SigPhi · Théodule-Armand Ribot

Les maladies de la mémoire

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LA MÉMOIRE COMME FAIT BIOLOGIQUE 49 répétons, dans une intelligence naissante, tout cela a é de la mémoire au sens strict.

Il n’est pas nécessaire d’ajouter que ce qui précède t une esquisse tout idéale, un schéma. Il serait double- ent illusoire de vouloir découper en tranches nettes [te évolution qui se fait par transitions insensibles et li de plus varie chez chaque individu.

Peut-on aller encore plus loin? On le pourrait. Au- :ssous des réflexes composés cjui représentent la [îmoire organique à gon plus b^s terme, il y a les [Clexes simples. On peut admettre que ces réflexes, ;i résultent d’une disposition anatomique innée, ont li eux-mêmes acquis et fixés par des expériences sans :mbre dans l’évolution des espèces. On passerait nsi de la mémoire individuelle à l’hérédité, qui est je mémoire spécifique. Il suffit d'indiquer cette hypo- ,’ise.

En somme, on voit qu’il est impossible de dire où imémoire — soit psychique, soit organique — finit. Ins ce que nous désignons sous ce nom collectif de 1 moire, il y a des séries ayant tous les degrés d’or- pisation, depuis l’état naissant jusqu’à l’état parfait, 'h a un passage incessant de l’instable au stable; de ’at de conscience, acquisition mal assurée, à l’état ijanique, acquisition fixe. Grâce à cette marche con- taelle vers l’organisation, une simplilication, un ordre ic ait dans les matériaux, qui rend possible une forme Upensée plus haute. Iléduite à elle seule et sans con- rjoids, elle tendrait à l’anéantissement progressif de a'onscience, elle ferait de l’homme un automate.

apposons, par une hypothèse irréalisàhîe,~'qu’un it; humain adulte soit placé dans des conditions telles [i tout état de conscience nouveau — perceptions, 50 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE idées, images, senlimenls, désirs — lui fasse défai: les séries d’états de conscience qui constituent cha e forme de l’activité psychique finiraient à la lonje par s’organiser si bien qu’on ne trouverait plus n lui qu’un automate à peine conscient. — Les esp s ' ■ bornés et routiniers réalisent cette hypothèse eniei ■' - certaine mesure. Confinés dans un cercle étroit d t ' ils ont écarté autant que possible le nouveau et 1’ - | prévu, ils tendent vers l’état de stabilité parfaite; s deviennent u machines en tout »; pour la plus gra e partie de leur vie, la conscience est un superflu.

Après avoir retourné notre sujet en tout sens, nous > venons donc à nnirp pmpngiiini-. Hn début: La mém- e consciente n’est qu’un cas particulier de la mémip biologique. Nous pouvons, par des considérations dû autre ordre, faire voir une fois de plus que lamérace est liée aux conditions fondamentales de la vie.

Toutes les formes de la mémoire, de la plus haulà la plus basse, ont pour support des associations dya miques entre les éléments nerveux et des modifîcati s particulières de ces éléments, tout au moins des c^i Iules. Ces modifications, résultant de l’impression mière, ne sont pas conservées dans une matière ineif elles ne ressemblent pas au cachet imprimé sur la ci) ' Elles sont déposées dans une matière vivante. Or, ti} les tissus vivants sont en état de rénovation molé* laire continue, le tissu nerveux plus qu’aucun aut; et, dans le tissu nerveux, la substance grise plus (t la substance blanche, comme le prouve l’excessi abondance des vaisseaux sanguins qui la baigne! Puisque les modifications persistent, il faut que l’v LA MÉMOIRR COMME FAIT BIOLOGIQUE 51 irt des nouveaux matériaux, que l’arrangement des nivelles molécules reproduise exactement le type de lies qui sont remplacées. La mémoire dépend direc- Tient àQ^_^nutrilion.

Mais les cellules n’ont pas seulement la propriété de nourrir. Elles sont douées, au moins pendant une rtie de leur vie, de la facult^ de se reprodj^ire, et lus verrons plus tard comment ce rdil explique cer- ns rétablissements de la mémoire. De l’avis de tous I physiologistes, cette reproduction n’est d’ailleurs l’une forme de la nutrition. La base de la mémoire : donc la nutrition, c’est-à-dire le processus vital par iiellence.

le n'insiste pas pour le moment sur cette question. }and nous aurons parlé des désordres de la mémoire, lises excitations et de ses dépressions, de ses sus- iisions momentanées, de ses disparitions et de ses tours brusques, de ses affaiblissements progressifs, ms pourrons y revenir avec profit; alors le rôle ca- •iil de la nutrition se révélera de lui-même. Jusqu’ici, i«s nous en sommes tenus aux préliminaires de notre i3t: la mémoire à l’état sain. 11 est temps de l’étu- I’ à l’état morbide. La pathologie de la mémoire oiplète sa physiologie; nous verrons si elle la con- ine.

CHAPITRE II I I LES AMNÉSIES GÉNÉRALES Les matériaux pour l’étude des maladies de la r* moire sont abondants. Ils se trouvent épars dans s livres de médecine, dans les traités de maladies m taies, dans les écrits de divers psychologues. Ou pi sans trop de peine les rassembler; on a ainsi sousi main un recueil suffisant d’observations. Le difficile t de les classer, de les interpréter, d’en tirer quelqî conclusions sur le mécanisme de la mémoire. A I égard, les faits recueillis sont d’une valeur très inéga les plus extraordinaires ne sont pas les plus instructi les plus curieux ne sont pas les plus lumineux. Les r decins à qui nous les devons pour la plupart ne les i guère décrits et étudiés qu’en vue de leur art. Un ( sordre de la mémoire n’est pour eux qu’un symptôn ils le notent à ce titre; ils s’en servent pour établir diagnostic et un pronostic. De même pour la class cation: ils se contentent de rattacher chaque ( d’amnésie à l’état morbide dont il est l’effet: raraoll sement, hémorrhagie, commotion cérébrale, into: cation, etc, etc.

LES AMNÉSIES GÉNÉRALES 53 ’our nous, au contraire, les maladies de la mémoire 1 vent être étudiées en elles-mêmes, à titre d’états l 'chiques morbides qui peuvent nous faire mieux mprendre l’état sain. Quant à leur classilication. us en sommes réduits à la faire d’après les ressem- I nces et les différences. Nous n’en savons pas assez [ g pour essayer une classification naturelle, c’est-à- [e d’après les causes. Je dois donc déclarer, pour I venir toute objection, que la classifieation qui va ivre n’a d’autre but que de mettre un peu d’ordre lis la masse confuse et hétérogène des faits, et que me me dissimule pas qu’à beaucoup d’égards elle i arbitraire.

jes désordres de la mémoire peuvent être limités à lii seule catégorie de souvenirs et laisser le reste rjict, en apparence au moins: ce sont les désordres tiiels. D’autres, au contraire, affectent la mémoire et entière sous toutes ses formes, coupent en deux ou esieurs fronçons notre vie mentale, y creusent des rus que rien ne comble ou bien la démolissent en [ilité par action lente: ce sont les désordres géné- i^x.

fous distinguerons donc d’abord deux grandes clas- e: les maladies générales et les maladies partielles de ïuémoire. Les premières seules feront l’objet de ce Lpitre. Nous les étudierons sous les titres suivants: Hamnésies temporaires; ^ amnésies périodiques; .^iimnésies à forme progressive, les moins curieuses et îiplus instructives; 4“ nous terminerons par quelques 3ls sur l’amnésie congénitale.

54 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE •li£S amnésies temporaires^ procèdent le plus somil par invasion brusque et finissent de même d’une r - nière inopinée. Elles embrassent une période de ten; qui peut varier de quelques minutes à quelques anni j. Les cas les plus courts, les plus nets, les plus c(i- muns se rencontrent dans Vépilepsie.

Les médecins ne sont d’accord ni sur la nature, ni r le siège, ni sur les causes de cette maladie. Ce problème n’est ni de notre sujet ni de notre compétence. 11 n^s suffit de savoir que tous les auteurs sont unanimeà reconnaître trois formes: le grand mal, le petit ma t le vertige; qu’ils les considèrent moins comme des • riélés distinctes que comme des degrés d’un même 1 1 morbide; qu’enfin plus l’attaque est modérée dans s manifestations extérieures, plus elle est funeste pu l’intelligence. L’accès est suivi d’un désordre merl qui peut se traduire aussi bien par de simples biz-i reries et des actes ridicules que par des crimes. Tu ces actes ont un caractère commun que Hughliui Jackson désigne sous le nom à' automatisme mental.! ne laissent aucun souvenir, sauf dans quelques cas, i il reste quelques traces de mémoire extrêmenri faible.

Un malade, en consultation chez son médecin,, pris d’un vertige épileptique. Il se remet aussitd mais il a oublié qu’il vient de payer un moment avi] l’attaque L — Un employé de bureau se retrouve: 1. Les faits cités sont empruntés pour la plupart au mémo) de Hughlings Jackson publié dans le West Riding Asylum, LES AMNÉSIES GÉNÉRALES 55 in pupitre, les idées un peu confuses, sans autre ma- lise. Il se souvic.1 d’avoir commandé son dîner au istaurant; à partir de ce moment, tout souvenir lui fait [faut. Il revient au restaurant; il apprend qu’il a rangé, qu'il a payé, qu’il n’a pas paru indisposé et f’il s’est remis en marche vers son bureau. Cette ïsence avait duré environ trois quarts d’heure. — ti autre épileptique, pris d’une attaque, tombe dans ;e boutique, se relève et s’enfuit en laissant son cha- Cau et son carnet. On me retrouva, dit-il, à un demi- îomètre de là; je demandais mon chapeau dans ;ites les boutiques; mais Je n’avais pas conscience de ; que je faisais, et je ne revins à moi qu’au bout de minutes en arrivant au chemin de fer. — Trous- mu rapporte le cas d’un magistrat qui, siégeant à lôtel de ville de Paris, comme membre d’une société t ante, sortait nu-tête, allait jusqu’au quai et reve- iit à sa place prendre part aux discussions, sans ii:un souvenir de ce qu’il avait fait.

Souvent le malade continue pendant la période liutomatisme les actes auxquels il se livrait au mo- int de l’accès, ou bien il parle de ce qu’il vient de Î!. Nous en avons donné des exemples dans le pré¬ vient chapitre. — Rien n’est moins rare que des ten- îives infructueuses de suicide dont il ne reste, après (vertige épileptique, aucune trace dans la mémoire. Cil en est de même pour les tentatives criminelles. 3 cordonnier, pris de manie épileptique le jour de i«\ mariage, tue son beau-père à coups de tranchet.

P traduit dans la Revue scievHfique du 19 février 1876, et iTtravail de Falret sur l’état mental des épileptiques dans les VJûves de médecine, décembre 1S6(J, avril et octobre 1861.

56 lES MALADIES DE LA MÉMOIRE Revenu à lui au bout de quelques jours, il n’avait is ' ta plus légère connaissance de ce qu’il avait fait Voilà assez d’exemples pour que le lecteur puie comprendre la nature de l’amnésie épileptique mi x j que par des descriptions génerâïes. Une certaine!- 1 riode d’activité mentale est comme si elle n’avait is | été: l’épileptique ne la connaît que par le témoign e d’autrui ou par de vagues conjectures. Tel est le 1 1, Quant à son interprétation psychologique, il y a d x hypothèses possibles.

On peut admettre: ou bien que la période d’au- matisme mental n’a été accompagnée d’aucune 0^-' science: en ce cas, l’amnésie n’a pas besoin d’tie expliquée; rien n’ayant été produit, rien ne peut ée conservé ni reproduit; — ou bien il y a eu conscier * mais à un degré si faible, que l’amnésie s’ensuit, e' crois que cette deuxième hypothèse est la vraie d s un grand nombre de cas.

D’abord, à s’en tenir au raisonnement seul, il t difficile d’admettre que des actes fort compliqu j adaptés à différents buts, s’accomplissent sans quekj conscience au moins intermittente. Qu’on fasse ail large qu’on voudra la part de l’habitude, il faut bi' reconnaître que, si là où il y a uniformité d’actiorii conscience tend à disparaître, là où il y a diversi elle tend.à se produire.

Mais le raisonnement ne peut donner que des pos| bilités: l’expérience seule décide. Or il y a des fa| qui prouvent l’existence d’une certaine conscienc| même dans ces cas extrêmement nombreux, où le n lade ne garde aucun souvenir de son accès. « Quelqu’ 1. Voir aussi Morel, Traité des maladies mentales, p. 695# 57 LES AMNÉSIES GÉNÉRALES leptiques, interpellés pendant leur crise d’une ma¬ re brusque avec le ton du commandement, répon- it aux questions d’une voix brève et en criant, ccès fini, ils ne se souviennent ni de ce qui leur a dit, ni de ce qu’ils ont répondu. — Un enfant à qui 1 faisait respirer pendant ses accès de l’éther ou l'ammoniaque dont l’odeur lui était insupportable lit avec rage: Va-t’en, va-t’en, va-t’en! et l’accès niné, ignorait qu’il l’eût eu. » — « Quelquefois, les eptiques parviennent, avec beaucoup d’efiorts, à i’ouver dans leur mémoire plusieurs faits qui se sont iduits pendant leur accès, surtout ceux qui ont eu ; dans les derniers moments. Us sont alors dans [état comparable à celui où l’on sort d’un rêve pé- iie. Les principales circonstances de l’accès leur ont ’)ord échappé; ils commencent par nier les faits Qn leur impute; peu à peu, ils se rappellent un lain nombre de détails qu’ils semblaient d’abord Ur oubliés ’. » i, dans ces cas, les circonstances permettent d’af- ner qu’il y a eu conscience, nous pouvons croire i) témérité qu’il en est de même dans beaucoup pitres. Je ne veux d’ailleurs pas soutenir que cela ait e toujours. Le magistrat dont il a été question plus Bit se dirigeait assez bien pour éviter les obstacles, ^/oitures et les passants: ce qui dénote une certaine )|5cience; mais dans un cas analogue, rapporté par Îhlings Jackson, le malade est renversé par un libus et manque une autre fois de faire une chute 3 la Tamise.

I pmment donc expliquer l’amnésie dans les cas où («Trousseau, Leçons cliniques, t. II, p. 114. Falret, loc. cil.

58 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE il y d eu des étals de conscience? Par la faible e extrême de ces états. L’état de conscience ne sefü, en définitive, que par deux moyens: l’intensité, la > pétition; ce dernier moyen se ramène à l’autre, pu- que la répétition est une somme de petites intensif. Ici, il n’y a ni intensité ni répétition. Le désor e mental qui suit l’accès me paraît très bien défini r Jackson lorsqu'il l'appelle « un rêve épileptique ». n de ses malades, âgé de dix-neuf ans et peu suspect e dogmatiser sur la question, a trouvé spontanément a même expression. « A la suite de son accès, il se ct- cha. Une fois couché, il dit (parlant à un ami imaj- naire): Attends un instant, William, je viens. 11 c^- cendit, ouvrit les portes, sortit en chemise. Lefroidu pavé le fit revenir à lui; alors son père le touci. Il dit: Ah 1 très bien, j'ai fait un rêve, et il se - coucha. » Rapprochons du rêvje, l’état mental des épileptiqis pour aller du connu a l’inconnu. Rien de plus i- qent que les rêves dont le souvenir disparaît imméa-t tement. Nous nous éveillons pendant la nuit; le s -t venir du rêve interrompu est très net j le lenderafi,» il n’en reste plus aucune trace. Cela est encore p s i frappant au moment du réveil. Nos songes nous ap -jj raissent alors avec beaucoup de vivacité; une he e'j après, ils sont effacés pour jamais. A qui n’est-il Ss arrivé de se perdre en vains efforts pour se rappe r J un rêve de la nuit précédente dont on ne sait ps( rien, sinon qu’on l’a eu?

L explication est simple. Les états de conscience lii constituent le rêve sont extrêmement faibles. Ils -1 raissent forts, non parce qu’ils le sont en réalité, ms parce qu’aucun état fort n’existe pour les rejeter i i LES AMNÉSIES GÉNÉRALES 59 :ond plan. Dès que l’état de veille recommence, tout remet à sa place. Les images s’effacent devant les l’ceptions, les perceptions devant un état d’attention iitenue, un état d’attention -soutenue devant une :e fixe. En somme, la conscience pendant la plupart fi rêves a un minimum d’intensité. jS. difficulté est donc d’expliquer pourquoi, pendant Dériode qui suit l’accès épileptique, la conscience îibe à un minimum. Ni la physiologie ni la psycho- ie ne peuvent le faire, puisqu’elles ignorent la con¬ on de la genèse de la conscience. Le cas est d'au- it plus embarrassant que l’amnésie est liée au délire leptique, à lui seul. Voici en effet ce qui arrive chez îsujets qui sont à la fois alcooliques et épileptiques, f malade pendant le jour est pris d’une crise épilep- (le; il brise tout ce qui est à sa portée, se livre à f actes de violence. Après une courte période de bission, il est pris pendant la nuit de délire al- alique caractérisé, comme on le sait, par des visions i ifiantes. Le lendemain, revenu à lui, il se rappelle il le délire de la nuit; il n’a aucun souvenir du dé- r de la journée L y a encore une autre difficulté. Si famnésie vient ja faiblesse des états de conscience primitifs, com- II t se fait-il que ces états, si faibles par hypothèse, i rminent des actes? — Suivant Hughlings Jackson, ’liutomatisme mental provient d’un excès d’action 3 centres nerveux inférieurs qui se substituent aux lires supérieurs ou centres dirigeants. » Nous n’au- os ici qu’un cas particulier d’une loi physiologique e connue: Le pouvoir excito-moteur des centres 1 Magnan. Clinique de Sainte-Aune. 3 mars 1879.

60 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE réflexes augmente, quand leur connexion avec lesm- tres supérieurs est rompue *.

Restreignons-nous au problème psychologique il est possible d’y répondre. Si l’on s’obstine à fairde la conscience une « force » existant et agissant ar elle-même, tout devient obscur. Mais si l’on adi:t, comme nous l’avons dit dans le précédent chap e, que la conscience est l’accompagnement d’un at nerveux, lequel reste l’élément fondamental, tout e- vient clair. Il n’y a du moins aucune contradictb à admettre qu’un état nerveux, suffisant pour dér- miner certains actes, soit insuffisant pour éveillf la conscience. La production d’un mouvement et de d’un état de conscience sont deux faits distinct et indépendants; les conditions d’existence de Futie sont pas celles de l’autre.

Remarquons pour terminer que la conséquenceV taie des accès épileptiques répétés, surtout soûla forme de vertige, est l’affaiblissement progressif dla! mémoire dans sa totalité. Cette forme d’amnésie ra! étudiée plus loin.

Nous passons maitenant à des cas d’amnésie teno- raire d’un caractère destructeur. Dans les exemas' précités, le capital accumulé jusqu’au moment dla maladie n’est pas entamé: il arrive seulement le 1. « Un caractère très important de la manie épileptiquelil Falret [loc. cit), c’est la ressemblance absolue de tous les lèj chez le même malade, non seulement dans leur ensemble, J! encore dans chacun de leurs détails...Le même malade expie les mêmes idées, profère les mêmes paroles, se livre aux miï actes. Il y a une surprenante uniformité dans tous les acc • LES AMNÉSIES GÉNÉRALES 61 uelque chose qui a été dans la conscience ne reste as dans la mémoire. Dans les cas qui vont suivre, une arlie du capital est perdu. Ces cas sont les plus frap- ants pour l’imagination. Il est possible qu’un jour, vec les progrès de la physiologie et de la psychologie, s nous en apprennent beaucoup sur la nature de la lémoire. Pour le moment, ils ne sont pas les plus ins- ructifs, — à mes yeux du moins et sans vouloir pi’é- jger ce qu’ils révéleront aux autres.

Ges cas difl'èrent beaucoup entre eux. Tantôt la uspension de la mémoire part du début de la maladie our s’étendre en avant, tantôt elle recule un peu ur les derniers événements passés; le plus souvent. Ile s’étend dans les deux sens, £n ayant et en arrière, uelquefois la mémoire revient d’elle-même, brusque¬ ment, quelquefois lentement et avec un peu d’aide; jelquefois la perte est absolue, il faut procéder à le rééducation complète. Nous allons donner des ;emples de tous ces cas.

» Une jeune femme, mai’iée a un homme qu’elle al¬ lait passionnément, fut prise en couches d’une longue fucope' à la suite de laquelle elle avait perdu la mé- nire du temps qui s’était écoulé depuis son mariage iiîlusivement. Elle se rappelait très exactement tout h reste de sa vie jusque-là. Elle repoussa avec eroi dans les premiers instants son mari et son enfant q’on lui présentait. Depuis, elle n’a jamais pu recou- V r la mémoire de cette période de la vie ni des évé- nnents qui l’ont accompagnée. Ses parents et ses ads sont parvenus, par raison et par l’autorité deleui Uioignage, à lui persuader qu’elle est mariée et q|elle a un fds. Elle les croit, parce qu’elle aime mieux P|iser qu’elle a perdu le souvenir d’une année que de ïliBOT. — Mémoire. 4 62 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE 1 les croire tous des imposteurs. Mais sa conviction, s |.j conscience intime n’y est pour rien. Elle voit là so if. mari et son enfant sans pouvoir s’imaginer par quel fl magie elle a acquis l’un et donné le jour à l’autre i. ^ Nous avons là un exemple d’amnésie irréparaWiJ s’étendant en arrière seulement. Quant à sa raisc, psychologique, on peut la trouver également dans ur destruction des résidus et dans une impossibilité de reproduction. Dans le cas suivant, rapporté par Laj cock, l’amnésie ne s’étend qu’en avant et ne peut êti attribuée par conséquent qu’à une impossibilité poi tes états de conscience d’étre enregistrés et conservé Le mécanicien d’un navire à vapeur tombe sur le dos le derrière de sa tête heurte contre un objet dur; il res; quelque temps inconscient. Revenu à lui, il recouvi assez vite une parfaite santé physique; il conserve souvenir de toutes les années écoulées jusqu’à son acc dent; mais, à partir de ce moment, la mémoire n’exis plus, même pour les faits strictement personnels. « E| arrivant à l’hôpital, il ne peut dire s’il est venu à piei en voiture ou par le chemin de fer. En sortant de d(: jeûner, il oublie qu’il vient de le faire: il n’a aucur idée de l'henre, ni du jour, ni de la semaine. Il essaj par la réflexion de répondre aux questions qui lui soi posées; il n’y parvient pas. Sa parole estlente,mais pr cise. Il dit ce qu’il veut dire et lit correctement. » Cet infirmité disparut grâce à une médication appropriée 1. Lettre de Charles Villiey's à G. Cuvier (Paris. Lenormant, 18ÛÏ citée dans Louyer Villerraay, Essais sur les maladies de la m moire, p. 76-77. Ce petit travail de L. Villermay, dont il n’y. d’ailleurs pas beaucoup à tirer, a paru dans les Mémoires ( la Société de médecine de Paris, 1817, t.

2. Laycock, On certains disorders and defects of memory, p. 1 LES AMNÉSIES GÉNÉRALES 63 En général, dans les cas d’amnésie temporaire due à une commotion cérébrale, il se produit un effet ré¬ troactif. Le malade, en reprenant conscience, n’a pas seulement perdu le souvenir de l’accident et de la période qui l’a suivi; il a aussi perdu le souvenir d’une période plus ou moins longue, antérieure à l’accident. On en pourrait donner de nombreux exemples; je n’en cite qu’un, rapporté par Garpenter (ouv. cité., p. 450). « Un homme conduisait en cabriolet sa femme et son enfant. Le cheval, pris de frayeur, s’emporta. Après de vains efforts pour en devenir maître, le conducteur fut jeté violemment à terre et reçut une forte secousse du cerveau. En revenant à lui, il avait oublié les antécé¬ dents immédiats de l’accident. La dernière chose qu'il se rappelât, c’était la rencontre d’un ami sur sa route, à environ deux milles de l’endroit où il avait été ren¬ versé. Mais il n’a recouvré, jusqu’à ce jour, aucun sou¬ venir de ses efforts pour maîtriser le cheval, ni de la terreur de sa femme et de son enfant*. » Voici maintenant des cas d’amnésie d’un caractère seaucoup plus grave, dont quelques-uns ont nécessité me rééducation complète. Je les emprunte à la revue inglaise Brain.

ji La première observation, rapportée par le Dr Mor- I 1. On trouvera d'autres cas de ce genre dans le Dictionnaire 1 ncyclopédique des sciences médicales, art. Amnésie, par J. Falret, ^ji Cette paralysie de la mémoire due à une commotion n’est pas "are. Un cas récent a été communiqué par le Motet à la So- iété de médecine de Paris et a donné lieu à une intéressante liscussion sur l’amnésie temporaire. Voir \’Union médicale du ï Ci'l- LES MALADIES DE LA MÉMOIRE H li merle ranŸiuêy\st celle d’une femme cre vingt-six ansl ■1 ystériqtro7’quî7à la suite d’un travail excessif, fut pr^iB d’une crise violente avec perte complète de conscience'* « Quand la conscience commença à revenir, les der¬ nières idées saines formées avant la maladie se mêlaient d’une manière bizarre aux nouvelles impression! reçues, comme dans le cas où l'on sort lentement d’uni rêve. Assise sur son lit près de la fenêtre, pour voir le passants dans la rue, la malade appelait tous le objets mouvants « des arbres en marche », et, quan on lui demandait où elle avait vu ces choses, elle ré pondait invariablement; « dans l’autre Evangile. En un mot, dans son état mental, l’idéal et le réel n se distinguaient pas. Ses souvenirs étaient indistincts et, en ce qui concerne un grand nombre de choses or dinaires qui constituaient le fond principal de ses peu sées avant son attaque, sa mémoire était nulle. Le idées immédiatement antérieures à la maladie sera Liaient avoir si bien saturé son esprit, que les pre mières impressions qu’elle reçut en étaient tout impré gnées, tandis que l’enregistrement de Y avant- demie. travail cérébral était pour ainsi dire oblitéré. Par exem pie, quoique cette femme gagnât sa vie en donnant de leçons, elle n’avait aucun souvenir d'une chose auss simple que ce qui sert à écrire. Si on lui mettait un plume ou un crayon dans la main, comme on aurai pu le faire dans celle d'un enfant, ils n’étaient pa saisis, même par action réflexe. Ni la vue ni le contac de l’instrument n’éveillaient d’association d’idées. L.' plus parfaite destruction du tissu cérébral n’aurait pa effacé plus complètement les effets de l’éducation e' de l’habitude. Cet état dura quelques semaines. » L; cnémoire de ce qui avait été oublié fut recouvrée len LES AMN'ÉSIES GÉNÉRALES 65 tement, péniblement, sans nécessiter cependant une rééducation aussi complète que dans le cas qui va suivre t..

La deuxièmeobservation, due au professeur Sharpey, ) est l’un de^xempies- les plus curieux de réédu-calion qui aient été décrits. Je n’extrais de son long article que les détails psychologiques. Il s’agit encore d’une femme de vingt-quatre ans, de complexion délicate, qui pendant six semaines environ fut prise d’une ten¬ dance irrésistible cà la somnolence. Cet état s'aggrava de jour en jour. Vers le 10 juin, il devint impossible de l’éveiller. Elle resta ai;;ji pendant deux mois. Pour la nourrir, on portait à ses lèvres une cuiller, elle avalait; quand elle était rassasiée, elle serrait les dents et éloi¬ gnait la bouche. Elle paraissait distinguer les saveurs, car elle refusa obstinément certains mets. Elle eut quelques courts moments de réveil à de rares inter¬ valles. Elle ne répondait à aucune question, ne recon¬ naissait personne, sauf une fois, « une ancienne con¬ naissance qu’elle n’avait pas vue depuis douze mois. Elle la considéra longtemps, cherchant probablement son nom. L’ayant trouvé, elle le répéta plusieurs fois en lui serrant la main; puis elle retomba dans son ■sommeil. » Vers la fin d’août^ elle revint peu à peu à son état normal.

Ici commence le travail de sa rééducation. « En re¬ venant de sa torpeur, elle paraissait avoir oublié pres¬ que tout ce qu’elle avait appris. Tout lui semblait nou¬ veau; elle ne reconnaissait pas' une seule personne, néme ses plus proches parents. Gaie, remuante, inat- 1. Brain, a Journal of Neurology, octobre 1879, p. 317 et 66 LlîS MALADIES DE LA MÉMOIRE tcntive, charmée de tout ce qu’elle voyait ou enten¬ dait, elle ressemblait à un enfant.

« Bientôt, elle devint capable d’attention. Sa mé¬ moire, entièrement perdue en ce qui concerne ses con¬ naissances antérieures, était très vive et très solide pour tout ce qu’elle avait vu et entendu depuis sa ma¬ ladie. Elle l'ecouvra une partie de ce qu’elle avait appris) autrefois, avec une facilité très grande dans certains cas, moindre dans d’autres. Il est remarquable que, quoique le procédé suivi pour recouvrer son acquis ail paru consister moins à l’étudier à nouveau qu’à se le rappeler avec l’aide de ses proches, cependant, même maintenant, elle ne paraît pas avoir conscience, a plus faible degré, de l’avoir possédé autrefois.

« D’abord, il était impossible d’avoir avec elle uni, conversation. Au lieu de répondre à une question, elle la répétait tout haut textuellement, et pendant long¬ temps, avant de répondre à une question, elle la répé¬ tait tout entière. Elle n’avait à l’origine qu’un hier petit nombre de mots à son service; elle en acquii rapidement un grand nombre; mais elle commettail d’étranges erreurs en les employant. Cependant, er, général, elle ne confondait que les mots qui avaient ensemble quelques rapports. Ainsi, pour « thé », ell( disait « sauce » (et elle employa longtemps ce mo pour les liquides); pour blanc, elle disait noir; poui « chaud », « froid »; pour « ma jambe », « mon bras »: pour « mon œil », « ma dent », etc. D’ordinaire, elk use maintenant des mots avec propriété, quoiqu’elle change parfois leurs terminaisons ou qu’elle en com¬ pose de nouveaux.

« Elle n’a encore reconnu personne, même parmi ses plus proches parents, c’est-à-dire qu’elle n’a aucun LES AMNÉSIES GÉNÉRALES 67