Suivant MM. Considérant et Rittinghausen, l’idée première du Gouvernement direct viendrait d’Allemagne; quant à M. Ledru-Rollin, il n’a fait que la revendiquer, et sous bénéfice d’inventaire, pour notre première révolution; on la trouve tout au long, cette idée, dans la Constitution de 93 et dans le Contrat social.
On comprend que si j’interviens à mon tour dans la discussion, ce n’est nullement pour réclamer une priorité que, dans les termes où la question a été posée, je repousse de toutes mes forces. Le Gouvernement direct et la Législation directe me paraissent les deux plus énormes bévues dont il ait été parlé dans les fastes de la politique et de la philosophie. Comment M. Rittinghausen, qui connaît à fond la philosophie allemande; comment M. Considérant, qui écrivait, il y a dix ou quinze ans, une brochure sous ce titre: Débâcle de la politique en France; comment M. Ledru-Rollin, qui, en se rattachant à la Constitution de 93, a fait de si généreux et si inutiles efforts pour la rendre praticable, et faire du Gouvernement direct une chose de sens commun; comment, dis-je, ces messieurs n’ont-ils pas compris que les arguments dont ils se prévalent contre le gouvernement indirect n’ont de valeur qu’autant qu’ils s’appliquent aussi au gouvernement direct; que leur critique n’est admissible qu’à la condition d’être absolue; et qu’en s’arrêtant à moitié chemin, ils tombent dans la plus pitoyable des inconséquences? Comment n’ont-ils pas vu, surtout, que leur prétendu gouvernement direct n’est autre chose que la réduction à l’absurde de l’idée gouvernementale, en sorte que si, par le progrès des idées et la complication des intérêts, la société est forcée d’abjurer aujourd’hui toute espèce de gouvernement, c’est justement parce que la seule forme de gouvernement qui ait une apparence rationnelle, libérale, égalitaire, le gouvernement direct, est impossible?… Entre-temps est arrivé M. de Girardin, qui, aspirant sans doute à une part d’invention, ou tout au moins de perfectionnement, a proposé cette formule: Abolition de l’Autorité par la Simplification du Gouvernement. Qu’allait donc faire M. de Girardin dans cette maudite galère? Cet esprit, de tant de ressource, ne saura donc jamais se contenir! Vous êtes trop prompt, M. de Girardin, vous n’engendrerez pas. L’Autorité est au Gouvernement ce que la pensée est à la parole, l’idée au fait, l’âme au corps. L’Autorité est le Gouvernement dans son principe, comme le Gouvernement est l’Autorité en exercice. Abolir l’un ou l’autre, si l’abolition est réelle, c’est les détruire à la fois; par la même raison, conserver l’un ou l’autre, si la conservation est effective, c’est les maintenir tous deux.
Du reste, la simplification de M. de Girardin était depuis longtemps connue du public. C’est une combinaison de personnages empruntée à ce que les négociants appellent leur Livre de caisse. Il y a trois commis: le premier, qui s’appelle Doit; le second, qui se nomme Avoir; et le troisième, qui est Balance. Il n’y manque plus que le Patron, qui les fasse mouvoir et les dirige. M. de Girardin, dans une de ces mille idées que chaque jour son cerveau éjacule, sans pouvoir leur faire prendre racine, ne manquera pas sans doute d’en découvrir une pour remplir cette fonction indispensable de son gouvernement.
Il faut rendre justice au public. Ce qu’il a vu de plus clair en tout cela, c’est qu’avec ces belles inventions gouvernementales, Gouvernement direct, Gouvernement simplifié, Législation directe, Constitution de 93, le Gouvernement, quelconque, est bien malade, et s’incline de plus en plus vers l’anarchie: je permets à mes lecteurs d’interpréter ce mot en tel sens qu’il leur plaira. Que MM. Considérant et Rittinghausen poursuivent leurs recherches; que M. Ledru-Rollin creuse plus à fond la Constitution de 93; que M. de Girardin ait plus de confiance en ses illuminations, et nous arrivons d’emblée à la négation pure. Cela fait, il ne restera plus, en opposant la négation à elle-même, comme disent les Allemands, qu’à trouver l’affirmation. Allons, novateurs! moins de précipitation et plus d’audace! Suivez cette lumière qui vous est au loin apparue; vous êtes sur la limite de l’ancien et du nouveau Monde.
En mars et avril 1850, la Révolution a posé la question électorale en ces termes: Monarchie ou République. Les électeurs se sont prononcés pour la République: la Révolution a remporté la victoire.
Je me charge aujourd’hui de démontrer que le dilemme de 1850 n’a pas d’autre signification que celle-ci: Gouvernement ou Non-gouvernement. Réfutez ce dilemme, réactionnaires; vous aurez frappé au cœur la Révolution.
Quant à la Législation directe, au Gouvernement direct et au Gouvernement simplifié, je crois que leurs auteurs feront bien d’en donner au plus tôt leur désistement, pour peu qu’ils tiennent à leur considération de révolutionnaires et à l’estime des libres penseurs.
Je serai bref. Je sais que pour exposer, dans les formes, et avec tous les développements utiles, une question aussi grave, il y faudrait des volumes. Mais l’esprit du peuple est prompt au temps où nous sommes; il comprend tout, devine tout, sait tout. Son expérience quotidienne, sa spontanéité intuitive lui tenant lieu de dialectique et d’érudition, il saisit, en quelques pages, ce qui, il n’y a pas plus de quatre ans, eût exigé pour des publicistes de profession un in-folio.
I. Négation traditionnelle du Gouvernement. — Émergence de l’idée qui lui succède.
La forme sous laquelle les premiers hommes ont conçu l’ordre dans la Société, est la forme patriarcale ou hiérarchique, c’est-à-dire, en principe, l’Autorité, en action, le Gouvernement. La Justice, qui plus tard a été distinguée en distributive et commutative, ne leur est apparue d’abord que sous la première face: Un Supérieur rendant à des Inférieurs ce qui leur revient à chacun.
L’idée gouvernementale naquit donc des mœurs de famille et de l’expérience domestique: aucune protestation ne se produisit alors, le Gouvernement paraissant aussi naturel à la Société que la subordination entre le père et ses enfants. C’est pourquoi M. de Bonald a pu dire, avec raison, que la famille est l’embryon de l’État, dont elle reproduit les catégories essentielles: le roi dans le père, le ministre dans la mère, le sujet dans l’enfant. C’est pour cela aussi que les socialistes fraternitaires, qui prennent la famille pour élément de la Société, arrivent tous à la dictature, forme la plus exagérée du Gouvernement. L’administration de M. Cabet, dans ses états de Nauvoo, en est un bel exemple. Combien de temps encore nous faudra-t-il pour comprendre cette filiation d’idées?
La conception primitive de l’ordre par le Gouvernement appartient à tous les peuples: et si, dès l’origine, les efforts qui ont été faits pour organiser, limiter, modifier l’action du pouvoir, l’approprier aux besoins généraux et aux circonstances, démontrent que la négation était impliquée dans l’affirmation, il est certain qu’aucune hypothèse rivale n’a été émise; l’esprit est partout resté le même. À mesure que les nations sont sorties de l’état sauvage et barbare, on les a vues immédiatement s’engager dans la voie gouvernementale, parcourir un cercle d’institutions toujours les mêmes, et que tous les historiens et publicistes rangent sous ces catégories, succédanées l’une à l’autre, Monarchie, Aristocratie, Démocratie.
Mais voici qui est plus grave.
Le préjugé gouvernemental pénétrant au plus profond des consciences, frappant la raison de son moule, toute conception autre a été pendant longtemps rendue impossible, et les plus hardis parmi les penseurs en sont venus à dire que le Gouvernement était un fléau sans doute, un châtiment pour l’humanité, mais que c’était un mal nécessaire!… Voilà pourquoi, jusqu’à nos jours, les révolutions les plus émancipatrices et toutes les effervescences de la liberté, ont abouti constamment à un acte de foi et de soumission au pouvoir; pourquoi toutes les révolutions n’ont servi qu’à reconstituer la tyrannie: je n’en excepte pas plus la Constitution de 93 que celle de 1848, les deux expressions les plus avancées, cependant, de la démocratie française.
Ce qui a entretenu cette prédisposition mentale et rendu la fascination pendant si longtemps invincible, c’est que, par suite de l’analogie supposée entre la Société et la famille, le Gouvernement s’est toujours présenté aux esprits comme l’organe naturel de la justice, le protecteur du faible, le conservateur de la paix. Par cette attribution de providence et de haute garantie, le Gouvernement s’enracinait dans les cœurs autant que dans les intelligences; il faisait partie de l’âme universelle; il était la foi, la superstition intime, invincible des citoyens. Qu’il lui arrivât de faiblir, on disait de lui, comme de la Religion et de la Propriété: Ce n’est pas l’institution qui est mauvaise, c’est l’abus. Ce n’est pas le roi qui est méchant, ce sont ses ministres. Ah! si le roi savait!… Ainsi à la donnée hiérarchique et absolutiste d’une autorité gouvernante, s’ajoutait un idéal parlant à l’âme et conspirant incessamment contre l’instinct d’égalité et d’indépendance: tandis que le peuple, à chaque révolution, croyait réformer, suivant les inspirations de son cœur, les vices de son Gouvernement, il était trahi par ses idées mêmes; en croyant mettre le Pouvoir dans ses intérêts, il l’avait toujours, en réalité, contre soi; au lieu d’un protecteur, il se donnait un tyran.
L’expérience montre, en effet, que partout et toujours le Gouvernement, quelque populaire qu’il ait été à son origine, s’est rangé du côté de la classe la plus éclairée et la plus riche contre la plus pauvre et la plus nombreuse; qu’après s’être montré quelque temps libéral, il est devenu peu à peu exceptionnel, exclusif; enfin, qu’au lieu de soutenir la liberté et l’égalité entre tous, il a travaillé obstinément à les détruire, en vertu de son inclination naturelle au privilége.
Nous avons montré, dans une autre étude, comment, depuis 1789, la révolution n’ayant rien fondé; la société, suivant l’expression de M. Royer-Collard, ayant été laissée en poussière; la distribution des fortunes abandonnée au hasard: le Gouvernement, dont la mission est de protéger les propriétés comme les personnes, se trouvait, de fait, institué pour les riches contre les pauvres. Qui ne voit maintenant que cette anomalie, qu’on a pu croire un moment propre à la constitution politique de notre pays, est commune à tous les gouvernements? À aucune époque on n’a vu la propriété dépendre exclusivement du travail; à aucune époque, le travail n’a été garanti par l’équilibre des forces économiques: sous ce rapport, la civilisation au dix-neuvième siècle n’est pas plus avancée que la barbarie des premiers âges. L’autorité, défendant des droits tellement quellement établis, protégeant des intérêts tellement quellement acquis, a donc toujours été pour la richesse contre l’infortune: l’histoire des gouvernements est le martyrologe du prolétariat.
C’est surtout dans la démocratie, dernier terme de l’évolution gouvernementale, qu’il faut étudier cette inévitable défection du pouvoir à la cause populaire.
Que fait le peuple, lorsque, fatigué de ses aristocrates, indigné de la corruption de ses princes, il proclame sa propre souveraineté, c’est-à-dire l’autorité de ses propres suffrages?
Il se dit: Avant toutes choses, il faut de l’ordre dans une société.
Le gardien de cet ordre, qui doit être pour nous la liberté et l’égalité, c’est le Gouvernement.
Ayons donc sous la main le Gouvernement. Que la Constitution et les lois deviennent l’expression de notre volonté; que fonctionnaires et magistrats, serviteurs élus par nous, toujours révocables, ne puissent jamais entreprendre autre chose que ce que le bon plaisir du peuple aura résolu. Nous sommes certains alors, si notre surveillance ne se relâche jamais, que le Gouvernement sera dévoué à nos intérêts; qu’il ne servira pas seulement aux riches, ne sera plus la proie des ambitieux et des intrigants; que les affaires marcheront à notre gré et pour notre avantage.
Ainsi raisonne la multitude à toutes les époques d’oppression. Raisonnement simple, d’une logique on ne peut plus terre à terre, et qui jamais ne manque son effet. Que cette multitude aille jusqu’à dire, avec MM. Considérant et Rittinghausen: Nos ennemis, ce sont nos commis; donc gouvernons-nous nous-mêmes, et nous serons libres; — l’argument n’aura pas changé. Le principe, à savoir le Gouvernement, étant demeuré le même, ce sera toujours la même conclusion.
Voilà quelques milliers d’années que cette théorie défraye les classes opprimées et les orateurs qui les défendent. Le gouvernement direct ne date ni de Francfort, ni de la Convention, ni de Rousseau: il est aussi vieux que l’indirect, il date de la fondation des sociétés.
« Plus de royauté héréditaire, » Plus de présidence, » Plus de représentation, » Plus de délégation, » Plus d’aliénation du pouvoir: » Gouvernement direct, » Le Peuple! dans l’exercice permanent de sa souveraineté: » Qu’y a-t-il donc au fond de cette ritournelle qu’on a reprise comme une thèse neuve et révolutionnaire, et que n’aient connu, pratiqué, longtemps avant notre ère, Athéniens, Béotiens, Lacédémoniens, Romains, etc.? N’est-ce pas toujours le même cercle vicieux, toujours cette même descente vers l’absurde, qui, après avoir épuisé, éliminé successivement, monarchies absolues, monarchies aristocratiques ou représentatives, démocraties, vient tourner borne au gouvernement direct, pour recommencer par la dictature à vie et la royauté héréditaire? Le gouvernement direct, chez toutes les nations, a été l’époque palingénésique des aristocraties détruites et des trônes brisés: il n’a pas même pu se soutenir chez des peuples qui, comme Athènes et Sparte, avaient pour se l’appliquer l’avantage d’une population minime et du service des esclaves. Il serait pour nous le prélude du césarisme, malgré nos postes, nos chemins de fer, nos télégraphes; malgré la simplification des lois, la révocabilité des fonctionnaires, la forme impérative du mandat. Il nous précipiterait d’autant plus vite vers la tyrannie impériale, que nos prolétaires ne veulent plus être salariés, que les propriétaires ne souffriraient pas qu’on les dessaisît, et que les partisans du gouvernement direct, faisant tout par la voie politique, semblent n’avoir aucune idée de l’organisation économique. Un pas de plus dans cette voie, et l’ère des Césars est à son aurore: à une démocratie inextricable succédera, sans autre transition, l’empire, avec ou sans Napoléon.
Il faut sortir de ce cercle infernal. Il faut traverser, de part en part, l’idée politique, l’ancienne notion de justice distributive et arriver à celle de justice commutative qui, dans la logique de l’histoire, comme dans celle du droit, lui succède. Eh! aveugles volontaires, qui cherchez dans les nues ce que vous avez sous la main, relisez vos auteurs, regardez autour de vous, analysez vos propres formules, et vous trouverez cette solution, qui traîne depuis un temps immémorial à travers les siècles, et que ni vous ni aucun de vos coryphées n’avez jamais daigné apercevoir.
Toutes les idées sont coéternelles dans la raison générale: elles ne paraissent successives que dans l’histoire, où elles viennent tour à tour prendre la direction des affaires, et occuper le premier rang. L’opération par laquelle une idée est chassée du pouvoir s’appelle en logique négation; celle par laquelle une autre idée s’établit, se nomme affirmation.
Toute négation révolutionnaire implique donc une affirmation subséquente ce principe, que démontre la pratique des révolutions, va recevoir ici une confirmation merveilleuse.
La première négation authentique qui ait été faite de l’idée d’autorité est celle de Luther. Cette négation, toutefois, n’est pas allée au delà de la sphère religieuse: Luther, de même que Leibnitz, Kant, Hegel, était un esprit essentiellement gouvernemental. Sa négation s’est appelée libre examen.
Or, que nie le libre examen? — l’autorité de l’Église.
Que suppose-t-il? — l’autorité de la raison.
Qu’est-ce que la raison? — un pacte entre l’intuition et l’expérience.
L’autorité de la raison: telle est donc l’idée positive, éternelle, substituée par la Réforme à l’autorité de la foi. Comme la philosophie relevait jadis de la révélation, la révélation désormais sera subordonnée à la philosophie. Les rôles sont intervertis, le gouvernement de la société n’est plus semblable, la morale est changée, la destinée elle-même semble se modifier. On peut entrevoir déjà, à l’heure où nous sommes, ce que contenait ce renouvellement de règne, où, à la parole de Dieu, succéda le Verbe de l’homme.
Le même mouvement va s’opérer dans la sphère des idées politiques.
Postérieurement à Luther, le principe du libre examen fut transporté, notamment, par Jurieu, du spirituel au temporel. À la souveraineté de droit divin l’adversaire de Bossuet opposa la souveraineté du peuple, ce qu’il exprima avec infiniment plus de précision, de force et de profondeur, par les mots Pacte ou Contrat social, dont là contradiction avec ceux de pouvoir, autorité, gouvernement, imperium, άρχὴ, est manifeste.
En effet, qu’est-ce que le Contrat social? l’accord du citoyen avec le gouvernement? non: ce serait tourner toujours dans la même idée. Le contrat social est l’accord de l’homme avec l’homme, accord duquel doit résulter ce que nous appelons la société. Ici, la notion de justice commutative, posée par le fait primitif de l’échange et définie par le droit romain, est substituée à celle de justice distributive, congédiée sans appel par la critique républicaine. Traduisez ces mots, contrat, justice commutative, qui sont de la langue juridique, dans la langue des affaires, vous avez le commerce, c’est-à-dire, dans la signification la plus élevée, l’acte par lequel l’homme et l’homme se déclarant essentiellement producteurs, abdiquent l’un à l’égard de l’autre toute prétention au Gouvernement.
La justice commutative, le règne des contrats, en autres termes, le régime économique ou industriel, telles sont les différentes synonymies de l’idée qui, par son avénement, doit abolir les vieux systèmes de justice distributive, de règne des lois, en termes plus concrets, de régime féodal, gouvernemental ou militaire. L’avenir de l’humanité est dans cette substitution.
Mais, avant que cette révolution dans les doctrines se soit formulée, avant qu’elle ait été comprise, avant qu’elle s’empare des populations, qui seules peuvent la rendre exécutoire, que de débats stériles! quelle somnolence de l’idée! quel temps pour les agitateurs et les sophistes! De la controverse de Jurieu avec Bossuet jusqu’à la publication du Contrat social de Rousseau, il s’écoule près d’un siècle; et quand ce dernier arrive, ce n’est point pour revendiquer l’idée qu’il prend la parole, c’est pour l’étouffer.
Rousseau, dont l’autorité nous régit depuis près d’un siècle, n’a rien compris au contrat social. C’est à lui surtout qu’il faut rapporter, comme à sa cause, la grande déviation de 93, expiée déjà par cinquante-sept ans de bouleversements stériles, et que des esprits plus ardents que réfléchis voudraient nous faire reprendre encore comme une tradition sacrée.
L’idée de contrat est exclusive de celle de gouvernement: M. Ledru-Rollin, qui est jurisconsulte, et dont j’appelle l’attention sur ce point, doit le savoir. Ce qui caractérise le contrat, la convention commutative, c’est qu’en vertu de cette convention la liberté et le bien-être de l’homme augmentent, tandis que par l’institution d’une autorité l’une et l’autre nécessairement diminuent. Cela paraîtra évident, si l’on réfléchit que le contrat est l’acte par lequel deux ou plusieurs individus conviennent d’organiser entre eux, dans une mesure et pour un temps déterminé, cette puissance industrielle que nous avons appelée l’échange; conséquemment s’obligent l’un envers l’autre et se garantissent réciproquement une certaine somme de services, produits, avantages, devoirs, etc., qu’ils sont en position de se procurer et de se rendre, se reconnaissant du reste parfaitement indépendants, soit pour leur consommation, soit pour leur production.
Entre contractants, il y a nécessairement pour chacun intérêt réel et personnel: il implique qu’un homme traite dans le but de réduire à la fois, sans compensation possible, sa liberté et son revenu. De gouvernants à gouvernés, au contraire, de quelque manière que soit constituée la représentation, la délégation, ou la fonction gouvernante, il y a nécessairement aliénation d’une partie de la liberté et de la fortune du citoyen: en retour de quel avantage? nous l’avons précédemment expliqué.
Le contrat est donc essentiellement synallagmatique: il n’impose d’obligation aux contractants que celle qui résulte de leur promesse personnelle de tradition réciproque; il n’est soumis à aucune autorité extérieure; il fait seul la loi commune des parties; il n’attend son exécution que de leur initiative.
Que si tel est le contrat, dans son acception la plus générale et dans sa pratique quotidienne, que sera le Contrat social, celui qui est censé relier tous les membres d’une nation dans un même intérêt?
Le Contrat social est l’acte suprême par lequel chaque citoyen engage à la société son amour, son intelligence, son travail, ses services, ses produits, ses biens; en retour de l’affection, des idées, travaux, produits, services et biens de ses semblables: la mesure du droit pour chacun étant déterminée toujours par l’importance de son apport, et le recouvrement exigible à fur et mesure des livraisons.
Ainsi, le contrat social doit embrasser l’universalité des citoyens, de leurs intérêts et de leurs rapports. — Si un seul homme était exclu du contrat, si un seul des intérêts sur lesquels les membres de la nation, êtres intelligents, industrieux, sensibles, sont appelés à traiter, était omis, le contrat serait plus ou moins relatif et spécial; il ne serait pas social.
Le contrat social doit augmenter pour chaque citoyen le bien-être et la liberté. — S’il s’y glissait des conditions léonines; si une partie des citoyens se trouvait, en vertu du contrat, subalternisée, exploitée par l’autre: ce ne serait plus un contrat, ce serait une fraude, contre laquelle la résiliation pourrait être à toute heure et de plein droit invoquée.
Le contrat social doit être librement débattu, individuellement consenti, signé, manu propriâ, par tous ceux qui y participent. — Si la discussion était empêchée, tronquée, escamotée; si le consentement était surpris; si la signature était donnée en blanc, de confiance, sans lecture des articles et explication préalable; ou si même, comme le serment militaire, elle était préjugée et forcée: le contrat social ne serait plus alors qu’une conspiration contre la liberté et le bien-être des individus les plus ignorants, les plus faibles et les plus nombreux, une spoliation systématique, contre laquelle tout moyen de résistance et même de représailles pourrait devenir un droit et un devoir.
Ajoutons que le contrat social, dont il est ici question, n’a rien de commun avec le contrat de société, par lequel, ainsi que nous l’avons démontré dans une précédente étude, le contractant aliène une partie de sa liberté et se soumet à une solidarité gênante, souvent périlleuse, dans l’espoir plus ou moins fondé d’un bénéfice. Le contrat social est de l’essence du contrat commutatif: non-seulement il laisse le contractant libre, il ajoute à sa liberté; non-seulement il lui laisse l’intégralité de ses biens, il ajoute à sa propriété; il ne prescrit rien à son travail, il ne porte que sur ses échanges: toutes choses qui ne se rencontrent point dans le contrat de société, qui même y répugnent.
Tel doit être, d’après les définitions du droit et la pratique universelle, le contrat social. Faut-il dire maintenant que de cette multitude de rapports que le pacte social est appelé à définir et à régler, Rousseau n’a vu que les rapports politiques, c’est-à-dire qu’il a supprimé les points fondamentaux du contrat, pour ne s’occuper que des secondaires? Faut-il dire que de ces conditions essentielles, indispensables, la liberté absolue du contractant, son intervention directe, personnelle, sa signature donnée en connaissance de cause, l’augmentation de liberté et de bien-être qu’il doit y trouver, Rousseau n’en a compris et respecté aucune?
Pour lui le contrat social n’est ni un acte commutatif, ni même un acte de société: Rousseau se garde bien d’entrer dans de telles considérations. C’est un acte constitutif d’arbitres, choisis par les citoyens, en dehors de toute convention préalable, pour tous les cas de contestation, querelle, fraude ou violence qui peuvent se présenter dans les rapports qu’il leur plaira de former ultérieurement entre eux, lesdits arbitres revêtus d’une force suffisante pour donner exécution à leurs jugements et se faire payer leurs vacations. De contrat, positif, réel, sur quelque intérêt que ce soit, il n’en est vestige dans le livre de Rousseau. Pour donner une idée exacte de sa théorie; je ne saurais mieux la comparer qu’à un traité de commerce, dans lequel auraient été supprimés les noms des parties, l’objet de la convention, la nature et l’importance des valeurs, produits et services pour lesquels on devait traiter; les conditions de qualité, livraison, prix, remboursement, tout ce qui fait, en un mot, la matière des contrats, et où l’on ne se serait occupé que de pénalités et juridictions.
En vérité, citoyen de Genève, vous parlez d’or. Mais, avant de m’entretenir du souverain et du prince, des gendarmes et du juge, dites-moi donc un peu de quoi je traite? Quoi! vous me faites signer un acte en vertu duquel je puis être poursuivi pour mille contraventions à la police urbaine, rurale, fluviale, forestière, etc.; me voir traduit devant des tribunaux, jugé, condamné pour dommage, escroquerie, maraude, vol, banqueroute, dévastation, désobéissance aux lois de l’État, offense à la morale publique, vagabondage; et dans cet acte, je ne trouve pas un mot, ni de mes droits, ni de mes obligations; je ne vois que des peines!
Mais toute pénalité suppose un devoir, sans doute, tout devoir répond à un droit. Eh bien, où sont, dans votre contrat, mes droits et mes devoirs? Qu’ai-je promis à mes concitoyens? que m’ont-ils promis à moi-même? Faites-le voir: sans cela votre pénalité est excès de pouvoir; votre état juridique, flagrante usurpation; votre police, vos jugements et vos exécutions, autant d’actes abusifs. Vous qui avez si bien nié la propriété, qui avez accusé avec tant d’éloquence l’inégalité des conditions parmi les hommes, quelle condition, quel héritage m’avez-vous fait dans votre république, pour que vous vous croyiez en droit de me juger, de me mettre en prison, de m’ôter la vie et l’honneur? Déclamateur perfide, n’avez-vous tant crié contre les exploiteurs et les tyrans, que pour me livrer ensuite à eux sans défense?
Rousseau définit ainsi le contrat social: …...« Trouver une forme d’association qui défende et protége, de toute la force commune, la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous, n’obéisse qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant. » Oui, ce sont bien là les conditions du pacte social, quant à la protection et à la défense des biens et des personnes. Mais quant au mode d’acquisition et de transmission des biens, quant au travail, à rechange, à la valeur et au prix des produits, à l’éducation, à cette foule de rapports qui, bon gré, mal gré, constituent l’homme en société perpétuelle avec ses semblables, Rousseau ne dit mot, sa théorie est de la plus parfaite insignifiance. Or, qui ne voit que sans cette définition des droits et des devoirs, la sanction qui la suit est absolument nulle; que là où il n’y a pas de stipulations il ne peut y avoir d’infractions, ni par conséquent de coupables; et pour conclure suivant la rigueur philosophique, qu’une société qui punit et qui tue en vertu d’un pareil titre, après avoir provoqué la révolte, commet elle-même un assassinat avec préméditation et guet-apens?
Rousseau est si loin de vouloir qu’il soit fait mention, dans le contrat social, des principes et des lois qui régissent la fortune des nations et des particuliers, qu’il part, dans son programme de démagogie, comme dans son Traité d’éducation, de la supposition mensongère, spoliatrice, homicide, que l’individu seul est bon, que la société le déprave; qu’il convient à l’homme en conséquence de s’abstenir le plus possible de toute relation avec ses semblables, et que tout ce que nous avons à faire en ce bas monde, en restant dans notre isolement systématique, c’est de former entre nous une assurance mutuelle pour la protection de nos personnes et de nos propriétés, le surplus, à savoir la chose économique, la seule essentielle, abandonné au hasard de la naissance et de la spéculation, et soumis, en cas de litige, à l’arbitrage de praticiens électifs, jugeant d’après des rubriques à eux, ou selon les lumières de l’équité naturelle. En deux mots, le contrat social, d’après Rousseau, n’est autre chose que l’alliance offensive et défensive de ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas, et la part qu’y prend chaque citoyen est la police qu’il est tenu d’acquitter, au prorata de sa fortune, et selon l’importance des risques que le paupérisme lui fait courir.
C’est ce pacte de haine, monument d’incurable misanthropie; c’est cette coalition des barons de la propriété, du commerce et de l’industrie contre les déshérités du prolétariat, ce serment de guerre sociale enfin, que Rousseau, avec une outrecuidance que je qualifierais de scélérate si je croyais au génie de cet homme, appelle Contrat social!
Mais quand le vertueux et sensible Jean-Jacques aurait eu pour but d’éterniser la discorde parmi les humains, pouvait-il donc mieux faire que de leur offrir, comme contrat d’union, cette charte de leur éternel antagonisme? Voyez-le à l’œuvre: vous allez retrouver dans sa théorie de gouvernement le même esprit qui lui avait inspiré sa théorie d’éducation. Tel instituteur, tel homme d’État. Le pédagogue prêchait l’isolement, le publiciste sème la division.
Après avoir posé en principe que le peuple est seul souverain, qu’il ne peut être représenté que par lui-même, que la loi doit être l’expression de la volonté de tous, et autres banalités superbes à l’usage de tous les tribuns, Rousseau abandonne subtilement sa thèse et se jette de côté. D’abord, à la volonté générale, collective, indivisible, il substitue la volonté de la majorité; puis, sous prétexte qu’il n’est pas possible à une nation d’être occupée du matin au soir de la chose publique, il revient, par la voie électorale, à la nomination de représentants ou mandataires qui légiféreront au nom du peuple et dont les décrets auront force de lois. Au lieu d’une transaction directe, personnelle sur ses intérêts, le citoyen n’a plus que la faculté de choisir ses arbitres à la pluralité des voix. Cela fait, Rousseau se trouve à l’aise. La tyrannie, se réclamant de droit divin, était odieuse; il la réorganise et la rend respectable en la faisant, dit-il, dériver du peuple. Au lieu de ce pacte universel, intégral, qui doit assurer tous les droits, doter toutes les facultés, pourvoir à tous les besoins, prévenir toutes les difficultés; que tous doivent connaître, consentir, signer, il nous donne, quoi? ce qu’on appelle aujourd’hui le gouvernement direct, une recette au moyen de laquelle, en l’absence même de toute royauté, aristocratie, sacerdoce, on peut toujours faire servir la collectivité abstraite du peuple au parasitisme de la minorité et à l’oppression du grand nombre. C’est, en un mot, à l’aide d’une supercherie savante, la légalisation du chaos social; la consécration, basée sur la souveraineté du peuple, de la misère. Du reste, pas un mot ni du travail, ni de la propriété, ni des forces industrielles, que l’objet du Contrat social est d’organiser. Rousseau ne sait ce que c’est que l’économie. Son programme parle exclusivement de droits politiques; il ne reconnaît pas de droits économiques.