SigPhi · Proudhon

Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle

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C’est Rousseau qui nous apprend que le peuple, être collectif, n’a pas d’existence unitaire; que c’est une personne abstraite, une individualité morale, incapable par elle-même de penser, agir, se mouvoir: ce qui veut dire que la raison générale ne se distingue en rien de la raison individuelle, et par conséquent que celui-là représente le mieux la première qui a le plus développé en lui la seconde. Proposition fausse, et qui mène droit au despotisme.

C’est Rousseau qui, faisant ensuite la déduction de cette première erreur, nous enseigne par aphorismes toute cette théorie liberticide: Que le gouvernement populaire ou direct résulte essentiellement de l’aliénation que chacun doit faire de sa liberté au profit de tous; Que la séparation des pouvoirs est la première condition d’un gouvernement libre; Que dans une République bien constituée, aucune association ou réunion particulière de citoyens ne peut être soufferte, parce que ce serait un état dans l’état, un gouvernement dans le gouvernement; Qu’autre chose est le souverain, autre chose le prince; Que le premier n’exclut pas du tout le second, en sorte que le plus direct des Gouvernements peut très-bien exister avec une monarchie héréditaire, comme on le voyait sous Louis-Philippe, et comme certaines gens le voudraient revoir; Que le souverain, c’est-à-dire le Peuple, être fictif, personne morale, conception pure de l’entendement, a pour représentant naturel et visible le prince, lequel vaut d’autant mieux qu’il est plus un; Que le Gouvernement n’est point intime à la société, mais extérieur à elle; Que, d’après toutes ces considérations qui s’enchaînent dans Rousseau comme des théorèmes de géométrie, il n’a jamais existé de démocratie véritable, et qu’il n’en existera jamais, attendu que dans la démocratie, c’est le plus grand nombre qui doit voter la loi, exercer le pouvoir, tandis qu’il est contraire à l’ordre naturel que le grand nombre gouverne, et le petit soit gouverné; Que le Gouvernement direct est surtout impraticable dans un pays comme la France; parce qu’il faudrait avant toutes choses égaliser les fortunes, et que l’égalité des fortunes est impossible; Qu’au reste, et précisément à cause de l’impossibilité de tenir les conditions égales, le Gouvernement direct est de tous le plus instable, le plus périlleux, le plus fécond en catastrophes et en guerres civiles; Que les anciennes démocraties, malgré leur petitesse et le secours puissant que leur prêtait l’esclavage, n’ayant pu se soutenir, ce serait en vain qu’on essayerait d’établir cette forme de Gouvernement parmi nous; Qu’elle est faite pour des dieux, non pour des hommes.

Après s’être de la sorte et longtemps moqué de ses lecteurs, après avoir fait, sous le titre décevant de Contrat social, le code de la tyrannie capitaliste et mercantile, le charlatan genevois conclut à la nécessité du prolétariat, à la subalternisation du travailleur, à la dictature et à l’inquisition.

C’est le privilége des gens de lettres, à ce qu’il paraît, que l’art du style leur tient lieu de raison et de moralité.

Jamais homme n’avait réuni à un tel degré l’orgueil de l’esprit, la sécheresse de l’âme, la bassesse des inclinations, la dépravation des habitudes, l’ingratitude du cœur: jamais l’éloquence des passions, l’ostentation de la sensibilité, l’effronterie du paradoxe, n’excitèrent une telle fièvre d’engouement. C’est depuis Rousseau, et à son exemple, que s’est fondée parmi nous l’école, je veux dire l’industrie philanthropique et sentimentale, qui, en cultivant le plus parfait égoïsme, sait recueillir les honneurs de la charité et du dévouement. Méfiez-vous de cette philosophie, de cette politique, de ce socialisme à la Rousseau. Sa philosophie est toute en phrases, et ne couvre que le vide; sa politique est pleine de domination; quant à ses idées sur la société, elles déguisent à peine leur profonde hypocrisie. Ceux qui lisent Rousseau et qui l’admirent peuvent être simplement dupes, et je leur pardonne: quant à ceux qui le suivent et le copient, je les avertis de veiller à leur propre réputation. Le temps n’est pas loin où il suffira d’une citation de Rousseau pour rendre suspect un écrivain.

Disons, pour finir, qu’à la honte du dix-huitième siècle et du nôtre, le Contrat social de Rousseau, chef-d’œuvre de jonglerie oratoire, a été admiré, porté aux nues, regardé comme la table des libertés publiques; que constituants, girondins, jacobins, cordeliers, le prirent tous pour oracle; qu’il a servi de texte à la Constitution de 93, déclarée absurde par ses propres auteurs; et que c’est encore de ce livre que s’inspirent aujourd’hui les plus zélés Réformateurs de la science politique et sociale. Le cadavre de l’auteur, que le peuple traînera à Montfaucon le jour où il aura compris le sens de ces mots, Liberté, Justice, Morale, Raison, Société, Ordre, repose glorieux et vénéré sous les catacombes du Panthéon, où n’entrera jamais un de ces honnêtes travailleurs qui nourrissent de leur sang leur pauvre famille, tandis que les profonds génies qu’on expose à leur adoration envoient, dans leur rage lubrique, leurs bâtards à l’hôpital.

Toute aberration de la conscience publique porte avec soi sa peine. La vogue de Rousseau a coûté à la France plus d’or, plus de sang, plus de honte, que le règne détesté des trois fameuses courtisanes, Cotillon I, Cotillon II, Cotillon III (la Châteauroux, la Pompadour et la Dubarry) ne lui en avaient fait répandre. Notre patrie, qui ne souffrit jamais que de l’influence des étrangers, doit à Rousseau les luttes sanglantes et les déceptions de 93.

Ainsi, tandis que la tradition révolutionnaire du seizième siècle nous livrait comme antithèse de l’idée de Gouvernement, celle de Contrat social, que le génie gaulois, si juridique, n’eût pas manqué d’approfondir, il suffisait de l’artifice d’un rhéteur pour nous distraire de la vraie route et faire ajourner l’interprétation. La négation gouvernementale, qui est au fond de l’utopie de Morelly; qui jeta une lueur, aussitôt étouffée, à travers les manifestations sinistres des Enragés et des Hébertistes; qui serait sortie des doctrines de Babœuf, si Babœuf avait su raisonner et déduire son propre principe: cette grande et décisive négation traversa, incomprise, tout le dix-huitième siècle.

Mais une idée ne peut périr: elle renaît toujours de sa contradictoire. Que Rousseau triomphe, sa gloire d’un moment n’en sera que plus détestée. En attendant la déduction théorique et pratique de l’Idée contractuelle, l’expérience complète du principe d’autorité servira l’éducation de l’Humanité. De cette plénitude de l’évolution politique surgira, à la fin, l’hypothèse opposée; le Gouvernement, s’usant tout seul enfantera, comme son postulé historique, le Socialisme.

Ce fut Saint-Simon qui le premier, dans un langage timide, et avec une conscience obscure encore, ressaisit la filière.

…...« L’espèce humaine, écrivait-il dès l’année 1818, a été appelée à vivre d’abord sous le régime gouvernemental et féodal; …...» Elle a été destinée à passer du régime gouvernemental ou militaire sous le régime administratif ou industriel, après avoir fait suffisamment de progrès dans les sciences positives et dans l’industrie; …...» Enfin, elle a été soumise par son organisation à essuyer une crise longue et violente, lors de son passage du système militaire au système pacifique. …...» L’époque actuelle est une époque de transition: …...» La crise de transition a été commencée par la prédication de Luther: depuis cette époque la direction des esprits a été essentiellement critique et révolutionnaire. » Saint-Simon cite ensuite à l’appui de ses idées, et comme ayant eu l’intuition plus ou moins vague de cette grande métamorphose, parmi les hommes d’État, Sully, Colbert, Turgot, Necker, Villèle même; parmi les philosophes, Bacon, Montesquieu, Condorcet, A. Comte, B. Constant, Cousin, A. de Laborde, Fiévée, Dunoyer, etc.

Tout Saint-Simon est dans ces quelques lignes, écrites du style des prophètes, mais d’une digestion trop rude pour l’époque où elles furent écrites, d’un sens trop condensé pour les jeunes esprits qui s’attachèrent les premiers au noble novateur. On ne trouve là-dedans, remarquez-le bien, ni communauté des biens et des femmes, ni réhabilitation de la chair, ni androgyne, ni Père Suprême, ni Circulus, ni Triade. Rien de ce qui a été mis en vogue par les disciples n’appartient au maître: tout au contraire, c’est justement l’idée de Saint-Simon qu’ont méconnue les Saints-Simoniens.

Qu’a voulu dire Saint-Simon?

Du moment où, d’une part, la philosophie succède à la foi, et remplace l’ancienne notion de Gouvernement par celle de contrat; où, d’un autre côté, à la suite d’une Révolution qui abolit le régime féodal, la société demande à développer, harmoniser ses puissances économiques: de ce moment-là il devient inévitable que le Gouvernement, nié en théorie, se détruise progressivement dans l’application. Et quand Saint-Simon, pour désigner ce nouvel ordre de choses, se conformant au vieux style, emploie le mot de Gouvernement accolé à l’épithète d’administratif ou industriel, il est évident que ce mot acquiert sous sa plume une signification métaphorique ou plutôt anagogique, qui ne pouvait faire illusion qu’aux profanes. Comment se tromper sur la pensée de Saint-Simon, en lisant le passage, plus explicite encore, que je vais citer: …...« Si l’on observe la marche que suit l’éducation des individus, on remarque, dans les écoles primaires, l’action de gouverner comme étant la plus forte; et dans les écoles d’un rang plus élevé, on voit l’action de gouverner les enfants diminuer toujours d’intensité, tandis que l’enseignement joue un rôle de plus en plus important. Il en a été de même pour l’éducation de la société. L’action militaire, c’est-à-dire féodale (gouvernementale), a dû être la plus forte à son origine; elle a toujours dû décroître; tandis que l’action administrative a toujours dû acquérir de l’importance; et le pouvoir administratif doit nécessairement finir par dominer le pouvoir militaire. » À ces extraits de Saint-Simon il faudrait joindre sa fameuse Parabole, qui tomba, en 1819, comme une hache sur le monde officiel, et pour laquelle l’auteur fut traduit en Cour d’assises le 20 février 1820, et acquitté. L’étendue de ce morceau, d’ailleurs trop connu, ne nous permet pas de le rapporter.

La négation de Saint-Simon, comme l’on voit, n’est pas déduite de l’idée de contrat, que Rousseau et ses sectateurs avaient depuis quatre-vingts ans corrompue et déshonorée; — elle découle d’une autre intuition, tout expérimentale et à posteriori, telle qu’elle pouvait convenir à un observateur des faits. Ce que la théorie du contrat, inspiration de la logique providentielle, aurait dès le temps de Jurieu fait entrevoir dans l’avenir de la société, à savoir la fin des gouvernements; Saint-Simon, paraissant au plus fort de la mêlée parlementaire, le constate, lui, d’après la loi des évolutions de l’humanité. Ainsi, la théorie du Droit et la philosophie de l’Histoire, comme deux jalons plantés l’un au-devant de l’autre, conduisaient l’Esprit vers une Révolution inconnue: un pas de plus, nous touchons à l’événement.

Tous les chemins vont à Rome, dit le proverbe. Toute investigation conduit aussi à la vérité.

Le dix-huitième siècle, je crois l’avoir surabondamment établi, s’il n’avait été dérouté par le républicanisme classique, rétrospectif et déclamatoire de Rousseau, serait arrivé, par le développement de l’idée de contrat, c’est-à-dire par la voie juridique, à la négation du gouvernement.

Cette négation, Saint-Simon l’a déduite de l’observation historique et de l’éducation de l’humanité.

Je l’ai conclue à mon tour, s’il m’est permis de me citer en ce moment où je représente seul la donnée révolutionnaire, de l’analyse des fonctions économiques et de la théorie du crédit et de l’échange. Je n’ai pas besoin, je pense, pour établir cette tierce aperception, de rappeler les divers ouvrages et articles où elle se trouve consignée: ils ont, depuis trois ans, obtenu assez d’éclat.

Ainsi l’Idée, semence incorruptible, passe à travers les âges, illuminant de temps à autre l’homme dont la volonté est bonne, jusqu’au jour où une intelligence que rien n’intimide, la recueille, la couve, puis la lance comme un météore sur les masses électrisées.

L’idée de contrat, sortie de la Réforme en opposition à celle de gouvernement, a traversé le dix-septième et le dix-huitième siècle, sans qu’aucun publiciste la relevât, sans qu’un seul révolutionnaire l’aperçût. Tout ce qu’il y eut de plus illustre dans l’Église, la philosophie, la politique, s’entendit au contraire pour la combattre. Rousseau, Sieyès, Robespierre, M. Guizot, toute cette école de parlementaires, ont été les porte-drapeau de la réaction. Un homme, bien tard, averti par la dégradation du principe directeur, remet en lumière l’idée jeune et féconde: malheureusement le côté réaliste de sa doctrine trompe ses propres disciples; ils ne voient pas que le producteur est la négation du gouvernant, que l’organisation est incompatible avec l’autorité; et pendant trente ans encore on perd de vue la formule. Enfin, elle s’empare de l’opinion à force de cris et de scandale; mais alors, O vanas hominum mentes, ô pectora cœca! les réactions déterminent les révolutions! L’idée anarchique est à peine implantée dans le sol populaire, qu’il se trouve aussitôt de soi-disant conservateurs pour l’arroser de leurs calomnies, l’engraisser de leurs violences, la chauffer sous les vitraux de leur haine, lui prêter l’appui de leurs stupides réactions. Elle a levé aujourd’hui, grâce à eux, l’idée anti-gouvernementale, l’idée du Travail, l’idée du Contrat; elle croît, elle monte, elle saisit de ses vrilles les sociétés ouvrières; et bientôt, comme la petite graine de l’Évangile, elle formera un arbre immense, qui de ses rameaux couvrira toute la terre.

La souveraineté de la Raison ayant été substituée à celle de la Révélation; La notion de Contrat succédant à celle de Gouvernement; L’évolution historique conduisant fatalement l’Humanité à une pratique nouvelle; La critique économique constatant déjà que sous ce nouveau régime l’institution politique doit se perdre dans l’organisme industriel: Concluons sans crainte que la formule révolutionnaire ne peut plus être ni Législation directe, ni Gouvernement direct, ni Gouvernement simplifié: elle est, plus de gouvernement.

Ni monarchie, ni aristocratie, ni même démocratie, en tant que ce troisième terme impliquerait un gouvernement quelconque, agissant au nom du peuple, et se disant peuple. Point d’autorité, point de gouvernement, même populaire: la Révolution est là.

Législation directe, gouvernement direct, gouvernement simplifié, vieux mensonges qu’on essayerait en vain de rajeunir. Direct ou indirect, simple ou composé, le gouvernement du peuple sera toujours l’escamotage du peuple. C’est toujours l’homme qui commande à l’homme; la fiction qui fait violence à la liberté; la force brutale qui tranche les questions, à la place de la justice qui seule peut les résoudre; l’ambition perverse qui se fait un marchepied du dévouement et de la crédulité.

Non, l’antique serpent ne prévaudra pas: en enfilant cette question du gouvernement direct, il s’est lui-même étranglé. À présent que nous possédons, dans une même antithèse, l’idée politique et l’idée économique, la Production et le Gouvernement; que nous pouvons les déduire parallèlement l’une à l’autre, les éprouver, les comparer: la réaction du néo-jacobinisme n’est plus à craindre. Ceux que le schisme de Robespierre fascinait encore seront demain les orthodoxes de la Révolution.

II. Critique générale de l’idée d’Autorité.

J’ai démontré, dans la première partie de cette étude, trois choses: 1 Que le principe d’autorité et de gouvernement a sa source dans la donnée empirique de la famille; 2 Qu’il a été appliqué par tous les peuples, d’un consentement unanime, comme condition d’ordre social; 3 Qu’à un moment donné de l’histoire, ce principe a commencé d’être nié spontanément et remplacé par une autre idée, qui jusque-là lui semblait subalterne, l’idée de Contrat, laquelle suppose un ordre tout différent.

Dans cette seconde partie, je rappellerai sommairement les causes, ou comme qui dirait les considérants, tant de fait que de droit, qui conduisent la société à nier le pouvoir, et qui motivent sa condamnation. La critique qu’on va lire n’est pas la mienne, c’est celle des peuples eux-mêmes; critique recommencée maintes fois, et toujours sur des données différentes; critique dont la conclusion se retrouve, au bout de chaque expérience, invariablement la même, et qui de nos jours paraît devoir être définitive. Ce n’est donc pas ma pensée que je donne: c’est la pensée des siècles, le jugement du genre humain. Je ne fais ici que l’office de rapporteur.

Toute idée s’établit ou se réfute en une suite de termes qui en sont comme l’organisme, et dont le dernier démontre irrévocablement sa vérité ou son erreur. Si l’évolution, au lieu de se faire simplement dans l’esprit, par les théories, s’effectue en même temps dans les institutions et les actes, elle constitue l’histoire. C’est le cas qui se présente pour le principe d’autorité ou de gouvernement.

Le premier terme sous lequel se manifeste ce principe est le pouvoir absolu. C’est la forme la plus pure, la plus rationnelle, la plus énergique, la plus franche, et à tout prendre, la moins immorale et la moins pénible, de gouvernement.

Mais l’absolutisme, dans son expression naïve, est odieux à la raison et à la liberté; la conscience des peuples s’est de tout temps soulevée contre lui; à la Suite de la conscience, la révolte a fait entendre sa protestation. Le principe a donc été forcé de reculer: il a reculé pas à pas, par une suite de concessions, toutes plus insuffisantes les unes que les autres, et dont la dernière, la démocratie pure ou le gouvernement direct, aboutit à l’impossible et à l’absurde. Le premier terme de la série étant donc l’Absolutisme, le terme final, fatidique, est l’Anarchie, entendue dans tous les sens.

Nous allons passer en revue, les uns après les autres, les principaux termes de cette grande évolution. L’Humanité demande à ses maîtres: Pourquoi prétendez-vous régner sur moi et me gouverner?

Ils répondent: Parce que la société ne peut se passer d’ordre; parce qu’il faut dans une société des hommes qui obéissent et qui travaillent, pendant que les autres commandent et dirigent; parce que les facultés individuelles étant inégales, les intérêts opposés, les passions antagonistes, le bien particulier de chacun opposé au bien de tous, il faut une autorité qui assigne la limite des droits et des devoirs, un arbitre qui tranche les conflits, une force publique qui fasse exécuter les jugements du souverain. Or, le pouvoir, l’État, est précisément cette autorité discrétionnaire, cet arbitre qui rend à chacun ce qui lui appartient, cette force qui assure et fait respecter la paix. Le gouvernement, en deux mots, est le principe et la garantie de l’ordre social: c’est ce que déclarent à la fois le sens commun et la nature.

Cette exposition se répète depuis l’origine des sociétés. Elle est la même à toutes les époques, dans la bouche de tous les pouvoirs: vous la retrouvez identique, invariable, dans les livres des économistes malthusiens, dans les journaux de la réaction, et dans les professions de foi des républicains. Il n’y a de différence, entre eux tous, que par la mesure des concessions qu’ils prétendent faire à la liberté sur le principe: concessions illusoires, qui ajoutent aux formes de gouvernement dites tempérées, constitutionnelles, démocratiques, etc., un assaisonnement d’hypocrisie dont la saveur ne les rend que plus méprisables.

Ainsi le Gouvernement, dans la simplicité de sa nature, se présente comme la condition absolue, nécessaire, sine quâ non, de l’ordre. C’est pour cela qu’il aspire toujours, et sous tous les masques, à l’absolutisme: en effet, d’après le principe, plus le Gouvernement est fort, plus l’ordre approche de la perfection. Ces deux notions, le gouvernement et l’ordre, seraient donc l’une à l’autre dans le rapport de la cause à l’effet: la cause serait le gouvernement, l’effet serait l’ordre. C’est bien aussi comme cela que les sociétés primitives ont raisonné. Nous avons même remarqué à ce sujet que, d’après ce qu’elles pouvaient concevoir de la destinée humaine, il était impossible qu’elles raisonnassent autrement.

Mais ce raisonnement n’en est pas moins faux, et la conclusion de plein droit inadmissible, attendu que d’après la classification logique des idées, le rapport de gouvernement à ordre n’est point du tout, comme le prétendent les chefs d’État, celui de cause à effet, c’est celui du particulier au général. L’ordre, voilà le genre; le gouvernement, voilà l’espèce. En autres termes, il y a plusieurs manières de concevoir l’ordre: qui nous prouve que l’ordre dans la société soit celui qu’il plaît à ses maîtres de lui assigner?…… On allègue, d’un côté, l’inégalité naturelle des facultés, d’où l’on induit celle des conditions; de l’autre, l’impossibilité de ramener à l’unité la divergence des intérêts et d’accorder les sentiments.

Mais, dans cet antagonisme, on ne saurait voir tout au plus qu’une question à résoudre, non un prétexte à la tyrannie. L’inégalité des facultés! la divergence des intérêts! Eh! souverains à couronne, à faisceaux et à écharpes, voilà précisément ce que nous appelons le problème social: et vous croyez en venir à bout par le bâton et la baïonnette! Saint-Simon avait bien raison de faire synonymes ces deux mots, gouvernemental et militaire. Le Gouvernement faisant l’ordre dans la Société, c’est Alexandre coupant avec son sabre le nœud gordien.

Qui donc, pasteurs des peuples, vous autorise à penser que le problème de la contradiction des intérêts et de l’inégalité des facultés ne peut être résolu? que la distinction des classes en découle nécessairement? et que pour maintenir cette distinction, naturelle et providentielle, la force est nécessaire, légitime? J’affirme au contraire, et tous ceux que le monde appelle utopistes, parce qu’ils repoussent votre tyrannie, affirment avec moi que cette solution peut être trouvée. Quelques-uns ont cru la découvrir dans la communauté, d’autres dans l’association, d’autres encore dans la série industrielle. Je dis pour ma part qu’elle est dans l’organisation des forces économiques, sous la loi suprême du contrat. Qui vous dit qu’aucune de ces hypothèses n’est vraie?

À votre théorie gouvernementale, qui n’a pour cause que votre ignorance, pour principe qu’un sophisme, pour moyen que la force, pour but que l’exploitation de l’humanité, le progrès du travail, des idées, vous oppose par ma bouche cette théorie libérale: Trouver une forme de transaction qui, ramenant a l’unité la divergence des intérêts, identifiant le bien particulier et le bien général, effaçant l’inégalité de nature par celle de l’éducation, résolve toutes les contradictions politiques et économiques; où chaque individu soit également et synonymiquement producteur et consommateur, citoyen et prince, administrateur et administré; où sa liberté augmente toujours, sans qu’il ait besoin d’en aliéner jamais rien; où son bien-être s’accroisse indéfiniment, sans qu’il puisse éprouver, du fait de la Société ou de ses concitoyens, aucun préjudice, ni dans sa propriété, ni dans son travail, ni dans son revenu, ni dans ses rapports d’intérêt, d’opinion ou d’affection avec ses semblables.

Quoi! ces conditions vous semblent impossibles à réaliser. Le contrat social, quand vous considérez l’effrayante multitude des rapports qu’il doit régler, vous paraît ce que l’on peut imaginer de plus inextricable, quelque chose comme la quadrature du cercle et le mouvement perpétuel. C’est pour cela que de guerre lasse vous vous rejetez dans l’absolutisme, dans la force.

Considérez cependant que si le contrat social peut être résolu entre deux producteurs, — et qui doute que réduit à ces termes simples, il ne puisse recevoir de solution? — il peut être résolu également entre des millions, puisqu’il s’agit toujours du même engagement, et que le nombre des signatures, en le rendant de plus en plus efficace, n’y ajoute pas un article. Votre raison d’impuissance ne subsiste donc pas: elle est ridicule, et vous rend inexcusables.

En tout cas, hommes de pouvoir, voici ce que vous dit le Producteur, le prolétaire, l’esclave, celui que vous aspirez à faire travailler pour vous: Je ne demande le bien ni la brasse de personne, et ne suis pas disposé à souffrir que le fruit de mon labeur devienne la proie d’un autre. Je veux aussi l’ordre, autant et plus que ceux qui le troublent par leur prétendu gouvernement; mais je le veux comme un effet de ma volonté, une condition de mon travail, et une loi de ma raison. Je ne le subirai jamais venant d’une volonté étrangère, et m’imposant pour conditions préalables la servitude et le sacrifice.

2. Les lois.

2. Les lois.

Sous l’impatience des peuples et l’imminence de la révolte, le Gouvernement a dû céder; il a promis des institutions et des lois; il a déclaré que son plus fervent désir était que chacun pût jouir du fruit de son travail à l’ombre de sa vigne et de son figuier. C’était une nécessité de sa position. Dès lors, en effet, qu’il se présentait comme juge du droit, arbitre souverain des destinées, il ne pouvait prétendre mener les hommes suivant son bon plaisir. Roi, président, directoire, comité, assemblée populaire, n’importe, il faut au pouvoir des règles de conduite: sans cela, comment parviendra-t-il à établir parmi ses sujets une discipline? Comment les citoyens se conformeront-ils à l’ordre, si l’ordre ne leur est pas notifié; si, à peine notifié, il est révoqué; s’il change d’un jour à l’autre, et d’heure à heure?

Donc le Gouvernement devra faire des lois, c’est-à-dire s’imposer à lui-même des limites: car tout ce qui est règle pour le citoyen, devient limite pour le prince. Il fera autant de lois qu’il rencontrera d’intérêts: et puisque les intérêts sont innombrables, que les rapports naissant les uns des autres se multiplient à l’infini, que l’antagonisme est sans fin; la législation devra fonctionner sans relâche. Les lois, les décrets, les édits, les ordonnances, les arrêtés, tomberont comme grêle sur le pauvre peuple. Au bout de quelque temps le sol politique sera couvert d’une couche de papier, que les géologues n’auront plus qu’à enregistrer, sous le nom de formation papyracée, dans les révolutions du globe. La Convention, en trois ans, un mois et quatre jours, rendit onze mille six cents lois et décrets; la Constituante et la Législative n’avaient guère moins produit; l’Empire et les Gouvernements postérieurs ont travaillé de même. Actuellement, le Bulletin des Lois en contient, dit-on, plus de cinquante mille; si nos représentants faisaient leur devoir, ce chiffre énorme serait bientôt doublé. Croyez-vous que le Peuple, et le Gouvernement lui-même, conserve sa raison dans ce dédale?… Certes, nous voici loin déjà de l’institution primitive. Le Gouvernement remplit, dit-on, dans la Société le rôle de père: or, quel père s’avisa jamais de faire un pacte avec sa famille? d’octroyer une charte à ses enfants? de faire une balance des pouvoirs entre lui et leur mère? Le chef de famille est inspiré, dans son gouvernement, par son cœur; il ne prend pas le bien de ses enfants, il les nourrit de son propre travail; guidé par son amour, il ne prend conseil que de l’intérêt des siens et des circonstances; sa loi c’est sa volonté, et tous, la mère et les enfants, y ont confiance. Le petit état serait perdu, si l’action paternelle rencontrait la moindre opposition, si elle était limitée dans ses prérogatives, et déterminée à l’avance dans ses effets. Eh quoi! serait-il vrai que le Gouvernement n’est pas un père pour le peuple, puisqu’il se soumet à des règlements, qu’il transige avec ses sujets, et se fait le premier esclave d’une raison qui, divine ou populaire, n’est pas la sienne?

S’il en était ainsi, je ne vois pas pourquoi je me soumettrais moi-même à la loi. Qui est-ce qui m’en garantit la justice, la sincérité? D’où me vient-elle? Qui l’a faite? Rousseau enseigne en propres termes que, dans un gouvernement véritablement démocratique et libre, le citoyen, en obéissant à la loi, n’obéit qu’à sa propre volonté. Or, la loi a été faite sans ma participation, malgré mon dissentiment absolu, malgré le préjudice qu’elle me fait souffrir. L’État ne traite point avec moi; il n’échange rien: il me rançonne. Où donc est le lien, lien de conscience, lien de raison, lien de passion ou d’intérêt, qui m’oblige?

Mais que dis-je? des lois à qui pense par soi-même, et ne doit répondre que de ses propres actes! des lois à qui veut être libre, et se sent fait pour le devenir? Je suis prêt à traiter, mais je ne veux pas de lois; je n’en reconnais aucune; je proteste contre tout ordre qu’il plaira à un pouvoir de prétendue nécessité d’imposer à mon libre arbitre. Des lois! On sait ce qu’elles sont et ce qu’elles valent. Toiles d’araignées pour les puissants et les riches, chaînes qu’aucun acier ne saurait rompre pour les petits et les pauvres, filets de pêche entre les mains du Gouvernement.

Vous dites qu’on fera peu de lois, qu’on les fera simples, qu’on les fera bonnes. C’est encore une concession. Le Gouvernement est bien coupable, s’il avoue ainsi ses torts! Sans doute, pour l’instruction du législateur et l’édification du Peuple, il fera graver sur le fronton du Palais Législatif ce vers latin qu’avait écrit sur la porte de sa cave un curé de Bourgogne, comme un avertissement à son zèle bachique: Pastor, ne noceant, bibe pauca, sed optima, vina!

Des lois en petit nombre, des lois excellentes! Mais c’est impossible. Le Gouvernement ne doit-il pas régler tous les intérêts, juger toutes les contestations? Or, les intérêts sont, par la nature de la société, innombrables, les rapports variables et mobiles à l’infini: comment est-il possible qu’il ne se fasse que peu de lois? comment seraient-elles simples? comment la meilleure loi ne serait-elle pas bientôt détestable?

On parle de simplification. Mais si l’on peut simplifier en un point, on peut simplifier en tous; au lieu d’un million de lois, une seule suffit. Quelle sera cette loi? Ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas qu’on vous fasse; faites à autrui comme vous désirez qu’il vous soit fait. Voilà la loi et les prophètes. Mais il est évident que ce n’est plus une loi, c’est la formule élémentaire de la justice, la règle de toutes les transactions. La simplification législative nous ramène donc à l’idée de contrat, conséquemment à la négation de l’autorité. En effet, si la loi est unique, si elle résout toutes les antinomies de la société, si elle est consentie et votée par tout le monde, elle est adéquate au contrat social. En la promulguant, vous proclamez la fin du Gouvernement. Qui vous empêche de la donner tout de suite, cette simplification?… 3. La Monarchie Constitutionnelle.

Avant 89, le Gouvernement était en France ce qu’il est encore en Autriche, en Prusse, en Russie, et dans plusieurs autres pays de l’Europe, un Pouvoir sans contrôle, entouré de quelques institutions ayant pour tous force de loi. C’était, comme disait Montesquieu, une monarchie tempérée. Ce gouvernement a disparu avec les droits féodaux et ecclésiastiques qu’il s’avisa mal à propos, mais fort consciencieusement, de vouloir défendre; il fut remplacé, après de fortes secousses et de nombreuses oscillations, par le Gouvernement dit représentatif ou monarchie constitutionnelle. Dire que la liberté et le bien-être du Peuple y gagnèrent quelque chose, abstraction faite de la purge des droits féodaux qui furent abolis, et de la vente des biens nationaux qui furent repris, ce serait s’avancer beaucoup; ce qu’il faut avouer toutefois, et qui est certain, c’est que cette nouvelle reculade du principe gouvernemental fit avancer d’autant la négation révolutionnaire. Là est le motif réel, décisif, qui nous rend, à nous qui ne considérons que le droit, la monarchie constitutionnelle préférable à la monarchie tempérée, de même que la démocratie représentative ou le régime du suffrage universel nous paraît préférable au constitutionnalisme, et le Gouvernement direct préférable à la représentation.