SigPhi · Théodule-Armand Ribot

Les maladies de la mémoire

French

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On voit en effet du premier coup d’œil que laju'C^ de l’amnésie va du particulier au général. Elle aeS'’ d’abord les noms propres qui sont purement iliv duels, puis les noms de choses qui sont les plueoi «rets, puis tous les substantifs qui ne sont qu d( LES AMNÉSIES PARTIELLES jectifs pris dans un sens particulier enfin viennent ; adjectifs et les verbes qui expriment des qualités, s manières d’être, des actes. Les signes qui tradui- [it immédiatement des qualités périssent donc les rniers. Le savant dont parle Gratiolet qui, oubliant us les noms propres, disait: « Mon confrère qui a it telle invention, » en revenait à la désignation r les qualités. On a remarqué aussi que beaucoup diots n’ont de mémoire que pour les adjectifs (Itard). , notion de qualité est la plus stable, parce qu’elle . la première acquise, parce qu’elle est le fond de s conceptions les plus complexes.

Comme le particulier est nécessairement ce qui a le lins d’extension et le général ce qui en a le plus, on ut dire que la rapidité avec laquelle la mémoire des nés disparaît est en raison inverse de leur extension, icomme, toutes choses égales d’ailleurs, un terme a iutant plus de chances d’être répété et fixé dans la I moire qu’il désigne un grand nombre d’objets, et Iutant moins de chances d’être répété et fixé dans la (moire qu’il en désigne un petit nombre, on voit que de loi de dissolution repose en définitive sur des éditions expérimentales.

e compléterai ces remarques par le passage suivant 1 Kussmaul: «. Quand la mémoire diminue, plus un ( cept est concret, plus le terme qui l’exprime manque ’j:. Ce qui en est la cause, c’est que notre représenta- iides personnes et des choses est plus faiblement « La transformation de l’adjectif en substantif, qui a été un k procédés constants de la formation des langues, se voit mre de nos Jours: par exemple un Lon de la banque, un bril- a un volant » (F. Baudry, De la science du langage et de so?i U actuel, p. 9).

Hibot. — Mémoire.

8 134 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE f « liée à leur nom que les abstractions, telles que leur étal. leurs rapports, leurs qualités. Nous nous représenton'! facilement les personnes et les choses sans leurs noms^; parce qu’ici l’image sensorielle est plus important: que cette autre image qui est le signe, c’est-à-dire leu nom. Au contraire, nous n’acquérons les concepts abstraits qu’avec l’aide des mots qui seuls leur dor, nent une forme stable. Voilà pourquoi les verbes, le adjectifs, les pronoms et encore plus les adverbes, le, prépositions et les conjonctions sont plus intimemei liés à la pensée que les substantifs. On peut se figure que, dans le réseau de cellules des couches corticale! il doit se passer des phénomènes d’excitation et d combinaison beaucoup plus nombreux pour un cori cept abstrait que pour un concept concret; et que ps^ conséquent les connexions organiques qui lient uc idée abstraite à son signe sont beaucoup plus nom. breuses que pour le cas d’une idée concrète ^ ». Tr; duite en langage psychologique, cette dernière phras' équivaut à ce que nous avons dit plus haut: que 1 stabilité du signe est en raison de son organisatioi ' c’est-à-dire du nombre des expériences répétées et eri registrées.

La science du langage nous fournit aussi des indic; j lions précieuses pour notre sujet. Au risque de fatigue; le lecteur par un excès de preuves, je me garde de le négliger. L^volution du langage s’ést faite, comme o I devait s’y atfëiTdre, dans un ordre inverse à celui c f la dissolution chez les aphasiques.

Avant d’invoquer en faveur de notre loi le dévelo) ^ LES AMNÉSIES PARTIELLES pement historique des langues, il semblerait naturel d’interroger le développement individuel. Mais cela est impossible. Quand nous apprenons à parler, notre langue nous est imposée. Bien que l’enfant, comme l’a très bien dit M. Taine, « apprenne la langue déjà faite, comme un vrai musicien apprend le contre-point et un vrai poète la prosodie, c’est-à-dire comme un génie original, » en réalité, il ne la crée pas. Il faut donc nous en tenir à l’évolution historique.

C’est un point bien établi que les langues indo-euro¬ péennes sont issues d’un certain nombre de racines et que ces racines étaient de deux sortes: verbales ou prédicatives, pronominales ou démonstratives. Les pre¬ mières, qui contenaient les verbes, les adjectifs et les substantifs, « sont, dit Whitney, des signes indicatifs d’actes ou de qualités. » Les secondes, d’où sont issus le pronom et l’adverbe (la préposition et la conjonc¬ tion sont de formation secondaire), sont peu nombreu¬ ses et indiquaient des rapports de position. La forme primitive du signe est donc l’affirmation des qualités. Puis le verbe et l’adjectif se séparent. « Les noms sont tirés des verbes par l’intermédiaire des participes, qui ne sont que des adjectifs dont la dérivation verbale n’est pas encore effacée L » Quant à la transformation des noms communs en noms propres, elle n’est pas douteuse.

L’évolution naturelle du langage n’explique-telle pas les stades de sa dissolution chez l’aphasique, dans la mesure où une création spontanée et la dissolution 1. Baudry, ouvr. cité, 16. D’après l’étymologie, le cheval, c’est :< le rapide »; l’ours, « le brillant », etc., etc. Pour dlus de dé- iails, voir les ouvrages de Max Millier et Whitney.

136 LES MALADIES DE LA MI'IMOIRE d’une langue artificiellement apprise sont compa¬ rables?

2® En exposant sous sa forme générale la loi de ré-; gression de la mémoire, nous avons vu que la mémoire des sentiments s’efface plus tard que celle des idées. La logique nous conduit à conclure que dans le cas par¬ ticulier qui nous occupe, — l’amnésie progressive des, signes, — le langage des émotions doit disparaître i après le langage rationnel. Les faits confirment plei- t nement cette déduction.

Les meilleurs observateurs (Broca, Trousseau,: H. Jackson, Broadbent, etc.) ont noté un grand nom¬ bre de cas où des aphasiques complètement privés de; la parole, incapables d’articuler un seul mot volontai¬ rement, peuvent proférer non seulement des interjec¬ tions, mais des phrases toutes faites, de courtes locu¬ tions usuelles, propres à exprimer leur colère, leur ' dépit ou à déplorer leur infirmité. L’une des formes les plus persistantes de ce langage est celle des jurons. ■ Nous avons dit qu’en général ce qui est de formation < récente périt tout d’abord, que les formations ancien¬ nes disparaissent les dernières. Nous en trouvons ici une confirmation: le langage des émotions se forme avant le langage des idées; il disparaît après lui. De: même, le complexe disparaît avant le simple; or le ' langage rationnel comparé au langage affectif est d’une extrême complexité.

3® Tout ce qui précède est applicable aux gestes. Cette forme du langage, la plus naturelle de toutes, n’est (comme l’interjection du reste) qu’un mode d’ex¬ pression réflexe. Elle apparaît chez l’enfant longtemps avant le langage articulé. Chez certaines tribus sau¬ vages frappées d’un arrêt de développement, les gestes LES AMNESIES PARTIELLES jouent un aussi grand rôle que les mots; aussi ne peuvent-ils plus se comprendre dans l’obscurité.

Ce langage inné se perd rarement. « Les aphasies dans lesquelles on rencontre des désordres mimiques sont toujours, dit Kussmaul, d’une nature extrême¬ ment complexe. Dans ces cas, tantôt les malades recon¬ naissent encore qu’ils se trompent dans l’emploi de leurs gestes, tantôt ils n’en ont pas conscience » Hughlings Jackson, qui a étudié ce point avec soin, note que certains aphasiques ne peuvent ni rire, ni sourire, ni pleurer, sauf dans les cas d’extrême émo¬ tion. Il a noté aussi que quelques malades affirment au nient par gestes tout à fait au hasard. L’un deux, jui avait encore à son service quelques interjections ît quelques gestes, en usait à contre-sens ou d’une façon inintelligible.

Un fait cité par Trousseau nous donne un exemple )ien remarquable d’une pure amnésie motrice concer- lant les gestes. « Je plaçais mes deux mains et j’agi- ais mes doigts dans la position où se trouve un homme [ui joue de la clarinette, et je disais [au malade] de aire comme moi. 11 exécutait aussitôt ces mouvements vec une parfaite précision. « Vous voyez, lui disais-je, 3 fais le geste d’un homme qui joue de la clarinette. » 1 répondait par une affirmation. Au bout de quelques linutes, je le priais de faire ce geste. Il réfléchissait, t le plus souvent il lui était impossible de reproduire ette mimique si simple. » En résumé, nous voyons que l’amnésie des signes escend des noms propres aux noms communs, de là ux adjectifs et aux verbes, puis au langage des senti¬ ments et aux gestes. Cette marche destructive ne va 8.

LES MALADIES DE LA MÉMOIRE pas au hasard, elle suit un ordre rigoureux, — du moins organisé au mieux organisé, du plus complexe ji au plus simple, du moins automatique au plus auto¬ matique *. Ce qui a été dit plus haut en établissant la loi générale de réversion de la mémoire pourrait être répété ici, et ce n’est pas l’une des moindres preuves de son exactitude que de la voir se vérifier pour le cas d’amnésie partielle le plus important, le plus systéma» tique, le mieux connu.

Il y aurait encore lieu de procéder ici à une contre- i épreuve. Lorsque l’amnésie des signes a été complète et que leur retour se fait progressivement, a-t-il lieu dans un ordre inverse à celui de leur disparition? Ce cas est rare. Je trouve cependant une observation du Dr Grasset où un homme est atteint « d’une impossi¬ bilité complète de traduire sa pensée soit par la parole, jjj soit par l’écriture, soit par les gestes. Dans les jours ■ suivants, on vit reparaître successivement et peu à peu B la faculté de se faire comprendre par gestes, puis par H la parole et l’écriture ^ » Il est très probable que l’on H trouverait d’autres exemples de ce genre, si l’attention ■ des observateurs était fixée sur ce point.

1. Il est remarquable que beaucoup d’aphasiques qui ne peu- (J vent plus écrire sont encore capables de signer. j fl 2. lievue des sciences médicales, etc., 1873, t. II, p. 684. 1 CHAPITRE IV LES EXALTATIONS DE LA MÉMOIRE OU HYPERMNÉSIES , squ’ici, notre étude pathologique a été limitée aux lies destructives de la mémoire; nous l’avons vue liantir ou diminuer. Mais il y a des cas tout con- les où ce qui paraissait anéanti ressuscite et où de ,3 souvenirs reprennent leur intensité.

Itte exaltation de la mémoire, que les médecins j lient l’hypermnésie, est-elle un phénomène mor- 3? C’est tout au moins une anomalie. Si l’on re- 3[ue en outre qu’elle est toujours liée à quelque E'dre organique ou à quelque situation bizarre et s ite, on ne mettra pas en doute qu’elle rentre dans ■ sujet. Son étude est moins instructive que celle s.mnésies; mais une monographie ne doit rien né- i^r. Nous verrons d’ailleurs ce qu’elle apprend sur psistance des souvenirs.

1 i -excitations de la mémoire sont générales ou LES MALADIES DE LA MÉMOIRE L’excitation générale^ de la mémoire est difficit? déterminer, parce que le degré d’excitation est chose toute relative. Il faudrait pouvoir comparij Ij mémoire à elle-même chez le même individu. La iji? sance de cette faculté variant beaucoup d’un hoi^iK à un autre, il n’y a pas de commune mesure; l’aEiié- sie de l’un peut être l’hypermnésie d’un autre, cist, au fond, un changement de ton qui se produit ins l’état de la mémoire, comme il arrive pour tite autre forme de l’activité psychique: la pensée. Fia- gination, la sensibilité. De plus, quand nous di^ns que l’excitation est générale, ce n’est qu’une inac¬ tion vraisemblable. Gomme la mémoire est souiiss à la condition de la conscience et que la consciaci ne se produit que sous la forme d’une successm tout ce que nous pouvons constater, c’est que, en- dant une période plus ou moins longue, une gridi masse de souvenirs surgit dans toutes les é'ec lions.

L’excitation générale de la mémoire parait dépcdll exclusivement de causes physiologiques et en paiou lier de la rapidité de la circulation cérébrale. Aud s( produit-elle fréquemment dans les cas de fièvre a uë Elle se produit encore dans l’excitation maniiué dans l’extase, dans l’hypnotisme, parfois dans léj^ térie et dans la période d’incubation de certaines na- adics du -cerveau.

Outre ces cas nettement pathologiques, il y i ( LES EXALTATIONS DE LA MÉMOIRE 141 très d’une nature plus extraordinaire qui dépen- probablement de la même cause. Il y a plusieurs s de noyés d’une mort imminente, qui lordent sur ce point « qu’au moment oîTcommen- l’asphyxie il leur a semblé voir, en un moment, vie entière dans ses plus petits incidents. » L’un t prétend « qu’il lui a semblé voir toute sa vie rieure se déroulant en succession rétrograde, non me une simple esquisse, mais avec des détails très is, formant comme un panorama de son existence re, dont chaque acte était accompagné d’un sen- nt de bien ou de mal. » ms une circonstance analogue, « un homme d’un t remarquablement net traversait un chemin de lu moment où un train arrivait à toute vitesse, iut que le temps de s’étendre entre les deux lignes lils. Pendant que le train passait au-dessus de lui, itiment de son danger lui remit en mémoire tous icidents de sa vie, comme si le livre du jugement I été ouvert devant ses yeux » ime en faisant la part de l’exagération, ces faits 1 révèlent une suractivité de la mémoire dont me pouvons nous faire aucune idée à l’état nor- ] [( itérai un dernier exemple dû à l’intoxication par xoi, et je prierai le lecteur de remarquer combien 0 irrae l’explication qui a été donnée plus haut du câsme de la « reconnaissance ». « Il me semble, 1. de Quincey dans ses Confessions d'un man- frl’opzMw, avoir vécu soixante-dix ans ou un siècle ■ lar ces faits et autres de même nature, voir Winslow, LES MALADIES DE LA MÉMOIRE en une nuit. Les plus petits événements de ma m nesse, des scènes oubliées de mes premières ani® étaient souvent ravivées. On ne peut dire que je m les rappelais, car, si on me les avait racontées à lia de veille, je n’aurais pas été capable de les reconn n comme faisant partie de mon expérience passée. placées devant moi comme elles l’étaient en ue, comme des intuitions, revêtues de leurs circonstaü les plus vagues et des sentiments qui les accona gnaient, je les reconnaissais instantanément » Toutes ces excitations générales de la mémoire^n transitoires: elles ne survivent pas aux causes qu le produisent. Y a-t-il des hypermnésies permanens Si le mot peut être pris dans ce sens un peu fort, i faut l’appliquer à ces développements singuliers i 1 mémoire qui sont consécutifs à quelque acciden Oi trouve sur ce point, dans les anciens auteurs, dethiî toires fort rebattues (Clément VI, Mabillon, etc', 1 n’y a pas de raison de les mettre en doute; car deot servateurs modernes, Romberg entre autres, ontîot un développement remarquable et permanent mémoire à la suite de commotions, de la varioleeti Le mécanisme de cette métamorphose étant im:nf trahie, il n’y a pas lieu d’y insister.

Il / Il / Les excitations partielles sont par leur nature ilin nettement délimitées. Le ton ordinaire de la méoir LES EXALTATIONS DE LA MÉMOIRE it maintenu dans sa généralité, tout ce qui le asse fait saillie et se constate aisément. Ces hy- nnésies sont le corrélatif nécessaire des amnésies Lielles; elles prouvent une fois de plus et sous autre forme que la mémoire consiste en des mè¬ res.

ans la production des hypermnésies partielles, on lécouvre rien qui ressemble à une loi. Elles se pré- ;ent à l’état de faits isolés, c’est-à-dire comme ré ant d’un concours de conditions qui nous échap- t. Pourquoi tel groupe de cellules, formant telle iciation dynamique, est-il mis en branle plutôt que autre? On n’en peut donner aucune raison, ni phy- ogique ni psychologique. Les seuls cas où l’on rrait signaler une apparence de loi sont ceux, dont s parlerons plus bas, où plusieurs langues revien- t successivement en mémoire.

3s excitations partielles résultent le plus souvent auses morbides, — celles qui ont été indiquées plus \\; mais il y a des cas où elles se produisent à l’état [. En voici deux exemples: Une dame à la dernière période d’une maladie i nique fut conduite de Londres à la campagne. Sa l e fille, qui ne parlait pas encore (fw/ani), lui fut ciée, et, après une courte entrevue, elle fut recon- i! à la ville. La dame mourut quejques jours après, i lie grandit sans se rappeler sa mère jusqu’à l’âge û Ce fut alors qu’elle eut l’occasion de voir la if ibre où sa mère était morte. Quoiqu’elle l’ignorât, I itrant dans cette chambre, elle tressaillit: comme 1 i demandait la cause de son émotion: « J’ai, dit- le l’impression distincte d’être venue autrefois dans it| chambre. Il y avait dans ce coin une dame cou- 144 LKS MALADIES DE LA MÉMOIRE chée, paraissant très malade, qui se pencha sur ij et pleura » « Un homme doué d’un tempérament artistique Im marqué (ce point est à noter) alla avec des amis hN une partie près d’un château du comté de Sussex, q il n’avait aucun souvenir d’avoir visité. En approchil de la grande porte, il eut une impression extrêmemit vive de l’avoir déjà vue, et il revoyait non seulembt cette porte, mais des gens installés sur le haut etm bas des ânes sous le porche. Cette conviction i- gulière s’imposant à lui, il s’adressa à. sa mère, pir avoir quelques éclaircissements sur ce point. Il apit d’elle qu’étant âgé de seize mois, il avait été conduim partie dans cet endroit, qu’il avait été porté dam'in panier sur le dos d’un âne; qu’il avait été laisséSn bas avec les ânes et les domestiques, tandis que es plus âgés de la bande s’étaient installés pour maier au-dessus de la porte du château » Le mécanisme du ressouvenir dans ces deux cane peut donner lieu à aucune équivoque. C’est une r/i- viscence par contiguïté dans l’espace. Ils présenibt, seulement sous une forme plus frappante et plus ire, ce qui se rencontre à chaque instant dans la vi: A qui n’est-il pas arrivé, pour recouvrer un sou\air momentanément perdu, de retourner à l’endroi où l’idée a surgi, de se remettre autant que possible mi la même situation matérielle et de le voir renaître )ul d’un coup?

Quant à l’hypermnésie de cause morbide, je 'en donnerai qu’un exemple pour servir à ce type: 1. Abercrombie, Essay on inlellectual Powers, p. 120.

2. Carpenter, Mental Physiology, p. 431.

LES EXALTATIONS DE LA Ml'îMOIRE 14o « A l’âge de quatre ans, un enfant, par suite d’une 'racture du crâne, subit l’opération du trépan. Revenu i la santé, il n’avait gardé aucun souvenir ni de l’acci- lent ni de l’opération. Mais à l’âge de quinze ans, 3ris d’un délire fébrile, il décrivit à sa mère l’opéra - ion, les gens qui y assistaient, leur toilette et autres petits détails, avec une grande exactitude. Jusque-là, 1 n’en avait jamais parlé et il n’avait jamais entendu jersonne donner tous ces détails La réviviscence de langues complètement oubliées nérite de nous arrêter un peu plus longtemps. Le cas •apporté par Goleridge est si connu que je me gar- lerai d’en parler. Il y en a beaucoup du même genre, [u’on peut trouver dans les ouvrages d’Abercrombie, lamilton, Garpenter. Le sommeil anesthésique dû au hloroforme ou à l’éther peut produire les mêmes 'fl'ets que l’excitation fébrile. « Un vieux forestier vait vécu pendant sa jeunesse sur les frontières polo- i aises et n’avait guèi’e parlé que le polonais. Dans la luite, il n’avait habité ^ que des districts allemands, .'es enfants assurèrent que, depuis trente ou quarante ns, il n’avait entendu ni prononcé un seul mot de rolonais. Pendant une anesthésie qui dura près de Peux heures, cet homme parla, pria, chanta, rien [u’en polonais. » I Ce qui est plus curieux que le retour d’une langue, [' est le retour régressa'/ de plusieurs langues. Malheu- I iusemenïTTésluitêïïrs qui en ont parlé rapportent ce [ lit à titre de simple curiosité, sans donner tous 1. Abercrombie, ouv. cité, p. 149.

I 2. M. Dixval, art. IIyp.notisue dans le Nouveau dict. de mêde LES MALADIES DE LA MÉMOmi!

les renseignements nécessaires pour leur interpréta < tion.; Le cas le plus net a été observé par le D‘‘ Rush, d, Philadelphie, dans ses Medical Inquiries and Observa^ lions upon Diseases ofthe Mind. « Un Italien, le D'’ Scar^ délia, homme d’une érudition remarquable, résidai en Amérique. Il était maître d’italien, d’anglais et d français. 11 fut pris de la fièvre jaune, dont il mouri à New-York; au commencement de sa maladie, il pari, anglais; au milieu, français; le jour de sa mort, il pari; italien, sa langue natale. » Le même auteur parle en termes assez confus d’uri femme sujette à des accès de folie transitoire. début, elle parlait un mauvais italien; au moment i plus aigu de sa maladie, français; pendant la périoi de défervescence, allemand; dès qu’elle entrait en co valescence, elle reprenait sa langue maternelle (l’at glais).

Si on laisse de côté cette régression à travers pli sieurs langues, pour se contenter de cas plus simple on trouve des documents précis et abondants, l. Français vivant en Angleterre, parlant parfaitemeg bien l’anglais, reçut un coup à la tête. Pendant | durée de sa maladie, il ne put répondre qu’en fraa çais. Il Mais il n’y a rien de plus instructif que le fait si^ vaut, rapporté par le même D>- Rush: « Je tiens d’ il^, pasteur luthérien d’origine allemande, vivant ijl Amérique et qui avait dans sa congrégation un nomh^ considérable d’Allemands et de Suédois, que presqjr tous, peu avant de mourir, prient dans leur l8^,g gue maternelle. « J’en ai, disait-il, des exemples inno- »( brables, quoique plusieurs d’entre eux, j’en suis si, (jv.

LES EXALTATIONS DE LA MÉMOIRE 147 < n’aient pas parlé allemand ou suédois, depuis cin- < quante ou soixante ans. » Winslow note aussi que des catholiques convertis lu protestantisme ont, pendant le délire qui précé- lait leur mort, prié uniquement d’après le formulaire le l’Eglise romaine Ce retour de langues et de formules perdues ne me laraît, bien interprété, qu’un cas particulier de la loi de •égression. Par suite d’un travail morbide qui le plus souvent aboutit à la mort, les couches les plus ré¬ sentes de la mémoire se sont détruites, et ce travail de lestruction descendant de proche en proche jusqu’aux icquisitions les plus anciennes, c'est-à-dire les plus solides, leur rend une activité temporaire, les ramène uelque temps à la conscience, avant de les effacer pour oujours. L’hypermnésie ne serait donc que le résultat le conditions toutes négatives; la régression résulte- aitnon d’un retour normal à la conscience, mais de la uppression d’états plus vifs et plus intenses: ce serait omme une voix faible qui ne peut se faire entendre ue quand les gens au verbe haut ont disparu. Ces ’ cquisitions, ces habitudes de l’enfance ou de la jeu- esse reviennent au premier plan, non parce qu’une ■ ause quelconque les pousse en avant, mais parce qu’il ’y a plus rien qui les recouvre. Les réviviscences de ce lînre ne sont, au sens strict, qu’un retour en arrière, à ;s conditions d’existence qui semblaient à jamais dis- ■ irues, mais que le travail à rebours de la dissolution ramenées. Je m’abstiendrai d’ailleurs des réflexions le ces faits suggèrent si naturellement: j’en laisse le in aux moralistes. Ils pourront montrer nolamnient LES MALADIES DE LA MÉMOIRE comment certains retours religieux de la dernière heure dont on fait grand bruit ne sont pour une psy¬ chologie clairvoyante que l’effet nécessaire d’une disso-,ii lulion sans remède.!

Indépendamment de cette confirmation inattendue de notre loi de régression, ce qui ressort de l’étude des hypermnésies, c’est la surprenante persistance de ces conditions latentes du souvenir qu’Ôh a 'appelées lès résidus. Sans ces désordres de la mémoire, nous ne pourrions la soupçonner; car la conscience réduite à| elle seule, ne peut affirmer que la conservation des; états qui constituent la vie courante et de quelques autres que la volonté tient sous sa dépendance, parce que l’habitude les a fixés.

Faut-il conclure de ces réviviscences que rien, abso- lumentrjeii ne se perd dans la mémoire? que ce qui jl est une fois entré reste indesti’uctible? que l’impressioi même la plus fugitive peut toujours à un momen donné être ravivée? Plusieurs auteurs, surtout Maury, ont donné à l’appui de cette thèse des exemples frap pants. Cependant à qui soutiendrait que, même san causes morbides, il y a des résidus qui disparaissent on n’aurait pas de raison péremptoire à opposer h 1 est possible que certaines modifications cellulaires ^ certaines associations dynamiques soient trop instable; pour durer. En somme, on peut dire que la persistant est, sinon la règle absolue, au moins la règle; qu’elf embrasse l’immense majorité des cas.

Quant au mode suivant lequel ces souvenirs loii. tains sont conservés et reproduits, nous n’en savon 1. Voir l’article de M. Delbœuf dans la Revue phüosophig,] du l'r février 1880.

LES EXALTATIONS DE LA MÉMOIRE 1-49 rien. Je ferai seulement remarquer comment cela peut se concevoir dans l’hypothèse qui a été adoptée tout le long dans ce travail.

Si l’on admet comme substratum matériel de nos souvenirs des modifications de cellules et des associa¬ tions dynamiques entre elles, il n’y a pas de mémoire, si chargée do faits qu’on la suppose, qui ne puisse suf¬ fire à tout garder: car, si les modifications cellulaires possibles sont limitées, les associations dynamiques possibles sont innombrables. On peut supposer que les anciennes associations reparaissent quand les nou¬ velles, désorganisées temporairement ou pour tou¬ jours, leur laissent le champ libre. Le nombre des réviviscences possibles ayant beaucoup diminué, les chances augmentent en proportion pour le retour des associations les plus stables, c’est-à-dire les plus an¬ ciennes. Je ne veux pas insister au reste sur une hypothèse non vérifiable: mon but est de m’en tenir à ce qu’on peut savoir et de n’en pas sortir.

Il est impossible de rapporter à aucun des types norbides qui précèdent une illusion d’une nature Hzarre, peu fréquente ou du moins rarement observée, )uisqu’on n’en cite que trois ou quatre cas et qui j l’a reçu jusqu’ici aucune dénomination particulière. I Vigan l’a appelée assez improprement une double I onscience, Sander iinermïïsTÔn [Erinner ungstauschung). D’autres lui ont donné le nom de <■ lusse mémoire, qui me paraît préférable. Elle consiste croire qu’un état nouveau en réalité a été anté- eurement éprouvé, en sorte que, lorsqu’il se pro- 150 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE » duit pour la première fois, il paraît être une répétî-, tion.

Wigan, dans son livre bien connu sur la « dualité de l’esprit », rapporte que, pendant qu’il assistait au ser-: vice funèbre de la princesse Charlotte dans la chapelle i de Windsor, il eut tout d’un coup le sentiment d’avoir i été autrefois témoin du même spectacle. L’illusion ne fut que fugitive; nous en verrons de plus durables. Lewes rapproche avec raison ce phénomène de quel¬ ques autres plus fréquents. Il arrive en pays étranger, que le détour brusque d’un sentier ou d’une rivière: nous met en face de quelque paysage qu'il nous sem¬ ble avoir autrefois contemplé. Introduit pour la pre¬ mière fois près d’une personne, on sent qu’on l’a déjà \ vue. En lisant dans un livre des pensées nouvelles, oe j sent qu’elles ont été présentes à l’esprit antérieure- t ment L J, Scion nous, cette illusion s’explique assez facile- f ment. L’impression reçue évoque dans notre passi ^ des impressions analogues, vagues, confuses, à peint ■! entrevues, mais qui suffisent à faire croire que l’éta )( nouveau en est la répétition. Il y a un fond de res- semblance rapidement senti entre deux états de cons i cience, qui pousse à les identifier. C’est une erreur; mais elle n’est que partielle, parce qu’il y a en effe dans notre passé quelque chose qui ressemble à um t première expérience.

Si cette explication peut suffire pour des cas trè simples, en voici d’autres où elle n’est guère admis.. sible.

Un malade, dit Sander, en apprenant la mort d’un 1. Lewes, Problems of Life and Mind, 3' série, p. 129.

LES exaltations DE LA MÉMOIRE 151 personne qu’il connaissait, fut saisi d’une terreur indé¬ finissable, parce qu’il lui sembla qu’il avait déjà ressenti cette impression. « Je sentais que déjà auparavant, étant couché ici, dans ce même lit, X...était venu et m’avait dit: « Millier est mort. » Je répondis: « Miiller est mort il y a quelque temps, il n’a pu mourir deux Le D' Arnold Pick a rapporté le cas de fausse mémoire le plus complet que je connaisse: ce désordre se présente sous une forme presque chronique. Un homme instruit, raisonnant assez bien sur sa maladie et qui en a donné une description écrite, fut pris vers l’âge de trente-deux ans d’un état mental particulier. S’il assistait à une fête, s’il visitait quelque endroit, s’il faisait quelque rencontre, cet événement, avec toutes ses circonstances, lui paraissait si familier qu’il se sen¬ tait sûr d’avoir déjà éprouvé les mêmes impressions, étant entouré précisément des mêmes personnes ou des mêmes objets, avec le même ciel, le même temps, etc. Faisait-il quelque nouveau travail, il lui semblait l’avoir déjà fait et dans les mêmes conditions. Ce sentiment se produisait parfois le jour même, au bout de quelques minutes ou de quelques heures, parfois le jour suivant seulement, mais avec une parfaite clarté ■ Il y a dans ce phénomène de fausse mémoire une inomalie du mécanisme mental qui nous échappe, ]u’il est difficile de comprendre à l’état sain. Le ma- ade, même s’il était bon observateur, ne pourrait ’analyser qu’en cessant d’être dupe. Il me paraît ce- lendant ressortir de ces exemples, d’abord que l’im- 1. Sander, Archiv fur Psychiatrie, 1873, IV.