Cet esprit d’orgueil était si fort enraciné dans eux qu’il se déployait avec la fureur la plus indécente dans le temps même qu’ils étaient tenus à terre sous la main de la justice, et que leur arrêt n’était pas encore prononcé. On n’a qu’à lire le fameux Mémoire intitulé Il est temps de parler, imprimé dans Avignon en 1762, sous le nom supposé d’Anvers. Il commence par une requête ironique aux gens tenant la cour de parlement. On leur parle, dans cette requête, avec autant de mépris que si on faisait une réprimande à des clercs de procureur. On traite continuellement l’illustre M. de Montclar, procureur général, l’oracle du parlement de Provence, de maître Ripert; et on lui parle comme un régent en chaire parlerait à un écolier mutin et ignorant. On pousse l’audace jusqu’à dire que M. de Montclar a blasphémé en rendant compte de l’institut des jésuites.
Dans leur Mémoire qui a pour titre: Tout se dira, ils insultent encore plus effrontément le parlement de Metz, et toujours avec ce style qu’on puise dans les écoles.
Ils ont conservé le même orgueil sous la cendre dans laquelle la France, l’Espagne, les ont plongés. Le serpent coupé en tronçons a levé encore la tête du fond de cette cendre. On a vu je ne sais quel misérable, nommé Nonotte, s’ériger en critique de ses maîtres, et cet homme, fait pour prêcher la canaille dans un cimetière, parler à tort et à travers des choses dont il n’avait pas la plus légère notion. Un autre insolent de cette société, nommé Patouillet, insultait, dans des mandements d’évêque, des citoyens, des officiers de la maison du roi, dont les laquais n’auraient pas souffert qu’il leur parlât.
Une de leurs principales vanités était de s’introduire chez les grands dans leurs dernières maladies, comme des ambassadeurs de Dieu, qui venaient leur ouvrir les portes du ciel sans les faire passer par le purgatoire. Sous Louis XIV il n’était pas du bon air de mourir sans passer par les mains d’un jésuite; et le croquant allait ensuite se vanter à ses dévotes qu’il avait converti un duc et pair, lequel, sans sa protection, aurait été damné.
Le mourant pouvait lui dire: « De quel droit, excrément de collége, viens-tu chez moi quand je me meurs? Me voit-on venir dans ta cellule quand tu as la fistule ou la gangrène, et que ton corps crasseux est prêt à être rendu à la terre? Dieu a-t-il donné à ton âme quelques droits sur la mienne? Ai-je un précepteur à soixante-dix ans? Portes-tu les clefs du paradis à ta ceinture? Tu oses dire que tu es ambassadeur de Dieu: montre-moi tes patentes; et si tu n’en as point, laisse-moi mourir en paix. Un bénédictin, un chartreux, un prémontré, ne viennent point troubler mes derniers moments: ils n’érigent point un trophée à leur orgueil sur le lit d’un agonisant; ils restent dans leur cellule; reste dans la tienne; qu’y a-t-il entre toi et moi? » Ce fut une chose comique, dans une triste occasion, que l’empressement de ce jésuite anglais nommé Routh, à venir s’emparer de la dernière heure du célèbre Montesquieu. Il vint, dit-il, rendre cette âme vertueuse à la religion, comme si Montesquieu n’avait pas mieux connu la religion qu’un Routh, comme si Dieu eût voulu que Montesquieu pensât comme un Routh. On le chassa de la chambre, et il alla crier dans tout Paris: « J’ai converti cet homme illustre; je lui ai fait jeter au feu ses Lettres persanes et son Esprit des lois. » On eut soin d’imprimer la relation de la conversion du président de Montesquieu par le révérend P. Routh, dans ce libelle intitulé Antiphilosophique.
Un autre orgueil des jésuites était de faire des missions dans les villes, comme s’ils avaient été chez des Indiens et chez des Japonais. Ils se faisaient suivre dans les rues par la magistrature entière. On portait une croix devant eux, on la plantait dans la place publique; ils dépossédaient le curé, ils devenaient les maîtres de la ville. Un jésuite nommé Aubert fit une pareille mission à Colmar, et obligea l’avocat général du conseil souverain de brûler à ses pieds son Bayle, qui lui avait coûté cinquante écus: j’aurais mieux aimé brûler frère Aubert. Jugez comme l’orgueil de cet Aubert fut gonflé de ce sacrifice, comme il s’en vanta le soir avec ses confrères, comme il en écrivit à son général.
Ô moines! ô moines! soyez modestes, je vous l’ai déjà dit; soyez modérés, si vous ne voulez pas que malheur vous arrive.
JOB.
Bonjour, mon ami Job; tu es un des plus anciens originaux dont les livres fassent mention; tu n’étais point Juif: on sait que le livre qui porte ton nom est plus ancien que le Pentateuque. Si les Hébreux, qui l’ont traduit de l’arabe se sont servis du mot Jéhova pour signifier Dieu, ils empruntèrent ce mot des Phéniciens et des Égyptiens, comme les vrais savants n’en doutent pas. Le mot Satan n’était point hébreu, il était chaldéen; on le sait assez.
Tu demeurais sur les confins de la Chaldée. Des commentateurs, dignes de leur profession, prétendent que tu croyais à la résurrection, parce qu’étant couché sur ton fumier tu as dit, dans ton dix-neuvième chapitre, que tu t’en relèverais quelque jour. Un malade qui espère sa guérison n’espère pas pour cela la résurrection; mais je veux te parler d’autres choses.
Avoue que tu étais un grand bavard; mais tes amis l’étaient davantage. On dit que tu possédais sept mille moutons, trois mille chameaux, mille bœufs, et cinq cents ânesses. Je veux faire ton compte.
Sept mille moutons, à trois livres dix sous pièce, font vingt-deux mille cinq cents livres tournois, pose J’évalue les trois mille chameaux à cinquante écus pièce Mille bœufs ne peuvent être estimés, l’un portant l’autre, moins de Et cinq cents ânesses, à vingt francs l’ânesse.
————— Le tout se monte à Sans compter tes meubles, bagues et joyaux.
J’ai été beaucoup plus riche que toi; et quoique j’aie perdu une grande partie de mon bien, et que je sois malade comme toi, je n’ai point murmuré contre Dieu, comme tes amis semblent te le reprocher quelquefois.
Je ne suis point du tout content de Satan, qui, pour t’induire au péché et pour te faire oublier Dieu, demande la permission de t’ôter ton bien et de te donner la gale. C’est dans cet état que les hommes ont toujours recours à la Divinité: ce sont les gens heureux qui l’oublient. Satan ne connaissait pas assez le monde: il s’est formé depuis; et quand il veut s’assurer de quelqu’un, il en fait un fermier général, ou quelque chose de mieux, s’il est possible. C’est ce que notre ami Pope nous a clairement montré dans l’histoire du chevalier Balaam.
Ta femme était une impertinente; mais tes prétendus amis Éliphaz, natif de Théman en Arabie, Baldad, de Suez, et Sophar, de Naamath, étaient bien plus insupportables qu’elle. Ils t’exhortent à la patience d’une manière à impatienter le plus doux des hommes: ils te font de longs sermons plus ennuyeux que ceux que prêche le fourbe V...e à Amsterdam, et le..., etc.
Il est vrai que tu ne sais ce que tu dis quand tu t’écries: « Mon Dieu! suis-je une mer ou une baleine pour avoir été enfermé par vous comme dans une prison? » Mais tes amis n’en savent pas davantage quand ils te répondent « que le jonc ne peut reverdir sans humidité, et que l’herbe des prés ne peut croître sans eau ». Rien n’est moins consolant que cet axiome.
Sophar, de Naamath, te reproche d’être un babillard; mais aucun de ces bons amis ne te prête un écu. Je ne t’aurais pas traité ainsi. Rien n’est plus commun que gens qui conseillent, rien de plus rare que ceux qui secourent. C’est bien la peine d’avoir trois amis pour n’en pas recevoir une goutte de bouillon quand on est malade. Je m’imagine que quand Dieu t’eut rendu tes richesses et ta santé, ces éloquents personnages n’osèrent pas se présenter devant toi: aussi les amis de Job ont passé en proverbe.
Dieu fut très-mécontent d’eux, et leur dit tout net au chapitre xLii, qu’ils sont ennuyeux et imprudents; et il les condamne à une amende de sept taureaux et de sept béliers pour avoir dit des sottises. Je les aurais condamnés pour n’avoir point secouru leur ami.
Je te prie de me dire s’il est vrai que tu vécus cent quarante ans après cette aventure. J’aime à voir que les honnêtes gens vivent longtemps; mais il faut que les hommes d’aujourd’hui soient de grands fripons, tant leur vie est courte!
Au reste, le livre de Job est un des plus précieux de toute l’antiquité. Il est évident que ce livre est d’un Arabe qui vivait avant le temps où nous plaçons Moïse. Il est dit qu’Éliphaz, l’un des interlocuteurs, est de Théman; c’est une ancienne ville d’Arabie. Baldad était de Suez, autre ville d’Arabie. Sophar était de Naamath, contrée d’Arabie encore plus orientale.
Mais ce qui est bien plus remarquable, et ce qui démontre que cette fable ne peut être d’un Juif, c’est qu’il y est parlé des trois constellations que nous nommons aujourd’hui l’Ourse, l’Orion, et les Hyades. Les Hébreux n’ont jamais eu la moindre connaissance de l’astronomie, ils n’avaient pas même de mot pour exprimer cette science; tout ce qui regarde les arts de l’esprit leur était inconnu, jusqu’au terme de géométrie.
Les Arabes, au contraire, habitant sous des tentes, étant continuellement à portée d’observer les astres, furent peut-être les premiers qui réglèrent leurs années par l’inspection du ciel.
Une observation plus importante, c’est qu’il n’est parlé que d’un seul Dieu dans ce livre. C’est une erreur absurde d’avoir imaginé que les Juifs fussent les seuls qui reconnussent un Dieu unique: c’était la doctrine de presque tout l’Orient, et les Juifs en cela ne furent que des plagiaires, comme ils le furent en tout.
Dieu, dans le trente-huitième chapitre, parle lui-même à Job, du milieu d’un tourbillon; et c’est ce qui a été imité depuis dans la Genèse. On ne peut trop répéter que les livres juifs sont très-nouveaux. L’ignorance et le fanatisme crient que le Pentateuque est le plus ancien livre du monde. Il est évident que ceux de Sanchoniathon, ceux de Thaut, antérieurs de huit cents ans à ceux de Sanchoniathon, ceux du premier Zerdust, le Shasta, le Veidam des Indiens que nous avons encore, les cinq Kings des Chinois, enfin le livre de Job, sont d’une antiquité beaucoup plus reculée qu’aucun livre juif. Il est démontré que ce petit peuple ne put avoir des annales que lorsqu’il eut un gouvernement stable; qu’il n’eut ce gouvernement que sous ses rois; que son jargon ne se forma qu’avec le temps, d’un mélange de phénicien et d’arabe. Il y a des preuves incontestables que les Phéniciens cultivaient les lettres très-longtemps avant eux. Leur profession fut le brigandage et le courtage; ils ne furent écrivains que par hasard. On a perdu les livres des Égyptiens et des Phéniciens; les Chinois, les Brames, les Guèbres, les Juifs, ont conservé les leurs. Tous ces monuments sont curieux; mais ce ne sont que des monuments de l’imagination humaine, dans lesquels on ne peut apprendre une seule vérité, soit physique, soit historique. Il n’y a point aujourd’hui de petit livre de physique qui ne soit plus utile que tous les livres de l’antiquité.
Le bon Calmet ou dom Calmet (car les bénédictins veulent qu’on leur donne du dom), ce naïf compilateur de tant de rêveries et d’imbécillités, cet homme que sa simplicité a rendu si utile à quiconque veut rire des sottises antiques, rapporte fidèlement les opinions de ceux qui ont voulu deviner la maladie dont Job fut attaqué, comme si Job eût été un personnage réel. Il ne balance point à dire que Job avait la vérole, et il entasse passage sur passage, à son ordinaire, pour prouver ce qui n’est pas. Il n’avait pas lu l’histoire de la vérole par Astruc: car Astruc n’étant ni un père de l’Église ni un docteur de Salamanque, mais un médecin très-savant, le bonhomme Calmet ne savait pas seulement qu’il existât. Les moines compilateurs sont de pauvres gens!
(Par un malade aux eaux d’Aix-la-Chapelle.)
JOSEPH.
L’histoire de Joseph, à ne la considérer que comme un objet de curiosité et de littérature, est un des plus précieux monuments de l’antiquité qui soient parvenus jusqu’à nous. Elle paraît être le modèle de tous les écrivains orientaux; elle est plus attendrissante que l’Odyssée d’Homère, car un héros qui pardonne est plus touchant que celui qui se venge.
Nous regardons les Arabes comme les premiers auteurs de ces fictions ingénieuses qui ont passé dans toutes les langues; mais je ne vois chez eux aucune aventure comparable à celle de Joseph. Presque tout en est merveilleux, et la fin peut faire répandre des larmes d’attendrissement. C’est un jeune homme de seize ans dont ses frères sont jaloux; il est vendu par eux à une caravane de marchands ismaélites, conduit en Égypte, et acheté par un eunuque du roi. Cet eunuque avait une femme, ce qui n’est point du tout étonnant; le kislar-aga, eunuque parfait, à qui on a tout coupé, a aujourd’hui un sérail à Constantinople: on lui a laissé ses yeux et ses mains, et la nature n’a point perdu ses droits dans son cœur. Les autres eunuques, à qui on n’a coupé que les deux accompagnements de l’organe de la génération, emploient encore souvent cet organe; et Putiphar, à qui Joseph fut vendu, pouvait très-bien être du nombre de ces eunuques.
La femme de Putiphar devient amoureuse du jeune Joseph, qui, fidèle à son maître et à son bienfaiteur, rejette les empressements de cette femme. Elle en est irritée, et accuse Joseph d’avoir voulu la séduire. C’est l’histoire d’Hippolyte et de Phèdre, de Bellérophon et de Sténobée, d’Hébrus et de Damasippe, de Tantis et de Péribée, de Myrtile et d’Hippodamie, de Pelée et de Demenette.
Il est difficile de savoir quelle est l’originale de toutes ces histoires; mais, chez les anciens auteurs arabes, il y a un trait, touchant l’aventure de Joseph et de la femme de Putiphar, qui est fort ingénieux. L’auteur suppose que Putiphar, incertain entre sa femme et Joseph, ne regarda pas la tunique de Joseph, que sa femme avait déchirée, comme une preuve de l’attentat du jeune homme. Il y avait un enfant au berceau dans la chambre de la femme; Joseph disait qu’elle lui avait déchiré et ôté sa tunique en présence de l’enfant. Putiphar consulta l’enfant, dont l’esprit était fort avancé pour son âge; l’enfant dit à Putiphar: « Regardez si la tunique est déchirée par devant ou par derrière: si elle l’est par devant, c’est une preuve que Joseph a voulu prendre par force votre femme, qui se défendait; si elle l’est par derrière, c’est une preuve que votre femme courait après lui. » Putiphar, grâce au génie de cet enfant, reconnut l’innocence de son esclave. C’est ainsi que cette aventure est rapportée dans l’Alcoran d’après l’ancien auteur arabe. Il ne s’embarrasse point de nous instruire à qui appartenait l’enfant qui jugea avec tant d’esprit: si c’était un fils de la Putiphar, Joseph n’était pas le premier à qui cette femme en avait voulue.
Quoi qu’il en soit, Joseph, selon la Genèse, est mis en prison, et il s’y trouve en compagnie de l’échanson et du panetier du roi d’Égypte. Ces deux prisonniers d’État rêvent tous deux pendant la nuit: Joseph explique leurs songes; il leur prédit que dans trois jours l’échanson rentrera en grâce, et que le panetier sera pendu: ce qui ne manqua pas d’arriver.
Deux ans après, le roi d’Égypte rêve aussi; son échanson lui dit qu’il y a un jeune Juif en prison, qui est le premier homme du monde pour l’intelligence des rêves: le roi fait venir le jeune homme, qui lui prédit sept années d’abondance, et sept années de stérilité.
Interrompons un peu ici le fil de l’histoire pour voir de quelle prodigieuse antiquité est l’interprétation des songes. Jacob avait vu en songe l’échelle mystérieuse au haut de laquelle était Dieu lui-même: il apprit en songe une méthode de multiplier les troupeaux, méthode qui n’a jamais réussi qu’à lui. Joseph lui-même avait appris par un songe qu’il dominerait un jour sur ses frères. Abimélech, longtemps auparavant, avait été averti en songe que Sara était femme d’Abraham.
Revenons à Joseph. Dès qu’il eut expliqué le songe de Pharaon, il fut sur-le-champ premier ministre. On doute qu’aujourd’hui on trouvât un roi, même en Asie, qui donnât une telle charge pour un rêve expliqué. Pharaon fit épouser à Joseph une fille de Putiphar. Il est dit que ce Putiphar était grand-prêtre d’Héliopolis: ce n’était donc pas l’eunuque, son premier maître; ou si c’était lui, il avait encore certainement un autre titre que celui de grand-prêtre, et sa femme avait été mère plus d’une fois.
Cependant la famine arriva comme Joseph l’avait prédit, et Joseph, pour mériter les bonnes grâces de son roi, força tout le peuple à vendre ses terres à Pharaon; et toute la nation se fit esclave pour avoir du blé: c’est là apparemment l’origine du pouvoir despotique. Il faut avouer que jamais roi n’avait fait un meilleur marché; mais aussi le peuple ne devait guère bénir le premier ministre.
Enfin le père et les frères de Joseph eurent aussi besoin de blé, car « la famine désolait alors toute la terre ». Ce n’est pas la peine de raconter ici comment Joseph reçut ses frères, comment il leur pardonna et les enrichit. On trouve dans cette histoire tout ce qui constitue un poëme épique intéressant: exposition, nœud, reconnaissance, péripétie, et merveilleux; rien n’est plus marqué au coin du génie oriental.
Ce que le bonhomme Jacob, père de Joseph, répondit à Pharaon, doit bien frapper ceux qui savent lire. « Quel âge avez-vous? lui dit le roi. — J’ai cent trente ans, dit le vieillard, et je n’ai pas eu encore un jour heureux dans ce court pèlerinage. » JUDÉE.
Je n’ai pas été en Judée, Dieu merci, et je n’irai jamais. J’ai vu des gens de toutes nations qui en sont revenus: ils m’ont tous dit que la situation de Jérusalem est horrible; que tout le pays d’alentour est pierreux; que les montagnes sont pelées; que le fameux fleuve du Jourdain n’a pas plus de quarante-cinq pieds de largeur; que le seul bon canton de ce pays est Jéricho: enfin, ils parlent tous comme parlait saint Jérôme, qui demeura si longtemps dans Bethléem, et qui peint cette contrée comme le rebut de la nature. Il dit qu’en été il n’y a pas seulement d’eau à boire. Ce pays cependant devait paraître aux Juifs un lieu de délices en comparaison des déserts dont ils étaient originaires. Des misérables qui auraient quitté les Landes, pour habiter quelques montagnes du Lampourdan, vanteraient leur nouveau séjour; et s’ils espéraient pénétrer jusque dans les belles parties du Languedoc, ce serait là pour eux la terre promise.
Voilà précisément l’histoire des Juifs: Jéricho et Jérusalem sont Toulouse et Montpellier, et le désert de Sinaï est le pays entre Bordeaux et Bayonne.
Mais si le Dieu qui conduisait les Juifs voulait leur donner une bonne terre, si ces malheureux avaient en effet habité l’Égypte, que ne les laissait-il en Égypte? À cela on ne répond que par des phrases théologiques.
La Judée, dit-on, était la terre promise. Dieu dit à Abraham: « Je vous donnerai tout ce pays depuis le fleuve d’Égypte jusqu’à l’Euphrate. » Hélas! mes amis, vous n’avez jamais eu ces rivages fertiles de l’Euphrate et du Nil. On s’est moqué de vous. Les maîtres du Nil et de l’Euphrate ont été tour à tour vos maîtres. Vous avez été presque toujours esclaves. Promettre et tenir sont deux, mes pauvres Juifs. Vous avez un vieux rabbin qui, en lisant vos sages prophéties qui vous annoncent une terre de miel et de lait, s’écria qu’on vous avait promis plus de beurre que de pain. Savez-vous bien que si le Grand Turc m’offrait aujourd’hui la seigneurie de Jérusalem, je n’en voudrais pas?
Frédéric III, en voyant ce détestable pays, dit publiquement que Moïse était bien malavisé d’y mener sa compagnie de lépreux. « Que n’allait-il à Naples? » disait Frédéric. Adieu, mes chers Juifs; je suis fâché que terre promise soit terre perdue.
(Par le baron de Broukana.)
JUIFS.
SECTION PREMIÈRE.
Vous m’ordonnez de vous faire un tableau fidèle de l’esprit des Juifs et de leur histoire; et, sans entrer dans les voies ineffables de la Providence, vous cherchez dans les mœurs de ce peuple la source des événements que cette Providence a préparés.
Il est certain que la nation juive est la plus singulière qui jamais ait été dans le monde. Quoi qu’elle soit la plus méprisable aux yeux de la politique, elle est, à bien des égards, considérable aux yeux de la philosophie.
Les Guèbres, les Banians et les Juifs, sont les seuls peuples qui subsistent dispersés, et qui, n’ayant d’alliance avec aucune nation, se perpétuent au milieu des nations étrangères, et soient toujours à part du reste du monde.
Les Guèbres ont été autrefois infiniment plus considérables que les Juifs, puisque ce sont des restes des anciens Perses, qui eurent les Juifs sous leur domination; mais ils ne sont aujourd’hui répandus que dans une partie de l’Orient.
Les Banians, qui descendent des anciens peuples chez qui Pythagore puisa sa philosophie, n’existent que dans les Indes et en Perse; mais les Juifs sont dispersés sur la face de toute la terre, et s’ils se rassemblaient, ils composeraient une nation beaucoup plus nombreuse qu’elle ne le fut jamais dans le court espace où ils furent souverains de la Palestine. Presque tous les peuples qui ont écrit l’histoire de leur origine ont voulu la relever par des prodiges: tout est miracle chez eux; leurs oracles ne leur ont prédit que des conquêtes; ceux qui en effet sont devenus conquérants n’ont pas eu de peine à croire ces anciens oracles, que l’événement justifiait. Ce qui distingue les Juifs des autres nations, c’est que leurs oracles sont les seuls véritables: il ne nous est pas permis d’en douter. Ces oracles, qu’ils n’entendent que dans le sens littéral, leur ont prédit cent fois qu’ils seraient les maîtres du monde; cependant ils n’ont jamais possédé qu’un petit coin de terre pendant quelques années; ils n’ont pas aujourd’hui un village en propre. Ils doivent donc croire, et ils croient en effet, qu’un jour leurs prédictions s’accompliront, et qu’ils auront l’empire de la terre.
Ils sont le dernier de tous les peuples parmi les musulmans et les chrétiens, et ils se croient le premier. Cet orgueil dans leur abaissement est justifié par une raison sans réplique: c’est qu’ils sont réellement les pères des chrétiens et des musulmans. Les religions chrétienne et musulmane reconnaissent la juive pour leur mère; et, par une contradiction singulière, elles ont à la fois pour cette mère du respect et de l’horreur.
Il ne s’agit pas ici de répéter cette suite continue de prodiges qui étonnent l’imagination, et qui exercent la foi. Il n’est question que des événements purement historiques, dépouillés du concours céleste et des miracles que Dieu daigna si longtemps opérer en faveur de ce peuple.
On voit d’abord en Égypte une famille de soixante et dix personnes produire, au bout de deux cent quinze ans, une nation dans laquelle on compte six cent mille combattants, ce qui fait, avec les femmes, les vieillards et les enfants, plus de deux millions d’âmes. Il n’y a point d’exemple sur la terre d’une population si prodigieuse: cette multitude, sortie d’Égypte, demeura quarante ans dans les déserts de l’Arabie Pétrée; et le peuple diminua beaucoup dans ce pays affreux.
Ce qui resta de la nation avança un peu au nord de ces déserts. Il paraît qu’ils avaient les mêmes principes qu’eurent depuis les peuples de l’Arabie Pétrée et déserte, de massacrer sans miséricorde les habitants des petites bourgades sur lesquels ils avaient de l’avantage, et de réserver seulement les filles. L’intérêt de la population a toujours été le but principal des uns et des autres. On voit que quand les Arabes eurent conquis l’Espagne, ils imposèrent dans les provinces des tributs de filles nubiles; et aujourd’hui les Arabes du désert ne font point de traité sans stipuler qu’on leur donnera quelques filles et des présents.
Les Juifs arrivèrent dans un pays sablonneux, hérissé de montagnes, où il y avait quelques villages habités par un petit peuple nommé les Madianites. Ils prirent dans un seul camp de Madianites six cent soixante et quinze mille moutons, soixante et douze mille bœufs, soixante et un mille ânes, et trente-deux mille pucelles. Tous les hommes, toutes les femmes, et les enfants mâles, furent massacrés: les filles et le butin furent partagés entre le peuple et les sacrificateurs.
Ils s’emparèrent ensuite, dans le même pays, de la ville de Jéricho; mais, ayant voué les habitants de cette ville à l’anathème, ils massacrèrent tout, jusqu’aux filles mêmes, et ne pardonnèrent qu’à une courtisane nommée Rahab, qui les avait aidés à surprendre la ville.
Les savants ont agité la question si les Juifs sacrifiaient en effet des hommes à la Divinité, comme tant d’autres nations. C’est une question de nom: ceux que ce peuple consacrait à l’anathème n’étaient pas égorgés sur un autel avec des rites religieux; mais ils n’en étaient pas moins immolés, sans qu’il fût permis de pardonner à un seul. Le Lévitique défend expressément, au verset 27 du chapitre xxix, de racheter ceux qu’on aura voués; il dit en propres paroles: Il faut qu’ils meurent. C’est en vertu de cette loi que Jephté voua et égorgea sa fille, que Saül voulut tuer son fils, et que le prophète Samuel coupa par morceaux le roi Agag, prisonnier de Saül. Il est bien certain que Dieu est le maître de la vie des hommes, et qu’il ne nous appartient pas d’examiner ses lois: nous devons nous borner à croire ces faits, et à respecter en silence les desseins de Dieu, qui les a permis.
On demande aussi quel droit des étrangers tels que les Juifs avaient sur le pays de Chanaan: on répond qu’ils avaient celui que Dieu leur donnait.
À peine ont-ils pris Jéricho et Laïs qu’ils ont entre eux une guerre civile dans laquelle la tribu de Benjamin est presque toute exterminée, hommes, femmes et enfants: il n’en resta que six cents mâles; mais le peuple, ne voulant point qu’une des tribus fût anéantie, s’avisa, pour y remédier, de mettre à feu et à sang une ville entière de la tribu de Manassé, d’y tuer tous les hommes, tous les vieillards, tous les enfants, toutes les femmes mariées, toutes les veuves, et d’y prendre six cents vierges, qu’ils donnèrent aux six cents survivants de Benjamin pour refaire cette tribu, afin que le nombre de leurs douze tribus fût toujours complet.
Cependant les Phéniciens, peuple puissant, établis sur les côtes de temps immémorial, alarmés des déprédations et des cruautés de ces nouveaux venus, les châtièrent souvent: les princes voisins se réunirent contre eux, et ils furent réduits sept fois en servitude pendant plus de deux cents années.
Enfin ils se font un roi, et l’élisent par le sort. Ce roi ne devait pas être fort puissant, car à la première bataille que les Juifs donnèrent sous lui aux Philistins leurs maîtres, ils n’avaient dans toute l’armée qu’une épée et qu’une lance, et pas un seul instrument de fer. Mais leur second roi David fait la guerre avec avantage. Il prend la ville de Salem, si célèbre depuis sous le nom de Jérusalem; et alors les Juifs commencent à faire quelque figure dans les environs de la Syrie. Leur gouvernement et leur religion prennent une forme plus auguste. Jusque-là ils n’avaient pu avoir de temple, quand toutes les nations voisines en avaient, Salomon en bâtit un superbe, et régna sur ce peuple environ quarante ans.
Le temps de Salomon est non-seulement le temps le plus florissant des Juifs; mais tous les rois de la terre ensemble ne pourraient étaler un trésor qui approchât de celui de Salomon. Son père, David, dont le prédécesseur n’avait pas même de fer, laissa à Salomon vingt-cinq milliards six cent quarante-huit millions de livres de France au cours de ce jour, en argent comptant. Ses flottes, qui allaient à Ophir, lui rapportaient par an soixante et huit millions en or pur, sans compter l’argent et les pierreries. Il avait quarante mille écuries et autant de remises pour ses chariots, douze mille écuries pour sa cavalerie, sept cents femmes et trois cents concubines. Cependant il n’avait ni bois ni ouvriers pour bâtir son palais et le temple: il en emprunta d’Hiram, roi de Tyr, qui fournit même de l’or; et Salomon donna vingt villes en payement à Hiram. Les commentateurs ont avoué que ces faits avaient besoin d’explication, et ont soupçonné quelque erreur de chiffre dans les copistes, qui seuls ont pu se tromper.
À la mort de Salomon, les douze tribus qui composaient la nation se divisent. Le royaume est déchiré; il se sépare en deux petites provinces, dont l’une est appelée Juda, et l’autre Israël. Neuf tribus et demie composent la province Israélite, et deux et demie seulement font celle de Juda. Il y eut alors entre ces deux petits peuples une haine d’autant plus implacable qu’ils étaient parents et voisins, et qu’ils eurent des religions différentes: car à Sichem, à Samarie, on adorait Baal en donnant à Dieu un nom sidonien, tandis qu’à Jérusalem on adorait Adonaï. On avait consacré à Sichem deux veaux, et on avait à Jérusalem consacré deux chérubins, qui étaient deux animaux ailés à double tête, placés dans le sanctuaire: chaque faction ayant donc ses rois, son dieu, son culte, et ses prophètes, elles se firent une guerre cruelle.
Tandis qu’elles se faisaient cette guerre, les rois d’Assyrie, qui conquéraient la plus grande partie de l’Asie, tombèrent sur les Juifs comme un aigle enlève deux lézards qui se battent. Les neufs tribus et demie de Samarie et de Sichem furent enlevées et dispersées sans retour, et sans que jamais on ait su précisément en quels lieux elles furent menées en esclavage.
Il n’y a que vingt lieues de la ville de Samarie à Jérusalem, et leurs territoires se touchaient: ainsi, quand l’une de ces deux villes était écrasée par de puissants conquérants, l’autre ne devait pas tenir longtemps. Aussi Jérusalem fut plusieurs fois saccagée; elle fut tributaire des rois Hazael et Razin, esclave sous Teglat-phael-asser, trois fois prise par Nabuchodonosor ou Nébucodonasser, et enfin détruite. Sédécias, qui avait été établi roi ou gouverneur par ce conquérant, fut emmené, lui et tout son peuple, en captivité dans la Babylonie; de sorte qu’il ne restait de Juifs dans la Palestine que quelques familles de paysans esclaves, pour ensemencer les terres.
À l’égard de la petite contrée de Samarie et de Sichem, plus fertile que celle de Jérusalem, elle fut repeuplée par des colonies étrangères, que les rois assyriens y envoyèrent, et qui prirent le nom de Samaritains.
Les deux tribus et demie, esclaves dans Babylone et dans les villes voisines, pendant soixante et dix ans, eurent le temps d’y prendre les usages de leurs maîtres; elles enrichirent leur langue du mélange de la langue chaldéenne. Les Juifs dès lors ne connurent plus que l’alphabet et les caractères chaldéens; ils oublièrent même le dialecte hébraïque pour la langue chaldéenne: cela est incontestable. L’historien Josèphe dit qu’il a d’abord écrit en chaldéen, qui est la langue de son pays. Il paraît que les Juifs apprirent peu de chose de la science des mages: ils s’adonnèrent aux métiers de courtiers, de changeurs, et de fripiers; par là ils se rendirent nécessaires, comme ils le sont encore, et ils s’enrichirent.
Leurs gains les mirent en état d’obtenir, sous Cyrus, la liberté de rebâtir Jérusalem; mais quand il fallut retourner dans leur patrie, ceux qui s’étaient enrichis à Babylone ne voulurent point quitter un si beau pays pour les montagnes de la Célé-Syrie, ni les bords fertiles de l’Euphrate et du Tigre pour le torrent de Cédron. Il n’y eut que la plus vile partie de la nation qui revint avec Zorobabel. Les Juifs de Babylone contribuèrent seulement de leurs aumônes pour rebâtir la ville et le temple; encore la collecte fut-elle médiocre, et Esdras rapporte qu’on ne put ramasser que soixante et dix mille écus pour relever ce temple, qui devait être le temple de l’univers.
Les Juifs restèrent toujours sujets des Perses; ils le furent de même d’Alexandre, et lorsque ce grand homme, le plus excusable des conquérants, eut commencé, dans les premières années de ses victoires, à élever Alexandrie et à la rendre le centre du commerce du monde, les Juifs y allèrent en foule exercer leur métier de courtiers, et leurs rabbins y apprirent enfin quelque chose des sciences des Grecs. La langue grecque devint absolument nécessaire à tous les Juifs commerçants.
Après la mort d’Alexandre, ce peuple demeura soumis aux rois de Syrie dans Jérusalem, et aux rois d’Égypte dans Alexandrie; et lorsque ces rois se faisaient la guerre, ce peuple subissait toujours le sort des sujets, et appartenait aux vainqueurs.
Depuis leur captivité à Babylone, Jérusalem n’eut plus de gouverneurs particuliers qui prissent le nom de rois. Les pontifes eurent l’administration intérieure, et ces pontifes étaient nommés par leurs maîtres: ils achetaient quelquefois très-cher cette dignité, comme le patriarche grec de Constantinople achète la sienne.
Sous Antiochus Épiphane ils se révoltèrent; la ville fut encore une fois pillée, et les murs démolis.
Après une suite de pareils désastres, ils obtiennent enfin pour la première fois, environ cent cinquante ans avant l’ère vulgaire, la permission de battre monnaie: c’est d’Antiochus Sidètes qu’ils tinrent ce privilége. Ils eurent alors des chefs qui prirent le nom de rois, et qui même portèrent un diadème. Antigone fut décoré le premier de cet ornement, qui devient peu honorable sans la puissance.