SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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J’ouvre dans ce moment une histoire de Hollande, et je trouve que le maréchal de Luxembourg, en 1672, fit cette harangue à ses troupes: « Allez, mes enfants, pillez, volez, tuez, violez; et s’il y a quelque chose de plus abominable ne manquez pas de le faire, afin que je voie que je ne me suis pas trompé en vous choisissant comme les plus braves des hommes. » Voilà certainement une jolie harangue: elle n’est pas plus vraie que celles de Tite-Live; mais elle n’est pas dans son goût. Pour achever de déshonorer la typographie, cette belle pièce se retrouve dans des dictionnaires nouveaux qui ne sont que des impostures par ordre alphabétique.

ANECDOTE SUR LOUIS XIV.

C’est une petite erreur dans l’Abrégé chronologique de l’histoire de France de supposer que Louis XIV, après la paix d’Utrecht, dont il était redevable à l’Angleterre, après neuf années de malheurs, après les grandes victoires que les Anglais avaient remportées, ait dit à l’ambassadeur d’Angleterre: « J’ai toujours été le maître chez moi, quelquefois chez les autres; ne m’en faites pas souvenir. » J’ai dit ailleurs que ce discours aurait été très-déplacé, très faux à l’égard des Anglais, et aurait exposé le roi à une réponse accablante. L’auteur même m’avoua que le marquis de Torcy, qui fut toujours présent à toutes les audiences du comte de Stair, ambassadeur d’Angleterre, avait toujours démenti cette anecdote. Elle n’est assurément ni vraie, ni vraisemblable, et n’est restée dans les dernières éditions de ce livre que parce qu’elle avait été mise dans la première. Cette erreur ne dépare point du tout un ouvrage d’ailleurs très utile, où tous les grands événements, rangés dans l’ordre le plus commode, sont d’une vérité reconnue.

Tous ces petits contes dont on a voulu orner l’histoire la déshonorent, et malheureusement presque toutes les anciennes histoires ne sont guère que des contes. Malebranche, à cet égard, avait raison de dire qu’il ne faisait pas plus de cas de l’histoire que des nouvelles de son quartier.

LETTRE DE M. DE VOLTAIRE SUR PLUSIEURS ANECDOTES.

Nous croyons devoir terminer cet article des anecdotes par une lettre de M. de Voltaire à M. Damilaville, philosophe intrépide, et qui seconda plus que personne son ami M. de Voltaire dans la catastrophe mémorable des Calas et des Sirven. Nous prenons cette occasion de célébrer autant qu’il est en nous la mémoire de ce citoyen, qui dans une vie obscure a montré des vertus qu’on ne rencontre guère dans le grand monde. Il faisait le bien pour le bien même, fuyant les hommes brillants, et servant les malheureux avec le zèle de l’enthousiasme. Jamais homme n’eut plus de courage dans l’adversité et à la mort. Il était l’ami intime de M. de Voltaire et de M. Diderot. Voici la lettre en question.

« Au château de Ferney, 7 mai 1762.

« Par quel hasard s’est-il pu faire, mon cher ami, que vous ayez lu quelques feuilles de l’Année littéraire de maître Aliboron? chez qui avez-vous trouvé ces rapsodies? il me semble que vous ne voyez pas d’ordinaire mauvaise compagnie. Le monde est inondé des sottises de ces folliculaires qui mordent parce qu’ils ont faim, et qui gagnent leur pain à dire de plates injures.

« Ce pauvre Fréron, à ce que j’ai ouï dire, est comme les gueuses des rues de Paris, qu’on tolère quelque temps pour le service des jeunes gens désœuvrés, qu’on renferme à l’hôpital trois ou quatre fois par an, et qui en sortent pour reprendre leur premier métier.

« J’ai lu les feuilles que vous m’avez envoyées. Je ne suis pas étonné que maître Aliboron crie un peu sous les coups de fouet que je lui ai donnés. Depuis que je me suis amusé à immoler ce polisson à la risée publique sur tous les théâtres de l’Europe, il est juste qu’il se plaigne un peu. Je ne l’ai jamais vu, Dieu merci! Il m’écrivit une grande lettre il y a environ vingt ans. J’avais entendu parler de ses mœurs, et par conséquent je ne lui fis point de réponse. Voilà l’origine de toutes les calomnies qu’on dit qu’il débita contre moi dans ses feuilles. Il faut le laisser faire; les gens condamnés par leurs juges ont permission de leur dire des injures.

« Je ne sais ce que c’est qu’une comédie italienne qu’il m’impute, intitulée Quand me mariera-t-on? Voilà la première fois que j’en ai entendu parler. C’est un mensonge absurde. Dieu a voulu que j’aie fait des pièces des théâtre pour mes péchés; mais je n’ai jamais fait de farce italienne. Rayez cela de vos anecdotes.

« Je ne sais comment une lettre que j’écrivis à milord Littleton et sa réponse sont tombées entre les mains de ce Fréron, mais je puis vous assurer qu’elles sont toutes deux entièrement falsifiées. Jugez-en, je vous en envoie les originaux.

« Ces messieurs les folliculaires ressemblent assez aux chiffonniers, qui vont ramassant des ordures pour faire du papier.

« Ne voilà-t-il pas encore une belle anecdote, et bien digne du public, qu’une lettre de moi au professeur Haller, et une lettre du professeur Haller à moi! Et de quoi s’avisa M. Haller de faire courir mes lettres et les siennes? et de quoi s’avise un folliculaire de les imprimer et de les falsifier pour gagner cinq sous? Il me la fait signer du château de Tourney, où je n’ai jamais demeuré.

« Ces impertinences amusent un moment des jeunes gens oisifs, et tombent le moment d’après dans l’éternel oubli où tous les riens de ce temps-ci tombent en foule.

« L’anecdote du cardinal de Fleury sur le quemadmodum que Louis XIV n’entendait pas est très-vraie. Je ne l’ai rapportée dans le Siècle de Louis XIV que parce que j’en étais sûr, et je n’ai point rapporté celle du nycticorax parce que je n’en étais pas sûr. C’est un vieux conte qu’on me faisait dans mon enfance au collége des jésuites, pour me faire sentir la supériorité du P. de La Chaise sur le grand-aumônier de France. On prétendait que le grand-aumônier, interrogé sur la signification de nycticorax, dit que c’était un capitaine du roi David, et que le révérend père La Chaise assura que c’était un hibou; peu m’importe. Et très-peu m’importe encore qu’on fredonne pendant un quart d’heure dans un latin ridicule un nycticorax grossièrement mis en musique.

« Je n’ai point prétendu blâmer Louis XIV d’ignorer le latin; il savait gouverner, il savait faire fleurir tous les arts, cela valait mieux que d’entendre Cicéron. D’ailleurs cette ignorance du latin ne venait pas de sa faute, puisque dans sa jeunesse il apprit de lui-même l’italien et l’espagnol.

« Je ne sais pas pourquoi l’homme que le folliculaire fait parler me reproche de citer le cardinal de Fleury, et s’égaye à dire que j’aime à citer de grands noms. Vous savez, mon cher ami, que mes grands noms sont ceux de Newton, de Locke, de Corneille, de Racine, de La Fontaine, de Boileau. Si le nom de Fleury était grand pour moi, ce serait le nom de l’abbé Fleury, auteur des discours patriotiques et savants qui ont sauvé de l’oubli son histoire ecclésiastique; et non pas le cardinal de Fleury, que j’ai fort connu avant qu’il fût ministre, et qui, quand il le fut, fit exiler un des plus respectables hommes de France, l’abbé Pucelle, et empêcha bénignement pendant tout son ministère qu’on ne soutînt les quatre fameuses propositions sur lesquelles est fondée la liberté française dans les choses ecclésiastiques.

« Je ne connais de grands hommes que ceux qui ont rendu de grands services au genre humain.

« Quand j’amassai des matériaux pour écrire le Siècle de Louis XIV, il fallut bien consulter des généraux, des ministres, des aumôniers, des dames et des valets de chambre. Le cardinal de Fleury avait été aumônier, et il m’apprit fort peu de chose. M. le maréchal de Villars m’apprit beaucoup pendant quatre ou cinq années de temps, comme vous le savez; et je n’ai pas dit tout ce qu’il voulut bien m’apprendre.

« M. le duc d’Antin me fit part de plusieurs anecdotes, que je n’ai données que pour ce qu’elles valaient.

« M. de Torcy fut le premier qui m’apprit, par une seule ligne en marge de mes questions, que Louis XIV n’eut jamais de part à ce fameux testament du roi d’Espagne Charles II, qui changea la face de l’Europe.

« Il n’est pas permis d’écrire une histoire contemporaine autrement qu’en consultant avec assiduité et en confrontant tous les témoignages. Il y a des faits que j’ai vus par mes yeux, et d’autres par des yeux meilleurs. J’ai dit la plus exacte vérité sur les choses essentielles.

« Le roi régnant m’a rendu publiquement cette justice: je crois ne m’être guère trompé sur les petites anecdotes, dont je fais très-peu de cas; elles ne sont qu’un vain amusement. Les grands événements instruisent.

« Le roi Stanislas, duc de Lorraine, m’a rendu le témoignage authentique que j’avais parlé de toutes les choses importantes arrivées sous le règne de Charles XII, ce héros imprudent, comme si j’en avais été le témoin oculaire.

« À l’égard des petites circonstances, je les abandonne à qui voudra; je ne m’en soucie pas plus que de l’histoire des quatre fils Aymon.

« J’estime bien autant celui qui ne sait pas une anecdote inutile que celui qui la sait.

« Puisque vous voulez être instruit des bagatelles et des ridicules, je vous dirai que votre malheureux folliculaire se trompe, quand il prétend qu’il a été joué sur le théâtre de Londres, avant d’avoir été berné sur celui de Paris par Jérôme Carré, La traduction, ou plutôt l’imitation de la comédie de l’Écossaise et de Fréron, faite par M. George Colman, n’a été jouée sur le théâtre de Londres qu’en 1766, et n’a été imprimée qu’en 1767, chez Beket et de Honte. Elle a eu autant de succès à Londres qu’à Paris, parce que par tout pays on aime la vertu des Lindane et des Freeport, et qu’on déteste les folliculaires qui barbouillent du papier et mentent pour de l’argent. Ce fut l’illustre Garrick qui composa l’épilogue. M. George Colman m’a fait l’honneur de m’envoyer sa pièce; elle est intitulée the English Merchant.

« C’est une chose assez plaisante qu’à Londres, à Pétersbourg, à Vienne, à Gênes, à Parme, et jusqu’en Suisse, on se soit également moqué de ce Fréron. Ce n’est pas à sa personne qu’on en voulait; il prétend que l’Écossaise ne réussit à Paris que parce qu’il y est détesté. Mais la pièce a réussi à Londres, à Vienne, où il est inconnu. Personne n’en voulait à Pourceaugnac, quand Pourceaugnac fit rire l’Europe.

« Ce sont là des anecdotes littéraires assez bien constatées; mais ce sont, sur ma parole, les vérités les plus inutiles qu’on ait jamais dites. Mon ami, un chapitre de Cicéron, de Officiis et de Natura deorum, un chapitre de Locke, une Lettre provinciale, une bonne fable de La Fontaine, des vers de Boileau et de Racine, voilà ce qui doit occuper un vrai littérateur.

« Je voudrais bien savoir quelle utilité le public retirera de l’examen que fait le folliculaire si je demeure dans un château ou dans une maison de campagne. J’ai lu dans une des quatre cents brochures faites contre moi par mes confrères de la plume que M la duchesse de Richelieu m’avait fait présent un jour d’un carrosse fort joli et de deux chevaux gris-pommelés; que cela déplut fort à M. le duc de Richelieu. Et là-dessus on bâtit une longue histoire. Le bon de l’affaire, c’est que dans ce temps-là M. le duc de Richelieu n’avait point de femme.

« D’autres impriment mon Portefeuille retrouvé; d’autres, mes Lettres à M. B… et à M D…, à qui je n’ai jamais écrit; et dans ces lettres, toujours des anecdotes.

« Ne vient-on pas d’imprimer les Lettres prétendues de la reine Christine, de Ninon Lenclos, etc., etc.! Des curieux mettent ces sottises dans leurs bibliothèques, et un jour quelque érudit aux gages d’un libraire les fera valoir comme des monuments précieux de l’histoire. Quel fatras! quelle pitié! quel opprobre de la littérature! quelle perte de temps! » On ferait bien aisément un très gros volume sur ces anecdotes; mais en général on peut assurer qu’elles ressemblent aux vieilles chartes des moines. Sur mille il y en a huit cents de fausses. Mais, et vieilles chartes en parchemin, et nouvelles anecdotes imprimées chez Pierre Marteau, tout cela est fait pour gagner de l’argent.

ANECDOTE SINGULIÈRE SUR LE P. FOUQUET, CI-DEVANT JÉSUITE. (Ce morceau est inséré en partie dans les Lettres juives.)

En 1723, le P. Fouquet, jésuite, revint en France, de la Chine où il avait passé vingt-cinq ans. Des disputes de religion l’avaient brouillé avec ses confrères. Il avait porté à la Chine un Évangile différent du leur, et rapportait en Europe des mémoires contre eux. Deux lettrés de la Chine avaient fait le voyage avec lui. L’un de ces lettrés était mort sur le vaisseau; l’autre vint à Paris avec le P. Fouquet. Ce jésuite devait emmener son lettré à Rome, comme un témoin de la conduite de ces bons pères à la Chine. La chose était secrète.

Fouquet et son lettré logeaient à la maison professe, rue Saint-Antoine à Paris. Les révérends Pères furent avertis des intentions de leur confrère. Le P. Fouquet sut aussi incontinent des desseins des révérends Pères; il ne perdit pas un moment, et partit la nuit en poste pour Rome.

Les révérends Pères eurent le crédit de faire courir après lui. On n’attrapa que le lettré. Ce pauvre garçon ne savait pas un mot de français. Les bons Pères allèrent trouver le cardinal Dubois, qui alors avait besoin d’eux. Ils dirent au cardinal qu’ils avaient parmi eux un jeune homme qui était devenu fou, et qu’il fallait l’enfermer.

Le cardinal qui, par intérêt, eût dû le protéger sur cette seule accusation, donna sur-le-champ une lettre de cachet, la chose du monde dont un ministre est quelquefois le plus libéral.

Le lieutenant de police vint prendre ce fou qu’on lui indiqua; il trouva un homme qui faisait des révérences autrement qu’à la française, qui parlait comme en chantant, et qui avait l’air tout étonné. Il le plaignit beaucoup d’être tombé en démence, le fit lier, et l’envoya à Charenton où il fut fouetté, comme l’abbé Desfontaines, deux fois par semaine.

Le lettré chinois ne comprenait rien à cette manière de recevoir les étrangers. Il n’avait passé que deux ou trois jours à Paris; il trouvait les mœurs des Français assez étranges; il vécut deux ans au pain et à l’eau entre des fous et des pères correcteurs. Il crut que la nation française était composée de ces deux espèces, dont l’une dansait, tandis que l’autre fouettait l’espèce dansante.

Enfin au bout de deux ans le ministère changea; on nomma un nouveau lieutenant de police. Ce magistrat commença son administration par aller visiter les prisons. Il vit les fous de Charenton. Après qu’il se fut entretenu avec eux, il demanda s’il ne restait plus personne à voir. On lui dit qu’il y avait encore un pauvre malheureux, mais qu’il parlait une langue que personne n’entendait.

Un jésuite qui accompagnait le magistrat dit que c’était la folie de cet homme de ne jamais répondre en français, qu’on n’en tirerait rien, et qu’il conseillait qu’on ne se donnât pas la peine de le faire venir.

Le ministre insista. Le malheureux fut amené; il se jeta aux genoux du lieutenant de police, qui envoya chercher les interprètes du roi pour l’interroger; on lui parla espagnol, latin, grec, anglais; il disait toujours Kanton, Kanton. Le jésuite assura qu’il était possédé.

Le magistrat, qui avait entendu dire autrefois qu’il y a une province de la Chine appelée Kanton, s’imagina que cet homme en était peut-être. On fit venir un interprète des missions étrangères, qui écorchait le chinois: tout fut reconnu; le magistrat ne sut que faire, et le jésuite que dire. M. le duc de Bourbon était alors premier ministre; on lui conta la chose; il fit donner de l’argent et des habits au Chinois, et on le renvoya dans son pays, d’où l’on ne croit pas que beaucoup de lettrés viennent jamais nous voir.

Il eût été plus politique de le garder et de le bien traiter, que de l’envoyer donner à la Chine la plus mauvaise opinion de la France.

AUTRE ANECDOTE SUR UN JÉSUITE CHINOIS.

Les jésuites de France, missionnaires secrets à la Chine, dérobèrent, il y a environ trente ans, un enfant de Kanton à ses parents, le menèrent à Paris, et l’élevèrent dans leur couvent de la rue Saint-Antoine. Cet enfant se fit jésuite à l’àge de quinze ans, et resta encore dix ans en France. Il sait parfaitement le français et le chinois, et il est assez savant. M. Bertin, contrôleur général et depuis secrétaire d’État, le renvoya à la Chine, en 1763, après l’abolissement des jésuites.

Il s’appelle Ko; il signe Ko, jésuite.

Il y avait, en 1772, quatorze jésuites français à Pékin, parmi lesquels était le frère Ko, qui demeure encore dans leur maison.

L’empereur Kien-Long a conservé auprès de lui ces moines d’Europe en qualité de peintres, de graveurs, d’horlogers, de mécaniciens, avec défense expresse de disputer jamais sur la religion, et de causer le moindre trouble dans l’empire.

Le jésuite Ko a envoyé de Pékin à Paris des manuscrits de sa composition, intitulés Mémoires concernant l’histoire, les sciences, les arts, les mœurs et les usages des Chinois, par les missionnaires de Pékin.

Ce livre est imprimé, et se débite actuellement à Paris chez le libraire Nyon.

L’auteur se déchaîne contre tous les philosophes de l’Europe, à la page 271. Il donne le nom d’illustre martyr de Jésus-Christ à un prince du sang tartare que les jésuites avaient séduit, et que le feu empereur Yongtching avait exilé.

Ce Ko se vante de faire beaucoup de néophytes; c’est un esprit ardent, capable de troubler plus la Chine que les jésuites n’ont autrefois troublé le Japon.

On prétend qu’un seigneur russe, indigné de cette insolence jésuitique, qui s’étend au bout du monde même après l’extinction de cette société, veut faire parvenir à Pékin, au président du tribunal des rites, un extrait en chinois de ce mémoire, qui puisse faire connaître le nommé Ko et les autres jésuites qui travaillent avec lui.

ANATOMIE.

ANATOMIE.

L’anatomie ancienne est à la moderne ce qu’étaient les cartes géographiques grossières du XVI siècle, qui ne représentaient que les lieux principaux, et encore infidèlement tracés, en comparaison des cartes topographiques de nos jours, où l’on trouve jusqu’au moindre buisson mis à sa place.

Depuis Vésal jusqu’à Bertin on a fait de nouvelles découvertes dans le corps humain; on peut se flatter d’avoir pénétré jusqu’à la ligne qui sépare à jamais les tentatives des hommes et les secrets impénétrables de la nature.

Interrogez Borelli sur la force exercée par le cœur dans sa dilatation, dans sa diastole; il vous assure qu’elle est égale à un poids de cent quatre-vingt mille livres dont il rabat ensuite quelques milliers. Adressez-vous à Keil, il vous certifie que cette force n’est que de cinq onces. Jurin vient qui décide qu’ils se sont trompés, et il fait un nouveau calcul; mais un quatrième survenant prétend que Jurin s'est trompé aussi. La nature se moque d’eux tous, et pendant qu’ils disputent, elle a soin de notre vie: elle fait contracter et dilater le cœur par des voies que l’esprit humain ne peut découvrir.

On dispute depuis Hippocrate sur la manière dont se fait la digestion; les uns accordent à l’estomac des sucs digestifs, d’autres les lui refusent. Les chimistes font de l’estomac un laboratoire. Hecquet en fait un moulin. Heureusement la nature nous fait digérer sans qu’il soit nécessaire que nous sachions son secret. Elle nous donne des appétits, des goûts et des aversions pour certains aliments, dont nous ne pourrons jamais savoir la cause.

On dit que notre chyle se trouve déjà tout formé dans les aliments mêmes, dans une perdrix rôtie. Mais que tous les chimistes ensemble mettent des perdrix dans une cornue, ils n’en retireront rien qui ressemble ni à une perdrix ni au chyle. Il faut avouer que nous digérons ainsi que nous recevons la vie, que nous la donnons, que nous dormons, que nous sentons, que nous pensons, sans savoir comment. On ne peut trop le redire.

Nous avons des bibliothèques entières sur la génération: mais personne ne sait encore seulement quel ressort produit l’intumescence dans la partie masculine.

On parle d’un suc nerveux qui donne la sensibilité à nos nerfs; mais ce suc n’a pu être découvert par aucun anatomiste.

Les esprits animaux, qui ont une si grande réputation, sont encore à découvrir.

Votre médecin vous fera prendre une médecine, et ne sait pas comment elle vous purge.

La manière dont se forment nos cheveux et nos ongles nous est aussi inconnue que la manière dont nous avons des idées. Le plus vil excrément confond tous les philosophes.

Winslow et Lémeri entassent mémoire sur mémoire concernant la génération des mulets; les savants se partagent: l’âne, fier et tranquille, sans se mêler de la dispute, subjugue cependant sa cavale qui lui donne un beau mulet, sans que Lémeri et Winslow se doutent par quel art ce mulet naît avec des oreilles d’âne et un corps de cheval.

Borelli dit que l’œil gauche est beaucoup plus fort que l’œil droit. D’habiles physiciens ont soutenu le parti de l’œil droit contre lui.

Vossius attribuait la couleur des nègres à une maladie. Ruysch a mieux rencontré en les disséquant, et en enlevant avec une adresse singulière le corps muqueux réticulaire qui est noir; et malgré cela il se trouve encore des physiciens qui croient les noirs originairement blancs. Mais qu’est-ce qu’un système que la nature désavoue?

Boerhaave assure que le sang dans les vésicules des poumons est pressé, chassé, foulé, brisé, atténué.

Lecat prétend que rien de tout cela n’est vrai. Il attribue la couleur rouge du sang à un fluide caustique, et on lui nie son fluide caustique.

Les uns font des nerfs un canal par lequel passe un fluide invisible; les autres en font un violon dont les cordes sont pincées par un archet qu’on ne voit pas davantage.

La plupart des médecins attribuent les règles des femmes à la pléthore du sang. Terenzoni et Vieussens croient que la cause de ces évacuations est dans un esprit vital, dans le froissement des nerfs, enfin dans le besoin d’aimer.

On a recherché jusqu’à la cause de la sensibilité, et on est allé jusqu’à la trouver dans la trépidation des membres à demi animés. On a cru les membranes du fœtus irritables, et cette idée a été fortement combattue.

Celui-ci dit que la palpitation d’un membre coupé est le ton que le membre conserve encore. Cet autre dit que c’est l’élasticité; un troisième l’appelle irritabilité. La cause, tous l’ignorent, tous sont à la porte du dernier asile où la nature se renferme; elle ne se montre jamais à eux, et ils devinent dans son antichambre.

Heureusement ces questions sont étrangères à la médecine utile, qui n’est fondée que sur l’expérience, sur la connaissance du tempérament d’un malade, sur des remèdes très-simples donnés à propos; le reste est pure curiosité, et souvent charlatanerie.

Si un homme à qui on sert un plat d’écrevisses qui étaient toutes grises avant la cuisson, et qui sont devenues toutes rouges dans la chaudière, croyait n’en devoir manger que lorsqu’il saurait bien précisément comment elles sont devenues rouges, il ne mangerait d’écrevisses de sa vie.

ANCIENS ET MODERNES Le grand procès des anciens et des modernes n’est pas encore vidé; il est sur le bureau depuis l’âge d’argent qui succéda à l’âge d’or. Les hommes ont toujours prétendu que le bon vieux temps valait beaucoup mieux que le temps présent. Nestor, dans l’Iliade, en voulant s’insinuer comme un sage conciliateur dans l’esprit d’Achille et d’Agamemnon, débute par leur dire « J’ai vécu autrefois avec des hommes qui valaient mieux que vous; non, je n’ai jamais vu et je ne verrai jamais de si grands personnages que Dryas, Cénée, Exadius, Polyphème égal aux dieux, etc. » La postérité a bien vengé Achille du mauvais compliment de Nestor, vainement loué par ceux qui ne louent que l’antique. Personne ne connaît plus Dryas; on n’a guère entendu parler d’Exadius, ni de Cénée; et pour Polyphème égal aux dieux, il n’a pas une trop bonne réputation, à moins que ce ne soit tenir de la divinité que d’avoir un grand œil au front, et de manger des hommes tout crus.

Lucrèce ne balance pas à dire que la nature a dégénéré (lib. II, v. 1160-62): Ipsa dedit dulces fœtus et pabula Iæta Quæa nunc vix nostro grandescunt aucta labore; Conferimusque boves, et vires agricolarum, etc.

La nature languit; la terre est épuisée; L’homme dégénéré, dont la force est usée, Fatigue un sol ingrat par ses bœufs affaiblis.

L’antiquité est pleine des éloges d’une autre antiquité plus reculée.

Les hommes, en tout temps, ont pensé qu’autrefois De longs ruisseaux de lait serpentaient dans nos bois; La lune était plus grande, et la nuit moins obscure; L’hiver se couronnait de fleurs et de verdure; L’homme, ce roi du monde, et roi très-fainéant, Se contemplait à l’aise, admirait son néant. Et, formé pour agir, se plaisait à rien faire, etc.

Horace combat ce préjugé avec autant de finesse que de force dans sa belle épître à Auguste. « Faut-il donc, dit-il, que nos poëmes soient comme nos vins, dont les plus vieux sont toujours préférés? » Il dit ensuite: Indignor quidquam reprehendi, non quia crasse Compositum illepideve putetur, sed quia nuper; Nec veniam antiquis, sed honorem et præmia posci...Ingeniis non ille favet plauditque sepultis; Nostra sed impugnat; nos nostraque lividus odit, etc.

J’ai vu ce passage imité ainsi en vers familiers: Rendons toujours justice au beau. Est-il laid pour être nouveau? Pourquoi donner la préférence Aux méchants vers du temps jadis? C’est en vain qu’ils sont applaudis; Ils n’ont droit qu’à notre indulgence. Les vieux livres sont des trésors, Dit la sotte et maligne envie. Ce n’est pas qu’elle aime les morts: Elle hait ceux qui sont en vie.

Le savant et ingénieux Fontenelle s’exprime ainsi sur ce sujet: « Toute la question de la prééminence entre les anciens et les modernes, étant une fois bien entendue, se réduit à savoir si les arbres qui étaient autrefois dans nos campagnes étaient plus grands que ceux d’aujourd’hui. En cas qu’ils l’aient été, Homère, Platon, Démosthène, ne peuvent être égalés dans ces derniers siècles; mais si nos arbres sont aussi grands que ceux d’autrefois, nous pouvons égaler Homère, Platon, et Démosthène.

« Éclaircissons ce paradoxe. Si les anciens avaient plus d’esprit que nous, c’est donc que les cerveaux de ce temps-là étaient mieux disposés, formés de fibres plus fermes ou plus délicates, remplis de plus d’esprits animaux; mais en vertu de quoi les cerveaux de ce temps-là auraient-ils été mieux disposés? Les arbres auraient donc été aussi plus grands et plus beaux: car si la nature était alors plus jeune et plus vigoureuse, les arbres, aussi bien que les cerveaux des hommes, auraient dû se sentir de cette vigueur et de cette jeunesse. » (Digression sur les anciens et les modernes, tome IV, édition de 1742.)

Avec la permission de cet illustre académicien, ce n’est point là du tout l’état de la question. Il ne s’agit pas de savoir si la nature a pu produire de nos jours d’aussi grands génies, et d’aussi bons ouvrages que ceux de l’antiquité grecque et latine; mais de savoir si nous en avons en effet. Il n’est pas impossible sans doute qu’il y ait d’aussi grands chênes dans la forêt de Chantilly que dans celle de Dodone; mais, supposé que les chênes de Dodone eussent parlé, il serait très-clair qu’ils auraient un grand avantage sur les nôtres, qui probablement ne parleront jamais.

Lamotte, homme d’esprit et de talent, qui a mérité des applaudissements dans plus d’un genre, a soutenu, dans une ode remplie de vers heureux, le parti des modernes. Voici une de ses stances: Et pourquoi veut-on que j’encense Ces prétendus dieux dont je sors? En moi la même intelligence Fait mouvoir les mêmes ressorts. Croit-on la nature bizarre, Pour nous aujourd’hui plus avare Que pour les Grecs et les Romains? De nos aînés mère idolâtre, N’est-elle plus que la marâtre Du reste grossier des humains?

On pouvait lui répondre: Estimez vos aînés sans les adorer. Vous avez une intelligence et des ressorts comme Virgile et Horace en avaient; mais ce n’est pas peut-être absolument la même intelligence. Peut-être avaient-ils un talent supérieur au vôtre, et ils l’exerçaient dans une langue plus riche et plus harmonieuse que les langues modernes, qui sont un mélange de l’horrible jargon des Celtes et d’un latin corrompu.

La nature n’est point bizarre; mais il se pourrait qu’elle eût donné aux Athéniens un terrain et un ciel plus propre que la Vestphalie et que le Limousin à former certains génies. Il se pourrait bien encore que le gouvernement d’Athènes, en secondant le climat, eût mis dans la tête de Démosthène quelque chose que l’air de Clamart et de la Grenouillère, et le gouvernement du cardinal de Richelieu, ne mirent point dans la tête d’Omer Talon et de Jérôme Bignon.

Quelqu’un répondit alors à Lamotte par le petit couplet suivant: Cher Lamotte, imite et révère Ces dieux dont tu ne descends pas. Si tu crois qu’Horace est ton père, Il a fait des enfants ingrats. La nature n’est point bizarre; Pour Danchet elle est fort avare; Mais Racine en fut bien traité; Tibulle était guidé par elle; Mais pour notre ami La Chapelle, Hélas! qu’elle a peu de bonté!

Cette dispute est donc une question de fait. L’antiquité a-t-elle été plus féconde en grands monuments de tout genre, jusqu’au temps de Plutarque, que les siècles modernes ne l’ont été depuis le siècle des Médicis jusqu’à Louis XIV inclusivement?

Les Chinois, plus de deux cents ans avant notre ère vulgaire, construisirent cette grande muraille qui n’a pu les sauver de l’invasion des Tartares. Les Égyptiens, trois mille ans auparavant, avaient surchargé la terre de leurs étonnantes pyramides, qui avaient environ quatre-vingt-dix mille pieds carrés de base. Personne ne doute que si on voulait entreprendre aujourd’hui ces inutiles ouvrages, on n’en vînt aisément à bout en prodiguant beaucoup d’argent. La grande muraille de la Chine est un monument de la crainte; les pyramides sont des monuments de la vanité et de la superstition. Les unes et les autres attestent une grande patience dans les peuples, mais aucun génie supérieur. Ni les Chinois, ni les Égyptiens, n’auraient pu faire seulement une statue telle que nos sculpteurs en forment aujourd’hui.

DU CHEVALIER TEMPLE.

Le chevalier Temple, qui a pris à tâche de rabaisser tous les modernes, prétend qu’ils n’ont rien en architecture de comparable aux temples de la Grèce et de Rome; mais, tout Anglais qu’il était, il devait convenir que l’église de Saint-Pierre est incomparablement plus belle que n’était le Capitole.

C’est une chose curieuse que l’assurance avec laquelle il prétend qu’il n’y a rien de neuf dans notre astronomie, rien dans la connaissance du corps humain, si ce n’est peut-être, dit-il, la circulation du sang. L’amour de son opinion, fondé sur son extrême amour-propre, lui fait oublier la découverte des satellites de Jupiter, des cinq lunes et de l’anneau de Saturne, de la rotation du soleil sur son axe, de la position calculée de trois mille étoiles, des lois données par Képler et par Newton aux orbes célestes, des causes de la précession des équinoxes, et de cent autres connaissances dont les anciens ne soupçonnaient pas même la possibilité.

Les découvertes dans l’anatomie sont en aussi grand nombre. Un nouvel univers en petit, découvert avec le microscope, était compté pour rien par le chevalier Temple; il fermait les yeux aux merveilles de ses contemporains, et ne les ouvrait que pour admirer l’ancienne ignorance.

Il va jusqu’à nous plaindre de n’avoir plus aucun reste de la magie des Indiens, des Chaldéens, des Égyptiens; et par cette magie il entend une profonde connaissance de la nature, par laquelle ils produisaient des miracles, sans qu’il en cite aucun, parce qu’en effet il n’y en a jamais eu. « Que sont devenus, dit-il, les charmes de cette musique qui enchantait si souvent les hommes et les bêtes, les poissons, les oiseaux, les serpents, et changeait leur nature? » Cet ennemi de son siècle croit bonnement à la fable d’Orphée, et n’avait apparemment entendu ni la belle musique d’Italie, ni même celle de France, qui à la vérité ne charment pas les serpents, mais qui charment les oreilles des connaisseurs.

Ce qui est encore plus étrange, c’est qu’ayant toute sa vie cultivé les belles-lettres, il ne raisonne pas mieux sur nos bons auteurs que sur nos philosophes. Il regarde Rabelais comme un grand homme. Il cite les Amours des Gaules comme un de nos meilleurs ouvrages. C’était pourtant un homme savant, un homme de cour, un homme de beaucoup d’esprit, un ambassadeur, qui avait fait de profondes réflexions sur tout ce qu’il avait vu. Il possédait de grandes connaissances: un préjugé suffit pour gâter tout ce mérite.

DE BOILEAU ET DE RACINE.

Boileau et Racine, en écrivant en faveur des anciens contre Perrault, furent plus adroits que le chevalier Temple. Ils se gardèrent bien de parler d’astronomie et de physique. Boileau s’en tient à justifier Homère contre Perrault, mais en glissant adroitement sur les défauts du poëte grec, et sur le sommeil que lui reproche Horace. Il ne s’étudie qu’à tourner Perrault, l’ennemi d’Homère, en ridicule. Perrault entend-il mal un passage, ou traduit-il mal un passage qu’il entend? voilà Boileau qui saisit ce petit avantage, qui tombe sur lui en ennemi redoutable, qui le traite d’ignorant, de plat écrivain: mais il se pouvait très-bien faire que Perrault se fût souvent trompé, et que pourtant il eût souvent raison sur les contradictions, les répétitions, l’uniformité des combats, les longues harangues dans la mêlée, les indécences, les inconséquences de la conduite des dieux dans le poëme, enfin sur toutes les fautes où il prétendait que ce grand poëte était tombé. En un mot, Boileau se moqua de Perrault beaucoup plus qu’il ne justifia Homère.

DE L’INJUSTICE ET DE LA MAUVAISE FOI DE RACINE DANS LA DISPUTE CONTRE PERRAULT, AU SUJET D’EURIPIDE, ET DES INFIDÉLITÉS DE BRUMOY.

Racine usa du même artifice: car il était tout aussi malin que Boileau pour le moins. Quoiqu’il n’eût pas fait comme lui son capital de la satire, il jouit du plaisir de confondre ses ennemis sur une petite méprise très-pardonnable où ils étaient tombés au sujet d’Euripide, et en même temps de se sentir très-supérieur à Euripide même. Il raille autant qu’il le peut ce même Perrault et ses partisans sur leur critique de l’Alceste d’Euripide, parce que ces messieurs malheureusement avaient été trompés par une édition fautive d’Euripide, et qu’ils avaient pris quelques répliques d’Admète pour celles d’Alceste; mais cela n’empêche pas qu’Euripide n’eût grand tort en tout pays, dans la manière dont il fait parler Admète à son père. Il lui reproche vivement de n’être pas mort pour lui.