Il est vrai qu’Ananias et Saphira sont mis à mort pour n’avoir pas donné tout leur argent à saint Pierre, pour en avoir retenu une petite partie dans la vue de subvenir à leurs besoins pressants; pour ne l’avoir pas avoué; pour avoir corrompu, par un petit mensonge, la sainteté de leurs largesses: mais ce n’est pas saint Pierre qui les condamne. Il est vrai qu’il devine la faute d’Ananias; il la lui reproche; il lui dit: « Vous avez menti au Saint-Esprit; » et Ananias tombe mort. Ensuite Saphira vient, et Pierre au lieu de l’avertir l’interroge; ce qui semble une action de juge. Il la fait tomber dans le piège en lui disant: « Femme, dites-moi combien vous avez vendu votre champ. » La femme répond comme son mari. Il est étonnant qu’en arrivant sur le lieu elle n’ait pas su la mort de son époux; que personne ne l’en ait avertie; qu’elle n’ait pas vu dans l’assemblée l’effroi et le tumulte qu’une telle mort devait causer, et surtout la crainte mortelle que la justice n’accourût pour informer de cette mort comme d’un meurtre. Il est étrange que cette femme n’ait pas rempli la maison de ses cris, et qu’on l’ait interrogée paisiblement comme dans un tribunal sévère, où les huissiers contiennent tout le monde dans le silence. Il est encore plus étonnant que saint Pierre lui ait dit: « Femme, vois-tu les pieds de ceux qui ont porté ton mari en terre? ils vont t’y porter. » Et dans l’instant la sentence est exécutée. Rien ne ressemble plus à l’audience criminelle d’un juge despotique.
Mais il faut considérer que saint Pierre n’est ici que l’organe de Jésus-Christ et du Saint-Esprit; que c’est à eux qu’Ananias et sa femme ont menti, et que ce sont eux qui les punissent par une mort subite; que c’est même un miracle fait pour effrayer tous ceux qui, en donnant leur bien à l’Église, et qui, en disant qu’ils ont tout donné, retiendront quelque chose pour des usages profanes. Le judicieux dom Calmet fait voir combien les Pères et les commentateurs diffèrent sur le salut de ces deux premiers chrétiens, dont le péché consistait dans une simple réticence, mais coupable.
Quoi qu’il en soit, il est certain que les apôtres n’avaient aucune juridiction, aucune puissance, aucune autorité que celle de la persuasion, qui est la première de toutes, et sur laquelle toutes les autres sont fondées.
D’ailleurs il paraît par cette histoire même que les chrétiens vivaient en commun.
Quand ils étaient assemblés deux ou trois, Jésus-Christ était au milieu d’eux. Ils pouvaient tous recevoir également l’Esprit. Jésus était leur véritable, leur seul supérieur; il leur avait dit: « N’appelez personne sur la terre votre père, car vous n’avez qu’un père, qui est dans le ciel. Ne désirez point qu’on vous appelle maîtres, parce que vous n’avez qu’un seul maître, et que vous êtes tous frères; ni qu’on vous appelle docteurs, car votre seul docteur est Jésus. » Il n’y avait du temps des apôtres aucun rite, point de liturgie, point d’heures marquées pour s’assembler, nulle cérémonie. Les disciples baptisaient les catéchumènes; on leur soufflait dans la bouche pour y faire entrer l’Esprit saint avec le souffle, ainsi que Jésus-Christ avait soufflé sur les apôtres, ainsi qu’on souffle encore aujourd’hui, en plusieurs églises, dans la bouche d’un enfant quand on lui administre le baptême. Tels furent les commencements du christianisme. Tout se faisait par inspiration, par enthousiasme, comme chez les thérapeutes et chez les judaïtes, s’il est permis de comparer un moment des sociétés judaïques, devenues réprouvées, à des sociétés conduites par Jésus-Christ même, du haut du ciel, où il était assis à la droite de son père.
Le temps amena des changements nécessaires; l’Église, s’étant étendue, fortifiée, enrichie, eut besoin de nouvelles lois.
APPARENCE.
Toutes les apparences sont-elles trompeuses? Nos sens ne nous ont-ils été donnés que pour nous faire une illusion continuelle? Tout est-il erreur? Vivons-nous dans un songe, entourés d’ombres chimériques?
Vous voyez le soleil se coucher à l’horizon quand il est déjà dessous. Il n’est pas encore levé, et vous le voyez paraître. Cette tour carrée vous semble ronde. Ce bâton enfoncé dans l’eau vous semble courbé.
Vous regardez votre image dans un miroir, il vous la représente derrière lui; elle n’est ni derrière, ni devant. Cette glace, qui au toucher et à la vue est si lisse et si unie, n’est qu’un amas inégal d’aspérités et de cavités. La peau la plus fine et la plus blanche n’est qu’un réseau hérissé, dont les ouvertures sont incomparablement plus larges que le tissu, et qui renferment un nombre infini de petits crins. Des liqueurs passent sans cesse sous ce réseau, et il en sort des exhalaisons continuelles qui couvrent toute cette surface. Ce que vous appelez grand est très-petit pour un éléphant, et ce que vous appelez petit est un monde pour des insectes.
Le même mouvement qui serait rapide pour une tortue serait très-lent aux yeux d’un aigle. Ce rocher, qui est impénétrable au fer de vos instruments, est un crible percé de plus de trous qu’il n’a de matière et de mille avenues d’une largeur prodigieuse, qui conduisent à son centre, où logent des multitudes d’animaux qui peuvent se croire les maîtres de l’univers.
Rien n’est ni comme il vous paraît, ni à la place où vous croyez qu’il soit.
Plusieurs philosophes, fatigués d’être toujours trompés par les corps, ont prononcé de dépit que les corps n’existent pas, et qu’il n’y a de réel que notre esprit. Ils pouvaient conclure tout aussi bien que toutes les apparences étant fausses, et la nature de l’âme étant inconnue comme la matière, il n’y avait en effet ni esprit ni corps.
C’est peut-être ce désespoir de rien connaître qui a fait dire à certains philosophes chinois que le néant est le principe et la fin de toutes choses.
Cette philosophie destructive des êtres était fort connue du temps de Molière. Le docteur Marphurius représente toute cette école, quand il enseigne à Sganarelle « qu’il ne faut pas dire, je suis venu; mais, il me semble que je suis venu: et il peut vous le sembler sans que la chose soit véritable ».
Mais à présent une scène de comédie n’est pas une raison, quoiqu’elle vaille quelquefois mieux; et il y a souvent autant de plaisir à rechercher la vérité qu’à se moquer de la philosophie.
Vous ne voyez pas le réseau, les cavités, les cordes, les inégalités, les exhalaisons de cette peau blanche et fine que vous idolâtrez. Des animaux, mille fois plus petits qu’un ciron, discernent tous ces objets qui vous échappent. Ils s’y logent, ils s’y nourrissent, ils s’y promènent comme dans un vaste pays; et ceux qui sont sur le bras droit ignorent qu’il y ait des gens de leur espèce sur le bras gauche. Si vous aviez le malheur de voir ce qu’ils voient, cette peau charmante vous ferait horreur.
L’harmonie d’un concert que vous entendez avec délice doit faire sur certains petits animaux l’effet d’un tonnerre épouvantable, et peut-être les tuer. Vous ne voyez, vous ne touchez, vous n’entendez, vous ne sentez les choses, que de la manière dont vous devez les sentir.
Tout est proportionné. Les lois de l’optique, qui vous font voir dans l’eau l’objet où il n’est pas, et qui brisent une ligne droite, tiennent aux mêmes lois qui vous font paraître le soleil sous un diamètre de deux pieds, quoiqu’il soit un million de fois plus gros que la terre. Pour le voir dans sa dimension véritable, il faudrait avoir un œil qui en rassemblât les rayons sous un angle aussi grand que son disque: ce qui est impossible. Vos sens vous assistent donc beaucoup plus qu’ils ne vous trompent.
Le mouvement, le temps, la dureté, la mollesse, les dimensions, l’éloignement, l’approximation, la force, la faiblesse, les apparences, de quelque genre qu’elles soient, tout est relatif. Et qui a fait ces relations?
APPARITION.
Ce n’est point du tout une chose rare qu’une personne, vivement émue, voie ce qui n’est point. Une femme, en 1726, accusée à Londres d’être complice du meurtre de son mari, niait le fait; on lui présente l’habit du mort qu’on secoue devant elle; son imagination épouvantée lui fait voir son mari même; elle se jette à ses pieds, et veut les embrasser. Elle dit aux jurés qu’elle avait vu son mari.
Il ne faut pas s’étonner que Théodoric ait vu dans la tête d’un poisson qu’on lui servait celle de Symmaque, qu’il avait assassiné, ou fait exécuter injustement (c’est la même chose).
Charles IX, après la Saint-Barthélémy, voyait des morts et du sang, non pas en songe, mais dans les convulsions d’un esprit troublé, qui cherchait en vain le sommeil. Son médecin et sa nourrice l’attestèrent. Des visions fantastiques sont très-fréquentes dans les fièvres chaudes. Ce n’est point s’imaginer voir, c’est voir en effet. Le fantôme existe pour celui qui en a la perception. Si le don de la raison, accordé à la machine humaine, ne venait pas corriger ces illusions, toutes les imaginations échauffées seraient dans un transport presque continuel, et il serait impossible de les guérir.
C’est surtout dans cet état mitoyen entre la veille et le sommeil qu’un cerveau enflammé voit des objets imaginaires, et entend des sons que personne ne prononce. La frayeur, l’amour, la douleur, le remords, sont les peintres qui tracent les tableaux dans les imaginations bouleversées. L’œil qui est ébranlé pendant la nuit par un coup vers le petit canthus, et qui voit jaillir des étincelles, n’est qu’une très-faible image des inflammations de notre cerveau.
Aucun théologien ne doute qu’à ces causes naturelles la volonté du Maître de la nature n’ait joint quelquefois sa divine influence. L’Ancien et le Nouveau Testament en sont d’assez évidents témoignages. La Providence daigna employer ces apparitions, ces visions en faveur du peuple juif, qui était alors son peuple chéri.
Il se peut que dans la suite des temps quelques âmes, pieuses à la vérité, mais trompées par leur enthousiasme, aient cru recevoir d’une communication intime avec Dieu ce qu’elles ne tenaient que de leur imagination enflammée. C’est alors qu’on a besoin du conseil d’un honnête homme, et surtout d’un bon médecin.
Les histoires des apparitions sont innombrables. On prétend que ce fut sur la foi d’une apparition que saint Théodore, au commencement du iv siècle, alla mettre le feu au temple d’Amassée, et le réduisit en cendres. Il est bien vraisemblable que Dieu ne lui avait pas ordonné cette action, qui en elle-même est si criminelle, dans laquelle plusieurs citoyens périrent, et qui exposait tous les chrétiens à une juste vengeance.
Que sainte Potamienne ait apparu à saint Basilide, Dieu peut l’avoir permis; il n’en a rien résulté qui troublât l’État. On ne niera pas que Jésus-Christ ait pu apparaître à saint Victor; mais que saint Benoît ait vu l’âme de saint Germain de Capoue portée au ciel par des anges, et que deux moines aient vu celle de saint Benoît marcher sur un tapis étendu depuis le ciel jusqu’au Mont-Cassin, cela est plus difficile à croire.
On peut douter de même, sans offenser notre auguste religion, que saint Eucher fut mené par un ange en enfer, où il vit l’âme de Charles Martel; et qu’un saint ermite d’Italie ait vu des diables qui enchaînaient l’âme de Dagobert dans une barque, et lui donnaient cent coups de fouet: car après tout il ne serait pas aisé d’expliquer nettement comment une âme marche sur un tapis, comment on l’enchaîne dans un bateau, et comment on la fouette.
Mais il se peut très-bien faire que des cervelles allumées aient eu de semblables visions; on en a mille exemples de siècle en siècle. Il faut être bien éclairé pour distinger dans ce nombre prodigieux de visions celles qui viennent de Dieu même et celles qui sont produites par la seule imagination.
L’illustre Bossuet rapporte, dans l’Oraison funèbre de la princesse palatine deux visions qui agirent puissamment sur cette princesse, et qui déterminèrent toute la conduite de ses dernières années. Il faut croire ces visions célestes, puisqu’elles sont regardées comme telles par le disert et savant évêque de Meaux, qui pénétra toutes les profondeurs de la théologie, et qui même entreprit de lever le voile dont l’Apocalypse est couvert.
Il dit donc que la princesse palatine, après avoir prêté cent mille francs à la reine de Pologne sa sœur, vendu le duché de Réthelois un million, marié avantageusement ses filles, étant heureuse selon le monde, mais doutant malheureusement des vérités de la religion catholique, fut rappelée à la conviction et à l’amour de ces vérités ineffables par deux visions. La première fut un rêve, dans lequel un aveugle-né lui dit qu’il n’avait aucune idée de la lumière et qu’il fallait en croire les autres sur les choses qu’on ne peut concevoir. La seconde fut un violent ébranlement des méninges et des fibres du cerveau dans un accès de fièvre. Elle vit une poule qui courait après un de ses poussins qu’un chien tenait dans sa gueule. La princesse palatine arrache le petit poulet au chien; une voix lui crie: « Rendez-lui son poulet; si vous le privez de son manger, il fera mauvaise garde. — Non, s’écria la princesse, je ne le rendrai jamais. » Ce poulet, c’était l’âme d’Anne de Gonzague, princesse palatine; la poule était l’Église; le chien était le diable. Anne de Gonzague, qui ne devait jamais rendre le poulet au chien, était la grâce efficace.
Bossuet prêchait cette oraison funèbre aux religieuses carmélites du faubourg Saint-Jacques à Paris, devant toute la maison de Condé; il leur dit ces paroles remarquables: « Écoutez; et prenez garde surtout de n’écouter pas avec mépris l’ordre des avertissements divins et la conduite de la grâce. » Les lecteurs doivent donc lire cette histoire avec le même respect que les auditeurs l’écoutèrent. Ces effets extraordinaires de la Providence sont comme les miracles des saints qu’on canonise. Ces miracles doivent être attestés par des témoins irréprochables. Eh! quel déposant plus légal pourrions-nous avoir des apparitions et des visions de la princesse palatine que celui qui employa sa vie à distinguer toujours la vérité de l’apparence? Il combattit avec vigueur contre les religieuses de Port-Royal sur le formulaire; contre Paul Ferry, sur le catéchisme; contre le ministre Claude, sur les variations de l’Église; contre le docteur Dupin, sur la Chine; contre le P. Simon, sur l’intelligence du texte sacré; contre le cardinal Sfondrate, sur la prédestination; contre le pape, sur les droits de l’Église gallicane; contre l’archevêque de Cambrai, sur l’amour pur et désintéressé. Il ne se laissait séduire, ni par les noms, ni par les titres, ni par la réputation, ni par la dialectique de ses adversaires. Il a rapporté ce fait, il l’a donc cru. Croyons-le comme lui, malgré les railleries qu’on en a faites. Adorons les secrets de la Providence; mais défions-nous des écarts de l’imagination, que Malebranche appelait la folle du logis. Car les deux visions accordées à la princesse palatine ne sont pas données à tout le monde.
Jésus-Christ apparut à sainte Catherine de Sienne; il l’épousa; il lui donna un anneau. Cette apparition mystique est respectable, puisqu’elle est attestée par Raimond de Capoue, général des dominicains, qui la confessait, et même par le pape Urbain VI. Mais elle est rejetée par le savant Fleury, auteur de l’Histoire ecclésiastique. Et une fille qui se vanterait aujourd’hui d’avoir contracté un tel mariage pourrait avoir une place aux petites-maisons pour présent de noce.
L’apparition de la mère Angélique, abbesse de Port-Royal, à sœur Dorothée, est rapportée par un homme d’un très-grand poids dans le parti qu’on nomme janséniste: c’est le sieur Dufossé, auteur des Mémoires de Pontis. La mère Angélique, longtemps après sa mort, vint s’asseoir dans l’église de Port-Royal à son ancienne place, avec sa crosse à la main. Elle commanda qu’on fît venir sœur Dorothée, à qui elle dit de terribles secrets. Mais le témoignage de ce Dufossé ne vaut pas celui de Raimond de Capoue et du pape Urbain VI, lesquels pourtant n’ont pas été recevables.
Celui qui vient d’écrire ce petit morceau a lu ensuite les quatre volumes de l’abbé Lenglet sur les apparitions et ne croit pas devoir en rien prendre. Il est convaincu de toutes les apparitions avérées par l’Église; mais il a quelques doutes sur les autres jusqu’à ce qu’elles soient authentiquement reconnues. Les cordeliers et les jacobins, les jansénistes et les molinistes, ont eu leurs apparitions et leurs miracles.
Iliacos intra muros peccatur et extra.
Hor., 1. I, ep. ii.
APPEL COMME D’ABUS, voyez ABUS.
L’apropos est comme l’avenir, l’atour, l’ados, et plusieurs termes pareils, qui ne composent plus aujourd’hui qu’un seul mot, et qui en faisaient deux autrefois.
Si vous dites: À propos j’oubliais de vous parler de cette affaire; alors ce sont deux mots, et à devient une préposition. Mais si vous dites: Voilà un apropos heureux, un apropos bien adroit, apropos n’est plus qu’un seul mot.
Lamotte a dit dans une de ses odes: Le sage, le prompt Apropos, Dieu qu’à tort oublia la fable.
Tous les heureux succès en tout genre sont fondés sur les choses dites ou faites à propos.
Arnauld de Bresse, Jean Hus, et Jérôme de Prague, ne vinrent pas assez à propos, ils furent tous trois brûlés; les peuples n’étaient pas encore assez éclairés: l’invention de l’imprimerie n’avait point encore mis sous les yeux de tout le monde les abus dont on se plaignait. Mais quand les hommes commencèrent à lire; quand la populace, qui voulait bien ne pas aller en purgatoire, mais qui ne voulait pas payer trop cher des indulgences, commença à ouvrir les yeux, les réformateurs du xvi siècle vinrent très à propos, et réussirent.
Un des meilleurs apropos dont l’histoire ait fait mention est celui de Pierre Danez au concile de Trente. Un homme qui n’aurait pas eu l’esprit présent n’aurait rien répondu au froid jeu de mots de l’évêque italien: « Ce coq chante bien; iste gallus bene cantat. » Danez répondit par cette terrible réplique: « Plût à Dieu que Pierre se repentît au chant du coq! » La plupart des recueils de bons mots sont remplis de réponses très-froides. Celle du marquis Maffei, ambassadeur de Sicile auprès du Pape Clément XI, n’est ni froide, ni injurieuse, ni piquante, mais c’est un bel apropos. Le pape se plaignait avec larmes de ce qu’on avait ouvert, malgré lui, les églises de Sicile qu’il avait interdites. « Pleurez, saint-père, lui dit-il, quand on les fermera. » Les Italiens appellent une chose dite hors de propos un sproposito. Ce mot manque à notre langue.
C’est une grande leçon dans Plutarque que ces paroles: « Tu tiens sans propos beaucoup de bons propos. » Ce défaut se trouve dans beaucoup de nos tragédies, où les héros débitent des maximes bonnes en elles-mêmes, qui deviennent fausses dans l’endroit où elles sont placées.
L’apropos fait tout dans les grandes affaires, dans les révolutions des États. On a déjà dit que Cromwell sous Élisabeth ou sous Charles II, le cardinal de Retz quand Louis XIV gouverna par lui-même, auraient été des hommes très-ordinaires.
César, né du temps de Scipion l’Africain, n’aurait pas subjugué la république romaine, et si Mahomet revenait aujourd’hui, il serait tout au plus shérif de la Mecque. Mais si Archimède et Virgile renaissaient, l’un serait encore le meilleur mathématicien, l’autre le meilleur poète de son pays.
ARABES, ET, PAR OCCASION, DU LIVRE DE JOB.
Si quelqu’un veut connaître à fond les antiquités arabes, il est à présumer qu’il n’en sera pas plus instruit que de celles de l’Auvergne et du Poitou. Il est pourtant certain que les Arabes étaient quelque chose longtemps avant Mahomet. Les Juifs eux-mêmes disent que Moïse épousa une fille arabe, et son beau-père Jéthro paraît un homme de fort bon sens.
Meka ou la Mecque passa, et non sans vraisemblance, pour une des plus anciennes villes du monde; et ce qui prouve son ancienneté, c’est qu’il est impossible qu’une autre cause que la superstition seule ait fait bâtir une ville en cet endroit: elle est dans un désert de sable, l’eau y est saumâtre, on y meurt de faim et de soif. Le pays, à quelques milles vers l’orient, est le plus délicieux de la terre, le plus arrosé, le plus fertile. C’était là qu’il fallait bâtir, et non à la Mecque.
Mais il suffit d’un charlatan, d’un fripon, d’un faux prophète qui aura débité ses rêveries, pour faire de la Mecque un lieu sacré et le rendez-vous des nations voisines. C’est ainsi que le temple de Jupiter Ammon était bâti au milieu des sables, etc., etc.
L’Arabie s’étend du désert de Jérusalem jusqu’à Aden ou Éden, vers le quinzième degré, en tirant droit du nord-est au sud-est. C’est un pays immense, environ trois fois grand comme l’Allemagne. Il est très-vraisemblable que ses déserts de sable ont été apportés par les eaux de la mer, et que ses golfes maritimes ont été des terres fertiles autrefois.
Ce qui semble déposer en faveur de l’antiquité de cette nation, c’est qu’aucun historien ne dit qu’elle ait été subjuguée; elle ne le fut pas même par Alexandre, ni par aucun roi de Syrie, ni par les Romains. Les Arabes au contraire ont subjugué cent peuples, depuis l’Inde jusqu’à la Garonne; et ayant ensuite perdu leurs conquêtes, ils se sont retirés dans leur pays sans s’être mêlés avec d’autres peuples.
N’ayant jamais été ni asservis ni mélangés, il est plus que probable qu’ils ont conservé leurs mœurs et leur langage; aussi l’arabe est-il en quelque façon la langue mère de toute l’Asie, jusqu’à l’Inde et jusqu’au pays habité par les Scythes, supposé qu’il y ait en effet des langues mères; mais il n’y a que des langues dominantes. Leur génie n’a point changé, ils font encore des Mille et une Nuits, comme ils en faisaient du temps qu’ils imaginaient un Bach ou Bacchus, qui traversait la mer Rouge avec trois millions d’hommes, de femmes et d’enfants; qui arrêtait le soleil et la lune; qui faisait jaillir des fontaines de vin avec une baguette, laquelle il changeait en serpent quand il voulait.
Une nation ainsi isolée, et dont le sang est sans mélange, ne peut changer de caractère. Les Arabes qui habitent les déserts ont toujours été un peu voleurs. Ceux qui habitent les villes ont toujours aimé les fables, la poésie et l’astronomie.
Il est dit dans la Préface historique de l’Alcoran que, lorsqu’ils avaient un bon poète dans une de leurs tribus, les autres tribus ne manquaient pas d’envoyer des députés pour féliciter celle à qui Dieu avait fait la grâce de lui donner un poète.
Les tribus s’assemblaient tous les ans par représentants, dans une place nommée Ocad, où l’on récitait des vers à peu près comme on fait aujourd’hui à Rome dans le jardin de l’Académie des Arcades; et cette coutume dura jusqu’à Mahomet. De son temps chacun affichait ses vers à la porte du temple de la Mecque.
Labid, fils de Rabia, passait pour l’Homère des Mecquois; mais ayant vu le second chapitre de l’Alcoran que Mahomet avait affiché, il se jeta à ses genoux, et lui dit: « Ô Mohammed, fils d’Abdallah, fils de Motaleb, fils d’Achem, vous êtes un plus grand poëte que moi; vous êtes sans doute le prophète de Dieu. » Autant les Arabes du désert étaient voleurs, autant ceux de Maden, de Naïd, de Sanaa, étaient généreux. Un ami était déshonoré dans ces pays quand il avait refusé des secours à un ami.
Dans leur recueil de vers intitulé Tograïd, il est rapporté qu’un jour, dans la cour du temple de la Mecque, trois Arabes disputaient sur la générosité et l’amitié, et ne pouvaient convenir qui méritait la préférence de ceux qui donnaient alors les plus grands exemples de ces vertus. Les uns tenaient pour Abdallah, fils de Giafar, oncle de Mahomet; les autres pour Kaïs, fils de Saad; et d’autres pour Arabad, de la tribu d’As. Après avoir bien disputé, ils convinrent d’envoyer un ami d’Abdallah vers lui, un ami de Kaïs vers Kaïs, et un ami d’Arabad vers Arabad, pour les éprouver tous trois, et venir ensuite faire leur rapport à l’assemblée.
L’ami d’Abdallah courut donc à lui, et lui dit: « Fils de l’oncle de Mahomet, je suis en voyage et je manque de tout. » Abdallah était monté sur son chameau chargé d’or et de soie; il en descendit au plus vite, lui donna son chameau, et s’en retourna à pied dans sa maison.
Le second alla s’adresser à son ami Kaïs, fils de Saad. Kaïs dormait encore; un de ses domestiques demande au voyageur ce qu’il désire. Le voyageur répond qu’il est l’ami de Kaïs, et qu’il a besoin de secours. Le domestique lui dit: « Je ne veux pas éveiller mon maître; mais voilà sept mille pièces d’or, c’est tout ce que nous avons à présent dans la maison; prenez encore un chameau dans l’écurie avec un esclave; je crois que cela vous suffira jusqu’à ce que vous soyez arrivé chez vous. » Lorsque Kaïs fut éveillé, il gronda beaucoup le domestique de n’avoir pas donné davantage.
Le troisième alla trouver son ami Arabad de la tribu d’As. Arabad était aveugle, et il sortait de sa maison, appuyé sur deux esclaves, pour aller prier Dieu au temple de la Mecque; dès qu’il eut entendu la voix de l’ami, il lui dit: « Je n’ai de bien que mes deux esclaves, je vous prie de les prendre et de les vendre; j’irai au temple comme je pourrai avec mon bâton. » Les trois disputeurs étant revenus à l’assemblée racontèrent fidèlement ce qui leur était arrivé. On donna beaucoup de louanges à Abdallah, fils de Giafard, à Kaïs, fils de Saad, et à Arabad, de la tribu d’As; mais la préférence fut pour Arabad.
Les Arabes ont plusieurs contes de cette espèce. Nos nations occidentales n’en ont point; nos romans ne sont pas dans ce goût. Nous en avons plusieurs qui ne roulent que sur des friponneries, comme ceux de Boccace, Gusman d’Alfarache, Gil Blas, etc.
Il est clair que du moins les Arabes avaient des idées nobles et élevées. Les hommes les plus savants dans les langues orientales pensent que le livre de Job, qui est de la plus haute antiquité, fut composé par un Arabe de l’Idumée. La preuve la plus claire et la plus indubitable, c’est que le traducteur hébreu a laissé dans sa traduction plus de cent mots arabes qu’apparemment il n’entendait pas.
Job, le héros de la pièce, ne peut avoir été un Hébreu: car il dit, dans le quarante-deuxième chapitre, qu’ayant recouvré son premier état, il partagea ses biens également à ses fils et à ses filles, ce qui est directement contraire à la loi hébraïque.
Il est très-vraisemblable que si ce livre avait été composé après le temps où l’on place l’époque de Moïse, l’auteur, qui parle de tant de choses, et qui n’épargne pas les exemples, aurait parlé de quelqu’un des étonnants prodiges opérés par Moïse, et connus sans doute de toutes les nations de l’Asie.
Dès le premier chapitre, Satan paraît devant Dieu, et lui demande la permission d’affliger Job. On ne connaît point Satan dans le Pentateuque, c’était un mot chaldéen. Nouvelle preuve que l’auteur arabe était voisin de la Chaldée.
On a cru qu’il pouvait être Juif, parce qu’au douzième chapitre le traducteur hébreu a mis Jehova à la place d’El, ou de Bel, ou de Sadaï. Mais quel est l’homme un peu instruit qui ne sache que le mot de Jehova était commun aux Phéniciens, aux Syriens, aux Égyptiens, et à tous les peuples des contrées voisines?
Une preuve plus forte encore, et à laquelle on ne peut rien répliquer, c’est la connaissance de l’astronomie, qui éclate dans le livre de Job. Il est parlé des constellations que nous nommons l’Arcture, l’Orion, les Ilyades, et même celles du midi qui sont cachées. Or les Hébreux n’avaient aucune connaissance de la sphère, n’avaient pas même de terme pour exprimer l’astronomie; et les Arabes ont toujours été renommés pour cette science, ainsi que les Chaldéens.
Il paraît donc très-bien prouvé que le livre de Job ne peut être d’un Juif, et est antérieur à tous les livres juifs. Philon et Josèphe sont trop avisés pour le compter dans le canon hébreu: c’est incontestablement une parabole, une allégorie arabe.
Ce n’est pas tout; on y puise des connaissances des usages de l’ancien monde, et surtout de l’Arabie. Il y est question du commerce des Indes, commerce que les Arabes firent de tous les temps, et dont les Juifs n’entendirent seulement pas parler.
On y voit que l’art d’écrire était très-cultivé, et qu’on faisait déjà de gros livres.
On ne peut dissimuler que le commentateur Calmet, tout profond qu’il est, manque à toutes les règles de la logique en prétendant que Job annonce l’immortalité de l’àme et la résurrection du corps quand il dit: « Je sais que Dieu, qui est vivant, aura pitié de moi, que je me relèverai un jour de mon fumier, que ma peau reviendra, que je reverrai Dieu dans ma chair. Pourquoi donc dites-vous à présent: Persécutons-le, cherchons des paroles contre lui? Je serai puissant à mon tour, craignez mon épée, craignez que je ne me venge, sachez qu’il y a une justice. » Peut-on entendre par ces paroles autre chose que l’espérance de la guérison? L’immortalité de l’âme et la résurrection des corps au dernier jour sont des vérités si indubitablement annoncées dans le Nouveau Testament, si clairement prouvées par les Pères et par les conciles, qu’il n’est pas besoin d’en attribuer la première connaissance à un Arabe. Ces grands mystères ne sont expliqués dans aucun endroit du Pentateuque hébreu; comment le seraient-ils dans ce seul verset de Job, et encore d’une manière si obscure? Calmet n’a pas plus de raison de voir l’immortalité de l’âme et la résurrection dans les discours de Job, que d’y voir la vérole dans la maladie dont il est attaqué. Ni la logique ni la physique ne sont d’accord avec ce commentateur.
Au reste, ce livre allégorique de Job étant manifestement arabe, il est permis de dire qu’il n’y a ni méthode, ni justesse, ni précision. Mais c’est peut-être le monument le plus précieux et le plus ancien des livres qui aient été écrits en deçà de l’Euphrate.
ARANDA droits royaux, jurisprudence, inquisition.
Quoique les noms propres ne soient pas l’objet de nos questions encyclopédiques, notre société littéraire a cru devoir faire une exception en faveur du comte d’Aranda, président du conseil suprême en Espagne, et capitaine général de la Castille nouvelle, qui a commencé à couper les têtes de l’hydre de l’Inquisition.
Il était bien juste qu’un Espagnol délivrât la terre de ce monstre, puisqu’un Espagnol l’avait fait naître. Ce fut un saint, à la vérité, ce fut saint Dominique l’encuirassé, qui, étant illuminé d’en haut, et croyant fermement que l’Église catholique, apostolique et romaine, ne pouvait se soutenir que par des moines et des bourreaux, jeta les fondements de l’Inquisition au xiii siècle, et lui soumit les rois, les ministres et les magistrats; mais il arrive quelquefois qu’un grand homme est plus qu’un saint dans les choses purement civiles, et qui concernent directement la majesté des couronnes, la dignité du conseil des rois, les droits de la magistrature, la sûreté des citoyens.
La conscience, le for intérieur (comme l’appelle l’université de Salamanque) est d’une autre espèce; elle n’a rien de commun avec les lois de l’État. Les inquisiteurs, les théologiens, doivent prier Dieu pour les peuples; et les ministres, les magistrats établis par les rois sur les peuples, doivent juger.
Un soldat bigame ayant été arrêté pour ce délit par l’auditeur de la guerre, au commencement de l’année 1770, et le Saint-Office ayant prétendu que c’était à lui seul qu’il appartenait de juger ce soldat, le roi d’Espagne a décidé que cette cause devait uniquement ressortir au tribunal du comte d’Aranda, capitaine général, par un arrêt solennel du 5 février de la même année.
L’arrêt porte que le très-révérend archevêque de Pharsale, ville qui appartient aux Turcs, inquisiteur général des Espagnols, doit observer les lois du royaume, respecter les juridictions royales, se tenir dans ses bornes, et ne se point mêler d’emprisonner les sujets du roi.
On ne peut pas tout faire à la fois; Hercule ne put nettoyer en un jour les écuries du roi Augias. Les écuries d’Espagne étaient pleines des plus puantes immondices depuis plus de cinq cents ans; c’était grand dommage de voir de si beaux chevaux, si fiers, si légers, si courageux, si brillants, n’avoir pour palefreniers que des moines qui leur appesantissaient la bouche par un vilain mors, et qui les faisaient croupir dans la fange.
Le comte d’Aranda, qui est un excellent écuyer, commence à mettre la cavalerie espagnole sur un autre pied, et les écuries d’Augias seront bientôt de la plus grande propreté.
Ce pourrait être ici l’occasion de dire un petit mot des premiers beaux jours de l’Inquisition, parce qu’il est d’usage dans les dictionnaires, quand on parle de la mort des gens, de faire mention de leur naissance et de leurs dignités; mais on en trouvera le détail à l’article Inquisition, aussi bien que la patente curieuse donnée par saint Dominique.
Observons seulement que le comte d’Aranda a mérité la reconnaissance de l’Europe entière, en rognant les griffes et en limant les dents du monstre.
Bénissons le comte d’Aranda.
ARARAT.
Montagne d’Arménie, sur laquelle s’arrêta l’arche. On a longtemps agité la question sur l’universalité du déluge, s’il inonda toute la terre sans exception, ou seulement toute la terre alors connue. Ceux qui ont cru qu’il ne s’agissait que des peuplades qui existaient alors se sont fondés sur l’inutilité de noyer des terres non peuplées, et cette raison a paru assez plausible. Nous nous en tenons au texte de l’Écriture, sans prétendre l’expliquer. Mais nous prendrons plus de liberté avec Bérose, ancien auteur chaldéen, dont on retrouve des fragments conservés par Abydène, cités dans Eusèbe, et rapportés mot à mot par George le Syncelle.
On voit par ces fragments que les Orientaux qui bornent le Pont-Euxin faisaient anciennement de l’Arménie la demeure des dieux. Et c’est en quoi les Grecs les imitèrent. Ils placèrent les dieux sur le mont Olympe. Les hommes transportent toujours les choses humaines aux choses divines. Les princes bâtissaient leurs citadelles sur des montagnes: donc les dieux y avaient aussi leurs demeures; elles devenaient donc sacrées. Les brouillards dérobent aux yeux le sommet du mont Ararat: donc les dieux se cachaient dans ces brouillards, et ils daignaient quelquefois apparaître aux mortels dans le beau temps.
Un dieu de ce pays, qu’on croit être Saturne, apparut un jour à Xixutre dixième roi de la Chaldée, suivant la supputation d’Africain, d’Abydène, et d’Apollodore. Ce dieu lui dit: « Le quinze du mois d’Oesi, le genre humain sera détruit par le déluge. Enfermez bien tous vos écrits dans Sipara, la ville du soleil, afin que la mémoire des choses ne se perde pas. Bâtissez un vaisseau; entrez-y avec vos parents et vos amis; faites-y entrer des oiseaux, des quadrupèdes; mettez-y des provisions; et quand on vous demandera: Où voulez-vous aller avec votre vaisseau? répondez: Vers les dieux, pour les prier de favoriser le genre humain. »