Xixutre bâtit son vaisseau, qui était large de deux stades, et long de cinq: c’est-à-dire que sa largeur était de deux cent cinquante pas géométriques, et sa longueur de six cent vingt-cinq. Ce vaisseau, qui devait aller sur la mer Noire, était mauvais voilier. Le déluge vint. Lorsque le déluge eut cessé, Xixutre lâcha quelques-uns de ses oiseaux, qui, ne trouvant point à manger, revinrent au vaisseau. Quelques jours après il lâcha encore ses oiseaux, qui revinrent avec de la boue aux pattes. Enfin ils ne revinrent plus. Xixutre en fit autant: il sortit de son vaisseau, qui était perché sur une montagne d’Arménie, et on ne le vit plus: les dieux l’enlevèrent. Dans cette fable il y a probablement quelque chose d’historique. Le Pont-Euxin franchit ses bornes, et inonda quelques terrains. Le roi de Chaldée courut réparer le désordre. Nous avons dans Rabelais des contes non moins ridicules, fondés sur quelques vérités. Les anciens historiens sont pour la plupart des Rabelais sérieux.
Quant à la montagne d’Ararat, on a prétendu qu’elle était une des montagnes de la Phrygie, et qu’elle s’appelait d’un nom qui répond à celui d’arche, parce qu’elle était enfermée par trois rivières.
Il y a trente opinions sur cette montagne. Comment démêler le vrai? Celle que les moines arméniens appellent aujourd’hui Ararat était, selon eux, une des bornes du paradis terrestre, paradis dont il reste peu de traces. C’est un amas de rochers et de précipices couverts d’une neige éternelle. Tournefort y alla chercher des plantes par ordre de Louis XIV; il dit que « tous les environs en sont horribles, et la montagne encore plus; qu’il trouva des neiges de quatre pieds d’épaisseur, et toutes cristallisées; que de tous les côtés il y a des précipices taillés à plomb ».
Le voyageur Jean Struys prétend y avoir été aussi. Il monta, si on l’en croit, jusqu’au sommet, pour guérir un ermite affligé d’une descente. « Son ermitage, dit-il, était si éloigné de terre, que nous n’y arrivâmes qu’au bout de sept jours, et chaque jour nous faisions cinq lieues. » Si dans ce voyage il avait toujours monté, ce mont Ararat serait haut de trente-cinq lieues. Du temps de la guerre des géants, en mettant quelques Ararats l’un sur l’autre, on aurait été à la lune fort commodément. Jean Struys assure encore que l’ermite qu’il guérit lui fit présent d’une croix faite du bois de l’arche de Noé; Tournefort n’a pas eu tant d’avantage.
ARBRE À PAIN.
ARBRE À PAIN.
L’arbre à pain croît dans les îles Philippines, et principalement dans celles de Gaam et de Ténian, comme le coco croît dans l’Inde. Ces deux arbres seuls, s’ils pouvaient se multiplier dans les autres climats, serviraient à nourrir et à désaltérer le genre humain.
L’arbre à pain est plus gros et plus élevé que nos pommiers ordinaires; les feuilles sont noires, le fruit est jaune, et de la dimension de la plus grosse pomme de calville; son écorce est épaisse et dure, le dedans est une espèce de pâte blanche et tendre qui a le goût des meilleurs petits pains au lait; mais il faut le manger frais; il ne se garde que vingt-quatre heures, après quoi il se sèche, s’aigrit, et devient désagréable; mais en récompense ces arbres en sont chargés huit mois de l’année. Les naturels du pays n’ont point d’autre nourriture; ils sont tous grands, robustes, bien faits, d’un embonpoint médiocre; d’une santé vigoureuse, telle que la doit procurer l’usage unique d’un aliment salubre, et c’est à des nègres que la nature a fait ce présent.
Le voyageur Dampierre fut le premier qui en parla. Il reste encore quelques officiers qui ont mangé de ce pain quand l’amiral Anson y a relâché, et qui l’ont trouvé d’un goût supérieur. Si cet arbre était transplanté comme l’a été l’arbre à café, il pourrait tenir lieu en grande partie de l’invention de Triptolème, qui coûte tant de soins et de peines multipliées. Il faut travailler une année entière avant que le blé puisse être changé en pain, et quelquefois tous ces travaux sont inutiles.
Le blé n’est pas assurément la nourriture de la plus grande partie du monde. Le maïs, la cassave, nourrissent toute l’Amérique. Nous avons des provinces entières où les paysans ne mangent que du pain de châtaignes, plus nourrisant et d’un meilleur goût que celui de seigle ou d’orge dont tant de gens s’alimentent, et qui vaut beaucoup mieux que le pain de munition qu’on donne au soldat. Toute l’Afrique australe ignore le pain. L’immense archipel des Indes, Siam, le Laos, le Pégu, la Cochinchine, le Tunquin, une partie de la Chine, le Japon, les côtes de Malabar et de Coromandel, les bords du Gange, fournissent un riz dont la culture est beaucoup plus aisée que celle du froment, et qui le fait négliger. Le blé est absolument inconnu dans l’espace de quinze cents lieues sur les côtes de la mer Glaciale. Cette nourriture, à laquelle nous sommes accoutumés, est parmi nous si précieuse que la crainte seule de la voir manquer cause des séditions chez les peuples les plus soumis. Le commerce du blé est partout un des grands objets du gouvernement; c’est une partie de notre être, et cependant on prodigue quelquefois ridiculement cette denrée essentielle.
Les amidonniers emploient la meilleure farine pour couvrir la tête de nos jeunes gens et de nos femmes.
Le Dictionnaire encyclopédique remarque, avec très-grande raison, que le pain bénit, dont on ne mange presque point, et dont la plus grande partie est perdue, monte en France à quatre millions de livres par an. Ainsi, de ce seul article, l’Angleterre est au bout de l’année plus riche de quatre millions que la France.
Les missionnaires ont éprouvé quelquefois de grandes angoisses dans des pays où l’on ne trouve ni pain ni vin. Les habitants leur disaient par interprètes: Vous voulez nous baptiser avec quelques gouttes d’eau, dans un climat brûlant où nous sommes obligés de nous plonger tous les jours dans les fleuves. Vous voulez nous confesser, et vous n’entendez pas notre langue; vous voulez nous communier, et vous manquez des deux ingrédients nécessaires, le pain et le vin: il est donc évident que votre religion universelle n’a pu être faite pour nous. Les missionnaires répondaient très-justement que la bonne volonté suffit, qu’on les plongerait dans l’eau sans aucun scrupule; qu’on ferait venir du pain et du vin de Goa; et quant à la langue, que les missionnaires l’apprendraient dans quelques années.
ARBRE À SUIF ARBRE À SUIF On nomme dans l’Amérique candle-berry-tree, ou bay-berry-tree, ou l’arbre à suif, une espèce de bruyère dont la baie donne une graisse propre à faire des chandelles. Elle croît en abondance dans un terrain bas et bien humecté; il paraît qu’elle se plaît sur les rivages maritimes.
Cet arbuste est couvert de baies d’où semble suinter une substance blanche et farineuse; on les cueille à la fin de l’automne lorsqu’elles sont mûres; on les jette dans une chaudière qu’on remplit d’eau bouillante; la graisse se fond, et s’élève au-dessus de l’eau: on met dans un vase à part cette graisse refroidie, qui ressemble à du suif ou à de la cire; sa couleur est communément d’un vert sale. On la purifie, et alors elle devient d’un assez beau vert. Ce suif est plus cher que le suif ordinaire, et coûte moins que la cire. Pour en former des chandelles, on le mêle souvent avec du suif commun; alors elles ne sont pas si sujettes à couler. Les pauvres se servent volontiers de ce suif végétal, qu’ils recueillent eux-mêmes, au lieu qu’il faudrait acheter l’autre.
On en fait aussi du savon et des savonnettes d’une odeur assez agréable.
Les médecins et les chirurgiens en font usage pour les plaies.
Un négociant de Philadelphie envoya de ce suif dans les pays catholiques de l’Amérique, dans l’espoir d’en débiter beaucoup pour des cierges; mais les prêtres refusèrent de s’en servir.
Dans la Caroline on en a fait aussi une sorte de cire à cacheter.
On indique enfin la racine du même arbuste comme un remède contre les fluxions des gencives, remède usité chez les sauvages.
À l’égard du cirier ou de l’arbre à cire, il est assez connu. Que de plantes utiles à tout le genrée humain la nature a prodiguées aux Indes orientales et occidentales! le quinquina seul valait mieux que les mines du Pérou, qui n’ont servi qu’à mettre la cherté dans l’Europe.
ARC.
JEANNE D’ARC, DITE LA PUCELLE D’ORLÉANS.
ARDEUR.
Le Dictionnaire encyclopédique n’ayant parlé que des ardeurs d’urine et de l’ardeur d’un cheval, il paraît expédient de citer aussi d’autres ardeurs: celle du feu, celle de l’amour. Nos poètes français, italiens, espagnols, parlent beaucoup des ardeurs des amants; l’opéra n’a presque jamais été sans ardeurs parfaites. Elles sont moins parfaites dans les tragédies; mais il y a toujours beaucoup d’ardeurs.
Le Dictionnaire de Trévoux dit qu’ardeur en général signifie une passion amoureuse. Il cite pour exemple ce vers: C’est de tes jeunes yeux que mon ardeur est née.
Et on ne pouvait guère en rapporter un plus mauvais. Remarquons ici que ce dictionnaire est fécond en citations de vers détestables. Il tire tous ses exemples de je ne sais quel nouveau choix de vers, parmi lesquels il serait très-difficile d’en trouver un bon. Il donne pour exemple de l’emploi du mot d’ardeur ces deux vers de Corneille: Une première ardeur est toujours la plus forte; Le temps ne l’éteint point, la mort seule l’emporte.
et celui-ci de Racine: Rien ne peut modérer mes ardeurs insensées.
Si les compilateurs de ce Dictionnaire avaient eu du goût, ils auraient donné pour exemple du mot ardeur bien placé cet excellent morceau de Mithridate (acte IV, scène v): J’ai su par une longue et pénible industrie, Des plus mortels venins prévenir la furie.
Ah! qu’il eût mieux valu, plus sage et plus heureux, Et repoussant les traits d’un amour dangereux, Ne pas laisser remplir d’ardeurs empoisonnées Un cœur déjà glacé par le froid des années!
C’est ainsi qu’on peut donner une nouvelle énergie à une expression ordinaire et faible. Mais pour ceux qui ne parlent d’ardeur que pour rimer avec cœur, et qui parlent de leur vive ardeur ou de leur tendre ardeur, et qui joignent encore à cela les alarmes ou les charmes qui leur ont coûté tant de larmes, et qui, lorsque toutes ces platitudes sont arrangées en douze syllabes, croient avoir fait des vers, et qui, après avoir écrit quinze cents lignes remplies de ces termes oiseux en tout genre, croient avoir fait une tragédie, il faut les renvoyer au nouveau choix de vers, ou au recueil en douze volumes des meilleures pièces de théâtre! parmi lesquelles on n’en trouve pas une seule qu’on puisse lire.
ARGENT.
Mot dont on se sert pour exprimer de l’or. Monsieur, voudriez-vous me prêter cent louis d’or? — Monsieur, je le voudrais de tout mon cœur; mais je n’ai point d’argent: je ne suis pas en argent comptant; l’Italien vous dirait: « Signore, non ho di danari; je n’ai point de deniers. » Harpagon demande à maître Jacques: « Nous feras-tu bonne chère? — Oui, si vous me donnez bien de l’argent. » On demande tous les jours quel est le pays de l’Europe le plus riche en argent: on entend par là quel est le peuple qui possède le plus de métaux représentatifs des objets de commerce. On demande par la même raison quel est le plus pauvre; et alors trente nations se présentent à l’envi: le Vestphalien, le Limousin, le Basque l’habitant du Tyrol, celui du Valais, le Grison, l’Istrien, l’Écossais, et l’Irlandais du nord, le Suisse d’un petit canton, et surtout le sujet du pape.
Pour deviner qui en a davantage, on balance aujourd’hui entre la France, l’Espagne, et la Hollande, qui n’en avait point en 1600.
Autrefois, dans le xiii, xiv et xv siècle, c’était la province de la daterie qui avait sans contredit le plus d’argent comptant; aussi faisait-elle le plus grand commerce. « Combien vendez-vous cela? » disait-on à un marchand. Il répondait: « Autant que les gens sont sots. » Toute l’Europe envoyait alors son argent à la cour romaine qui rendait en échange des grains bénits, des agnus, des indulgences plénières ou non plénières, des dispenses, des confirmations, des exemptions, des bénédictions, et même des excommunications contre ceux qui n’étaient pas assez bien en cour de Rome, et à qui les payeurs en voulaient.
Les Vénitiens ne vendaient rien de tout cela; mais ils faisaient le commerce de tout l’Occident par Alexandrie; on n’avait que par eux du poivre et de la cannelle. L’argent qui n’allait pas à la daterie venait à eux, un peu aux Toscans et aux Génois. Tous les autres royaumes étaient si pauvres en argent comptant que Charles VIII fut obligé d’emprunter les pierreries de la duchesse de Savoie, et de les mettre en gage, pour aller conquérir Naples, qu’il perdit bientôt. Les Vénitiens soudoyèrent des armées plus fortes que la sienne. Un noble Vénitien avait plus d’or dans son coffre, et plus de vaisselle d’argent sur sa table, que l’empereur Maximilien surnommé Pochi danari.
Les choses changèrent quand les Portugais allèrent trafiquer aux Indes en conquérants, et que les Espagnols eurent subjugué le Mexique et le Pérou avec six ou sept cents hommes. On sait qu’alors le commerce de Venise, celui des autres villes d’Italie, tout tomba. Philippe II, maître de l’Espagne, du Portugal, des Pays-Bas, des Deux-Siciles, du Milanais, de quinze cents lieues de côtes dans l’Asie, et des mines d’or et d’argent dans l’Amérique, fut le seul riche, et par conséquent le seul puissant en Europe. Les espions qu’il avait gagnés en France baisaient à genoux les doublons catholiques; et le petit nombre d’angelots et de carolus qui circulaient en France n’avaient pas un grand crédit. On prétend que l’Amérique et l’Asie lui valurent à peu près dix millions de ducats de revenu. Il eût en effet acheté l’Europe avec son argent, sans le fer de Henri IV et les flottes de la reine Élisabeth.
Le Dictionnaire encyclopédique, à l’article Argent, cite l’Esprit des lois, dans lequel il est dit:« J’ai ouï déplorer plusieurs fois l’aveuglement du conseil de François I, qui rebuta Christophe Colomb qui lui proposait les Indes; en vérité, on fit peut-être par imprudence une chose bien sage.
Nous voyons, par l’énorme puissance de Philippe, que le conseil prétendu de François I n’aurait pas fait une chose si sage. Mais contentons-nous de remarquer que François I n’était pas né quand on prétend qu’il refusa les offres de Christophe Colomb; ce Génois aborda en Amérique en l492, et François I naquit en 1494, et ne parvint au trône qu’en 1515.
Comparons ici le revenu de Henri III, de Henri IV et de la reine Élisabeth, avec celui de Philippe II: le subside ordinaire d’Élisabeth n’était que de cent mille livres sterling; et avec l’extraordinaire, il fut, année commune, d’environ quatre cent mille; mais il fallait qu’elle employât ce surplus à se défendre de Philippe II. Sans une extrême économie elle était perdue, et l’Angleterre avec elle.
Le revenu de Henri III se montait à la vérité à trente millions de livres de son temps: cette somme était à la seule somme que Philippe II retirait des Indes, comme trois à dix; mais il n’entrait pas le tiers de cet argent dans les coffres de Henri III, très-prodigue, très-volé, et par conséquent très-pauvre; il se trouve que Philippe II était d’un seul article dix fois plus riche que lui.
Pour Henri IV, ce n’est pas la peine de comparer ses trésors avec ceux de Philippe II. Jusqu’à la paix de Vervins il n’avait que ce qu’il pouvait emprunter ou gagner à la pointe de son épée; et il vécut en chevalier errant jusqu’au temps qu’il devint le premier roi de l’Europe.
L’Angleterre avait toujours été si pauvre que le roi Édouard III fut le premier qui fit battre de la monnaie d’or.
On veut savoir ce que devient l’or et l’argent qui affluent continuellement du Mexique et du Pérou en Espagne? Il entre dans les poches des Français, des Anglais, des Hollandais, qui font le commerce de Cadix sous des noms espagnols, et qui envoient en Amérique les productions de leurs manufactures. Une grande partie de cet argent s’en va aux Indes orientales payer des épiceries, du coton, du salpêtre, du sucre candi, du thé, des toiles, des diamants et des magots.
On demande ensuite ce que deviennent tous ces trésors des Indes; je réponds que Sha-Thamas-Kouli-kan, ou Sha-Nadir, a emporté tout celui du Grand Mogol avec ses pierreries. Vous voulez savoir où sont ces pierreries, cet or, cet argent que Sha-Nadir a emportés en Perse? une partie a été enfouie dans la terre pendant les guerres civiles; des brigands se sont servis de l’autre pour se faire des partis. Car, comme dit fort bien César, « avec de l’argent on a des soldats, et avec des soldats on vole de l’argent ».
Votre curiosité n’est point encore satisfaite; vous êtes embarrassé de savoir où sont les trésors de Sésostris, de Crésus, de Cyrus, de Nabuchodonosor, et surtout de Salomon, qui avait, dit-on, vingt milliards et plus de nos livres de compte, à lui tout seul, dans sa cassette?
Je vous dirai que tout cela s’est répandu par le monde. Soyez sûrs que du temps de Cyrus, les Gaules, la Germanie, le Danemark, la Pologne, la Russie, n’avaient pas un écu. Les choses se sont mises au niveau avec le temps, sans ce qui s’est perdu en dorure, ce qui reste enfoui à Notre-Dame de Lorette et autres lieux, et ce qui a été englouti dans l’avare mer.
Comment faisaient les Romains sous leur grand Romulus, fils de Mars et d’une religieuse, et sous le dévot Numa Pompilius? Ils avaient un Jupiter de bois de chêne mal taillé, des huttes pour palais, une poignée de foin au bout d’un bâton pour étendard, et pas une pièce d’argent de douze sous dans leur poche. Nos cochers ont des montres d’or que les sept rois de Rome, les Camille, les Manlius, les Fabius, n’auraient pu payer.
Si par hasard la femme d’un receveur général des finances se faisait lire ce chapitre à sa toilette par le bel esprit de la maison, elle aurait un étrange mépris pour les Romains des trois premiers siècles, et ne voudrait pas laisser entrer dans son antichambre un Manlius, un Curius, un Fabius, qui viendraient à pied, et qui n’auraient pas de quoi faire sa partie de jeu.
Leur argent comptant était du cuivre. Il servait à la fois d’armes et de monnaie. On se battait et on comptait avec du cuivre. Trois ou quatre livres de cuivre de douze onces payaient un bœuf. On achetait le nécessaire au marché comme on l’achète aujourd’hui, et les hommes avaient, comme de tout temps, la nourriture, le vêtement et le couvert. Les Romains, plus pauvres que leurs voisins, les subjuguèrent, et augmentèrent toujours leur territoire dans l’espace de près de cinq cents années, avant de frapper de la monnaie d’argent.
Les soldats de Gustave-Adolphe n’avaient en Suède que de la monnaie de cuivre pour leur solde, avant qu’il fît des conquêtes hors de son pays.
Pourvu qu’on ait un gage d’échange pour les choses nécessaires à la vie, le commerce se fait toujours. Il n’importe que ce gage d’échange soit de coquilles ou de papier. L’or et l’argent à la longue n’ont prévalu partout que parce qu’ils sont plus rares.
C’est en Asie que commencèrent les premières fabriques de la monnaie de ces deux métaux, parce que l’Asie fut le berceau de tous les arts.
Il n’est point question de monnaie dans la guerre de Troie; on y pèse l’or et l’argent, Agamemnon pouvait avoir un trésorier, mais point de cour des monnaies.
Ce qui a fait soupçonner à plusieurs savants téméraires que le Pentateuque n’avait été écrit que dans le temps où les Hébreux commencèrent à se procurer quelques monnaies de leurs voisins, c’est que dans plus d’un passage il est parlé de sicles. On y dit qu’Abraham, qui était étranger, et qui n’avait pas un pouce de terre dans le pays de Chanaan, y acheta un champ et une caverne pour enterrer sa femme, quatre cents sicles d’argent monnayé de bon aloi: Quadringentos siclos argenti probatæ monetæ publicæ. Le judicieux dom Calmet évalue cette somme à quatre cent quarante-huit livres six sous neuf deniers, selon les anciens calculs imaginés assez au hasard, quand le marc d’argent était à vingt-six livres de compte le marc. Mais comme le marc d’argent est augmenté de moitié, la somme vaudrait huit cent quatre-vingt-seize livres.
Or, comme en ce temps-là il n’y avait point de monnaie marquée au coin qui répondît au mot pecunia, cela faisait une petite difficulté dont il est aisé de se tirer.
Une autre difficulté, c’est que dans un endroit il est dit qu’Abraham acheta ce champ en Hébron, et dans un autre en Sichem. Consultez sur cela le vénérable Bède, Raban Maure, et Emmanuel Sa.
Nous pourrions parler ici des richesses que laissa David à Salomon en argent monnayé. Les uns les font monter à vingt et un, vingt-deux milliards tournois, les autres à vingt-cinq. Il n’y a point de garde du trésor royal, ni de tefterdar du Grand Turc, qui puisse supputer au juste le trésor du roi Salomon. Mais les jeunes bacheliers d’Oxford et de Sorbonne font ce compte tout courant.
Je ne parlerai point des innombrables aventures qui sont arrivées à l’argent depuis qu’il a été frappé, marqué, évalué, altéré, prodigué, resserré, volé, ayant dans toutes ses transmigrations demeuré constamment l’amour du genre humain. On l’aime au point que chez tous les princes chrétiens il y a encore une vieille loi qui subsiste, c’est de ne point laisser sortir d’or et d’argent de leurs royaumes. Cette loi suppose de deux choses l’une, ou que ces princes règnent sur des fous à lier qui se défont de leurs espèces en pays étranger pour leur plaisir, ou qu’il ne faut pas payer ses dettes à un étranger. Il est clair pourtant que personne n’est assez insensé pour donner son argent sans raison, et que, quand on doit à l’étranger, il faut payer soit en lettres de change, soit en denrées, soit en espèces sonnantes. Aussi cette loi n’est pas exécutée depuis qu’on a commencé à ouvrir les yeux, et il n’y a pas longtemps qu’ils sont ouverts.
Il y aurait beaucoup de choses à dire sur l’argent monnayé, comme sur l’augmentation injuste et ridicule des espèces, qui fait perdre tout d’un coup des sommes considérables à un État; sur la refonte ou la remarque, avec une augmentation de valeur idéale, qui invite tous vos voisins, tous vos ennemis à remarquer votre monnaie et à gagner à vos dépens; enfin sur vingt autres tours d’adresse inventés pour se ruiner. Plusieurs livres nouveaux sont pleins de réflexions judicieuses sur cet article. Il est plus aisé d’écrire sur l’argent que d’en avoir, et ceux qui en gagnent se moquent beaucoup de ceux qui ne savent qu’en parler.
En général, l’art du gouvernement consiste à prendre le plus d’argent qu’on peut à une grande partie des citoyens pour le donner à une autre partie.
On demande s’il est possible de ruiner radicalement un royaume dont en général la terre est fertile; on répond que la chose n’est pas praticable, attendu que depuis la guerre de 1680 jusqu’à la fin de 1769, où nous écrivons, on a fait presque sans discontinuation tout ce qu’on a pu pour ruiner la France sans ressource, et qu’on n’a jamais pu en venir à bout. C’est un bon corps qui a eu la fièvre pendant quatre-vingts ans avec des redoublements, et qui a été entre les mains des charlatans, mais qui vivra.
Si vous voulez lire un morceau curieux et bien fait sur l’argent de différents pays, adressez-vous à l’article Monnaie, de M. le chevalier de Jaucourt, dans l’Encyclopédie; on ne peut en parler plus savamment et avec plus d’impartialité. Il est beau d’approfondir un sujet qu’on méprise.
ARIANISME.
Toutes les grandes disputes théologiques pendant douze cents ans ont été grecques. Qu’auraient dit Homère, Sophocle, Démosthène, Archimède, s’ils avaient été témoins de ces subtils ergotismes qui ont coûté tant de sang?
Arius a l’honneur encore aujourd’hui de passer pour avoir inventé son opinion, comme Calvin passe pour être fondateur du calvinisme. La vanité d’être chef de secte est la seconde de toutes les vanités de ce monde: car celle des conquérants est, dit-on, la première. Cependant ni Calvin ni Arius n’ont certainement pas la triste gloire de l’invention.
On se querellait depuis longtemps sur la Trinité, lorsque Arius se mêla de la querelle dans la disputeuse ville d’Alexandrie, où Euclide n’avait pu parvenir à rendre les esprits tranquilles et justes. Il n’y eut jamais de peuple plus frivole que les Alexandrins: les Parisiens mêmes n’en approchent pas.
Il fallait bien qu’on disputât déjà vivement sur la Trinité, puisque le patriarche auteur de la Chronique d’Alexandrie, conservée à Oxford, assure qu’il y avait deux mille prêtres qui soutenaient le parti qu’Arius embrassa.
Mettons ici, pour la commodité du lecteur, ce qu’on dit d’Arius dans un petit livre qu’on peut n’avoir pas sous la main.
« Voici une question incompréhensible qui a exercé depuis plus de seize cents ans la curiosité, la subtilité sophistique, l’aigreur, l’esprit de cabale, la fureur de dominer, la rage de persécuter, le fanatisme aveugle et sanguinaire, la crédulité barbare, et qui a produit plus d’horreurs que l’ambition des princes, qui pourtant en a produit beaucoup. Jésus est-il verbe? S’il est verbe, est-il émané de Dieu dans le temps ou avant le temps? s’il est émané de Dieu, est-il coéternel et consubstantiel avec lui, ou est-il d’une substance semblable? est-il distinct de lui, ou ne l’est-il pas? est-il fait, ou engendré? Peut-il engendrer à son tour? a-t-il la paternité, ou la vertu productive sans paternité? Le Saint-Esprit est-il fait ou engendré, ou produit, ou procédant du Père, ou procédant du Fils, ou procédant de tous les deux? Peut-il engendrer, peut-il produire? son hypostase est-elle consubstantielle avec l’hypostase du Père et du Fils? et comment, ayant précisément la même nature, la même essence que le Père et le Fils, peut-il ne pas faire les mêmes choses que ces deux personnes qui sont lui-même?
« Ces questions, si au-dessus de la raison, avaient certainement besoin d’être décidées par une Église infaillible.
« On sophistiquait, on ergotait, on haïssait, on s’excommuniait chez les chrétiens pour quelques-uns de ces dogmes inaccessibles à l’esprit humain, avant les temps d’Arius et d’Athanase. Les Grecs égyptiens étaient d’habiles gens: ils coupaient un cheveu en quatre; mais cette fois-ci ils ne le coupèrent qu’en trois. Alexandros, évêque d’Alexandrie, s’avise de prêcher que Dieu étant nécessairement individuel, simple, une monade dans toute la rigueur du mot, cette monade est trine.
« Le prêtre Arious, que nous nommons Arius, est tout scandalisé de la monade d’Alexandros; il explique la chose différemment; il ergote en partie comme le prêtre Sabellious, qui avait ergoté comme le Phrygien Praxeas, grand ergoteur. Alexandros assemble vite un petit concile de gens de son opinion, et excommunie son prêtre. Eusébios, évêque de Nicomédie, prend le partie d’Arious: voilà toute l’Église en feu.
« L’empereur Constantin était un scélérat, je l’avoue, un parricide qui avait étouffé sa femme dans un bain, égorgé son fils, assassiné son beau-père, son beau-frère et son neveu, je ne le nie pas; un homme bouffi d’orgueil, et plongé dans les plaisirs, je l’accorde; un détestable tyran, ainsi que ses enfants, transeat; mais il avait du bon sens. On ne parvient point à l’empire, on ne subjugue pas tous ses rivaux sans avoir raisonné juste.
« Quand il vit la guerre civile des cervelles scolastiques allumée, il envoya le célèbre évêque Ozius avec des lettres déhortatoires aux deux parties belligérantes. « Vous êtes de grands fous, leur dit-il expressément dans sa lettre, de vous quereller pour des choses que vous n’entendez pas. Il est indigne de la gravité de vos ministères de faire tant de bruit sur un sujet si mince. » « Constantin n’entendait pas par mince sujet ce qui regarde la Divinité, mais la manière incompréhensible dont on s’efforçait d’expliquer la nature de la Divinité. Le patriarche arabe qui a écrit l’Histoire de l’Église d’Alexandrie fait parler à peu près ainsi Ozius en présentant la lettre de l’empereur: « Mes frères, le christianisme commence à peine à jouir de la paix, et vous allez le plonger dans une discorde éternelle. L’empereur n’a que trop raison de vous dire que vous vous querellez pour un sujet fort mince. Certainement si l’objet de la dispute était essentiel, Jésus-Christ, que nous reconnaissons tous pour notre législateur, en aurait parlé; Dieu n’aurait pas envoyé son fils sur la terre pour ne nous pas apprendre notre catéchisme. Tout ce qu’il ne nous a pas dit expressément est l’ouvrage des hommes, et Terreur est leur partage. Jésus vous a commandé de vous aimer, et vous commencez par lui désobéir en vous haïssant, en excitant la discorde dans l’empire. L’orgueil seul fait naître les disputes, et Jésus votre maître vous a ordonné d’être humbles. Personne de vous ne peut savoir si Jésus est fait, ou engendré. Et que vous importe sa nature, pourvu que la vôtre soit d’être justes et raisonnables? Qu’a de commun une vaine science de mots avec la morale qui doit conduire vos actions? Vous chargez la doctrine de mystères, vous qui n’êtes faits que pour affermir la religion par la vertu. Voulez-vous que la religion chrétienne ne soit qu’un amas de sophismes? est-ce pour cela que le Christ est venu? Cessez de disputer; adorez, édifiez, humiliez-vous, nourrissez les pauvres, apaisez les querelles des familles au lieu de scandaliser l’empire entier par vos discordes. » « Ozius parlait à des opiniâtres. On assembla un concile de Nicée, et il y eut une guerre civile spirituelle dans l’empire romain. Cette guerre en amena d’autres, et de siècle en siècle on s’est persécuté mutuellement jusqu’à nos jours. » Ce qu’il y eut de triste, c’est que la persécution commença dès que le concile fut terminé; mais lorsque Constantin en avait fait l’ouverture, il ne savait encore quel parti prendre, ni sur qui il ferait tomber la persécution. Il n’était point chrétien quoiqu’il fût à la tête des chrétiens; le baptême seul constituait alors le christianisme, et il n’était point baptisé; il venait même de faire rebâtir à Rome le temple de la Concorde. Il lui était sans doute fort indifférent qu’Alexandre d’Alexandrie, ou Eusèbe de Nicomédie, et le prêtre Arius, eussent raison ou tort; il est assez évident, par la lettre ci-dessus rapportée, qu’il avait un profond mépris pour cette dispute.
Mais il arriva ce qu’on voit, et ce qu’on verra à jamais dans toutes les cours. Les ennemis de ceux qu’on nomma depuis ariens accusèrent Eusèbe de Nicomédie d’avoir pris autrefois le parti de Licinius contre l’empereur. « J’en ai des preuves, dit Constantin dans sa lettre à l’Église de Nicomédie, par les prêtres et les diacres de sa suite que j’ai pris, etc. » Ainsi donc, dès le premier grand concile, l’intrigue, la cabale, la persécution, sont établies avec le dogme, sans pouvoir en affaiblir la sainteté. Constantin donna les chapelles de ceux qui ne croyaient pas la consubstantialité à ceux qui la croyaient, confisqua les biens des dissidents à son profit, et se servit de son pouvoir despotique pour exiler Arius et ses partisans, qui alors n’étaient pas les plus forts. On a dit même que de son autorité privée il condamna à mort quiconque ne brûlerait pas les ouvrages d’Arius; mais ce fait n’est pas vrai. Constantin, tout prodigue qu’il était du sang des hommes, ne poussa pas la cruauté jusqu’à cet excès de démence absurde, de faire assassiner par ses bourreaux celui qui garderait un livre hérétique, pendant qu’il laissait vivre l’hérésiarque.
Tout change bientôt à la cour; plusieurs évêques inconsubstantiels, des eunuques, des femmes, parlèrent pour Arius, et obtinrent la révocation de la lettre de cachet. C’est ce que nous avons vu arriver plusieurs fois dans nos cours modernes en pareille occasion.
Le célèbre Eusèbe, évêque de Césarée, connu par ses ouvrages, qui ne sont pas écrits avec un grand discernement, accusait fortement Eustathe, évêque d’Antioche, d’être sabellien; et Eustathe accusait Eusèbe d’être arien. On assembla un concile à Antioche; Eusèbe gagna sa cause; on déposa Eustathe; on offrit le siège d’Antioche à Eusèbe, qui n’en voulut point; les deux partis s’armèrent l’un contre l’autre: ce fut le prélude des guerres de controverse. Constantin, qui avait exilé Arius pour ne pas croire le Fils consubstantiel, exila Eustathe pour le croire: de telles révolutions sont communes.
Saint Athanase était alors évêque d’Alexandrie; il ne voulut point recevoir dans la ville Arius, que l’empereur y avait envoyé, disant « qu’Arius était excommunié; qu’un excommunié ne devait plus avoir ni maison, ni patrie; qu’il ne pouvait ni manger, ni coucher nulle part, et qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes ». Aussitôt nouveau concile à Tyr, et nouvelles lettres de cachet. Athanase est déposé par les Pères de Tyr, et exilé à Trêves par l’empereur. Ainsi Arius, et Athanase, son plus grand ennemi, sont condamnés tour à tour par un homme qui n’était pas encore chrétien.
Les deux factions employèrent également l’artifice, la fraude, la calomnie, selon l’ancien et l’éternel usage. Constantin les laissa disputer et cabaler; il avait d’autres occupations. Ce fut dans ce temps-là que ce bon prince fit assassiner son fils, sa femme, et son neveu le jeune Licinius, l’espérance de l’empire, qui n’avait pas encore douze ans.
Le parti d’Arius fut toujours victorieux sous Constantin. Le parti opposé n’a pas rougi d’écrire qu’un jour saint Macaire, l’un des plus ardents sectateurs d’Athanase, sachant qu’Arius s’acheminait pour entrer dans la cathédrale de Constantinople, suivi de plusieurs de ses confrères, pria Dieu si ardemment de confondre cet hérésiarque que Dieu ne put résister à la prière de Macaire; que sur-le-champ tous les boyaux d’Arius lui sortirent par le fondement, ce qui est impossible; mais enfin Arius mourut.
Constantin le suivit une année après, en 337 de l’ère vulgaire. On prétend qu’il mourut de la lèpre. L’empereur Julien, dans ses Césars, dit que le baptême que reçut cet empereur quelques heures avant sa mort ne guérit personne de cette maladie.
Comme ses enfants règnèrent après lui, la flatterie des peuples romains, devenus esclaves depuis longtemps, fut portée à un tel excès que ceux de l’ancienne religion en firent un dieu, et ceux de la nouvelle en firent un saint. On célébra longtemps sa fête avec celle de sa mère.