« Quoi donc, lui répond le roi son père, à qui adressez-vous, s’il vous plaît, un discours si hautain? Est-ce à quelque esclave de Lydie ou de Phrygie? Ignorez-vous que je suis né libre et Thessalien? (Beau discours pour un roi et pour un père!) Vous m’outragez comme le dernier des hommes. Où est la loi qui dit que les pères doivent mourir pour leurs enfants? Chacun est ici-bas pour soi. J’ai rempli mes obligations envers vous. Quel tort vous fais-je? Demandé-je que vous mouriez pour moi? La lumière vous est précieuse; me l’est-elle moins?… Vous m’accusez de lâcheté… Lâche vous-même, vous n’avez pas rougi de presser votre femme de vous faire vivre en mourant pour vous… Ne vous sied-il pas bien après cela de traiter de lâches ceux qui refusent de faire pour vous ce que vous n’avez pas le courage de faire vous-même?… Croyez-moi, taisez-vous… Vous aimez la vie, les autres ne l’aiment pas moins… Soyez sûr que si vous m’injuriez encore, vous entendrez de moi des duretés qui ne seront pas des mensonges. » Le chœur prend alors la parole: « C’est assez et déjà trop des deux côtés: cessez, vieillard, cessez de maltraiter de paroles votre fils. » Le chœur aurait dû plutôt, ce semble, faire une forte réprimande au fils d’avoir très-brutalement parlé à son propre père, et de lui avoir reproché si aigrement de n’être pas mort.
Tout le reste de la scène est dans ce goût.
PHÉRÈS, à son fils.
Tu parles contre ton père, sans en avoir reçu d’outrage.
ADMÈTE.
Oh! j’ai bien vu que vous aimez à vivre longtemps.
PHÉRÈS.
Et toi, ne portes-tu pas au tombeau celle qui est morte pour toi?
ADMÈTE.
Ah! le plus infâme des hommes, c’est la preuve de ta lâcheté.
PHÉRÈS.
Tu ne pourras pas au moins dire qu’elle est morte pour moi.
ADMÈTE.
Plût au ciel que tu fusses dans un état où tu eusses besoin de moi!
LE PÈRE.
Fais mieux, épouse plusieurs femmes, afin qu’elles meurent pour te faire vivre plus longtemps.
Après cette scène, un domestique vient parler tout seul de l’arrivée d’Hercule. « C’est un étranger, dit-il, qui a ouvert la porte lui-même, s’est d’abord mis à table; il se fâche de ce qu’on ne lui sert pas assez vite à manger, il remplit de vin à tout moment sa coupe, boit à longs traits du rouge et du paillet, et ne cesse de boire et de chanter de mauvaises chansons qui ressemblent à des hurlements, sans se mettre en peine du roi et de sa femme que nous pleurons. C’est sans doute quelque fripon adroit, un vagabond, un assassin ».
Il peut être assez étrange qu’on prenne Hercule pour un fripon adroit; il ne l’est pas moins qu’Hercule, ami d’Admète, soit inconnu dans la maison. Il l’est encore plus qu’Hercule ignore la mort d’Alceste, dans le temps même qu’on la porte au tombeau.
Il ne faut pas disputer des goûts; mais il est sûr que de telles scènes ne seraient pas souffertes chez nous à la Foire.
Brumoy, qui nous a donné le Théâtre des Grecs, et qui n’a pas traduit Euripide avec une fidélité scrupuleuse, fait ce qu’il peut pour justifier la scène d’Admète et de son père; on ne devinerait pas le tour qu’il prend.
Il dit d’abord que « les Grecs n’ont pas trouvé à redire à ces mêmes choses qui sont à notre égard des indécences, des horreurs; qu’ainsi il faut convenir qu’elles ne sont pas tout à fait telles que nous les imaginons; en un mot, que les idées ont changé ».
On peut répondre que les idées des nations policées n’ont jamais changé sur le respect que les enfants doivent à leurs pères.
« Qui peut douter, ajoute-t-il, que les idées n’aient changé en différents siècles sur des points de morale plus importants? » On répond qu’il n’y en a guère de plus importants.
« Un Français, continue-t-il, est insulté; le prétendu bon sens français veut qu’il coure les risques du duel, et qu’il tue ou meure pour recouvrer son honneur. » On répond que ce n’est pas le seul prétendu bon sens français, mais celui de toutes les nations de l’Europe sans exception.
« On ne sent pas assez combien cette maxime paraîtra ridicule dans deux mille ans, et de quel air on l’aurait sifflée du temps d’Euripide. » Cette maxime est cruelle et fatale, mais non pas ridicule; et on ne l’eût sifflée d’aucun air du temps d’Euripide. Il y avait beaucoup d’exemples de duels chez les Grecs et chez les Asiatiques. On voit, dès le commencement du premier livre de l’Iliade, Achille tirant à moitié son épée; et il était prêt à se battre contre Agamemnon, si Minerve n’était venue le prendre par les cheveux, et lui faire remettre son épée dans le fourreau.
Plutarque rapporte qu’Éphestion et Cratère se battirent en duel, et qu’Alexandre les sépara. Quinte-Curce raconte que deux autres officiers d’Alexandre se battirent en duel en présence d’Alexandre: l’un armé de toutes pièces; l’autre, qui était un athlète, armé seulement d’un bâton, et que celui-ci vainquit son adversaire.
Et puis, quel rapport y a-t-il, je vous prie, entre un duel et les reproches que se font Admète et son père Phérès tour à tour d’aimer trop la vie, et d’être des lâches?
Je ne donnerai que cet exemple de l’aveuglement des traducteurs et des commentateurs: puisque Brumoy, le plus impartial de tous, s’est égaré à ce point, que ne doit-on pas attendre des autres? Mais si les Brumoy et les Dacier étaient là, je leur demanderais volontiers s’ils trouvent beaucoup de sel dans le discours que Polyphème tient dans Euripide: « Je ne crains point le foudre de Jupiter. Je ne sais si ce Jupiter est un dieu plus fier et plus fort que moi. Je me soucie très-peu de lui. S’il fait tomber de la pluie, je me renferme dans ma caverne; j’y mange un veau rôti, ou quelque bête sauvage; après quoi je m’étends tout de mon long; j’avale un grand pot de lait; je défais mon sayon, et je fais entendre un certain bruit qui vaut bien celui du tonnerre. » Il faut que les scoliastes n’aient pas le nez bien fin, s’ils ne sont pas dégoûtés de ce bruit que fait Polyphème quand il a bien mangé.
Ils disent que le parterre d’Athènes riait de cette plaisanterie, et que « jamais les Athéniens n’ont ri d’une sottise ». Quoi! toute la populace d’Athènes avait plus d’esprit que la cour de Louis XIV? Et la populace n’est pas la même partout?
Ce n’est pas qu’Euripide n’ait des beautés, et Sophocle encore davantage; mais ils ont de bien plus grands défauts. On ose dire que les belles scènes de Corneille et les touchantes tragédies de Racine l’emportent autant sur les tragédies de Sophocle et d’Euripide que ces deux Grecs remportent sur Thespis. Racine sentait bien son extrême supériorité sur Euripide; mais il louait ce poëte grec pour humilier Perrault.
Molière, dans ses bonnes pièces, est aussi supérieur au pur mais froid Térence, et au farceur Aristophane, qu’au baladin Dancourt.
Il y a donc des genres dans lesquels les modernes sont de beaucoup supérieurs aux anciens, et d’autres en très-petit nombre dans lesquels nous leur sommes inférieurs. C’est à quoi se réduit toute la dispute.
DE QUELQUES COMPARAISONS ENTRE DES OUVRAGES CÉLÈBRES.
La raison et le goût veulent, ce me semble, qu’on distingue dans un ancien, comme dans un moderne, le bon et le mauvais, qui sont très-souvent à côté l’un de l’autre.
On doit sentir avec transport ce vers de Corneille, ce vers tel qu’on n’en trouve pas un seul, ni dans Homère, ni dans Sophocle, ni dans Euripide, qui en approche: Que vouliez-vous qu’il fit contre trois? — Qu’il mourût.
Et l’on doit avec la même sagacité et la même justice réprouver les vers suivants.
En admirant le sublime tableau de la dernière scène de Rodogune, les contrastes frappants des personnages et la force du coloris, l’homme de goût verra par combien de fautes cette situation terrible est amenée, quelles invraisemblances l’ont préparée, à quel point il a fallu que Rodogune ait démenti son caractère, et par quels chemins raboteux il a fallu passer pour arriver à cette grande et tragique catastrophe.
Ce même juge équitable ne se lassera point de rendre justice à l’artificieuse et fine contexture des tragédies de Racine, les seules peut-être qui aient été bien ourdies d’un bout à l’autre depuis Eschyle jusqu’au grand siècle de Louis XIV. Il sera touché de cette élégance continue, de cette pureté de langage, de cette vérité dans les caractères qui ne se trouve que chez lui; de cette grandeur sans enflure qui seule est grandeur; de ce naturel qui ne s’égare jamais dans de vaines déclamations, dans des disputes de sophiste, dans des pensées aussi fausses que recherchées, souvent exprimées en solécismes; dans des plaidoyers de rhétorique plus faits pour les écoles de province que pour la tragédie.
Le même homme verra dans Racine de la faiblesse et de l’uniformité dans quelques caractères; de la galanterie, et quelquefois de la coquetterie même; des déclarations d’amour qui tiennent de l’idylle et de l’élégie plutôt que d’une grande passion théâtrale. Il se plaindra de ne trouver, dans plus d’un morceau très-bien écrit, qu’une élégance qui lui plaît, et non pas un torrent d’éloquence qui l’entraîne; il sera fâché de n’éprouver qu’une faible émotion, et de se contenter d’approuver, quand il voudrait que son esprit fût étonné et son cœur déchiré.
C’est ainsi qu’il jugera les anciens, non pas sur leurs noms, non pas sur le temps où ils vivaient, mais sur leurs ouvrages mêmes; ce n’est pas trois mille ans qui doivent plaire, c’est la chose même. Si une darique a été mal frappée, que m’importe qu’elle représente le fils d’Hystaspe? La monnaie de Varin est plus récente, mais elle est infiniment plus belle.
Si le peintre Timante venait aujourd’hui présenter à côté des tableaux du Palais-Royal son tableau du sacrifice d’Iphigénie, peint de quatre couleurs; s’il nous disait: « Des gens d’esprit m’ont assuré en Grèce que c’est un artifice admirable d’avoir voilé le visage d’Agamemnon, dans la crainte que sa douleur n’égalât pas celle de Clytemnestre, et que les larmes du père ne déshonorassent la majesté du monarque; » il se trouverait des connaisseurs qui lui répondraient: « C’est un trait d’esprit, et non pas un trait de peintre; un voile sur la tête de votre principal personnage fait un effet affreux dans un tableau: vous avez manqué votre art. Voyez le chef-d’œuvre de Rubens qui a su exprimer sur le visage de Marie de Médicis la douleur de l’enfantement, l’abattement, la joie, le sourire, et la tendresse, non avec quatre couleurs, mais avec toutes les teintes de la nature. Si vous vouliez qu’Agamemnon cachât un peu son visage, il fallait qu’il en cachât une partie avec ses mains posées sur son front et sur ses yeux, et non pas avec un voile que les hommes n’ont jamais porté, et qui est aussi désagréable à la vue, aussi peu pittoresque, qu’il est opposé au costume: vous deviez alors laisser voir des pleurs qui coulent, et que le héros veut cacher; vous deviez exprimer dans ses muscles les convulsions d’une douleur qu’il veut surmonter; vous deviez peindre dans cette attitude la majesté et le désespoir. Vous êtes Grec, et Rubens est Belge; mais le Belge l’emporte. » Un Florentin, homme de lettres, d’un esprit juste et d’un goût cultivé, se trouva un jour dans la bibliothèque de milord Chesterfield avec un professeur d’Oxford et un Écossais qui vantait le poëme de Fingal, composé, disait-il, dans la langue du pays de Galles, laquelle est encore en partie celle des Bas-Bretons. « Que l’antiquité est belle! s’écriait-il; le poëme de Fingal a passé de bouche en bouche jusqu’à nous depuis près de deux mille ans, sans avoir été jamais altéré; tant les beautés véritables ont de force sur l’esprit des hommes! » Alors il lut à l’assemblée ce commencement de Fingal.
« Cuchulin était assis près de la muraille de Tura sous l’arbre de la feuille agitée; sa pique reposait contre un rocher couvert de mousse, son bouclier était à ses pieds sur l’herbe. Il occupait sa mémoire du souvenir du grand Carbar, héros tué par lui à la guerre. Moran, né de Fitilh, Moran, sentinelle de l’Océan, se présenta devant lui.
« Lève-toi, lui dit-il, lève-toi, Cuchulin; je vois les vaisseaux de Suaran, les ennemis sont nombreux, plus d’un héros s’avance sur les vagues noires de la mer.
« Cuchulin aux yeux bleus lui répliqua: « Moran, fils de Fitilh, tu trembles toujours, tes craintes multiplient le nombre des ennemis. Peut-être est-ce le roi des montagnes désertes qui vient à mon secours dans les plaines d’Ullin. — Non, dit Moran, c’est Suaran lui-même; il est aussi haut qu’un rocher de glace: j’ai vu sa lance, elle est comme un haut sapin ébranché par les vents; son bouclier est comme la lune qui se lève; il était assis au rivage sur un rocher, il ressemblait à un nuage qui couvre une montagne, etc. » — Ah! voilà le véritable style d’Homère, dit alors le professeur d’Oxford; mais ce qui m’en plaît davantage, c’est que j’y vois la sublime éloquence hébraïque. Je crois lire les passages de ces beaux cantiques.
« Tu gouverneras toutes les nations que tu nous soumettras, avec une verge de fer; tu les briseras comme le potier fait un vase.
« Tu briseras les dents des pécheurs.
« La terre a tremblé, les fondements des montagnes se sont ébranlés, parce que le Seigneur s’est fâché contre les montagnes, et il a lancé la grêle et des charbons.
« Il a logé dans le soleil, et il en est sorti comme un mari sort de son lit.
« Dieu brisera leurs dents dans leur bouche, il mettra en poudre leurs dents mâchelières; ils deviendront à rien comme de l’eau, car il a tendu son arc pour les abattre; ils seront engloutis, tout vivants dans sa colère, avant d’attendre que les épines soient aussi hautes qu’un prunier.
« Les nations viendront vers le soir, affamées comme des chiens; et toi. Seigneur, tu te moqueras d’elles, et tu les réduiras à rien.
« La montagne du Seigneur est une montagne coagulée; pourquoi regardez-vous les monts coagulés? Le Seigneur a dit: Je jetterai Basan; je le jetterai dans la mer, afin que ton pied soit teint de sang, et que la langue de tes chiens lèche leur sang.
« Ouvre la bouche bien grande, et je la remplirai.
« Rends les nations comme une roue qui tourne toujours, comme la paille devant la face du vent, comme un feu qui brûle une forêt, comme une flamme qui brûle des montagnes; tu les poursuis dans ta tempête, et la colère les troublera.
« Il jugera dans les nations, il les remplira de ruines; il cassera les têtes dans la terre de plusieurs.
« Bienheureux celui qui prendra tes petits enfants, et qui les écrasera contre la pierre! etc., etc., etc. » Le Florentin, ayant écouté avec une grande attention les versets des cantiques récités par le docteur et les premiers vers de Fingal beuglés par l’Écossais, avoua qu’il n’était pas fort touché de toutes ces figures asiatiques, et qu’il aimait beaucoup mieux le style simple et noble de Virgile.
L’Écossais pâlit de colère à ce discours, le docteur d’Oxford leva les épaules de pitié; mais milord Chesterfield encouragea le Florentin par un sourire d’approbation.
Le Florentin, échauffé, et se tenant appuyé, leur dit: « Messieurs, rien n’est plus aisé que d’outrer la nature, rien n’est plus difficile que de l’imiter. Je suis un peu ce qu’on appelle en Italie improvisatori, et je vous parlerais huit jours de suite en vers dans ce style oriental, sans me donner la moindre peine, parce qu’il n’en faut aucune pour être ampoulé en vers négligés, chargés d’épithètes, qui sont presque toujours les mêmes; pour entasser combats sur combats, et pour peindre des chimères.
— Qui? vous! lui dit le professeur, vous feriez un poëme épique sur-le-champ?
— Non pas un poëme épique raisonnable et en vers corrects comme Virgile, répliqua l’Italien; mais un poëme dans lequel je m’abandonnerais à toutes mes idées, sans me piquer d’y mettre de la régularité.
— Je vous en défie, dirent l’Écossais et l’Oxfordien.
— Eh bien! donnez-moi un sujet, répliqua le Florentin. » Milord Chesterfield lui donna le sujet du Prince Noir, vainqueur à la journée de Poitiers, et donnant la paix après la victoire.
L’improvisateur se recueillit, et commença ainsi: « Muse d’Albion, génie qui présidez aux héros, chantez avec moi, non la colère oisive d’un homme implacable envers ses amis et ses ennemis; non des héros que les dieux favorisent tour à tour sans avoir aucune raison de les favoriser; non le siége d’une ville qui n’est point prise; non les exploits extravagants du fabuleux Fingal, mais les victoires véritables d’un héros aussi modeste que brave, qui mit des rois dans ses fers, et qui respecta ses ennemis vaincus.
« Déjà George, le Mars de l’Angleterre, était descendu du haut de l’empyrée, monté sur le coursier immortel devant qui les plus fiers chevaux du Limousin fuient, comme les brebis bêlantes et les tendres agneaux se précipitent en foule les uns sur les autres pour se cacher dans la bergerie à la vue d’un loup terrible, qui sort du fond des forêts, les yeux étincelants, le poil hérissé, la gueule écumante, menaçant les troupeaux et le berger de la fureur de ses dents avides de carnage.
« Martin, le célèbre protecteur des habitants de la fertile Touraine; Geneviève, douce divinité des peuples qui boivent les eaux de la Seine et de la Marne; Denis, qui porta sa tête entre ses bras à l’aspect des hommes et des immortels, tremblaient en voyant le superbe George traverser le vaste sein des airs. Sa tête était couverte d’un casque d’or orné des diamants qui pavaient autrefois les places publiques de la Jérusalem céleste, quand elle apparut aux mortels pendant quarante révolutions journalières de l’astre de la lumière et de sa sœur inconstante qui prête une douce clarté aux sombres nuits.
« Sa main porte la lance épouvantable et sacrée dont le demi-dieu Michael, exécuteur des vengeances du Très-Haut, terrassa dans les premiers jours du monde l’éternel ennemi du monde et du Créateur. Les plus belles plumes des anges qui assistent autour du trône, détachées de leurs dos immortels, flottaient sur son casque, autour duquel volent la terreur, la guerre homicide, la vengeance impitoyable, et la mort qui termine toutes les calamités des malheureux mortels. Il ressemblait à une comète qui dans sa course rapide franchit les orbites des astres étonnés, laissant loin derrière elle des traits d’une lumière pâle et terrible, qui annoncent aux faibles humains la chute des rois et des nations.
« Il s’arrête sur les rives de la Charente, et le bruit de ses armes immortelles retentit jusqu’à la sphère de Jupiter et de Saturne. Il fit deux pas, et il arriva jusqu’aux lieux où le fils du magnanime Édouard attendait le fils de l’intrépide Philippe de Valois. » Le Florentin continua sur ce ton pendant plus d’un quart d’heure. Les paroles sortaient de sa bouche, comme dit Homère, plus serrées et plus abondantes que les neiges qui tombent pendant l’hiver; cependant ses paroles n’étaient pas froides; elles ressemblaient plutôt aux rapides étincelles qui s’échappent d’une forge enflammée, quand les cyclopes frappent les foudres de Jupiter sur l’enclume retentissante.
Ses deux antagonistes furent enfin obligés de le faire taire, en lui avouant qu’il était plus aisé qu’ils ne l’avaient cru, de prodiguer les images gigantesques, et d’appeler le ciel, la terre et les enfers à son secours; mais ils soutinrent que c’était le comble de l’art de mêler le tendre et le touchant au sublime.
« Y a-t-il rien, par exemple, dit l’Oxfordien, de plus moral, et en même temps de plus voluptueux, que de voir Jupiter qui couche avec sa femme sur le mont Ida? » Milord Chesterfield prit alors la parole: « Messieurs, dit-il, je vous demande pardon de me mêler de la querelle; peut-être chez les Grecs c’était une chose très-intéressante qu’un dieu qui couche avec son épouse sur une montagne; mais je ne vois pas ce qu’on peut trouver là de bien fin et de bien attachant. Je conviendrai avec vous que le fichu qu’il a plu aux commentateurs et aux imitateurs d’appeler la ceinture de Vénus est une image charmante; mais je n’ai jamais compris que ce fût un soporatif, ni comment Junon imaginait de recevoir les caresses du maître des dieux pour le faire dormir. Voilà un plaisant dieu de s’endormir pour si peu de chose! Je vous jure que quand j’étais jeune, je ne m’assoupissais pas si aisément. J’ignore s’il est noble, agréable, intéressant, spirituel et décent, de faire dire par Junon à Jupiter: « Si vous voulez absolument me caresser, allons-nous-en au ciel dans votre appartement, qui est l’ouvrage de Vulcain, et dont la porte ferme si bien qu’aucun des dieux n’y peut entrer. » « Je n’entends pas non plus comment le Sommeil, que Junon prie d’endormir Jupiter, peut être un dieu si éveillé. Il arrive en un moment des îles de Lemnos et d’Imbros au mont Ida: il est beau de partir de deux îles à la fois; de là il monte sur un sapin, il court aussitôt aux vaisseaux des Grecs; il cherche Neptune, il le trouve, il le conjure de donner la victoire ce jour-là à l’armée des Grecs, et il retourne à Lemnos d’un vol rapide. Je n’ai rien vu de si frétillant que ce Sommeil.
« Enfin, s’il faut absolument coucher avec quelqu’un dans un poëme épique, j’avoue que j’aime cent fois mieux les rendez-vous d’Alcine avec Roger, et d’Armide avec Renaud.
« Venez, mon cher Florentin, me lire ces deux chants admirables de l’Arioste et du Tasse. » Le Florentin ne se fit pas prier. Milord Chesterfield fut enchanté. L’Écossais pendant ce temps-là relisait Fingal, le professeur d’Oxford relisait Homère, et tout le monde était content.
On conclut enfin qu’heureux est celui qui, dégagé de tous les préjugés, est sensible au mérite des anciens et des modernes, apprécie leurs beautés, connaît leurs fautes, et les pardonne.
ÂNE.
Ajoutons quelque chose à l’article Âne de l’Encyclopédie, concernant l’âne de Lucien, qui devint d’or entre les mains d’Apulée. Le plus plaisant de l’aventure est pourtant dans Lucien; et ce plaisant est qu’une dame devint amoureuse de ce monsieur lorsqu’il était âne, et n’en voulut plus lorsqu’il ne fut qu’homme. Ces métamorphoses étaient fort communes dans toute l’antiquité. L’âne de Silène avait parlé, et les savants ont cru qu’il s’était expliqué en arabe: c’était probablement un homme changé en âne par le pouvoir de Bacchus, car on sait que Bacchus était Arabe.
Virgile parle de la métamorphose de Mœris en loup comme d’une chose très-ordinaire.
… Sæpe lupum fieri, et se condere silvis Mœrim… Ecl.,, v. 97-98.
Mœris devenu loup se cacha dans les bois.
Cette doctrine des métamorphoses était-elle dérivée des vieilles fables d’Égypte, qui débitèrent que les dieux s’étaient changés en animaux dans la guerre contre les géants?
Les Grecs, grands imitateurs et grands enchérisseurs sur les fables orientales, métamorphosèrent presque tous les dieux en hommes ou en bêtes, pour les faire mieux réussir dans leurs desseins amoureux.
Si les dieux se changeaient en taureaux, en chevaux, en cygnes, en colombes, pourquoi n’aurait-on pas trouvé le secret de faire la même opération sur les hommes?
Plusieurs commentateurs, en oubliant le respect qu’ils devaient aux saintes Écritures, ont cité l’exemple de Nabuchodonosor changé en bœuf; mais c’était un miracle, une vengeance divine, une chose entièrement hors de la sphère de la nature, qu’on ne devait pas examiner avec des yeux profanes, et qui ne peut être l’objet de nos recherches.
D’autres savants, non moins indiscrets peut-être, se sont prévalus de ce qui est rapporté dans l’Évangile de l’enfance. Une jeune fille, en Égypte, étant entrée dans la chambre de quelques femmes, y vit un mulet couvert d’une housse de soie, ayant à son cou un pendant d’ébène. Ces femmes lui donnaient des baisers, et lui présentaient à manger en répandant des larmes. Ce mulet était le propre frère de ces femmes. Des magiciennes lui avaient ôté la figure humaine; et le Maître de la nature la lui rendit bientôt.
Quoique cet évangile soit apocryphe, la vénération pour le seul nom qu’il porte nous empêche de détailler cette aventure. Elle doit servir seulement à faire voir combien les métamorphoses étaient à la mode dans presque toute la terre. Les chrétiens qui composèrent cet évangile étaient sans doute de bonne foi. Ils ne voulaient point composer un roman; ils rapportaient avec simplicité ce qu’ils avaient entendu dire. L’Église, qui rejeta dans la suite cet évangile avec quarante-neuf autres, n’accusa pas les auteurs d’impiété et de prévarication; ces auteurs obscurs parlaient à la populace selon les préjugés de leur temps. La Chine était peut-être le seul pays exempt de ces superstitions.
L’aventure des compagnons d’Ulysse changés en bêtes par Circé était beaucoup plus ancienne que le dogme de la métempsycose annoncé en Grèce et en Italie par Pythagore.
Sur quoi se fondent les gens qui prétendent qu’il n’y a point d’erreur universelle qui ne soit l’abus de quelque vérité? Ils disent qu’on n’a vu des charlatans que parce qu’on a vu de vrais médecins, et qu’on n’a cru aux faux prodiges qu’à cause des véritables.
Mais avait-on des témoignages certains que des hommes étaient devenus loups, bœufs, ou chevaux, ou ânes? Cette erreur universelle n’avait donc pour principe que l’amour du merveilleux, et l’inclination naturelle pour la superstition.
Il suffit d’une opinion erronée pour remplir l’univers de fables. Un docteur indien voit que les bêtes ont du sentiment et de la mémoire: il conclut qu’elles ont une âme. Les hommes en ont une aussi. Que devient l’âme de l’homme après sa mort? que devient l’âme de la bête? Il faut bien qu’elles logent quelque part. Elles s’en vont dans le premier corps venu qui commence à se former. L’âme d’un brachmane loge dans le corps d’un éléphant, l’âme d’un âne se loge dans le corps d’un petit brachmane. Voilà le dogme de la métempsycose qui s’établit sur un simple raisonnement.
Mais il y a loin de là au dogme de la métamorphose. Ce n’est plus une âme sans logis qui cherche un gîte; c’est un corps qui est changé en un autre corps, son âme demeurant toujours la même. Or certainement nous n’avons dans la nature aucun exemple d’un pareil tour de gobelets.
Cherchons donc quelle peut être l’origine d’une opinion si extravagante et si générale. Sera-t-il arrivé qu’un père, ayant dit à son fils plongé dans de sales débauches et dans l’ignorance: « Tu es un cochon, un cheval, un âne; » ensuite l’ayant mis en pénitence avec un bonnet d’âne sur la tête, une servante du voisinage aura dit que ce jeune homme a été changé en âne en punition de ses fautes? Ses voisines l’auront redit à d’autres voisines, et de bouche en bouche ces histoires, accompagnées de mille circonstances, auront fait le tour du monde. Une équivoque aura trompé toute la terre.
Avouons donc encore ici, avec Boileau, que l’équivoque a été la mère de la plupart de nos sottises.
Joignez à cela le pouvoir de la magie, reconnu incontestable chez toutes les nations; et vous ne serez plus étonné de rien.
Encore un mot sur les ânes. On dit qu’ils sont guerriers en Mésopotamie, et que Mervan, le vingt et unième calife, fut surnommé l’âne pour sa valeur.
Le patriarche Photius rapporte, dans l’extrait de la vie d’Isidore, qu’Ammonius avait un âne qui se connaissait très-bien en poésie, et qui abandonnait son râtelier pour aller entendre des vers.
La fable de Midas vaut mieux que le conte de Photius.
DE L’ÂNE D’OR DE MACHIAVEL.
On connaît peu l’âne de Machiavel. Les dictionnaires qui en parlent disent que c’est un ouvrage de sa jeunesse; il paraît pourtant qu’il était dans l’âge mûr, puisqu’il parle des malheurs qu’il a essuyés autrefois et très-longtemps. L’ouvrage est une satire de ses contemporains. L’auteur voit beaucoup de Florentins, dont l’un est changé en chat, l’autre en dragon, celui-ci en chien qui aboie à la lune, cet autre en renard qui ne s’est pas laissé prendre. Chaque caractère est peint sous le nom d’un animal. Les factions des Médicis et de leurs ennemis y sont figurées sans doute, et qui aurait la clef de cette apocalypse comique saurait l’histoire secrète du pape Léon X et des troubles de Florence. Ce poëme est plein de morale et de philosophie. Il finit par de très-bonnes réflexions d’un gros cochon, qui parle à peu près ainsi à l’homme: Animaux à deux pieds, sans vêtements, sans armes, Point d’ongle, un mauvais cuir, ni plume, ni toison, Vous pleurez en naissant, et vous avez raison: Vous prévoyez vos maux; ils méritent vos larmes. Les perroquets et vous ont le don de parler. La nature vous fit des mains industrieuses; Mais vous fit-elle, hélas! des âmes vertueuses? Et quel homme en ce point nous pourrait égaler? L’homme est plus vil que nous, plus méchant, plus sauvage: Poltrons ou furieux, dans le crime plongés, Vous éprouvez toujours ou la crainte ou la rage. Vous tremblez de mourir, et vous vous égorgez. Jamais de porc à porc on ne vit d’injustices. Noire bauge est pour nous le temple de la paix. Ami, que le bon Dieu me préserve à jamais De redevenir homme et d’avoir tous tes vices!
Ceci est l’original de la satire de l’homme que fit Boileau, et de la fable des compagnons d’Ulysse, écrite par La Fontaine. Mais il est très-vraisemblable que ni La Fontaine ni Boileau n’avaient entendu parler de l’âne de Machiavel.
DE L’ÂNE DE VÉRONE.
Il faut être vrai, et ne point tromper son lecteur. Je ne sais pas bien positivement si l’âne de Vérone subsiste encore dans toute sa splendeur, parce que je ne l’ai pas vu; mais les voyageurs qui l’ont vu, il y a quarante ou cinquante ans, s’accordent à dire que ses reliques étaient renfermées dans le ventre d’un âne artificiel fait exprès; qu’il était sous la garde de quarante moines du couvent de Notre-Dame des Orgues à Vérone, et qu’on le portait en procession deux fois l’an. C’était une des plus anciennes reliques de la ville. La tradition disait que cet âne, ayant porté notre Seigneur dans son entrée à Jérusalem, n’avait plus voulu vivre en cette ville; qu’il avait marché sur la mer aussi endurcie que sa corne; qu’il avait pris son chemin par Chypre, Rhodes, Candie, Malte, et la Sicile; que de là il était venu séjourner à Aquilée; et qu’enfin il s’établit à Vérone, où il vécut très-longtemps.
Ce qui donna lieu à cette fable, c’est que la plupart des ânes ont une espèce de croix noire sur le dos. Il y eut apparemment quelque vieil âne aux environs de Vérone, chez qui la populace remarqua une plus belle croix qu’à ses confrères: une bonne femme ne manqua pas de dire que c’était celui qui avait servi de monture à l’entrée dans Jérusalem; on fit de magnifiques funérailles à l’âne. La fête de Vérone s’établit; elle passa de Vérone dans les autres pays; elle fut surtout célébrée en France; on chanta la prose de l’âne à la messe.
Orientis partibus Adventavit asinus Pulcher et fortissimus.
Une fille représentant la sainte Vierge allant en Égypte montait sur un âne, et, tenant un enfant entre ses bras, conduisait une longue procession. Le prêtre, à la fin de la messe, au lieu de dire: Ite, missa est, se mettait à braire trois fois de toute sa force; et le peuple répondait en chœur.
Nous avons des livres sur la fête de l’âne et sur celle des fous; ils peuvent servir à l’histoire universelle de l’esprit humain.
ANGE.
SECTION PREMIÈRE.
Anges des Indiens, des Perses, etc.
L’auteur de l’article Ange, dans l’Encyclopédie, dit que « toutes les religions ont admis l’existence des anges, quoique la raison naturelle ne la démontre pas ».
Nous n’avons point d’autre raison que la naturelle. Ce qui est surnaturel est au-dessus de la raison. Il fallait dire (si je ne me trompe) que plusieurs religions, et non pas toutes, ont reconnu des anges. Celle de Numa, celle du sabisme, celle des druides, celle de la Chine, celle des Scythes, celle des anciens Phéniciens et des anciens Égyptiens, n’admirent point les anges.
Nous entendons par ce mot, des ministres de Dieu, des députés, des êtres mitoyens entre Dieu et les hommes, envoyés pour nous signifier ses ordres.
Aujourd’hui, en 1772, il y a juste quatre mille huit cent soixante et dix-huit ans que les brachmanes se vantent d’avoir par écrit leur première loi sacrée, intitulée le Shasta, quinze cents ans avant leur seconde loi, nommée Veidam, qui signifie la parole de Dieu. Le Shasta contient cinq chapitres: le premier, de Dieu et de ses attributs; le second, de la création des anges; le troisième, de la chute des anges; le quatrième, de leur punition; le cinquième, de leur pardon, et de la création de l’homme.
Il est utile de remarquer d’abord la manière dont ce livre parle de Dieu.
premier chapitre du shasta.
« Dieu est un; il a créé tout; c’est une sphère parfaite sans commencement ni fin. Dieu conduit toute la création par une providence générale résultante d’un principe déterminé. Tu ne rechercheras point à découvrir l’essence et la nature de l’Éternel, ni par quelles lois il gouverne; une telle entreprise est vaine et criminelle; c’est assez que jour et nuit tu contemples dans ses ouvrages sa sagesse, son pouvoir et sa bonté. » Après avoir payé à ce début du Shasta le tribut d’admiration que nous lui devons, voyons la création des anges.
deuxième chapitre du shasta.
« L’Éternel, absorbé dans la contemplation de sa propre existence, résolut, dans la plénitude des temps, de communiquer sa gloire et son essence à des êtres capables de sentir et de partager sa béatitude, comme de servir à sa gloire. L’Éternel voulut, et ils furent. Il les forma en partie de son essence, capables de perfection et d’imperfection, selon leur volonté.
« L’Éternel créa d’abord Birma, Vitsnou et Sib; ensuite Mozazor et toute la multitude des anges. L’Éternel donna la prééminence à Birma, à Vitsnou et à Sib. Birma fut le prince de l’armée angélique; Vitsnou et Sib furent ses coadjuteurs. L’Éternel divisa l’armée angélique en plusieurs bandes, et leur donna à chacune un chef. Ils adorèrent l’Éternel, rangés autour de son trône, chacun dans le degré assigné. L’harmonie fut dans les cieux. Mozazor, chef de la première bande, entonna le cantique de louange et d’adoration au Créateur, et la chanson d’obéissance à Birma, sa première créature; et l’Éternel se réjouit dans sa nouvelle création. » chap. iii. — de la chute d’une partie des anges.