SigPhi · Proudhon

Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle

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Mais abstraction faite de ces considérations psychiques et de l’absence de toute donnée expérimentale, qui ne voit que ce que les deux auteurs ont cru découvrir, après tant de profondes recherches, l’un dans la Série de groupes contrastés, l’autre dans la Triade, n’est autre chose que l’expression mystique et apocalyptique de ce qui a existé de tout temps dans la pratique industrielle: la division du travail, la force collective, la concurrence, l’échange, le crédit, la propriété même et la liberté? Qui ne voit qu’il en est des utopistes anciens et modernes comme des théologiens de toutes les religions? Tandis que ceux-ci, dans leurs mystères, ne faisaient autre chose que raconter les lois de la philosophie et du progrès humanitaire, ceux-là, dans leurs thèses philanthropiques, rêvent sans le savoir les grandes lois de l’économie sociale. Or, ces lois, ces puissances de la production qui doivent sauver l’homme de la pauvreté et du vice, je viens de les citer pour la plupart. Voilà les vraies forces économiques, principes immatériels de toute richesse, qui, sans enchaîner l’homme à l’homme, laissent au producteur la plus entière liberté, allégent le travail, le passionnent, doublent son produit, créent entre les hommes une solidarité qui n’a rien de personnel, et les unissent par des liens plus forts que toutes les combinaisons sympathiques et tous les contrats.

Les merveilles annoncées par les deux révélateurs sont connues depuis des siècles. Cette grâce efficace dont l’organisateur de la série avait eu la vision; ce don du divin amour que le disciple de Saint-Simon promet à ses ternaires, nous pouvons en observer l’influence, toute corrompue qu’elle soit, tout anarchique que les révolutionnaires de 89 et 93 nous l’aient laissée, nous pouvons en suivre l’oscillation à la Bourse et dans nos marchés. Que les utopistes se réveillent donc une fois de leurs sentimentales extases, qu’ils daignent regarder ce qui se passe autour d’eux; qu’ils lisent, écoutent, expérimentent, ils verront que ce qu’ils attribuent avec tant d’enthousiasme, l’un à la série, l’autre à la trinité, ceux-là au dévouement, n’est autre chose que le produit des forces économiques analysées par Adam Smith et ses successeurs.

Comme c’est surtout dans l’intérêt de la classe travailleuse que je suis entré dans cette discussion, je ne finirai pas sans dire quelque chose encore des associations ouvrières, des résultats qu’elles ont obtenus, du rôle qu’elles ont à jouer dans la Révolution.

Ces sociétés ont été formées, en grande majorité, d’hommes imbus des théories fraternitaires, et convaincus, bien qu’ils ne s’en rendissent pas compte, de l’efficacité économique du principe. Généralement, elles ont été sympathiquement accueillies; elles ont joui de la faveur républicaine qui leur a valu à toutes, dès l’abord, un commencement de clientèle; la réclame dans les journaux ne leur a pas non plus manqué: tous éléments de succès dont on n’a pas assez tenu compte, mais parfaitement étrangers au principe.

Maintenant, où en est l’expérience?

Parmi ces sociétés, bon nombre se soutiennent et promettent de se développer encore: on sait pourquoi.

Les unes se sont composées des ouvriers les plus habiles dans la profession; c’est le monopole du talent qui les fait aller.

D’autres ont attiré et conservent la clientèle par le bon marché; c’est la concurrence qui les fait vivre.

Je ne parle pas de celles qui ont obtenu des commandes et un crédit de l’État: encouragement purement gratuit.

Généralement, enfin, dans toutes ces associations, les ouvriers, pour se passer des intermédiaires, commissionnaires, entrepreneurs, capitalistes, etc., qui, dans l’ancien état de choses, s’interposent entre le producteur et le consommateur, ont dû travailler un peu plus, se contenter d’un moindre salaire. Il n’y a rien là que de fort ordinaire en économie politique et qui, pour être obtenu, n’avait, comme je le montrais tout à l’heure, nul besoin d’association.

Assurément, les membres de ces sociétés sont remplis les uns à l’égard des autres et vis-à-vis du public, des sentiments les plus fraternels. Mais qu’ils disent si cette fraternité, loin d’être la cause de leur succès, n’a pas sa source, au contraire, dans la justice sévère qui règne dans leurs rapports mutuels; qu’ils disent ce qu’ils deviendraient s’ils ne trouvaient pas ailleurs que dans la charité qui les anime, et qui n’est autre que le ciment de l’édifice dont le travail et les forces qui le multiplient sont les pierres, la garantie de leur entreprise?

Quant aux sociétés qui n’ont pour se soutenir que la vertu problématique de l’association, et dont l’industrie peut s’exercer privativement, sans réunion d’ouvriers, elles ont une peine infinie à marcher, et ce n’est que par des efforts de dévouement, des sacrifices continuels, une résignation sans bornes, qu’elles parviennent à conjurer le vide de leur constitution.

On cite, comme exemple d’un rapide succès, les associations pour la boucherie, dont la vogue s’étend aujourd’hui partout. Cet exemple, plus qu’aucun autre, montre jusqu’où va l’inattention du public et l’incorrection des idées.

Les boucheries soi-disant sociétaires n’ont de sociétaire que l’enseigne; ce sont des concurrences suscitées à frais communs par des citoyens de tout état, contre le monopole des bouchers. C’est l’application telle quelle d’un nouveau principe, pour ne pas dire d’une nouvelle force économique, la Réciprocité, qui consiste en ce que les échangistes se garantissent l’un à l’autre, et irrévocablement, leurs produits au prix de revient.

Or, ce principe qui fait toute l’importance des boucheries dites sociétaires, est si peu de l’essence de l’association, que dans beaucoup de ces boucheries le service est fait par des ouvriers salariés, sous la direction d’un directeur, qui représente les commanditaires. Pour cet office, le premier boucher venu, sortant de la coalition, était très-suffisant: on n’avait pas besoin de faire les frais d’un personnel nouveau, ainsi que d’un matériel.

Le principe de réciprocité sur lequel sont fondées les boucheries et épiceries sociétaires, tend maintenant à remplacer, comme élément organique, celui de fraternité dans les associations ouvrières. Voici comment la République du 20 avril 1851 rend compte d’une nouvelle société formée par des ouvriers tailleurs, la Réciprocité: « Voici des ouvriers qui s’inscrivent en faux contre cette sentence de l’ancienne économie: Point de capitaux, point de travail, qui, si elle était fondée en principe, condamnerait à une servitude et une misère sans espoir et sans fin, l’innombrable classe de travailleurs qui, vivant au jour le jour, est dépourvue de tout capital. Ne pouvant admettre cette désespérante conclusion de la science officielle, et en interrogeant les lois rationnelles de la production des richesses et de la consommation, voilà que ces ouvriers ont trouvé que le capital dont on fait un élément générateur du travail, n’est réellement que d’une utilité conventionnelle; que les seuls agents de la production étant l’intelligence et les bras de l’homme, il est dès lors possible d’organiser la production, d’assurer la circulation des produits et leur consommation normale, par le seul fait de la communication directe des producteurs et des consommateurs, appelés, par suite de la suppression d’un intermédiaire onéreux et de l’établissement de rapports nouveaux, à recueillir les bénéfices que s’attribue actuellement le capital, ce souverain dominateur du travail, de la vie et des besoins de tous.

» D’après cette théorie, l’émancipation des travailleurs est donc possible par la réunion en faisceau des forces individuelles et des besoins; en d’autres termes, par l’association des producteurs et des consommateurs, qui, cessant d’avoir des intérêts contraires, échappent sans retour à la domination du capital.

» En effet, les besoins de la consommation étant permanents, que producteurs et consommateurs entrent en relation directe, s’associent, se créditent, et il est clair que la hausse ou la baisse, l’augmentation factice ou la dépréciation arbitraire que la spéculation fait subir au travail et à la production n’ont plus de raison d’être.

» C’est là l’idéal de la Réciprocité, et ce que ses fondateurs ont déjà réalisé dans la mesure de leur action, par la création de bons, dits de consommation, toujours échangeables en produits de l’association. Ainsi commanditée par ceux qui la font travailler, l’association livre ses produits à prix de revient, n’opérant d’autre prélèvement pour la rémunération de son travail, que le prix moyen de main-d’œuvre. C’est une solution rationnelle donnée par les fondateurs à toutes les grandes questions d’économie soulevées dans ces derniers temps, notamment à celles-ci: » Abolition de l’exploitation sous toutes ses formes; » Annihilation graduelle et pacifique de l’action du capital; » Création du crédit gratuit; » Garantie et rétribution équitable du travail; » Émancipation du prolétariat. » L’association des tailleurs est la première qui ait été fondée officiellement et pour ainsi dire scientifiquement sur une force économique restée jusqu’à ce jour obscure et inappliquée dans la routine commerciale. Or, il est évident que l’emploi de cette force ne constitue nullement un contrat de société, mais tout au plus un contrat d’échange, dans lequel le rapport synallagmatique ou de réciprocité entre le marchand et la clientèle, s’il n’est formellement exprimé, est au moins sous-entendu. Et quand l’auteur de l’article, ancien communiste, emploie le mot d’association pour désigner les rapports nouveaux que se propose de développer la Réciprocité entre les producteurs et les consommateurs, il est évident qu’il cède à d’anciennes préoccupations d’esprit, ou qu’il sacrifie à l’habitude.

Aussi, tout en faisant aux fondateurs de la Réciprocité les honneurs de ce grand principe, le collaborateur de la République aurait-il dû leur rappeler, pour leur gouverne, ces notions élémentaires dans leur propre théorie, c’est que l’obligation, essentiellement commutative et bilatérale de la part du producteur vis-à-vis du consommateur, de livrer ses produits à prix de revient, et qui constitue la nouvelle puissance économique, ne suffirait plus pour motiver une association de travailleurs, si la loi de réciprocité était universellement adoptée et mise en pratique; qu’une société formée sur cette base unique a besoin, pour se soutenir, que la majorité, la méconnaissant, lui en laisse le bénéfice; et que le jour où, par le consentement de tous les citoyens, la réciprocité deviendra une loi d’économie sociale, le premier venu non associé pouvant offrir au public les mêmes avantages que la société, et avec plus d’avantage encore puisqu’il n’aurait pas de frais généraux, la société sera sans objet.

Une autre association du même genre, dont le mécanisme se rapproche davantage de la formule élémentaire de la réciprocité, est la Ménagère, dont le même journal la République a rendu compte dans son numéro du 8 mai. Elle a pour but d’assurer aux consommateurs, à des prix réduits, en qualités supérieures, et sans aucune fraude, tous les objets de consommation. Il suffit pour en faire partie de verser la somme de cinq francs à titre de capital social, plus 50 centimes pour frais généraux d’administration. Les associés, remarquez ceci, n’acceptent aucune charge, ne prennent aucun engagement, n’ont d’autre obligation que de payer les objets qui leur sont fournis sur leur demande, et à domicile. L’agent général seul est responsable.

C’est toujours le même principe. Dans les boucheries sociétaires, la garantie de bon marché, qualité et poids, est obtenue par une commandite dont le résultat est de fonder une boucherie spéciale, dirigée ad hoc par un agent exprès, faisant fonction de patron et entrepreneur. Dans la Ménagère, c’est un entrepreneur général, représentant tous les genres de commerce possibles, qui se charge, moyennant 5 francs de souscription et 50 centimes de frais, de fournir tous les objets de consommation. Chez les tailleurs, il y a un rouage de plus, d’une grande portée, mais qui, dans l’état actuel des choses, n’ajoute guère à leurs avantages, c’est le bon de consommation. Supposons que tous les marchands, fabricants et industriels de la capitale prennent vis-à-vis du public, et les uns envers les autres, un engagement semblable à celui que les boucheries sociétaires, le fondateur de la Ménagère, les tailleurs de la Réciprocité prennent envers leurs clients, l’association serait alors universelle. Mais il est clair qu’une pareille association n’en serait pas une; les mœurs commerciales seraient changées, voilà tout; la réciprocité serait devenue une loi, et tout le monde serait libre, ni plus ni moins qu’auparavant.

Ainsi, bien que je sois loin de prétendre que l’association disparaisse jamais du système des transactions humaines, puisqu’au contraire j’admets des circonstances où elle est indispensable, je puis constater, sans craindre de démenti, que le principe sociétaire se démolit de jour en jour par sa pratique même; et tandis qu’il y a trois ans à peine les ouvriers tendaient tous à l’association fraternelle, ils convergent aujourd’hui vers un système de garanties qui, une fois réalisées, rendra dans une foule de cas l’association superflue, en même temps, notons ce point, qu’il la réclamera pour d’autres. Au fond, les associations existantes n’ont d’autre but, en formant une masse inéluctable de producteurs et de consommateurs en rapport direct, que d’amener ce résultat.

Que si l’association n’est point une force productrice, si tout au contraire elle constitue pour le travail une condition onéreuse dont il tend naturellement à se délivrer, il est clair que l’association ne peut pas être davantage considérée comme une loi organique; que loin d’assurer l’équilibre, elle tendrait plutôt à détruire l’harmonie, en imposant à tous, au lieu de la justice, au lieu de la responsabilité individuelle, la solidarité. Ce n’est donc plus au point de vue du droit et comme élément scientifique qu’elle peut se soutenir; c’est comme sentiment, comme précepte mystique et d’institution divine.

Aussi les promoteurs quand même de l’association, sentant combien leur principe est stérile, antipathique à la liberté, combien peu par conséquent il peut être accepté comme formule souveraine de la Révolution, font-ils les plus incroyables efforts pour entretenir ce feu follet de la fraternité. Louis Blanc est allé jusqu’à retourner la devise républicaine, comme s’il eût voulu révolutionner la révolution. Il ne dit plus, comme tout le monde, et avec la tradition, Liberté, Égalité, Fraternité, il dit: Égalité, Fraternité, Liberté! C’est par l’Égalité que nous commençons aujourd’hui, c’est l’Égalité que nous devons prendre pour premier terme, c’est sur elle que nous devons bâtir l’édifice nouveau de la Révolution. Quant à la Liberté, elle se déduira de la Fraternité. Louis Blanc la promet après l’association, comme les prêtres promettent le paradis après la mort.

Je laisse à penser ce que peut être un socialisme qui joue ainsi aux transpositions de mots.

L’Égalité! J’avais toujours cru qu’elle était le fruit naturel de la Liberté, qui elle au moins n’a besoin ni de théorie ni de contrainte. J’avais cru, dis-je, que c’était à l’organisation des forces économiques, la division du travail, la concurrence, le crédit, la réciprocité; à l’éducation surtout, de faire naître l’Égalité. Louis Blanc a changé tout cela. Nouveau Sganarelle, il place l’Égalité à gauche, la Liberté à droite, la Fraternité entre deux, comme le Christ entre le bon et le mauvais larron. Nous cessons d’être libres, tels que nous fait la nature, pour devenir préalablement, par un coup d’État, ce que le travail seul peut nous faire, égaux; après quoi nous redeviendrons plus ou moins libres, dans la mesure des convenances du Gouvernement.

De chacun, suivant sa capacité; À chacun, suivant ses besoins: Ainsi le veut l’égalité, suivant Louis Blanc.

Plaignons les gens dont la capacité révolutionnaire se réduit, je demande grâce pour le calembour, à cette casuistique! Mais que cela ne nous retienne pas de les réfuter, parce que le royaume des innocents est à eux.

Rappelons encore une fois le principe. L’association est bien telle que la définit Louis Blanc, un contrat qui, en tout ou en partie (Sociétés universelles et sociétés particulières, Code civil, art. 1835), met de niveau les contractants, subordonne leur liberté au devoir social, les dépersonnalise, les traite à peu près comme M. Humann traitait les contribuables, quand il posait cet axiome: Faire rendre à l’impôt tout ce qu’il peut rendre!… Combien peut produire l’homme? combien coûte-t-il à nourrir? Telle est la question suprême qui résulte de la formule, comment dirai-je? déclinatoire, — De chacun…, — À chacun… — par laquelle Louis Blanc résume les droits et les devoirs de l’associé.

Donc, qui fera l’évaluation de la capacité? qui sera juge du besoin?

Vous dites que ma capacité est 100; je soutiens qu’elle n’est que 90. Vous ajoutez que mon besoin est 90; j’affirme qu’il est 100. Nous sommes en différence de 20 tant sur le besoin que sur la capacité. C’est, en d’autres termes, le débat si connu de l’offre et de la demande. Qui jugera entre la société et moi?

Si la société veut faire prévaloir, malgré ma protestation, son sentiment, je la quitte, et tout est dit. La société finit faute d’associés.

Si, recourant à la force, elle prétend me contraindre; si elle m’impose le sacrifice et le dévouement, je lui dis: Hypocrite! vous avez promis de me délivrer de l’exploitation du capital et du pouvoir, et voici qu’au nom de l’égalité et de la fraternité, à votre tour vous m’exploitez. Autrefois, pour me voler, on surfaisait aussi ma capacité, on atténuait mes besoins. On me disait que le produit me coûtait si peu! qu’il me fallait pour vivre si peu de chose! Vous agissez de même. Quelle différence y a-t-il donc entre la fraternité et le salariat?

De deux choses l’une: ou l’association sera forcée, dans ce cas c’est l’esclavage; ou elle sera libre, et alors on se demande quelle garantie la société aura que l’associé travaille selon sa capacité, quelle garantie l’associé aura que l’association le rémunère suivant ses besoins? N’est-il pas évident qu’un tel débat ne peut avoir qu’une solution? c’est que le produit et le besoin soient considérés comme expressions adéquates, ce qui nous ramène purement et simplement au régime de la liberté.

Qu’on veuille donc y réfléchir. L’association n’est point une force économique: c’est exclusivement un lien de conscience, obligatoire au for intérieur, et de nul effet, ou plutôt d’un effet nuisible quant au travail et à la richesse. Et ce n’est point à l’aide d’une argumentation plus ou moins habile que je le prouve: c’est le résultat de la pratique industrielle, depuis l’origine des sociétés. La postérité ne comprendra pas qu’en un siècle novateur des écrivains, réputés les premiers pour l’intelligence des choses sociales, aient fait tant de bruit d’un principe tout à fait subjectif, dont le fond et le tréfond ont été explorés par toutes les générations du globe.

Sur une population de 36 millions d’hommes, il y en a 24 millions au moins occupés de travaux agricoles. Ceux-là, vous ne les associerez jamais. À quoi bon? Le travail des champs n’a pas besoin de la chorégraphie sociétaire, et l’âme du paysan y répugne. Le paysan, qu’on se le rappelle, a applaudi à la répression de juin 1848, parce qu’il a vu dans cette répression un acte de la liberté contre le communisme.

Sur les 12 millions de citoyens restants, 6 au moins, fabricants, artisans, employés, fonctionnaires, pour qui l’association est sans objet, sans profit, sans attrait, préféreront toujours demeurer libres.

C’est donc six millions d’âmes, composant en partie la classe salariée, que leur condition actuelle pourrait engager dans les sociétés ouvrières, sans autre examen, et sur la foi des promesses. À ces six millions de personnes, pères, mères, enfants, vieillards, j’ose dire par avance, qu’elles ne tarderaient pas à s’affranchir de leur joug volontaire, si la Révolution ne leur fournissait des motifs plus sérieux, plus réels de s’associer, que ceux qu’elles s’imaginent apercevoir dans le principe, et dont j’ai démontré le néant.

Oui, l’association a son emploi dans l’économie des peuples; oui, les Compagnies ouvrières, protestation contre le salariat, affirmation de la réciprocité, à ce double titre déjà si pleines d’espoir, sont appelées à jouer un rôle considérable dans notre prochain avenir. Ce rôle consistera surtout dans la gestion des grands instruments du travail et l’exécution de certains labeurs, qui, demandant à la fois une grande division des fonctions, une grande force de collectivité, seraient autant de pépinières du prolétariat, si l’on n’y appliquait l’association, ou pour mieux dire, la participation. Tels sont, entre autres, les chemins de fer.

Mais l’association, en elle-même, ne résout point le problème révolutionnaire. Loin de là, elle se présente elle-même comme un problème, dont la solution implique que les associés jouissent de toute leur indépendance en conservant tous les avantages de l’union: ce qui veut dire que la meilleure des associations est celle où, grâce à une organisation supérieure, la liberté entre le plus, et le dévouement le moins.

C’est pour cela que les associations ouvrières, aujourd’hui presque entièrement transformées, quant aux principes qui les dirigent, ne doivent point être jugées d’après les résultats plus ou moins heureux qu’elles obtiennent, mais uniquement d’après leur tendance secrète, qui est d’affirmer et de procurer la république sociale. Que les ouvriers le sachent ou l’ignorent, ce n’est point dans leurs petits intérêts de société que gît l’importance de leur œuvre; c’est dans la négation du régime capitaliste, agioteur et gouvernemental, qu’a laissé après elle la première révolution. Plus tard, le mensonge politique, l’anarchie mercantile et la féodalité financière vaincues, les compagnies de travailleurs, abandonnant l’article de Paris et les bilboquets, devront se reporter sur les grands départements de l’industrie, qui sont leur naturel apanage.

Mais, comme disait un grand révolutionnaire, saint Paul, il faut que l’erreur ait son temps: Oportet hæreses esse. Il est à craindre que nous n’en ayons pas fini de sitôt avec les utopies sociétaires. L’association, pour une certaine classe de prédicants et de flâneurs, sera longtemps encore un prétexte d’agitation et un instrument de charlatanisme. Avec les ambitions qu’elle peut faire naître, l’envie qui se déguise sous son prétendu dévouement, les instincts de domination qu’elle réveille, elle sera longtemps encore une des préoccupations fâcheuses qui retardent parmi le peuple l’intelligence de la Révolution. Les sociétés ouvrières elles-mêmes, fières à juste titre de leurs premiers succès, entraînées par la concurrence qu’elles font aux anciens maîtres, enivrées des témoignages qui déjà saluent en elles une nouvelle puissance, ardentes comme le sont toutes les compagnies à établir leur prépondérance, avides de pouvoir, auront peine à s’abstenir de toute exagération et à rester dans les limites de leur rôle. Des prétentions exorbitantes, des coalitions gigantesques, irrationnelles, des fluctuations désastreuses, pourront se produire, qu’une connaissance supérieure des lois de l’économie sociale aurait prévenues.

À cet égard, une grave responsabilité pèsera, dans l’histoire, sur Louis Blanc. C’est lui qui, au Luxembourg, avec son logogriphe Égalité-Fraternité-Liberté, avec ses abraxas De chacun… À chacun… a commencé cette opposition misérable de l’idéologie aux idées, et soulevé contre le socialisme le sens commun. Il s’est cru l’abeille de la révolution, il n’en a été que la cigale. Puisse-t-il enfin, après avoir empoisonné les ouvriers de ses formules absurdes, apporter à la cause du prolétariat, tombée un jour d’erreur en ses débiles mains, l’obole de son abstension et de son silence!

QUATRIÈME ÉTUDE.

du principe d’autorité.

Je prie le lecteur de me pardonner, si dans le cours de cette étude il m’échappe telle expression qui trahisse un sentiment d’amour-propre. J’ai le double malheur, sur cette grande question de l’autorité, d’être seul encore à affirmer d’une manière catégorique la Révolution; par contre, de me voir attribuer des idées perverses, dont j’ai plus d’horreur que personne. Ce n’est pas ma faute si, en soutenant une thèse aussi magnifique, j’ai l’air de plaider une cause personnelle. Je ferai du moins en sorte, si je ne puis me défendre de quelque vivacité, que l’instruction du lecteur n’y perde rien. Aussi bien, notre esprit est fait de telle sorte que la lumière ne le saisit jamais mieux que lorsqu’elle jaillit du choc des idées. L’homme, dit Hobbes, est un animal de combat. C’est Dieu même qui, en nous mettant au monde, nous a donné ce précepte: Croissez, multipliez, travaillez, et polémisez.

Il y a quelque douze ans, force est bien que je le rappelle, m’occupant de recherches sur les fondements de la société, non point en vue d’éventualités politiques impossibles alors à prévoir, mais pour la seule et plus grande gloire de la philosophie, j’ai, pour la première fois, jeté dans le monde une négation qui depuis a obtenu un retentissement immense, la négation du Gouvernement et de la Propriété. D’autres, avant moi, par originalité, humorisme, recherche du paradoxe, avaient nié ces deux principes; aucun n’avait fait de cette négation le sujet d’une critique sérieuse et de bonne foi. Un de nos plus aimables feuilletonnistes, M. Pelletan, prenant un jour, motu proprio, ma défense, n’en a pas moins fait à ses lecteurs cette singulière confidence, qu’en attaquant tantôt la propriété, tantôt le pouvoir, tantôt autre chose, je tirais des coups de fusil en l’air pour attirer sur moi l’attention des niais. M. Pelletan a été trop bon, vraiment, et je ne puis lui savoir aucun gré de son obligeance: il m’a pris pour un gent de lettres.

Il est temps que le public sache que la négation, en philosophie, en politique, en théologie, en histoire, est la condition préalable de l’affirmation. Tout progrès commence par une abolition, toute réforme s’appuie sur la dénonciation d’un abus, toute idée nouvelle repose sur l’insuffisance démontrée de l’ancienne. C’est ainsi que le christianisme, en niant la pluralité des dieux, en se faisant athée au point de vue des païens, a affirmé l’unité de Dieu, et de cette unité a déduit ensuite toute sa théologie. C’est ainsi que Luther, en niant à son tour l’autorité de l’Église, affirmait comme conséquence l’autorité de la raison, et posait la première pierre de la philosophie moderne. C’est ainsi que nos pères, les révolutionnaires de 89, en niant le régime féodal, affirmèrent, sans la comprendre, la nécessité d’un régime différent, que notre époque a pour mission de faire apparaître. C’est ainsi enfin que moi-même, après avoir de nouveau, sous le regard de mes lecteurs, démontré l’illégitimité et l’impuissance du gouvernement comme principe d’ordre, je ferai surgir de cette négation l’idée mère, positive, qui doit conduire la civilisation à sa nouvelle forme.

Pour mieux expliquer encore ma position dans cette critique, je ferai une autre comparaison.

Il en est des idées comme des machines. Nul ne connaît l’inventeur des premiers outils, la houe, le râteau, la hache, le chariot, la charrue. On les trouve uniformément, dès la plus haute antiquité, chez toutes les nations du globe. Mais cette spontanéité ne se rencontre plus dans les instruments perfectionnés, la locomotive, le daguerréotype, l’art de diriger les aérostats, le télégraphe électrique. Le doigt de Dieu, si j’ose ainsi dire, n’est plus là: on connaît le nom des inventeurs, le jour de la première expérience; il y a fallu le secours de la science joint à une longue pratique de l’industrie.

C’est ainsi que naissent et se développent les idées qui servent à la direction du genre humain. Les premières lui sont fournies par une intuition spontanée, immédiate, dont la priorité ne peut être revendiquée par personne. Mais vient le jour où ces données du sens commun ne suffisent plus à la vie collective; alors le raisonnement, qui seul constate d’une manière authentique cette insuffisance, peut seul également y suppléer. Toutes les races ont produit et organisé en elles-mêmes, sans le secours d’initiateurs, les idées d’autorité, de propriété, de gouvernement, de justice, de culte. À présent que ces idées faiblissent, qu’une analyse méthodique, une enquête officielle, si j’ose ainsi dire, en a constaté, devant la société et devant la raison, l’insuffisance, il s’agit de savoir comment, par la science, nous suppléerons à des idées qui, selon la science, demeurent frappées de réprobation et sont déclarées invraies.

Celui-là donc qui, hautement, à la face du peuple, par une sorte d’acte extrajudiciaire, a posé le premier des conclusions motivées contre le gouvernement et l’ancienne propriété, celui-là, dis-je, s’est engagé à en exprimer ultérieurement de nouvelles en faveur d’une autre constitution sociale. J’essayerai la solution, comme j’ai jadis essayé la critique; je veux dire qu’après avoir donné à mes contemporains la conscience de leur propre misère, je tâcherai de leur expliquer le secret de leurs propres aspirations: car à Dieu ne plaise que je me pose ici en révélateur et que je prétende jamais avoir inventé une IDÉE! Je vois, j’observe, et j’écris. Je puis dire comme le Psalmiste: Credidi, propter quod locutus sum!

Pourquoi faut-il qu’aux questions les plus nettes se mêle toujours un peu d’équivoque?

La priorité des conceptions philosophiques, bien qu’elles se réduisent à de simples observations sur la nature de l’homme et la marche des sociétés, bien qu’elles ne soient susceptibles ni de trafic ni de brevet, n’en est pas moins, comme la priorité des inventions dans l’industrie, un objet d’émulation pour les esprits d’élite qui en connaissent la valeur et qui en recherchent la gloire. Là aussi, dans le domaine de la pensée pure comme dans celui de la mécanique appliquée aux arts, il y a des rivalités, des imitations, je dirais presque des contrefaçons, si je ne craignais de flétrir, par un terme aussi énergique, une ambition honorable, et qui atteste la supériorité de la génération actuelle. L’idée d’anarchie a eu cette chance. La négation du Gouvernement ayant été reproduite depuis Février avec une nouvelle instance et un certain succès, des hommes, notables dans le parti démocratique et socialiste, mais à qui l’idée anarchique inspirait quelque inquiétude, ont cru pouvoir s’emparer des considérations de la critique gouvernementale, et, sur ces considérations essentiellement négatives, restituer sous un nouveau titre, et avec quelques modifications, le principe qu’il s’agit précisément aujourd’hui de remplacer. Sans le vouloir, sans s’en douter, ces honorables citoyens se sont posés en contre-révolutionnaires; car la contrefaçon, puisqu’enfin ce mot rend mieux qu’un autre mon idée, en matière politique et sociale, c’est la contre-révolution. Je le prouverai tout à l’heure. Ce sont ces restaurations de l’autorité, entreprises en concurrence de l’anarchie, qui ont récemment occupé le public sous les noms de Législation directe, Gouvernement direct, et dont les auteurs ou rééditeurs sont, en premier lieu, MM. Rittinghausen et Considérant, et plus tard M. Ledru-Rollin.