Vous voyez par ces maximes que jamais capucin n’alla si loin qu’Épictète.
Quelques théologiens, qui avaient le malheur d’être orgueilleux, ont prétendu que l’humilité ne coûtait rien à Épictète, qui était esclave; et qu’il était humble par état, comme un docteur ou un jésuite peut être orgueilleux par état.
Mais que diront-ils de Marc-Antonin, qui, sur le trône, recommande l’humilité? Il met sur la même ligne Alexandre et son muletier.
Il dit que la vanité des pompes n’est qu’un os jeté au milieu des chiens; — que faire du bien et s’entendre calomnier est une vertu de roi.
Ainsi le maître de la terre connue veut qu’un roi soit humble. Proposez seulement l’humilité à un musicien, vous verrez comme il se moquera de Marc-Aurèle.
Descartes, dans son Traité des passions de l’âme, met dans leur rang l’humilité. Elle ne s’attendait pas à être regardée comme une passion.
Il distingue entre l’humilité vertueuse et la vicieuse. Voici comme Descartes raisonnait en métaphysique et en morale: « Il n’y a rien en la générosité qui ne soit compatible avec l’humilité vertueuse, ni rien ailleurs qui puisse changer: ce qui fait que leurs mouvements sont fermes, constants, et toujours fort semblables à eux-mêmes. Mais ils ne viennent pas tant de surprise, pour ce que ceux qui se connaissent en cette façon connaissent assez quelles sont les causes qui font qu’ils s’estiment. Toutefois on peut dire que ces causes sont si merveilleuses (à savoir la puissance d’user de son libre arbitre, qui fait qu’on se prise soi-même, et les infirmités du sujet en qui est cette puissance, qui font qu’on ne s’estime pas trop), qu’à toutes les fois qu’on se les représente de nouveau, elles donnent toujours une nouvelle admiration. » Voici maintenant comme il parle de l’humilité vicieuse: « Elle consiste principalement en ce qu’on se sent faible et peu résolu, et comme si on n’avait pas l’usage entier de son libre arbitre. On ne se peut empêcher de faire des choses dont on sait qu’on se repentira par après. Puis aussi en ce qu’on croit ne pouvoir subsister par soi-même, ni se passer de plusieurs choses dont l’acquisition dépend d’autrui; ainsi elle est directement opposée à la générosité, etc. » C’est puissamment raisonner.
Nous laissons aux philosophes plus savants que nous le soin d’éclaircir cette doctrine. Nous nous bornerons à dire que l’humilité est la modestie de l’âme.
C’est le contre-poison de l’orgueil. L’humilité ne pouvait pas empêcher Rameau de croire qu’il savait plus de musique que ceux auxquels il l’enseignait; mais elle pouvait l’engager à convenir qu’il n’était pas supérieur à Lulli dans le récitatif.
Le révérend P. Viret, cordelier, théologien et prédicateur, tout humble qu’il est, croira toujours fermement qu’il en sait plus que ceux qui apprennent à lire et à écrire; mais son humilité chrétienne, sa modestie de l’âme, l’obligera d’avouer dans le fond de son cœur qu’il n’a écrit que des sottises. Ô frères Nonotte, Guyon, Patouillet, écrivains des halles, soyez bien humbles; ayez toujours la modestie de l’âme en recommandation.
HYPATIE.
HYPATIE.
Je suppose que M Dacier eût été la plus belle femme de Paris, et que, dans la querelle des anciens et des modernes, les carmes eussent prétendu que le poème de la Magdeleine, composé par un carme, était infiniment supérieur à Homère, et que c’était une impiété atroce de préférer l’Iliade à des vers d’un moine; je suppose que l’archevêque de Paris eût pris le parti des carmes contre le gouverneur de la ville, partisan de la belle M Dacier, et qu’il eût excité les carmes à massacrer cette belle dame dans l’église de Notre-Dame, et à la traîner toute nue et toute sanglante dans la place Maubert; il n’y a personne qui n’eût dit que l’archevêque de Paris aurait fait une mauvaise action, dont il aurait dû faire pénitence.
Voilà précisément l’histoire d’Hypatie. Elle enseignait Homère et Platon dans Alexandrie, du temps de Théodose II. Saint Cyrille déchaîna contre elle la populace chrétienne: c’est ainsi que nous le racontent Damascius et Suidas; c’est ce que prouvent évidemment les plus savants hommes du siècle, tels que Brucker, La Croze, Basnage, etc.; c’est ce qui est exposé très-judicieusement dans le grand Dictionnaire encyclopédique, à l’article Éclectisme.
Un homme dont les intentions sont sans doute très-bonnes a fait imprimer deux volumes contre cet article de l’Encyclopédie.
Encore une fois, mes amis, deux tomes contre deux pages, c’est trop. Je vous l’ai dit cent fois, vous multipliez trop les êtres sans nécessité. Deux lignes contre deux tomes, voilà ce qu’il faut. N’écrivez pas même ces deux lignes.
Je me contente de remarquer que saint Cyrille était homme, et homme de parti; qu’il a pu se laisser trop emporter à son zèle; que quand on met les belles dames toutes nues, ce n’est pas pour les massacrer; que saint Cyrille a sans doute demandé pardon à Dieu de cette action abominable, et que je prie le père des miséricordes d’avoir pitié de son âme. Celui qui a écrit les deux tomes contre l’Éclectisme me fait aussi beaucoup de pitié.
IDÉE.
SECTION PREMIÈRE.
C’est une image qui se peint dans mon cerveau.
Toutes vos pensées sont donc des images?
Assurément, car les idées les plus abstraites ne sont que les suites de tous les objets que j’ai aperçus. Je ne prononce le mot d’être en général que parce que j’ai connu des êtres particuliers. Je ne prononce le nom d’infini que parce que j’ai vu des bornes, et que je recule ces bornes dans mon entendement autant que je le puis; je n’ai des idées que parce que j’ai des images dans la tête.
Et quel est le peintre qui fait ce tableau?
Ce n’est pas moi, je ne suis pas assez bon dessinateur; c’est celui qui m’a fait, qui fait mes idées.
Et d’où savez-vous que ce n’est pas vous qui faites des idées?
De ce qu’elles me viennent très-souvent malgré moi quand je veille, et toujours malgré moi quand je rêve en dormant.
Vous êtes donc persuadé que vos idées ne vous appartiennent que comme vos cheveux, qui croissent, qui blanchissent, et qui tombent sans que vous vous en mêliez?
Rien n’est plus évident; tout ce que je puis faire, c’est de les friser, de les couper, de les poudrer; mais il ne m’appartient pas de les produire.
Vous seriez donc de l’avis de Malebranche, qui disait que nous voyons tout en Dieu?
Je suis bien sûr au moins que, si nous ne voyons pas les choses dans le grand Être, nous les voyons par son action puissante et présente.
Et comment cette action se fait-elle?
Je vous ai dit cent fois dans nos entretiens que je n’en savais pas un mot, et que Dieu n’a dit son secret à personne. J’ignore ce qui fait battre mon cœur, courir mon sang dans mes veines; j’ignore le principe de tous mes mouvements, et vous voulez que je vous dise comment je sens et comment je pense! cela n’est pas juste.
Mais vous savez au moins si votre faculté d’avoir des idées est jointe à l’étendue?
Pas un mot. Il est bien vrai que Tatien, dans son discours aux Grecs, dit que l’âme est composée manifestement d’un corps. Irénée, dans son chapitre xxvi du second livre, dit que le Seigneur a enseigné que nos âmes gardent la figure de notre corps pour en conserver la mémoire. Tertullien assure, dans son second livre de l’Âme, qu’elle est un corps. Arnobe, Lactance, Hilaire, Grégoire de Nysse, Ambroise, n’ont point une autre opinion. On prétend que d’autres Pères de l’Église assurent que l’âme est sans aucune étendue, et qu’en cela ils sont de l’avis de Platon: ce qui est très-douteux. Pour moi, je n’ose être d’aucun avis; je ne vois qu’incompréhensibilité dans l’un et dans l’autre système; et après y avoir rêvé toute ma vie, je suis aussi avancé que le premier jour.
Ce n’était donc pas la peine d’y penser?
Il est vrai; celui qui jouit en sait plus que celui qui réfléchit, ou du moins il sait mieux, il est plus heureux; mais que voulez-vous? Il n’a pas dépendu de moi ni de recevoir ni de rejeter dans ma cervelle toutes les idées qui sont venues y combattre les unes contre les autres, et qui ont pris mes cellules médullaires pour leur champ de bataille. Quand elles se sont bien battues, je n’ai recueilli de leurs dépouilles que l’incertitude.
Il est bien triste d’avoir tant d’idées, et de ne savoir pas au juste la nature des idées.
Je l’avoue; mais il est bien plus triste et beaucoup plus sot de croire savoir ce qu’on ne sait pas.
Mais, si vous ne savez pas positivement ce que c’est qu’une idée, si vous ignorez d’où elles vous viennent, vous savez du moins par où elles vous viennent?
Oui, comme les anciens Égyptiens, qui, ne connaissant pas la source du Nil, savaient très-bien que les eaux du Nil leur arrivaient par le lit de ce fleuve. Nous savons très-bien que les idées nous viennent par les sens; mais nous ignorons toujours d’où elles partent. La source de ce Nil ne sera jamais découverte.
S’il est certain que toutes les idées vous sont données par les sens, pourquoi donc la Sorbonne, qui a si longtemps embrassé cette doctrine d’Aristote, l’a-t-elle condamnée avec tant de virulence dans Helvétius?
C’est que la Sorbonne est composée de théologiens.
SECTION II.
TOUT EN DIEU.
In Deo vivimus, movemur, et sumus.
(Saint Paul, Actes, ch. xvii, v. 28.)
Tout se meut, tout respire, et tout existe en Dieu.
Aratus, cité et approuvé par saint Paul, fit donc cette confession de foi chez les Grecs.
Le vertueux Caton dit la même chose.
Jupiter est quodcumque vides, quocumque moveris.
(Lucain, Phars., IX, 580.)
Malebranche est le commentateur d’Aratus, de saint Paul, et de Caton. Il réussit d’abord en montrant les erreurs des sens et de l’imagination; mais quand il voulut développer ce grand système que tout est en Dieu, tous les lecteurs dirent que le commentaire est plus obscur que le texte. Enfin, en creusant cet abîme, la tête lui tourna. Il eut des conversations avec le Verbe, il sut ce que le Verbe a fait dans les autres planètes. Il devint tout à fait fou. Cela doit nous donner de terribles alarmes, à nous autres chétifs qui faisons les entendus.
Pour bien entrer au moins dans la pensée de Malebranche dans le temps qu’il était sage, il faut d’abord n’admettre que ce que nous concevons clairement, et rejeter ce que nous n’entendons pas. N’est-ce pas être imbécile que d’expliquer une obscurité par des obscurités?
Je sens invinciblement que mes premières idées et mes sensations me sont venues malgré moi. Je conçois très-clairement que je ne puis me donner aucune idée. Je ne puis me rien donner; j’ai tout reçu. Les objets qui m’entourent ne peuvent me donner ni idée, ni sensation par eux-mêmes: car comment se pourrait-il qu’un morceau de matière eût en soi la vertu de produire dans moi une pensée?
Donc je suis mené malgré moi à penser que l’Être éternel, qui donne tout, me donne mes idées, de quelque manière que ce puisse être.
Mais qu’est-ce qu’une idée? qu’est-ce qu’une sensation, une volonté, etc.? C’est moi apercevant, moi sentant, moi voulant.
On sait enfin qu’il n’y a pas plus d’être réel appelé idée que d’être réel nommé mouvement; mais il y a des corps mus.
De même il n’y a point d’être particulier nommé mémoire, imagination, jugement; mais nous nous souvenons, nous imaginons, nous jugeons.
Tout cela est d’une vérité triviale; mais il est nécessaire de rebattre souvent cette vérité: car les erreurs contraires sont plus triviales encore.
LOIS DE LA NATURE.
Maintenant, comment l’Être éternel et formateur produirait-il tous ces modes dans des corps organisés?
A-t-il mis deux êtres dans un grain de froment dont l’un fera germer l’autre? a-t-il mis deux êtres dans un cerf, dont l’un fera courir l’autre? Non sans doute. Tout ce qu’on en sait, est que le grain est doué de la faculté de végéter, et le cerf de celle de courir.
C’est évidemment une mathématique générale qui dirige toute la nature, et qui opère toutes les productions. Le vol des oiseaux, le nagement des poissons, la course des quadrupèdes, sont des effets démontrés des règles du mouvement connues. Mens agitat molem.
Les sensations, les idées de ces animaux, peuvent-elles être autre chose que des effets plus admirables de lois mathématiques plus cachées?
MÉCANIQUE DES SENS ET DES IDÉES.
C’est par ces lois que tout animal se meut pour chercher sa nourriture. Vous devez donc conjecturer qu’il y a une loi par laquelle il a l’idée de sa nourriture, sans quoi il n’irait pas la chercher.
L’intelligence éternelle a fait dépendre d’un principe toutes les actions de l’animal: donc l’intelligence éternelle a fait dépendre du même principe les sensations qui causent ces actions.
L’auteur de la nature aura-t-il disposé avec un art si divin les instruments merveilleux des sens; aura-t-il mis des rapports si étonnants entre les yeux et la lumière, entre l’atmosphère et les oreilles, pour qu’il ait encore besoin d’accomplir son ouvrage par un autre secours? La nature agit toujours par les voies les plus courtes. La longueur du procédé est impuissance; la multiplicité des secours est faiblesse: donc il est à croire que tout marche par le même ressort.
LE GRAND ÊTRE FAIT TOUT.
Non-seulement nous ne pouvons nous donner aucune sensation, nous ne pouvons même en imaginer au-delà de celles que nous avons éprouvées. Que toutes les académies de l’Europe proposent un prix pour celui qui imaginera un nouveau sens; jamais on ne gagnera ce prix. Nous ne pouvons donc rien purement par nous-mêmes, soit qu’il y ait un être invisible et intangible dans notre cervelet, ou répandu dans notre corps, soit qu’il n’y en ait pas; et il faut convenir que, dans tous les systèmes, l’auteur de la nature nous a donné tout ce que nous avons, organes, sensations, idées qui en sont la suite.
Puisque nous naissons ainsi sous sa main, Malebranche, malgré toutes ses erreurs, aurait donc raison de dire philosophiquement que nous sommes dans Dieu, et que nous voyons tout dans Dieu; comme saint Paul le dit dans le langage de la théologie, et Aratus et Caton dans celui de la morale.
Que pouvons-nous donc entendre par ces mots: voir tout en Dieu?
Ou ce sont des paroles vides de sens, ou elles signifient que Dieu nous donne toutes nos idées.
Que veut dire recevoir une idée? Ce n’est pas nous qui la créons quand nous la recevons: donc il n’est pas si antiphilosophique qu’on l’a cru de dire: C’est Dieu qui fait des idées dans ma tête, de même qu’il fait le mouvement dans tout mon corps. Tout est donc une action de Dieu sur les créatures. COMMENT TOUT EST-IL ACTION DE DIEU?
Il n’y a dans la nature qu’un principe universel, éternel, et agissant; il ne peut en exister deux: car ils seraient semblables ou différents. S’ils sont différents, ils se détruisent l’un l’autre; s’ils sont semblables, c’est comme s’il n’y en avait qu’un. L’unité de dessein dans le grand tout infiniment varié annonce un seul principe; ce principe doit agir sur tout être, ou il n’est plus principe universel.
S’il agit sur tout être, il agit sur tous les modes de tout être. Il n’y a donc pas un seul mouvement, un seul mode, une seule idée qui ne soit l’effet immédiat d’une cause universelle toujours présente.
La matière de l’univers appartient donc à Dieu tout autant que les idées, et les idées tout autant que la matière.
Dire que quelque chose est hors de lui, ce serait dire qu’il y a quelque chose hors du grand tout. Dieu étant le principe universel de toutes les choses, toutes existent donc en lui et par lui.
Ce système renferme celui de la prémotion physique, mais comme une roue immense renferme une petite roue qui cherche à s’en écarter. Le principe que nous venons d’exposer est trop vaste pour admettre aucune vue particulière.
La prémotion physique occupe l’Être universel des changements qui se passent dans la tête d’un janséniste et d’un moliniste; mais, pour nous autres, nous n’occupons l’Être des êtres que des lois de l’univers. La prémotion physique fait une affaire importante à Dieu de cinq propositions dont une sœur converse aura entendu parler; et nous faisons à Dieu l’affaire la plus simple de l’arrangement de tous les mondes.
La prémotion physique est fondée sur ce principe à la grecque, que « si un être pensant se donnait une idée, il augmenterait son être ». Or nous ne savons ce que c’est qu’augmenter son être; nous n’entendons rien à cela. Nous disons qu’un être pensant se donnerait de nouveaux modes, et non pas une addition d’existence. De même que quand vous dansez, vos coulés, vos entrechats et vos attitudes, ne vous donnent pas une existence nouvelle; ce qui nous semblerait absurde. Nous ne sommes d’accord avec la prémotion physique qu’en étant convaincus que nous ne nous donnons rien.
On crie contre le système de la prémotion, et contre le nôtre, que nous ôtons aux hommes la liberté: Dieu nous en garde! Il n’y a qu’à s’entendre sur ce mot liberté; nous en parlerons en son lieu: et en attendant, le monde ira comme il est allé toujours, sans que les thomistes ni leurs adversaires, ni tous les disputeurs du monde, y puissent rien changer: et nous aurons toujours des idées, sans savoir précisément ce que c’est qu’une idée.
IDENTITÉ.
IDENTITÉ.
Ce terme scientifique ne signifie que même chose; il pourrait être rendu en français par mêmeté. Ce sujet est bien plus intéressant qu’on ne pense. On convient qu’on ne doit jamais punir que la personne coupable, le même individu, et point un autre. Mais un homme de cinquante ans n’est réellement point le même individu que l’homme de vingt; il n’a plus aucune des parties qui formaient son corps; et s’il a perdu la mémoire du passé, il est certain que rien ne lie son existence actuelle à une existence qui est perdue pour lui.
Vous n’êtes le même que par le sentiment continu de ce que vous avez été et de ce que vous êtes; vous n’avez le sentiment de votre être passé que par la mémoire: ce n’est donc que la mémoire qui établit l’identité, la mêmeté de votre personne.
Nous sommes réellement physiquement comme un fleuve dont toutes les eaux coulent dans un flux perpétuel. C’est le même fleuve par son lit, ses rives, sa source, son embouchure, par tout ce qui n’est pas lui; mais changeant à tout moment son eau, qui constitue son être, il n’y a nulle identité, nulle mêmeté pour ce fleuve.
S’il y avait un Xerxès tel que celui qui fouettait l’Hellespont pour lui avoir désobéi, et qui lui envoyait une paire de menottes; si le fils de ce Xerxès s’était noyé dans l’Euphrate, et que Xerxès voulût punir ce fleuve de la mort de son fils, l’Euphrate aurait raison de lui répondre: Prenez-vous-en aux flots qui roulaient dans le temps que votre fils se baignait; ces flots ne m’appartiennent point du tout: ils sont allés dans le golfe Persique; une partie s’y est salée, une autre s’est convertie en vapeurs, et s’en est allée dans les Gaules par un vent de sud-est: elle est entrée dans les chicorées et dans les laitues que les Gaulois ont mangées; prenez le coupable où vous le trouverez.
Il en est ainsi d’un arbre dont une branche cassée par le vent aurait fendu la tête de votre grand-père. Ce n’est plus le même arbre, toutes ses parties ont fait place à d’autres. La branche qui a tué votre grand-père n’est point à cet arbre; elle n’existe plus.
On a donc demandé comment un homme qui aurait absolument perdu la mémoire avant sa mort, et dont les membres seraient changés en d’autres substances, pourrait être puni de ses fautes, ou récompensé de ses vertus quand il ne serait plus lui-même? J’ai lu dans un livre connu cette demande et cette réponse: « Demande. Comment pourrai-je être récompensé ou puni quand je ne serai plus, quand il ne restera rien de ce qui aura constitué ma personne? ce n’est que par ma mémoire que je suis toujours moi. Je perds ma mémoire dans ma dernière maladie; il faudra donc après ma mort un miracle pour me la rendre, pour me faire rentrer dans mon existence perdue.
« Réponse. C’est-à-dire que si un prince avait égorgé sa famille pour régner, s’il avait tyrannisé ses sujets, il en serait quitte pour dire à Dieu: Ce n’est pas moi, j’ai perdu la mémoire; vous vous méprenez, je ne suis plus la même personne. Pensez-vous que Dieu fût bien content de ce sophisme? » Cette réponse est très-louable, mais elle ne résout pas entièrement la question.
Il s’agit d’abord de savoir si l’entendement et la sensation sont une faculté donnée de Dieu à l’homme, ou une substance créée: ce qui ne peut guère se décider par la philosophie, qui est si faible et si incertaine.
Ensuite il faut savoir si l’âme, étant une substance, et ayant perdu toute connaissance du mal qu’elle a pu faire, étant aussi étrangère à tout ce qu’elle a fait avec son corps qu’à tous les autres corps de notre univers, peut et doit, selon notre manière de raisonner, répondre dans un autre univers des actions dont elle n’a aucune connaissance; s’il ne faudrait pas en effet un miracle pour donner à cette âme le souvenir qu’elle n’a plus, pour la rendre présente aux délits anéantis dans son entendement, pour la faire la même personne qu’elle était sur terre; ou bien si Dieu la jugerait à peu près comme nous condamnons sur la terre un coupable, quoiqu’il ait absolument oublié ses crimes manifestes. Il ne s’en souvient plus; mais nous nous en souvenons pour lui; nous le punissons pour l’exemple. Mais Dieu ne peut punir un mort pour qu’il serve d’exemple aux vivants. Personne ne sait si ce mort est condamné ou absous. Dieu ne peut donc le punir que parce qu’il sentit et qu’il exécuta autrefois le désir de mal faire. Mais si, quand il se présente mort au tribunal de Dieu, il n’a plus rien de ce désir, s’il l’a entièrement oublié depuis vingt ans, s’il n’est plus du tout la même personne, qui Dieu punira-t-il en lui?
Ces questions ne paraissent guère du ressort de l’esprit humain: il paraît qu’il faut dans tous ces labyrinthes recourir à la loi seule; c’est toujours notre dernier asile.
Lucrèce avait en partie senti ces difficultés quand il peint, dans son troisième livre, un homme qui craint ce qui lui arrivera lorsqu’il ne sera plus le même homme: Nec radicitus e vita se tollit et eicit; Sed facit esse sui quiddam super inscius ipse.
Sa raison parle en vain; sa crainte le dévore, Comme si n’étant plus il pouvait être encore.
Mais ce n’est pas à Lucrèce qu’il faut s’adresser pour connaître l’avenir.
Le célèbre Toland, qui fit sa propre épitaphe, la finit par ces mots: Idem futurus Tolandus nunquam; il ne sera jamais le même Toland. Cependant il est à croire que Dieu l’aurait bien su retrouver s’il avait voulu; mais il est à croire aussi que l’être qui existe nécessairement est nécessairement bon.
IDOLE, IDOLÂTRE, IDOLÂTRIE.
Idole, du grec είδος, figure; ἴδωλον, représentation d’une figure; λατρεύειν, servir, révérer, adorer. Ce mot adorer a, comme on sait, beaucoup d’acceptions différentes: il signifie porter la main à la bouche en parlant avec respect, se courber, se mettre à genoux, saluer, et enfin communément, rendre un culte suprême. Toujours des équivoques.
Il est utile de remarquer ici que le Dictionnaire de Trévoux commence cet article par dire que tous les païens étaient idolâtres, et que les Indiens sont encore des peuples idolâtres. Premièrement, on n’appela personne païen avant Théodose le Jeune. Ce nom fut donné alors aux habitants des bourgs d’Italie, pagorum incolæ, pagani, qui conservèrent leur ancienne religion. Secondement, l’Indoustan est mahométan; et les mahométans sont les implacables ennemis des images et de l’idolâtrie. Troisièmement, on ne doit point appeler idolâtres beaucoup de peuples de l’Inde qui sont de l’ancienne religion des Parsis, ni certaines castes qui n’ont point d’idole.
SECTION PREMIÈRE.
Y A-T-IL JAMAIS EU UN GOUVERNEMENT IDOLÂTRE?
Il paraît que jamais il n’y a eu aucun peuple sur la terre qui ait pris ce nom d’idolâtre. Ce mot est une injure, un terme outrageant, tel que celui de gavache que les Espagnols donnaient autrefois aux Français, et celui de maranes que les Français donnaient aux Espagnols, Si on avait demandé au sénat de Rome, à l’aréopage d’Athènes, à la cour des rois de Perse: « Êtes-vous idolâtres? » ils auraient à peine entendu cette question. Nul n’aurait répondu: « Nous adorons des images, des idoles. » On ne trouve ce mot idolâtre, idolâtrie, ni dans Homère, ni dans Hésiode, ni dans Hérodote, ni dans aucun auteur de la religion des Gentils. Il n’y a jamais eu aucun édit, aucune loi qui ordonnât qu’on adorât des idoles, qu’on les servît en dieux, qu’on les regardât comme des dieux.
Quand les capitaines romains et carthaginois faisaient un traité, ils attestaient tous leurs dieux. C’est en leur présence, disaient-ils, que nous jurons la paix. Or les statues de tous ces dieux, dont le dénombrement était très-long, n’étaient pas dans la tente des généraux. Ils regardaient ou feignaient les dieux comme présents aux actions des hommes, comme témoins, comme juges. Et ce n’est pas assurément le simulacre qui constituait la Divinité.
De quel œil voyaient-ils donc les statues de leurs fausses divinités dans les temples? Du même œil, s’il est permis de s’exprimer ainsi, que les catholiques voient les images, objets de leur vénération. L’erreur n’était pas d’adorer un morceau de bois ou de marbre, mais d’adorer une fausse divinité représentée par ce bois et ce marbre. La différence entre eux et les catholiques n’est pas qu’ils eussent des images et que les catholiques n’en aient point; la différence est que leurs images figuraient des êtres fantastiques dans une religion fausse, et que les images chrétiennes figurent des êtres réels dans une religion véritable. Les Grecs avaient la statue d’Hercule, et nous celle de saint Christophe; ils avaient Esculape et sa chèvre, et nous saint Roch et son chien; ils avaient Mars et sa lance, et nous saint Antoine de Padoue et saint Jacques de Compostelle.
Quand le consul Pline adresse les prières aux dieux immortels, dans l’exorde du panégyrique de Trajan, ce n’est pas à des images qu’il les adresse. Ces images n’étaient pas immortelles.
Ni les derniers temps du paganisme, ni les plus reculés, n’offrent un seul fait qui puisse faire conclure qu’on adorât une idole. Homère ne parle que des dieux qui habitent le haut Olympe. Le palladium, quoique tombé du ciel, n’était qu’un gage sacré de la protection de Pallas; c’était elle qu’on vénérait dans le palladium: c’était notre sainte ampoule.
Mais les Romains et les Grecs se mettaient à genoux devant des statues, leur donnaient des couronnes, de l’encens, des fleurs, les promenaient en triomphe dans les places publiques. Les catholiques ont sanctifié ces coutumes, et ne se disent point idolâtres.
Les femmes, en temps de sécheresse, portaient les statues des dieux après avoir jeûné. Elles marchaient pieds nus, les cheveux épars; et aussitôt il pleuvait à seaux, comme dit Pétrone: Itaque statim urceatim pluebat. N’a-t-on pas consacré cet usage, illégitime chez les Gentils, et légitime parmi les catholiques? Dans combien de villes ne porte-t-on pas nu-pieds des charognes pour obtenir les bénédictions du ciel par leur intercession? Si un Turc, un lettré chinois était témoin de ces cérémonies, il pourrait par ignorance accuser les Italiens de mettre leur confiance dans les simulacres qu’ils promènent ainsi en procession.
SECTION II.
EXAMEN DE l’IDOLÂTRIE ANCIENNE.
Du temps de Charles I on déclara la religion catholique idolâtre en Angleterre. Tous les presbytériens sont persuadés que les catholiques adorent un pain qu’ils mangent, et des figures qui sont l’ouvrage de leurs sculpteurs et de leurs peintres. Ce qu’une partie de l’Europe reproche aux catholiques, ceux-ci le reprochent eux-mêmes aux Gentils.
On est surpris du nombre prodigieux de déclamations débitées dans tous les temps contre l’idolâtrie des Romains et des Grecs; et ensuite on est plus surpris encore quand on voit qu’ils n’étaient pas idolâtres.
Il y avait des temples plus privilégiés que les autres. La grande Diane d’Éphèse avait plus de réputation qu’une Diane de village. Il se faisait plus de miracles dans le temple d’Esculape à Épidaure que dans un autre de ses temples. La statue de Jupiter Olympien attirait plus d’offrandes que celle de Jupiter Paphlagonien. Mais puisqu’il faut toujours opposer ici les coutumes d’une religion vraie à celles d’une religion fausse, n’avons-nous pas eu depuis plusieurs siècles plus de dévotion à certains autels qu’à d’autres?
Notre-Dame de Lorette n’a-t-elle pas été préférée à Notre-Dame des Neiges, à celle des Ardents, à celle de Halle, etc.? Ce n’est pas à dire qu’il y ait plus de vertu dans une statue à Lorette que dans une statue du village de Halle; mais nous avons eu plus de dévotion à l’une qu’à l’autre; nous avons cru que celle qu’on invoquait aux pieds de ses statues daignait du haut du ciel répandre plus de faveurs, opérer plus de miracles dans Lorette que dans Halle. Cette multiplicité d’images de la même personne prouve même que ce ne sont point ces images qu’on vénère, et que le culte se rapporte à la personne qui est représentée: car il n’est pas possible que chaque image soit la chose même; il y a mille images de saint François, qui même ne lui ressemblent point, et qui ne se ressemblent point entre elles, et toutes indiquent un seul saint François, invoqué le jour de sa fête par ceux qui ont dévotion à ce saint.
Il en était absolument de même chez les païens: on n’avait imaginé qu’une seule divinité, un seul Apollon, et non pas autant d’Apollons et de Dianes qu’ils avaient de temples et de statues. Il est donc prouvé, autant qu’un point d’histoire peut l’être, que les anciens ne croyaient pas qu’une statue fût une divinité, que le culte ne pouvait être rapporté à cette statue, à cette idole; et par conséquent les anciens n’étaient point idolâtres. C’est à nous à voir si on doit saisir ce prétexte pour nous accuser d’idolâtrie.
Une populace grossière et superstitieuse qui ne raisonnait point, qui ne savait ni douter, ni nier, ni croire, qui courait au temple par oisiveté, et parce que les petits y sont égaux aux grands, qui portait son offrande par coutume, qui parlait continuellement de miracles sans en avoir examiné aucun, et qui n’était guère au-dessus des victimes qu’elle amenait; cette populace, dis-je, pouvait bien, à la vue de la grande Diane et de Jupiter tonnant, être frappée d’une horreur religieuse, et adorer, sans le savoir, la statue même. C’est ce qui est arrivé quelquefois dans nos temples à nos paysans grossiers; et on n’a pas manqué de les instruire que c’est aux bienheureux, aux mortels reçus dans le ciel, qu’ils doivent demander leur intercession, et non à des figures de bois et de pierre.
Les Grecs et les Romains augmentèrent le nombre de leurs dieux par leurs apothéoses. Les Grecs divinisaient les conquérants, comme Bacchus, Hercule, Persée. Rome dressa des autels à ses empereurs. Nos apothéoses sont d’un genre différent; nous avons infiniment plus de saints qu’ils n’avaient de ces dieux secondaires, mais nous n’avons égard ni au rang ni aux conquêtes. Nous avons élevé des temples à des hommes simplement vertueux, qui seraient ignorés sur la terre s’ils n’étaient placés dans le ciel. Les apothéoses des anciens sont faites par la flatterie, les nôtres par le respect pour la vertu.
Cicéron, dans ses ouvrages philosophiques, ne laisse pas soupçonner seulement qu’on puisse se méprendre aux statues des dieux, et les confondre avec les dieux mêmes. Ses interlocuteurs foudroient la religion établie; mais aucun d’eux n’imagine d’accuser les Romains de prendre du marbre et de l’airain pour des divinités. Lucrèce ne reproche cette sottise à personne, lui qui reproche tout aux superstitieux. Donc, encore une fois, cette opinion n’existait pas, on n’en avait aucune idée; il n’y avait point d’idolâtres.
Horace fait parler une statue de Priape, il lui fait dire: « J’étais autrefois un tronc de figuier; un charpentier, ne sachant s’il ferait de moi un dieu ou un banc, se détermina enfin à me faire dieu. » Que conclure de cette plaisanterie? Priape était de ces divinités subalternes, abandonnées aux railleurs; et cette plaisanterie même est la preuve la plus forte que cette figure de Priape, qu’on mettait dans les potagers pour effrayer les oiseaux, n’était pas fort révérée.
Dacier, en se livrant à l’esprit commentateur, n’a pas manqué d’observer que Baruch avait prédit cette aventure, en disant: « Ils ne seront que ce que voudront les ouvriers; » mais il pouvait observer aussi qu’on en peut dire autant de toutes les statues. Baruch aurait-il eu une vision sur les satires d’Horace?
On peut d’un bloc de marbre tirer tout aussi bien une cuvette qu’une figure d’Alexandre ou de Jupiter, ou de quelque autre chose plus respectable, La matière dont étaient formés les chérubins du Saint des saints aurait pu servir également aux fonctions les plus viles. Un trône, un autel, en sont-ils moins révérés parce que l’ouvrier en pouvait faire une table de cuisine?
Dacier, au lieu de conclure que les Romains adoraient la statue de Priape, et que Baruch l’avait prédit, devait donc conclure que les Romains s’en moquaient. Consultez tous les auteurs qui parlent des statues de leurs dieux, vous n’en trouverez aucun qui parle d’idolâtrie; ils disent expressément le contraire. Vous voyez dans Martial (lib, VIII, ep, xxiv): Qui finxit sacros auro vel marmore vultus, Non facit ille deos; qui rogat ille facit.
L’artisan ne fait point les dieux.
C’est celui qui les prie.
Dans Ovide (de Ponto, II, ep, viii, v. 62): Colitur pro Jove forma Jovis.
Dans l’image de Dieu c’est Dieu seul qu’on adore.
Dans Stace (Theb., lib. XII, v. 503): Nulla autem effigies, nulli commissa metallo Forma Dei; mentes habitare et pectora gaudet.
Les dieux ne sont jamais dans une arche enfermés; Ils habitent nos cœurs.
Dans Lucain (lib. IX, v. 578): Estne Dei sedes, nisi terra et pontus et aer?
L’univers est de Dieu la demeure et l’empire.
On ferait un volume de tous les passages qui déposent que des images n’étaient que des images.
Il n’y a que le cas où les statues rendaient des oracles qui ait pu faire penser que ces statues avaient en elles quelque chose de divin. Mais certainement l’opinion régnante était que les dieux avaient choisi certains autels, certains simulacres pour y venir résider quelquefois, pour y donner audience aux hommes, pour leur répondre. On ne voit dans Homère et dans les chœurs des tragédies grecques que des prières à Apollon, qui rend ses oracles sur les montagnes, en tel temple, en telle ville; il n’y a pas dans toute l’antiquité la moindre trace d’une prière adressée à une statue; si on croyait que l’esprit divin préférait quelques temples, quelques images, comme on croyait aussi qu’il préférait quelques hommes, la chose était certainement possible: ce n’était qu’une erreur de fait. Combien avons-nous d’images miraculeuses! Les anciens se vantaient d’avoir ce que nous possédons en effet; et si nous ne sommes point idolâtres, de quel droit dirons-nous qu’ils l’ont été?