui osât proposer d’abolir d’un seul coup ce tribut absurde.
Eh bien! cette somme de 160 millions, soi-disant perçue pour la protection du travail national, est loin encore d’exprimer tout l’avantage que le Gouvernement tire de la douane.
Le département du Var est peu riche en bestiaux; il manque de viande, et ne demanderait pas mieux que de faire venir des bœufs de Piémont, pays frontière. Le gouvernement, protecteur de l’élève national, ne le permet pas. Qu’est-ce que cela signifie? Que les maquignons de la Camargue ont plus de crédit auprès du ministère que les consommateurs du Var: n’y cherchez pas d’autre cause.
L’histoire du département du Var est celle des quatre-vingt-cinq autres. Tous ont des intérêts spéciaux, par conséquent antagonistes, et qui cherchent un arbitre. Ce sont ces intérêts, bien plus que l’armée, qui font la force du Gouvernement. Aussi, voyez: le Gouvernement s’est fait concesseur de mines, de canaux, de chemins de fer, de la même manière que la cour, avant 89, vendait les brevets de colonels, les capitaineries et les bénéfices. Je veux croire que tous les personnages qui ont passé aux affaires depuis 1830 sont restés purs, un seul excepté; mais n’est-il pas évident que si, par l’ineffable intégrité du caractère français, les prévaricateurs ont été rares, la prévarication est organisée, elle existe?
Toulon, assis sur la mer, a perdu son droit de pêche, sait-on comment? La ville de Marseille convoitant le monopole de cette lucrative industrie, le Gouvernement prétendit que les filets des pêcheurs de Toulon entravaient la circulation des vaisseaux de l’État! C’est pourquoi les habitants de Toulon font venir aujourd’hui leur poisson de Marseille.
Depuis longtemps la batellerie réclame l’abolition des droits de navigation sur les canaux, produit insignifiant pour le fisc, mais entrave désastreuse pour le commerce. Le Gouvernement objecte qu’il n’est pas libre, qu’il lui faut une loi de rachat, que d’ailleurs il y a un projet d’affermage. Le fin mot, c’est d’abord qu’il y a des actions de jouissance, lesquelles actions espèrent se faire racheter fort cher; puis, que si les droits de navigation étaient abolis, la batellerie pourrait faire concurrence aux chemins de fer, dont les concessionnaires, fort bien en ministères, n’ont nul intérêt à réduire leurs tarifs. Soupçonneriez-vous M. Léon Faucher, M. Fould, M. Magne, voire même le président de la République, de faire argent de leurs attributions, et cet argent, de le mettre dans leur poche? Non pas moi. Je dis seulement que si l’homme du pouvoir a la volonté de prévariquer, il le peut, et que tôt ou tard il le fera. Que dis-je? On en viendra à faire de la vénalité l’une des prérogatives du Gouvernement. Le tigre dévore parce qu’il est organisé pour dévorer; et vous ne voulez pas qu’un gouvernement organisé pour la corruption fasse de la corruption?… Il n’y a pas jusqu’aux établissements de bienfaisance qui ne servent merveilleusement les vues de l’autorité.
La bienfaisance est la plus forte chaîne par laquelle le privilége et le Gouvernement chargé de le défendre, tiennent le prolétariat. Avec la bienfaisance, plus douce au cœur des hommes, plus intelligible au pauvre que les lois abstruses de l’économie politique, on se dispense de la justice. Les bienfaiteurs abondent au catalogue des saints; on n’y trouve pas un justicier. Le Gouvernement, comme l’Église, place la fraternité fort au-dessus du droit. Ami des pauvres tant qu’on voudra, il exècre les calculateurs. À propos de la discussion sur les monts-de-piété, le Journal des Débats rappelait qu’il existait déjà plus de huit cents hospices cantonaux, donnant à entendre qu’avec le temps on en aurait partout. Les monts-de-piété, ajoutait-il, suivent le même progrès; chaque ville veut avoir le sien, elle l’obtiendra. Aussi ne puis-je concevoir l’indignation de la feuille bourgeoise contre les deux honorables socialistes qui proposaient d’établir tout de suite en chaque canton un mont-de-piété. Jamais proposition ne fut plus digne de la faveur des Débats. La maison de prêt sur gage, le prêt fût-il gratuit, est le vestibule de l’hôpital. Et qu’est-ce que l’hôpital? le temple de la Misère.
Par ses trois ministères de l’agriculture et du commerce, des travaux publics et de l’intérieur, par les impôts de consommation et par la douane, le Gouvernement a la main sur tout ce qui vient et ce qui va, ce qui se produit et se consomme, sur toutes les affaires des particuliers, des communes et des départements; il maintient la tendance de la société vers l’appauvrissement des masses, la subalternisation des travailleurs, et la prépondérance toujours plus grande des fonctions parasites. Par la police il surveille les adversaires du système; par la justice il les condamne et les réprime; par l’armée il les écrase; par l’instruction publique il distribue, dans la proportion qui lui convient, le savoir et l’ignorance; par les cultes il endort la protestation au fond des cœurs; par les finances il solde, à la charge des travailleurs, les frais de cette vaste conjuration.
Sous la monarchie de juillet, je le répète, les hommes du pouvoir, pas plus que les masses, n’eurent l’intelligence de la pensée qu’ils servaient. Louis-Philippe, M. Guizot et consorts, faisaient les choses avec une naïveté de corruption qui leur était propre, usant à merveille des voies et moyens, mais n’apercevant pas distinctement la fin. Depuis que le prolétariat a fait entendre, au lendemain de février, sa voix formidable, le système a commencé d’être compris, il s’est posé avec audace dans son dogmatisme effronté; il s’est appelé de son nom patronymique, Malthus, et de son prénom, Loyola. Au fond, rien n’a été changé par l’événement de février, pas plus que par ceux de 1830, 1814, 1793, à l’ordre de choses prétendu constitutionnel fondé en 1791. Louis-Bonaparte, qu’il le sache ou l’ignore, continue Louis-Philippe, les Bourbons, Napoléon et Robespierre.
Ainsi, en 1851 comme en 88, et par des causes analogues, il y a dans la société tendance prononcée à la misère. Aujourd’hui comme alors, le mal dont se plaint la classe travailleuse n’est point l’effet d’une cause temporaire et accidentelle: c’est le résultat d’une déviation systématique des forces sociales.
Cette déviation date de loin; elle est antérieure même à 89, elle a son principe dans les profondeurs de l’économie générale du pays. La première révolution, luttant contre des abus plus apparents, ne put agir qu’à la surface. Après avoir détruit la tyrannie, elle ne sut fonder l’ordre, dont les ruines féodales qui jonchaient la patrie lui cachaient les éléments. Aussi, cette révolution, dont l’histoire nous paraît si complète, pure négation, ne sera devant la postérité que le premier acte, l’aurore de la grande Révolution qui doit remplir le dix-neuvième siècle.
La secousse de 89-93, après avoir aboli, avec le despotisme monarchique, les derniers restes de la féodalité, proclamé l’unité nationale, l’égalité devant la loi et devant l’impôt, la liberté de la presse et des cultes, et intéressé le peuple, autant qu’elle le pouvait faire, par la vente des biens nationaux, n’a laissé aucune tradition organique, aucune création effective. Elle n’a même réalisé aucune de ses promesses. En proclamant la liberté des opinions, l’égalité devant la loi, la souveraineté du peuple, la subordination du pouvoir au pays, la Révolution a fait de la Société et du Gouvernement deux choses incompatibles, et c’est cette incompatibilité qui a servi de cause ou de prétexte à cette concentration liberticide, absorbante, que la démocratie parlementaire admire et loue parce qu’il est de sa nature de tendre au despotisme, la centralisation.
Voici comment s’expliquait, à ce propos, M. Royer-Collard, dans son discours sur la liberté de la presse (Chambre des députés, discussion des 19-24 janvier 1822): « Nous avons vu la vieille société périr, et avec elle une foule d’institutions démocratiques et de magistratures indépendantes qu’elle portait dans son sein, faisceaux puissants de droits privés, vraies républiques dans la monarchie. Ces institutions, ces magistratures ne partageaient pas, il est vrai, la souveraineté, mais elles lui opposaient partout des limites que l’honneur défendait avec opiniâtreté. Pas une n’a survécu, et nulle autre ne s’est élevée à leur place; la Révolution n’a laissé debout que des individus. La dictature qui l’a terminée a consommé, sous ce rapport, son ouvrage. De cette société en poussière est sortie la centralisation; il ne faut pas chercher ailleurs son origine. La centralisation n’est pas arrivée, comme d’autres doctrines, le front levé, avec l’autorité d’un principe; elle a pénétré modestement, comme une conséquence, une nécessité. En effet, là où il n’y a que des individus, toutes les affaires qui ne sont pas les leurs sont les affaires publiques, les affaires de l’État. Là où il n’y a pas de magistrats indépendants, il n’y a que des délégués du pouvoir. C’est ainsi que nous sommes devenus un peuple d’administrés sous la main de fonctionnaires responsables, centralisés eux-mêmes dans le pouvoir dont ils sont les ministres. La Société a été léguée dans cet état à la Restauration.