Quoique Dominique soit le véritable fondateur de l’Inquisition, cependant Louis de Paramo, l’un des plus respectables écrivains et des plus brillantes lumières du Saint-Office, rapporte, au titre second de son second livre, que Dieu fut le premier instituteur du Saint-Office, et qu’il exerça le pouvoir des frères prêcheurs contre Adam. D’abord Adam est cité au tribunal: Adam, ubi es? et en effet, ajoute-t-il, le défaut de citation aurait rendu la procédure de Dieu nulle.
Les habits de peau que Dieu fit à Adam et à Ève furent le modèle du san-benito que le Saint-Office fait porter aux hérétiques. Il est vrai que par cet argument on prouve que Dieu fut le premier tailleur; mais il n’est pas moins évident qu’il fut le premier inquisiteur.
Adam fut privé de tous les biens immeubles qu’il possédait dans le paradis terrestre: c’est de là que le Saint-Office confisque les biens de tous ceux qu’il a condamnés.
Louis de Paramo remarque que les habitants de Sodome furent brûlés comme hérétiques, parce que la sodomie est une hérésie formelle. De là il passe à l’histoire des Juifs; il y trouve partout le Saint-Office.
Jésus-Christ est le premier instituteur de la nouvelle loi; les papes furent inquisiteurs de droit divin, et enfin ils communiquèrent leur puissance à saint Dominique.
Il fait ensuite le dénombrement de tous ceux que l’Inquisition a mis à mort; il en trouve beaucoup au delà de cent mille.
Son livre fut imprimé en 1598 à Madrid, avec l’approbation des docteurs, les éloges de l’évêque, et le privilége du roi. Nous ne concevons pas aujourd’hui des horreurs si extravagantes à la fois et si abominables; mais alors rien ne paraissait plus naturel et plus édifiant. Tous les hommes ressemblent à Louis de Paramo quand ils sont fanatiques.
Ce Paramo était un homme simple, très-exact dans les dates, n’omettant aucun fait intéressant, et supputant avec scrupule le nombre des victimes humaines que le Saint-Office a immolées dans tous les pays.
Il raconte avec la plus grande naïveté l’établissement de l’Inquisition en Portugal, et il est parfaitement d’accord avec quatre autres historiens qui ont tous parlé comme lui. Voici ce qu’ils rapportent unanimement.
ÉTABLISSEMENT CURIEUX DE L’INQUISITION EN PORTUGAL.
Il y avait longtemps que le pape Boniface IX, au commencement du xv siècle, avait délégué des frères prêcheurs qui allaient en Portugal, de ville en ville, brûler les hérétiques, les musulmans, et les juifs; mais ils étaient ambulants, et les rois mêmes se plaignirent quelquefois de leurs vexations. Le pape Clément VII voulut leur donner un établissement fixe en Portugal, comme ils en avaient en Aragon et en Castille. Il y eut des difficultés entre la cour de Rome et celle de Lisbonne; les esprits s’aigrirent, l’Inquisition en souffrait, et n’était point établie parfaitement.
En 1539 il parut à Lisbonne un légat du pape, qui était venu, disait-il, pour établir la sainte Inquisition sur des fondements inébranlables. Il apporte au roi Jean III des lettres du pape Paul III. Il avait d’autres lettres de Rome pour les principaux officiers de la cour; ses patentes de légat étaient dûment scellées et signées; il montra les pouvoirs les plus amples de créer un grand-inquisiteur et tous les juges du Saint-Office. C’était un fourbe nommé Saavedra, qui savait contrefaire toutes les écritures, fabriquer et appliquer de faux sceaux et de faux cachets. Il avait appris ce métier à Rome, et s’y était perfectionné à Séville, dont il arrivait avec deux autres fripons. Son train était magnifique; il était composé de plus de cent vingt domestiques. Pour subvenir à cette énorme dépense, lui et ses confidents empruntèrent à Séville des sommes immenses au nom de la chambre apostolique de Rome; tout était concerté avec l’artifice le plus éblouissant.
Le roi de Portugal fut étonné d’abord que le pape lui envoyât un légat a latere sans l’en avoir prévenu. Le légat répondit fièrement que dans une chose aussi pressante que l’établissement fixe de l’Inquisition, Sa Sainteté ne pouvait souffrir les délais, et que le roi était assez honoré que le premier courrier qui lui en apportait la nouvelle fût un légat du saint-père. Le roi n’osa répliquer. Le légat, dès le jour même, établit un grand-inquisiteur, envoya partout recueillir des décimes; et avant que la cour pût avoir des réponses de Rome, il avait déjà fait brûler deux cents personnes, et recueilli plus de deux cent mille écus.
Cependant le marquis de Villanova, seigneur espagnol de qui le légat avait emprunté à Séville une somme très-considérable sur de faux billets, jugea à propos de se payer par ses mains, au lieu d’aller se compromettre avec le fourbe à Lisbonne. Le légat faisait alors sa tournée sur les frontières de l’Espagne. Il y marche avec cinquante hommes armés, l’enlève, et le conduit à Madrid.
La friponnerie fut bientôt découverte à Lisbonne, le conseil de Madrid condamna le légat Saavedra au fouet et à dix ans de galères; mais ce qu’il y eut d’admirable, c’est que le pape Paul IV confirma depuis tout ce qu’avait établi ce fripon; il rectifia par la plénitude de sa puissance divine toutes les petites irrégularités des procédures, et rendit sacré ce qui avait été purement humain.
Qu’importe de quel bras Dieu daigne se servir?
(Zaïre, II, i.)
Voilà comme l’Inquisition devint sédentaire à Lisbonne, et tout le royaume admira la Providence.
Au reste, on connaît assez toutes les procédures de ce tribunal; on sait combien elles sont opposées à la fausse équité et à l’aveugle raison de tous les autres tribunaux de l’univers. On est emprisonné sur la simple dénonciation des personnes les plus infâmes; un fils peut dénoncer son père, une femme son mari; on n’est jamais confronté devant ses accusateurs; les biens sont confisqués au profit des juges: c’est ainsi du moins que l’Inquisition s’est conduite jusqu’à nos jours; il y a là quelque chose de divin, car il est incompréhensible que les hommes aient souffert ce joug patiemment.
Enfin le comte d’Aranda a été béni de l’Europe entière en rognant les griffes et en limant les dents du monstre; mais il respire encore.
INSTINCT.
Instinctus, impulsus, impulsion; mais quelle puissance nous pousse?
Tout sentiment est instinct.
Une conformité secrète de nos organes avec les objets forme notre instinct.
Ce n’est que par instinct que nous faisons mille mouvements involontaires, de même que c’est par instinct que nous sommes curieux, que nous courons après la nouveauté, que la menace nous effraye, que le mépris nous irrite, que l’air soumis nous apaise, que les pleurs nous attendrissent.
Nous sommes gouvernés par l’instinct, comme les chats et les chèvres. C’est encore une ressemblance que nous avons avec les animaux: ressemblance aussi incontestable que celle de notre sang, de nos besoins, des fonctions de notre corps.
Notre instinct n’est jamais aussi industrieux que le leur; il n’en approche pas. Dès qu’un veau, un agneau est né, il court à la mamelle de sa mère; l’enfant périrait si la sienne ne lui donnait pas son mamelon, en le serrant dans ses bras.
Jamais femme, quand elle est enceinte, ne fut déterminée invinciblement par la nature à préparer de ses mains un joli berceau d’osier pour son enfant, comme une fauvette en fait un avec son bec et ses pattes. Mais le don que nous avons de réfléchir, joint aux deux mains industrieuses dont la nature nous a fait présent, nous élève jusqu’à l’instinct des animaux, et nous place avec le temps infiniment au-dessus d’eux, soit en bien, soit en mal: proposition condamnée par Messieurs de l’ancien parlement et par la Sorbonne, grands philosophes naturalistes, et qui ont beaucoup contribué, comme on sait, à la perfection des arts.
Notre instinct nous porte d’abord à rosser notre frère qui nous chagrine, si nous sommes colères et si nous nous sentons plus forts que lui. Ensuite notre raison sublime nous fait inventer les flèches, l’épée, la pique, et enfin le fusil, avec lesquels nous tuons notre prochain.
L’instinct seul nous porte tous également à faire l’amour, amor omnibus idem; mais Virgile, Tibulle, et Ovide, le chantent.
C’est par le seul instinct qu’un jeune manœuvre s’arrête avec admiration et respect devant le carrosse surdoré d’un receveur des finances. La raison vient au manœuvre; il devient commis, il se polit, il vole, il devient grand seigneur à son tour; il éclabousse ses anciens camarades, mollement étendu dans un char plus doré que celui qu’il admirait.
Qu’est-ce que cet instinct qui gouverne tout le règne animal, et qui est chez nous fortifié par la raison, ou réprimé par l’habitude? Est-ce divinæ particula auræ. Oui, sans doute, c’est quelque chose de divin: car tout l’est. Tout est l’effet incompréhensible d’une cause incompréhensible. Tout est déterminé par la nature. Nous raisonnons de tout, et nous ne nous donnons rien.
INTÉRÊT.
INTÉRÊT.
Nous n’apprendrons rien aux hommes nos confrères, quand nous leur dirons qu’ils font tout par intérêt. Quoi! c’est par intérêt que ce malheureux fakir se tient tout nu au soleil, chargé de fers, mourant de faim, mangé de vermine et la mangeant? Oui, sans doute, nous l’avons dit ailleurs; il compte aller au dix-huitième ciel, et il regarde en pitié celui qui ne sera reçu que dans le neuvième.
L’intérêt de la Malabare qui se brûle sur le corps de son mari est de le retrouver dans l’autre monde, et d’y être plus heureuse que ce fakir. Car, avec leur métempsycose, les Indiens ont un autre monde; ils sont comme nous, ils admettent les contradictoires.
Avez-vous connaissance de quelque roi ou de quelque république qui ait fait la guerre ou la paix, ou des édits, ou des conventions, par un autre motif que celui de l’intérêt?
À l’égard de l’intérêt de l’argent, consultez dans le grand Dictionnaire encyclopédique cet article de M. d’Alembert pour le calcul, et celui de M. Bouclier d’Argis pour la jurisprudence. Osons ajouter quelques réflexions.
1 L’or et l’argent sont-ils une marchandise? oui; l’auteur de l’Esprit des lois n’y pense pas lorsqu’il dit: « L’argent, qui est le prix des choses, se loue et ne s’achète pas. » Il se loue et s’achète. J’achète de l’or avec de l’argent, et de l’argent avec de l’or; et le prix en change tous les jours chez toutes les nations commerçantes, La loi de la Hollande est qu’on payera les lettres de change en argent monnayé du pays, et non en or, si le créancier l’exige. Alors j’achète de la monnaie d’argent, et je la paye ou en or, ou en drap, ou en blé, ou en diamants.
J’ai besoin de monnaie, ou de blé, ou de diamants pour un an; le marchand de blé, de monnaie, ou de diamants, me dit: « Je pourrais pendant cette année vendre avantageusement ma monnaie, mon blé, mes diamants. Évaluons à quatre, à cinq, à six pour cent, selon l’usage du pays, ce que vous me faites perdre. Vous me rendrez, par exemple, au bout de l’année vingt et un karats de diamants pour vingt que je vous prête, vingt et un sacs de blé pour vingt, vingt et un mille écus pour vingt mille écus: voilà l’intérêt. Il est établi chez toutes les nations par la loi naturelle; le taux dépend de la loi particulière du pays. À Rome on prête sur gages à deux et demi pour cent suivant la loi, et on vend vos gages si vous ne payez pas au temps marqué. Je ne prête point sur gages, et je ne demande que l’intérêt usité en Hollande. Si j’étais à la Chine, je vous demanderais l’intérêt en usage à Macao et à Kanton. » 2 Pendant qu’on fait ce marché à Amsterdam, arrive de Saint-Magloire un janséniste (et le fait est très-vrai, il s’appelait l’abbé des Issarts); ce janséniste dit au négociant hollandais: « Prenez garde, vous vous damnez; l’argent ne peut produire de l’argent, nummus nummum non parit. Il n’est permis de recevoir l’intérêt de son argent que lorsqu’on veut bien perdre le fonds. Le moyen d’être sauvé est de faire un contrat avec monsieur; et pour vingt mille écus que vous ne reverrez jamais, vous et vos hoirs recevrez pendant toute l’éternité mille écus par an.
— Vous faites le plaisant, répond le Hollandais; vous me proposez là une usure qui est tout juste un infini du premier ordre. J’aurais déjà reçu, moi ou les miens, mon capital au bout de vingt ans, le double en quarante, le quadruple en quatre-vingts: vous voyez bien que c’est une série infinie. Je ne puis d’ailleurs prêter que pour douze mois, et je me contente de mille écus de dédommagement.
L’abbé des Issarts. J’en suis fâché pour votre âme hollandaise. Dieu défendit aux Juifs de prêter à intérêt; et vous sentez bien qu’un citoyen d’Amsterdam doit obéir ponctuellement aux lois du commerce données dans un déserta des fugitifs errants qui n’avaient aucun commerce.
Le Hollandais. Cela est clair, tout le monde doitêtre Juif; mais il me semble que la loi permit à la horde hébraïque la plus forte usure avec les étrangers; et cette horde y fit très-bien ses affaires dans la suite.
D’ailleurs, il fallait que la défense de prendre de l’intérêt de Juif à Juif fût bien tombée en désuétude, puisque notre Seigneur Jésus, prêchant à Jérusalem, dit expressément que l’intérêt était de son temps à cent pour cent: car dans la parabole des talents il dit que le serviteur qui avait reçu cinq talents en gagna cinq autres dans Jérusalem, que celui qui en avait deux en gagna deux, et que le troisième qui n’en avait eu qu’un, qui ne le fit point valoir, fut mis au cachot par le maître pour n’avoir point fait travailler son argent chez les changeurs. Or ces changeurs étaient Juifs: c’était donc de Juif à Juif qu’on exerçait l’usure à Jérusalem; donc cette parabole, tirée des mœurs du temps, indique manifestement que l’usure était à cent pour cent. Lisez saint Matthieu, chapitre xxv; il s’y connaissait, il avait été commis de la douane en Galilée. Laissez-moi achever mon affaire avec monsieur, et ne me faites perdre ni mon argent ni mon temps.
L’abbé des Issarts. Tout cela est bel et bon; mais la Sorbonne a décidé que le prêt à intérêt est un péché mortel.
Le Hollandais. Vous vous moquez de moi, mon ami, de citer la Sorbonne à un négociant d’Amsterdam. Il n’y a aucun de ces raisonneurs qui ne fasse valoir son argent, quand il le peut, à cinq ou six pour cent, en achetant sur la place des billets des fermes, des actions de la compagnie des Indes, des rescriptions, des billets du Canada. Le clergé de France en corps emprunte à intérêt. Dans plusieurs provinces de France on stipule l’intérêt avec le principal. D’ailleurs l’Université d’Oxford et celle de Salamanque ont décidé contre la Sorbonne; c’est ce que j’ai appris dans mes voyages. Ainsi, nous avons dieux contre dieux. Encore une fois, ne me rompez pas la tête davantage.
L’abbé des Issarts. Monsieur, monsieur, les méchants ont toujours de bonnes raisons à dire. Vous vous perdez, vous dis-je: car l’abbé de Saint-Cyran, qui n’a point fait de miracles, et l’abbé Paris, qui en a fait à Saint-Médard...»
3 Alors le marchand, impatienté, chassa l’abbé des Issarts de son comptoir, et, après avoir loyalement prêté son argent au denier vingt, alla rendre compte de sa conservation aux magistrats, qui défendirent aux jansénistes de débiter une doctrine si pernicieuse au commerce.
« Messieurs, leur dit le premier échevin, de la grâce efficace tant qu’il vous plaira, de la prédestination tant que vous en voudrez; de la communion aussi peu que vous voudrez: vous êtes les maîtres; mais gardez-vous de toucher aux lois de notre État. » INTOLÉRANCE.
Lisez l’article Intolérance dans le grand Dictionnaire encyclopédique. Lisez le Traité de la Tolérance composé à l’occasion de l’affreux assassinat de Jean Calas, citoyen de Toulouse; et si après cela vous admettez la persécution en matière de religion, comparez-vous hardiment à Ravaillac. Vous savez que ce Ravaillac était fort intolérant.
Voici la substance de tous les discours que tiennent les intolérants: Quoi! monstre qui seras brûlé à tout jamais dans l’autre monde, et que je ferai brûler dans celui-ci dès que je le pourrai, tu as l’insolence de lire de Thou et Bayle, qui sont mis à l’index à Rome! Quand je te prêchais, de la part de Dieu, que Samson avait tué mille Philistins avec une mâchoire d’âne, ta tête, plus dure que l’arsenal dont Samson avait tiré ses armes, m’a fait connaître, par un léger mouvement de gauche à droite, que tu n’en croyais rien. Et quand je disais que le diable Asmodée, qui tordit le cou, par jalousie, aux sept maris de Saraï chez les Mèdes, était enchaîné dans la haute Égypte, j’ai vu une petite contraction de tes lèvres, nommée en latin cachinnus, me signifier que dans le fond de l’âme l’histoire d’Asmodée t’était en dérision.
Et vous, Isaac Newton; Frédéric le Grand, roi de Prusse, électeur de Brandebourg; Jean Locke; impératrice de Russie, victorieuse des Ottomans; Jean Milton; bienfaisant monarque de Danemark; Shakespeare; sage roi de Suède; Leibnitz; auguste maison de Brunswick; Tillotson; empereur de la Chine; parlement d’Angleterre; conseil du Grand Mogol; vous tous enfin qui ne croyez pas un mot de ce que j’ai enseigné dans mes cahiers de théologie, je vous déclare que je vous regarde tous comme des païens ou comme des commis de la douane, ainsi que je vous l’ai dit souvent pour le buriner dans votre dure cervelle. Vous êtes des scélérats endurcis; vous irez tous dans la géhenne où le ver ne meurt point, et où le feu ne s’éteint point: car j’ai raison, et vous avez tous tort; car j’ai la grâce, et vous ne l’avez pas. Je confesse trois dévotes de mon quartier, et vous n’en confessez pas une. J’ai fait des mandements d’évêques et vous n’en avez jamais fait; j’ai dit des injures des halles aux philosophes, et vous les avez protégés, ou imités, ou égalés; j’ai fait de pieux libelles diffamatoires, farcis des plus infâmes calomnies, et vous ne les avez jamais lus. Je dis la messe tous les jours en latin pour douze sous, et vous n’y assistez pas plus que Cicéron, Caton, Pompée, César, Horace et Virgile n’y ont assisté: par conséquent vous méritez qu’on vous coupe le poing, qu’on vous arrache la langue, qu’on vous mette à la torture, et qu’on vous brûle à petit feu, car Dieu est miséricordieux.
Ce sont là, sans en rien retrancher, les maximes des intolérants, et le précis de tous leurs livres. Avouons qu’il y a plaisir à vivre avec ces gens-là.
JAPON.
Je ne fais point de question sur le Japon pour savoir si cet amas d’îles est beaucoup plus grand que l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande et les Orcades ensemble; si l’empereur du Japon est plus puissant que l’empereur d’Allemagne, et si les bonzes japonais sont plus riches que les moines espagnols.
J’avouerai même sans hésiter que, tout relégués que nous sommes aux bornes de l’Occident, nous avons plus de génie qu’eux, tout favorisés qu’ils sont du soleil levant. Nos tragédies et nos comédies passent pour être meilleures; nous avons poussé plus loin l’astronomie, les mathématiques, la peinture, la sculpture, et la musique. De plus, ils n’ont rien qui approche de nos vins de Bourgogne et de Champagne.
Mais pourquoi avons-nous si longtemps sollicité la permission d’aller chez eux, et que jamais aucun Japonais n’a souhaité seulement faire un voyage chez nous? Nous avons couru à Méaco, à la terre d’Yesso, à la Californie; nous irions à la lune avec Astolphe si nous avions un hippogriffe. Est-ce curiosité, inquiétude d’esprit? est-ce besoin réel?
Dès que les Européans eurent franchi le cap de Bonne-Espérance, la Propagande se flatta de subjuguer tous les peuples voisins des mers orientales, et de les convertir. On ne fit plus le commerce d’Asie que l’épée à la main; et chaque nation de notre Occident fit partir tour à tour des marchands, des soldats, et des prêtres.
Gravons dans nos cervelles turbulentes ces mémorables paroles de l’empereur Yong-tching, quand il chassa tous les missionnaires jésuites et autres de son empire; qu’elles soient écrites sur les portes de tous nos couvents: « Que diriez-vous si nous allions, sous le prétexte de trafiquer dans vos contrées, dire à vos peuples que votre religion ne vaut rien, et qu’il faut absolument embrasser la nôtre? » C’est là cependant ce que l’Église latine a fait par toute la terre. Il en coûta cher au Japon; il fut sur le point d’être enseveli dans les flots de son sang, comme le Mexique et le Pérou.
Il y avait dans les îles du Japon douze religions qui vivaient ensemble très-paisiblement. Des missionnaires arrivèrent de Portugal: ils demandèrent à faire la treizième; on leur répondit qu’ils seraient les très-bienvenus, et qu’on n’en saurait trop avoir.
Voilà bientôt des moines établis au Japon avec le titre d’évêques. À peine leur religion fut-elle admise pour la treizième qu’elle voulut être la seule. Un de ces évêques, ayant rencontré dans son chemin un conseiller d’État, lui disputa le pas; il lui soutint qu’il était du premier ordre de l’État, et que le conseiller, n’étant que du second, lui devait beaucoup de respect. L’affaire fit du bruit. Les Japonais sont encore plus fiers qu’indulgents: on chassa le moine évêque et quelques chrétiens dès l’année 1586. Bientôt la religion chrétienne fut proscrite. Les missionnaires s’humilièrent, demandèrent pardon, obtinrent grâce, et en abusèrent.
Enfin, en 1637, les Hollandais ayant pris un vaisseau espagnol qui faisait voile du Japon à Lisbonne, ils trouvèrent dans ce vaisseau des lettres d’un nommé Moro, consul d’Espagne à Nangazaqui. Ces lettres contenaient le plan d’une conspiration des chrétiens du Japon pour s’emparer du pays. On y spécifiait le nombre des vaisseaux qui devaient venir d’Europe et d’Asie appuyer cette entreprise.
Les Hollandais ne manquèrent pas de remettre les lettres au gouvernement. On saisit Moro; il fut obligé de reconnaître son écriture, et condamné juridiquement à être brûlé.
Tous les néophytes des jésuites et des dominicains prirent alors les armes, au nombre de trente mille. Il y eut une guerre civile affreuse. Ces chrétiens furent tous exterminés.
Les Hollandais, pour prix de leur service, obtinrent seuls, comme on sait, la liberté de commercer au Japon, à condition qu’ils n’y feraient jamais aucun acte de christianisme; et depuis ce temps ils ont été fidèles à leur promesse.
Qu’il me soit permis de demander à ces missionnaires quelle était leur rage, après avoir servi à la destruction de tant de peuples en Amérique, d’en aller faire autant aux extrémités de l’Orient, pour la plus grande gloire de Dieu?
S’il était possible qu’il y eût des diables déchaînés de l’enfer pour venir ravager la terre, s’y prendraient-ils autrement? Est-ce donc là le commentaire du contrains-les d’entrer? Est-ce ainsi que la douceur chrétienne se manifeste? Est-ce là le chemin de la vie éternelle?
Lecteurs, joignez cette aventure à tant d’autres; réfléchissez, et jugez.
JEANNE D’ARC.
JÉOVA.
Jéova, ancien nom de Dieu. Aucun peuple n’a jamais prononcé Geova, comme font les seuls Français; ils disaient Iëvo: c’est ainsi que vous le trouvez écrit dans Sanchoniathon, cité par Eusèbe, Prép., liv. X; dans Diodore, liv. II; dans Macrobe, Sat., liv. I, etc.; toutes les nations ont prononcé ïe, et non pas g. C’est du nom des quatre voyelles, i, e, o, u, que se forma ce nom sacré dans l’Orient. Les uns prononçaient ïe oh a, en aspirant: ï, e, o, va; les autres, yeaou. Il fallait toujours quatre lettres, quoique nous en mettions ici cinq, faute de pouvoir exprimer ces quatre caractères.
Nous avons déjà observé que, selon Clément d’Alexandrie, en saisissant la vraie prononciation de ce nom, on pouvait donner la mort à un homme: Clément en rapporte un exemple.
Longtemps avant Moïse, Seth avait prononcé le nom de Jeova, comme il est dit dans la Genèse, chapitre iv; et même, selon l’hébreu, Seth s’appela Jeova. Abraham fit serment au roi de Sodome par Jeova, chapitre xiv, v. 22.
Du mot ïova les Latins firent iov, Jovis, Jovispiter, Jupiter. Dans le buisson, l’Éternel dit à Moïse: « Mon nom est Ioüa. » Dans les ordres qu’il lui donna pour la cour de Pharaon, il lui dit: « J’apparus à Abraham, Isaac et Jacob, dans le Dieu puissant, et je ne leur révélai point mon nom Adonaï, et je fis un pacte avec eux. » Les Juifs ne prononcent point ce nom depuis longtemps. Il était commun aux Phéniciens et aux Égyptiens. Il signifiait ce qui est; et de là vient probablement l’inscription d’Isis: « Je suis tout ce qui est. » JEPHTÉ.
SECTION PREMIÈRE.
Il est évident, par le texte du livre des Juges, que Jephté promit de sacrifier la première personne qui sortirait de sa maison pour venir le féliciter de sa victoire contre les Ammonites. Sa fille unique vint au-devant de lui; il déchira ses vêtements, et il l’immola après lui avoir permis d’aller pleurer sur les montagnes le malheur de mourir vierge. Les filles juives célébrèrent longtemps cette aventure, en pleurant la fille de Jephté pendant quatre jours.
En quelque temps que cette histoire ait été écrite, qu’elle soit imitée de l’histoire grecque d’Agamemnon et d’Idoménée, ou qu’elle en soit le modèle, qu’elle soit antérieure ou postérieure à de pareilles histoires assyriennes, ce n’est pas ce que j’examine; je m’en tiens au texte: Jephté voua sa fille en holocauste, et accomplit son vœu.
Il était expressément ordonné par la loi juive d’immoler les hommes voués au Seigneur. « Tout homme voué ne sera point racheté, mais sera mis à mort sans rémission. » La Vulgate traduit: « Non redimetur, sed morte morietur. » C’est en vertu de cette loi que Samuel coupa en morceaux le roi Agag, à qui, comme nous l’avons déjà dit, Saül avait pardonné; et c’est même pour avoir épargné Agag que Saül fut réprouvé du Seigneur, et perdit son royaume.
Voilà donc les sacrifices de sang humain clairement établis; il n’y a aucun point d’histoire mieux constaté: on ne peut juger d’une nation que par ses archives, et par ce qu’elle rapporte d’elle-même.
SECTION II.
Il y a donc des gens à qui rien ne coûte, qui falsifient un passage de l’Écriture aussi hardiment que s’ils en rapportaient les propres mots; et qui, sur leur mensonge, qu’ils ne peuvent méconnaître, espèrent qu’ils tromperont les hommes. Et s’il y a aujourd’hui de tels fripons, il est à présumer qu’avant l’invention de l’imprimerie il y en avait cent fois davantage.
Un des plus impudents falsificateurs a été l’auteur d’un infâme libelle intitulé Dictionnaire antiphilosophique, et justement intitulé. Les lecteurs me diront: Ne te fâche pas tant; que t’importe un mauvais livre? — Messieurs, il s’agit de Jephté; il s’agit de victimes humaines: c’est du sang des hommes sacrifiés à Dieu que je veux vous entretenir.
L’auteur, quel qu’il soit, traduit ainsi le trente-neuvième verset du chap. ii de l’Histoire de Jephté: « Elle retourna dans la maison de son père, qui fit la consécration qu’il avait promise par son vœu; et sa fille resta dans l’état de virginité. » Oui, falsificateur de Bible, j’en suis fâché, mais vous avez menti au Saint-Esprit, et vous devez savoir que cela ne se pardonne pas.
Il y a dans la Vulgate: « Et reversa est ad patrem suum, et fecit ei sicut voverat quæ ignorabat virum. Exinde mos increbuit in Israël, et consuetudo servata est, ut post anni circulum conveniant in unum filiæ Israël, et plangant filiam Jephte Galaaditæ, diebus quatuor. — Elle revint à son père, et il lui fit comme il avait voué, à elle qui n’avait point connu d’homme. Et de là est venu l’usage, et la coutume s’est conservée, que les filles d’Israël s’assemblent tous les ans pour pleurer la fille de Jephté le Galaadite, pendant quatre jours. » Or, dites-nous, homme antiphilosophe, si on pleure tous les ans pendant quatre jours une fille pour avoir été consacrée?
Dites-nous s’il y avait des religieuses chez un peuple qui regardait la virginité comme un opprobre?
Dites-nous ce que signifie: Il lui fit comme il avait voué, fecit ei sicut voverat? Qu’avait voué Jephté? qu’avait-il promis par serment? D’égorger sa fille, de l’immoler en holocauste, et il l’égorgea.
Lisez la dissertation de Calmet sur la témérité du vœu de Jephté et sur son accomplissement; lisez la loi qu’il cite, cette loi terrible du Lévitique, au chapitre xxvii, qui ordonne que tout ce qui sera dévoué au Seigneur ne sera point racheté, mais mourra de mort; « non redimetur, sed morte morietur ».
Voyez les exemples en foule attester cette vérité épouvantable; voyez les Amalécites et les Chananéens; voyez le roi d’Arad et tous les siens soumis à ce dévouement; voyez le prêtre Samuel égorger de ses mains le roi Agag, et le couper en morceaux comme un boucher débite un bœuf dans sa boucherie. Et puis corrompez, falsifiez, niez l’Écriture sainte, pour soutenir votre paradoxe; insultez à ceux qui la révèrent, quelque chose étonnante qu’ils y trouvent. Donnez un démenti à l’historien Josèphe, qui la transcrit, et qui dit positivement que Jephté immola sa fille. Entassez injure sur mensonge, et calomnie sur ignorance: les sages en riront; et ils sont aujourd’hui en grand nombre, ces sages. Oh! si vous saviez comme ils méprisent les Routh quand ils corrompent la sainte Écriture, et qu’ils se vantent d’avoir disputé avec le président de Montesquieu à sa dernière heure, et de l’avoir convaincu qu’il faut penser comme les frères jésuites!
JÉSUITES, OU ORGUEIL.
On a tant parlé des jésuites, qu’après avoir occupé l’Europe pendant deux cents ans, ils finissent par l’ennuyer, soit qu’ils écrivent eux-mêmes, soit qu’on écrive pour ou contre cette singulière société, dans laquelle il faut avouer qu’on a vu et qu’on voit encore des hommes d’un rare mérite.
On leur a reproché dans six mille volumes leur morale relâchée, qui n’était pas plus relâchée que celle des capucins; et leur doctrine sur la sûreté de la personne des rois, doctrine qui, après tout, n’approche ni du manche de corne du couteau de Jacques Clément, ni de l’hostie saupoudrée qui servit si bien frère Ange de Montepulciano, autre jacobin, et qui empoisonna l’empereur Henri VII.
Ce n’est point la grâce versatile qui les a perdus, ce n’est pas la banqueroute frauduleuse du révérend P. La Valette, préfet des missions apostoliques. On ne chasse point un ordre entier de France, d’Espagne, des deux Siciles, parce qu’il y a eu dans cet ordre un banqueroutier. Ce ne sont pas les fredaines du jésuite Guyot-Desfontaines, ni du jésuite Fréron, ni du révérend P. Marsy, lequel estropia par ses énormes talents un enfant charmant de la première noblesse du royaume. On ferma les yeux sur ces imitations grecques et latines d’Anacréon et d’Horace.
Qu’est-ce donc qui les a perdus? L’orgueil.
Quoi! les jésuites étaient-ils plus orgueilleux que les autres moines? Oui, ils l’étaient au point qu’ils firent donner une lettre de cachet à un ecclésiastique qui les avait appelés moines. Le frère Croust, le plus brutal de la société, frère du confesseur de la seconde dauphine, fut près de battre en ma présence le fils de M. de Guyot, depuis préteur royal à Strasbourg, pour lui avoir dit qu’il irait le voir dans son couvent.
C’était une chose incroyable que leur mépris pour toutes les universités dont ils n’étaient pas, pour tous les livres qu’ils n’avaient pas faits, pour tout ecclésiastique qui n’était pas un homme de qualité; c’est de quoi j’ai été témoin cent fois. Ils s’expriment ainsi dans leur libelle intitulé Il est temps de parler: « Que dire à un magistrat qui dit que les jésuites sont des orgueilleux, il faut les humilier? » Ils étaient si orgueilleux qu’ils ne voulaient pas qu’on blâmât leur orgueil.
D’où leur venait ce péché de la superbe? De ce que frère Guignard avait été pendu. Cela est vrai à la lettre.
Il faut remarquer qu’après le supplice de ce jésuite sous Henri IV, et après leur bannissement du royaume, ils ne furent rappelés qu’à la condition qu’il y aurait toujours à la cour un jésuite qui répondrait de la conduite des autres. Coton fut donc mis en otage auprès de Henri IV, et ce bon roi, qui ne laissait pas d’avoir ses petites finesses, crut gagner le pape en prenant son otage pour son confesseur.
Dès lors chaque frère jésuite se crut solidairement confesseur du roi. Cette place de premier médecin de l’âme d’un monarque devint un ministère sous Louis XIII, et surtout sous Louis XIV. Le frère Vadblé, valet de chambre du P. de La Chaise, accordait sa protection aux évêques de France; et le P. Le Tellier gouvernait avec un sceptre de fer ceux qui voulaient bien être gouvernés ainsi. Il était impossible que la plupart des jésuites ne s’enflassent du vent de ces deux hommes, et qu’ils ne fussent aussi insolents que les laquais du marquis de Louvois. Il y eut parmi eux des savants, des hommes éloquents, des génies: ceux-là furent modestes; mais les médiocres, faisant le grand nombre, furent atteints de cet orgueil attaché à la médiocrité et à l’esprit de collége.
Depuis leur P. Garasse, presque tous leurs livres polémiques respirèrent une hauteur indécente qui souleva toute l’Europe. Cette hauteur tomba souvent dans la bassesse du plus énorme ridicule; de sorte qu’ils trouvèrent le secret d’être à la fois l’objet de l’envie et du mépris. Voici, par exemple, comme ils s’exprimaient sur le célèbre Pasquier, avocat général de la chambre des comptes: « Pasquier est un porte-panier, un maraud de Paris, petit galant bouffon, plaisanteur; petit compagnon vendeur de sornettes, simple regage qui ne mérite pas d’être le valeton des laquais; bélître, coquin qui rote, pète et rend sa gorge, fort suspect d’hérésie ou bien hérétique, ou bien pire, un sale et vilain satyre, un archi-maître sot par nature, par bécarre, par bémol, sot à la plus haute gamme, sot à triple semelle, sot à double teinture, et teint en cramoisi, sot en toutes sortes de sottises. » Ils polirent depuis leur style; mais l’orgueil, pour être moins grossier, n’en fut que plus révoltant.
On pardonne tout, hors l’orgueil. Voilà pourquoi tous les parlements du royaume, dont les membres avaient été pour la plupart leurs disciples, ont saisi la première occasion de les anéantir, et la terre entière s’est réjouie de leur chute.