Ces inconcevables bêtises révoltent des esprits faibles et téméraires, aussi bien que des esprits fermes et sages. Ils disent: Nos maîtres nous peignent Dieu comme le plus insensé et comme le plus barbare de tous les êtres: donc il n’y a pas de Dieu; mais ils devraient dire: Donc nos maîtres attribuent à Dieu leurs absurdités et leurs fureurs; donc Dieu est le contraire de ce qu’ils annoncent; donc Dieu est aussi sage et aussi bon qu’ils le disent fou et méchant. C’est ainsi que s’expliquent les sages. Mais si un fanatique les entend, il les dénonce à un magistrat sergent de prêtres, et ce sergent les fait brûler à petit feu, croyant venger et imiter la majesté divine, qu’il outrage.
ATOMES.
Épicure, aussi grand génie qu’homme respectable par ses mœurs, qui a mérité que Gassendi prît sa défense; après Épicure, Lucrèce, qui força la langue latine à exprimer les idées philosophiques, et (ce qui attira l’admiration de Rome) à les exprimer en vers; Épicure et Lucrèce, dis-je, admirent les atomes et le vide: Gassendi soutint cette doctrine, et Newton la démontra. En vain un reste de cartésianisme combattait pour le plein; en vain Leibnitz, qui avait d’abord adopté le système raisonnable d’Épicure, de Lucrèce, de Gassendi et de Newton, changea d’avis sur le vide, quand il fut brouillé avec Newton son maître: le plein est aujourd’hui regardé comme une chimère. Boileau, qui était un homme de très-grand sens, a dit avec beaucoup de raison (épître v, v. 31-32): Que Rohault vainement sèche pour concevoir Comment, tout étant plein, tout a pu se mouvoir.
Le vide est reconnu: on regarde les corps les plus durs comme des cribles; et ils sont tels en effet. On admet des atomes, des principes insécables, inaltérables, qui constituent l’immutabilité des éléments et des espèces; qui font que le feu est toujours feu, soit qu’on l’aperçoive, soit qu’on ne l’aperçoive pas; que l’eau est toujours eau, la terre toujours terre, et que les germes imperceptibles qui forment l’homme ne forment point un oiseau.
Épicure et Lucrèce avaient déjà établi cette vérité, quoique noyée dans les erreurs. Lucrèce dit en parlant des atomes (liv. I, v. 575): Sunt igitur solida pollentia simplicitate.
Le soutien de leur être est la simplicité.
Sans ces éléments d’une nature immuable, il est à croire que l’univers ne serait qu’un chaos: et en cela Épicure et Lucrèce paraissent de vrais philosophes.
Leurs intermèdes, qu’on a tant tournés en ridicule, ne sont autre chose que l’espace non résistant dans lequel Newton a démontré que les planètes parcourent leurs orbites dans des temps proportionnels à leurs aires: ainsi ce n’étaient pas les intermèdes d’Épicure qui étaient ridicules, ce furent leurs adversaires.
Mais lorsque ensuite Épicure nous dit que ses atomes ont décliné par hasard dans le vide; que cette déclinaison a formé par hasard les hommes et les animaux; que les yeux par hasard se trouvèrent au haut de la tête, et les pieds au bout des jambes; que les oreilles n’ont point été données pour entendre, mais que la déclinaison des atomes ayant fortuitement composé des oreilles, alors les hommes s’en sont servis fortuitement pour écouter: cette démence, qu’on appelait physique, a été traitée de ridicule à très-juste titre.
Les vrais philosophes ont donc distingué depuis longtemps ce qu’Épicure et Lucrèce ont de bon d’avec leurs chimères fondées sur l’imagination et l’ignorance. Les esprits les plus soumis ont adopté la création dans le temps, et les plus hardis ont admis la création de tout temps; les uns ont reçu avec foi un univers tiré du néant; les autres, ne pouvant comprendre cette physique, ont cru que tous les êtres étaient des émanations du grand Être, de l’Être suprême et universel; mais tous ont rejeté le concours fortuit des atomes, tous ont reconnu que le hasard est un mot vide de sens. Ce que nous appelons hasard n’est et ne peut être que la cause ignorée d’un effet connu. Comment donc se peut-il faire qu’on accuse encore les philosophes de penser que l’arrangement prodigieux et ineffable de cet univers soit une production du concours fortuit des atomes, un effet du hasard? Ni Spinosa ni personne n’a dit cette absurdité.
Cependant le fils du grand Racine dit, dans son poëme de la Religion (ch. 1, v. 113-118): Ô toi qui follement fais ton Dieu du hasard.
Viens me développer ce nid qu’avec tant d’art, Au même ordre toujours architecte fidèle, À l’aide de son bec, maçonne l’hirondelle: Comment, pour élever ce hardi bâtiment, A-t-elle en le broyant arrondi son ciment?
Ces vers sont assurément en pure perte: personne ne fait son Dieu du hasard; personne n’a dit « qu’une hirondelle, en broyant, en arrondissant son ciment, ait élevé son hardi bâtiment par hasard ». On dit, au contraire, « qu’elle fait son nid par les lois de la nécessité », qui est l’opposé du hasard. Le poète Rousseau tombe dans le même défaut dans une épître à ce même Racine: De là sont nés, Épicures nouveaux, Ces plans fameux, ces systèmes si beaux, Qui, dirigeant sur votre prud’homie Du monde entier toute l’économie, Vous ont appris que ce grand univers N’est composé que d’un concours divers De corps muets, d’insensibles atomes, Qui, par leur choc, forment tous ces fantômes Que détermine et conduit le hasard, Sans que le ciel y prenne aucune part.
Où ce versificateur a-t-il trouvé « ces plans fameux d’Épicures nouveaux, qui dirigent sur leur prud’homie du monde entier toute l’économie »? Où a-t-il vu « que ce grand univers est composé d’un concours divers de corps muets », tandis qu’il y en a tant qui retentissent et qui ont de la voix? Où a-t-il vu « ces insensibles atomes qui forment des fantômes conduits par le hasard »? C’est ne connaître ni son siècle, ni la philosophie, ni la poésie, ni sa langue, que de s’exprimer ainsi. Voilà un plaisant philosophe! L’auteur des Épigrammes sur la sodomie et la bestialité devait-il écrire si magistralement et si mal sur des matières qu’il n’entendait point du tout, et accuser des philosophes d’un libertinage d’esprit qu’ils n’avaient point?
Je reviens aux atomes. La seule question qu’on agite aujourd’hui consiste à savoir si l’auteur de la nature a formé des parties primordiales, incapables d’être divisées, pour servir d’éléments inaltérables; ou si tout se divise continuellement, et se change en d’autres éléments. Le premier système semble rendre raison de tout, et le second de rien, du moins jusqu’à présent.
Si les premiers éléments des choses n’étaient pas indestructibles, il pourrait se trouver à la fin qu’un élément dévorât tous les autres, et les changeât en sa propre substance. C’est probablement ce qui fit imaginer à Empédocle que tout venait du feu, et que tout serait détruit par le feu.
On sait que Robert Boyle, à qui la physique eut tant d’obligations dans le siècle passé, fut trompé par la fausse expérience d’un chimiste qui lui fit croire qu’il avait changé de l’eau en terre. Il n’en était rien. Boerhaave, depuis, découvrit l’erreur par des expériences mieux faites; mais avant qu’il l’eût découverte, Newton, abusé par Boyle, comme Boyle l’avait été par son chimiste, avait déjà pensé que les éléments pouvaient se changer les uns dans les autres, et c’est ce qui lui fit croire que le globe perdait toujours un peu de son humidité, et faisait des progrès en sécheresse; qu’ainsi Dieu serait un jour obligé de remettre la main à son ouvrage: manum emendatricem desideraret.
Leibnitz se récria beaucoup contre cette idée, et probablement il eut raison cette fois contre Newton. Mundum tradidit disputationi eorum (Eccles., ch. iii, v. 11).
Mais malgré cette idée que l’eau peut devenir terre, Newton croyait aux atomes insécables, indestructibles, ainsi que Gassendi et Boerhaave, ce qui paraît d’abord difficite à concilier: car si l’eau s’était changée en terre, ses éléments se seraient divisés et perdus.
Cette question rentre dans cette autre question fameuse de la matière divisible à l’infini. Le mot d’atome signifie non partagé, sans parties. Vous le divisez par la pensée, car si vous le divisiez réellement, il ne serait plus atome.
Vous pouvez diviser un grain d’or en dix-huit millions de parties visibles; un grain de cuivre, dissous dans l’esprit de sel ammoniac, a montré aux yeux plus de vingt-deux milliards de parties; mais quand vous êtes arrivé au dernier élément, l’atome échappe au microscope: vous ne divisez plus que par imagination.
Il en est de l’atome divisible à l’infini comme de quelques propositions de géométrie. Vous pouvez faire passer une infinité de courbes entre le cercle et sa tangente: oui, dans la supposition que ce cercle et cette tangente sont des lignes sans largeur; mais il n’y en a point dans la nature.
Vous établissez de même que des asymptotes s’approcheront sans jamais se toucher; mais c’est dans la supposition que ces lignes sont des longueurs sans largeur, des êtres de raison.
Ainsi vous représentez l’unité par une ligne; ensuite vous divisez cette unité et cette ligne en tant de fractions qu’il vous plaît; mais cette infinité de fractions ne sera jamais que votre unité et votre ligne.
Il n’est pas démontré en rigueur que l’atome soit indivisible; mais il paraît prouvé qu’il est indivisé par les lois de la nature.
AUGURE.
Ne faut-il pas être bien possédé du démon de l’étymologie pour dire, avec Pezron et d’autres, que le mot romain augurium vient des mots celtiques au et gur? Au, selon ces savants, devait signifier le foie chez les Basques et les Bas-Breton, parce que asu, qui, disent-ils, signifiait gauche, devait aussi désigner le foie, qui est à droite; et que gur voulait dire homme, ou bien jaune ou rouge, dans cette langue celtique dont il ne nous reste aucun monument. C’est puissamment raisonner.
On a poussé sa curiosité absurde (car il faut appeler les choses par leur nom) jusqu’à faire venir du chaldéen et de l’hébreu certains mots teutons et celtiques. Bochart n’y manque jamais. On admirait autrefois ces pédantes extravagances. Il faut voir avec quelle confiance ces hommes de génie ont prouvé que sur les bords du Tibre on emprunta des expressions du patois des sauvages de la Biscaye. On prétend même que ce patois était un des premiers idiomes de la langue primitive, de la langue mère de toutes les langues qu’on parle dans l’univers entier. Il ne reste plus qu’à dire que les différents ramages des oiseaux viennent du cri des deux premiers perroquets dont toutes les autres espèces d’oiseaux ont été produites.
La folie religieuse des augures était originairement fondée sur des observations très-naturelles et très-sages. Les oiseaux de passage ont toujours indiqué les saisons: on les voit venir par troupes au printemps, et s’en retourner en automne. Le coucou ne se fait entendre que dans les beaux jours, il semble qu’il les appelle; les hirondelles qui rasent la terre annoncent la pluie; chaque climat a son oiseau qui est en effet son augure.
Parmi les observateurs il se trouva sans doute des fripons qui persuadèrent aux sots qu’il y avait quelque chose de divin dans ces animaux, et que leur vol présageait nos destinées, qui étaient écrites sous les ailes d’un moineau tout aussi clairement que dans les étoiles.
Les commentateurs de l’histoire allégorique et intéressante de Joseph vendu par ses frères, et devenu premier ministre du pharaon roi d’Égypte pour avoir expliqué un de ses rêves, infèrent que Joseph était savant dans la science des augures, de ce que l’intendant de Joseph est chargé de dire à ses frères: « Pourquoi avez-vous volé la tasse d’argent de mon maître, dans laquelle il boit, et avec laquelle il a coutume de prendre les augures? » Joseph, ayant fait venir ses frères devant lui, leur dit: « Comment avez-vous pu agir ainsi? ignorez-vous que personne n’est semblable à moi dans la science des augures? » Juda convient, au nom de ses frères que « Joseph est un grand devin; que c’est Dieu qui l’a inspiré; Dieu a trouvé l’iniquité de vos serviteurs ». Ils prenaient alors Joseph pour un seigneur égyptien. Il est évident, par le texte, qu’ils croyaient que le dieu des Égyptiens et des Juifs avait découvert à ce ministre le vol de sa tasse.
Voilà donc les augures, la divination très-nettement établie dans le livre de la Genèse, et si bien établie qu’elle est défendue ensuite dans le Lévitique, où il est dit: « Vous ne mangerez rien où il y ait du sang; vous n’observerez ni les augures ni les songes; vous ne couperez point votre chevelure en rond; vous ne vous raserez point la barbe. » À l’égard de la superstition de voir l’avenir dans une tasse, elle dure encore: cela s’appelle voir dans le verre. Il faut n’avoir éprouvé aucune pollution, se tourner vers l’orient, prononcer abraxa per dominum nostrum; après quoi on voit dans un verre plein d’eau toutes les choses qu’on veut. On choisit d’ordinaire des enfants pour cette opération; il faut qu’ils aient leurs cheveux: une tête rasée ou une tête en perruque ne peuvent rien voir dans le verre. Cette facétie était fort à la mode en France sous la régence du duc d’Orléans, et encore plus dans les temps précédents.
Pour les augures, ils ont péri avec l’empire romain; les évêques ont seulement conservé le bâton augural, qu’on appelle crosse, et qui était une marque distinctive de la dignité des augures; et le symbole du mensonge est devenu celui de la vérité.
Les différentes sortes de divinations étaient innombrables; plusieurs se sont conservées jusqu’à nos derniers temps. Cette curiosité de lire dans l’avenir est une maladie que la philosophie seule peut guérir: car les âmes faibles qui pratiquent encore tous ces prétendus arts de la divination, les fous mêmes qui se donnent au diable, font tous servir la religion à ces profanations qui l’outragent.
C’est une remarque digne des sages que Cicéron, qui était du collège des augures, ait fait un livre exprès pour se moquer des augures mais ils n’ont pas moins remarqué que Cicéron, à la fin de son livre, dit qu’il faut « détruire la superstition, et non pas la religion. Car, ajoute-t-il, la beauté de l’univers et l’ordre des choses célestes nous forcent de reconnaître une nature éternelle et puissante. Il faut maintenir la religion qui est jointe à la connaissance de cette nature, en extirpant toutes les racines de la superstition: car c’est un monstre qui vous poursuit, qui vous presse, de quelque côté que vous vous tourniez. La rencontre d’un devin prétendu, un présage, une victime immolée, un oiseau, un chaldéen, un aruspice, un éclair, un coup de tonnerre, un événement conforme par hasard à ce qui a été prédit, tout enfin vous trouble et vous inquiète. Le sommeil même, qui devrait faire oublier tant de peines et de frayeurs, ne sert qu’à les redoubler par des images funestes ».
Cicéron croyait ne parler qu’à quelques Romains: il parlait à tous les hommes et à tous les siècles.
La plupart des grands de Rome ne croyaient pas plus aux augures que le pape Alexandre VI, Jules II, et Léon X, ne croyaient à Notre-Dame de Lorette et au sang de saint Janvier. Cependant Suétone rapporte qu’Octave, surnommé Auguste, eut la faiblesse de croire qu’un poisson qui sortait hors de la mer sur le rivage d’Actium lui présageait le gain de la bataille. Il ajoute qu’ayant ensuite rencontré un ânier, il lui demanda le nom de son âne, et que l’ànier lui ayant répondu que son âne s’appelait Nicolas, qui signifie vainqueur des peuples, Octave ne douta plus de la victoire; et qu’ensuite il fit ériger des statues d’airain à l’ânier, à l’âne, et au poisson sautant. Il assure même que ces statues furent placées dans le Capitole.
Il est fort vraisemblable que ce tyran habile se moquait des superstitions des Romains, et que son âne, son ânier, et son poisson, n’étaient qu’une plaisanterie. Cependant il se peut très-bien qu’en méprisant toutes les sottises du vulgaire, il en eût conservé quelques-unes pour lui. Le barbare et dissimulé Louis XI avait une foi vive à la croix de Saint-Lô. Presque tous les princes, excepté ceux qui ont eu le temps de lire, et de bien lire, ont un petit coin de superstition.
AUGUSTE OCTAVE.
DES MŒURS D’AUGUSTE.
On ne peut connaître les mœurs que par les faits, et il faut que ces faits soient incontestables. Il est avéré que cet homme, si immodérément loué d’avoir été le restaurateur des mœurs et des lois, fut longtemps un des plus infâmes débauchés de la république romaine. Son épigramme sur Fulvie, faite après l’horreur des proscriptions, démontre qu’il avait autant de mépris des bienséances dans les expressions que de barbarie dans sa conduite: Quod futuit Glaphyram Antonius, hanc mihi pœnam Fulvia constituit, se quoque uti futuam.
Fulviam ego ut futuam! Quid si me Manius oret Pœdicem, faciam? non puto, si sapiam.
Aut futue, aut pugnemus, ait. Quid? quod mihi vita Charior est ipsa mentula, signa canant.
Cette abominable épigramme est un des plus forts témoignages de l’infamie des mœurs d’Auguste. Sexte Pompée lui reprocha des faiblesses infâmes: Effeminatum insectatus est. Antoine, avant le triumvirat, déclara que César, grand-oncle d’Auguste, ne l’avait adopté pour son fils que parce qu’il avait servi à ses plaisirs: adoptionem arunculi stupro meritum.
Lucius César lui fit le même reproche, et prétendit même qu’il avait poussé la bassesse jusqu’à vendre son corps à Hirtius pour une somme très-considérable. Son impudence alla depuis jusqu’à arracher une femme consulaire à son mari au milieu d’un souper; il passa quelque temps avec elle dans un cabinet voisin, et la ramena ensuite à table, sans que lui, ni elle, ni son mari, en rougissent. (Suétone, Octave, chapitre lxix.)
Nous avons encore une lettre d’Antoine à Auguste, conçue en ces mots: « Ita valeas, uti tu, hanc epistolam quum leges, non inieris Tertullam, aut Terentillam, aut Rufillam, aut Salviam Titisceniam, aut omnes. Anne, refert, ubi, et in quam arrigas? » On n’ose traduire cette lettre licencieuse.
Rien n’est plus connu que ce scandaleux festin de cinq compagnons de ses plaisirs, avec six des principales femmes de Rome. Ils étaient habillés en dieux et en déesses, et ils en imitaient toutes les impudicités inventées dans les fables: Dum nova divonim cœnat adulteria.
(Suét., Oct., cap. lxx.)
Enfin on le désigna publiquement sur le théâtre par ce fameux vers: Viden’ ut cinœdus orbem digito temperet?
(Ibid., cap. lxviii.)
Le doigt d’un vil giton gouverne l’univers.
Presque tous les auteurs latins qui ont parlé d’Ovide prétendent qu’Auguste n’eut l’insolence d’exiler ce chevalier romain, qui était beaucoup plus honnête homme que lui, que parce qu’il avait été surpris par lui dans un inceste avec sa propre fille Julie, et qu’il ne relégua même sa fille que par jalousie. Cela est d’autant plus vraisemblable que Caligula publiait hautement que sa mère était née de l’inceste d’Auguste et de Julie; c’est ce que dit Suétone dans la vie de Caligula. (Suétone, Caligula, ch. xxiii.)
On sait qu’Auguste avait répudié la mère de Julie le jour même qu’elle accoucha d’elle; et il enleva le même jour Livie à son mari, grosse de Tibère, autre monstre qui lui succéda. Voilà l’homme à qui Horace disait (ép. i, liv. II): Res italas armis tuteris, moribus ornes, Legibus emendes, etc.
Il est difficile de ne pas être saisi d’indignation en lisant, à la tête des Géorgiques, qu’Auguste est un des plus grands dieux, et qu’on ne sait quelle place il daignera occuper un jour dans le ciel, s’il régnera dans les airs, ou s’il sera le protecteur des villes, ou bien s’il acceptera l’empire des mers.
An deus immensi venias maris, ac tua nautæ Numina sola colant, tibi serviat ultima Thule.
(Virg,, Géorg., I, 29.)
L’Arioste parle bien plus sensément, comme aussi avec plus de grâce, quand il dit, dans son admirable trente-cinquième chant, st. xxvi: Non fu sì santo nè benigno Augusto, Come la tuba di Virgilio suona; L’aver avuto in poesia buon gusto, La proscrizione iniqua gli perdona, etc.
Tyran de son pays, et scélérat habile, Il mit Pérouse en cendre et Rome dans les fers; Mais il avait du goût, il se connut en vers: Auguste au rang des dieux est placé par Virgile.
DES CRUAUTÉS D’AUGUSTE.
Autant qu’Auguste se livra longtemps à la dissolution la plus effrénée, autant son énorme cruauté fut tranquille et réfléchie. Ce fut au milieu des festins et des fêtes qu’il ordonna des proscriptions; il y eut près de trois cents sénateurs de proscrits, deux mille chevaliers, et plus de cent pères de famille obscurs, mais riches, dont tout le crime était dans leur fortune. Octave et Antoine ne les firent tuer que pour avoir leur argent; et en cela ils ne furent nullement différents des voleurs de grand chemin, qu’on fait expirer sur la roue.
Octave, immédiatement avant la guerre de Pérouse, donna à ses soldats vétérans toutes les terres des citoyens de Mantoue et de Crémone. Ainsi il récompensait le meurtre par la déprédation.
Il n’est que trop certain que le monde fut ravagé, depuis l’Euphrate jusqu’au fond de l’Espagne, par un homme sans pudeur, sans foi, sans honneur, sans probité, fourbe, ingrat, avare, sanguinaire, tranquille dans le crime, et qui, dans une république bien policée, aurait péri par le dernier supplice au premier de ses crimes.
Cependant on admire encore le gouvernement d’Auguste, parce que Rome goûta sous lui la paix, les plaisirs et l’abondance. Sénèque dit de lui: « Clementiam non voco lassam crudelitatem; je n’appelle point clémence la lassitude de la cruauté. » On croit qu’Auguste devint plus doux quand le crime ne lui fut plus nécessaire, et qu’il vit qu’étant maître absolu il n’avait plus d’autre intérêt que celui de paraître juste. Mais il me semble qu’il fut toujours plus impitoyable que clément: car après la bataille d’Actium il fit égorger le fils d’Antoine au pied de la statue de César, et il eut la barbarie de faire trancher la tête au jeune Césarion, fils de César et de Cléopâtre, que lui-même avait reconnu pour roi d’Égypte.
Ayant un jour soupçonné le préteur Gallius Quintus d’être venu à l’audience avec un poignard sous sa robe, il le fit appliquer en sa présence à la torture, et, dans l’indignation où il fut de s’entendre appeler tyran par ce sénateur, il lui arracha lui-même les yeux, si on en croit Suétone.
On sait que César, son père adoptif, fut assez grand pour pardonner à presque tous ses ennemis; mais je ne vois pas qu’Auguste ait pardonné à un seul. Je doute fort de sa prétendue clémence envers Cinna. Tacite ni Suétone ne disent rien de cette aventure. Suétone, qui parle de toutes les conspirations faites contre Auguste, n’aurait pas manqué de parler de la plus célèbre. La singularité d’un consulat donné à Cinna pour prix de la plus noire perfidie n’aurait pas échappé à tous les historiens contemporains. Dion Cassius n’en parle qu’après Sénèque, et ce morceau de Sénèque ressemble plus à une déclamation qu’à une vérité historique. De plus, Sénèque met la scène en Gaule, et Dion à Rome. Il y a là une contradiction qui achève d’ôter toute vraisemblance à cette aventure. Aucune de nos histoires romaines, compilées à la hâte et sans choix, n’a discuté ce fait intéressant. L’histoire de Laurent Échard a paru aux hommes éclairés aussi fautive que tronquée: l’esprit d’examen a rarement conduit les écrivains.
Il se peut que Cinna ait été soupçonné ou convaincu par Auguste de quelque infidélité, et qu’après l’éclaircissement Auguste lui ait accordé le vain honneur du consulat; mais il n’est nullement probable que Cinna ait voulu, par une conspiration, s’emparer de la puissance suprême, lui qui n’avait jamais commandé d’armée, qui n’était appuyé d’aucun parti, qui n’était pas enfin un homme considérable dans l’empire. Il n’y a pas d’apparence qu’un simple courtisan subalterne ait eu la folie de vouloir succéder à un souverain affermi depuis vingt années, et qui avait des héritiers; et il n’est nullement probable qu’Auguste l’eût fait consul immédiatement après la conspiration.
Si l’aventure de Cinna est vraie, Auguste ne pardonna que malgré lui, vaincu par les raisons ou par les importunités de Livie, qui avait pris sur lui un grand ascendant, et qui lui persuada, dit Sénèque, que le pardon lui serait plus utile que le châtiment. Ce ne fut donc que par politique qu’on le vit une fois exercer la clémence; ce ne fut certainement point par générosité.
Comment peut-on tenir compte à un brigand enrichi et affermi, de jouir en paix du fruit de ses rapines, et de ne pas assassiner tous les jours les fils et les petits-fils des proscrits quand ils sont à genoux devant lui et qu’ils l’adorent? Il fut un politique prudent, après avoir été un barbare; mais il est à remarquer que la postérité ne lui donna jamais le nom de Vertueux comme à Titus, à Trajan, aux Antonins. Il s’introduisit même une coutume dans les compliments qu’on faisait aux empereurs à leur avénement: c’était de leur souhaiter d’être plus heureux qu’Auguste et meilleurs que Trajan.
Il est donc permis aujourd’hui de regarder Auguste comme un monstre adroit et heureux.
Louis Racine, fils du grand Racine, et héritier d’une partie de ses talents, semble s’oublier un peu quand il dit dans ses Réflexions sur la poésie, « qu’Horace et Virgile gâtèrent Auguste, qu’ils épuisèrent leur art pour empoisonner Auguste par leurs louanges ». Ces expressions pourraient faire croire que les éloges si bassement prodigués par ces deux grands poètes corrompirent le beau naturel de cet empereur. Mais Louis Racine savait très-bien qu’Auguste était un fort méchant homme, indifférent au crime et à la vertu, se servant également des horreurs de l’un et des apparences de l’autre, uniquement attentif à son seul intérêt, n’ensanglantant la terre et ne la pacifiant, n’employant les armes et les lois, la religion et les plaisirs, que pour être le maître, et sacrifiant tout à lui-même. Louis Racine fait voir seulement que Virgile et Horace eurent des âmes serviles.
Il a malheureusement trop raison quand il reproche à Corneille d’avoir dédié Cinna au financier Montauron, et d’avoir dit à ce receveur: « Ce que vous avez de commun avec Auguste, c’est surtout cette générosité avec laquelle...»: car enfin, quoique Auguste ait été le plus méchant des citoyens romains, il faut convenir que le premier des empereurs, le maître, le pacificateur, le législateur de la terre alors connue, ne devait pas être mis absolument de niveau avec un financier, commis d’un contrôleur général en Gaule.
Le même Louis Racine, en condamnant justement l’abaissement de Corneille et la lâcheté du siècle d’Horace et de Virgile, relève merveilleusement un passage du Petit Carême de Massillon: « On est aussi coupable quand on manque de vérité aux rois que quand on manque de fidélité; et on aurait dû établir la même peine pour l’adulation que pour la révolte. » Père Massillon, je vous demande pardon, mais ce trait est bien oratoire, bien prédicateur, bien exagéré. La Ligue et la Fronde ont fait, si je ne me trompe, plus de mal que les prologues de Quinault. Il n’y a pas moyen de condamner Quinault à être roué comme un rebelle. Père Massillon, est modus in rebus; et c’est ce qui manque net à tous les faiseurs de sermons.
AUGUSTIN.
Ce n’est pas comme évêque, comme docteur, comme Père de l’Église, que je considère ici saint Augustin, natif de Tagaste; c’est en qualité d’homme. Il s’agit ici d’un point de physique qui regarde le climat d’Afrique.
Il me semble que saint Augustin avait environ quatorze ans lorsque son père, qui était pauvre, le mena avec lui aux bains publics. On dit qu’il était contre l’usage et la bienséance qu’un père se baignât avec son fils et Bayle même fait cette remarque. Oui, les patriciens, à Rome, les chevaliers romains, ne se baignaient pas avec leurs enfants dans les étuves publiques; mais croira-t-on que le pauvre peuple, qui allait au bain pour un liard, fût scrupuleux observateur des bienséances des riches?
L’homme opulent couchait dans un lit d’ivoire et d’argent, sur des tapis de pourpre, sans draps, avec sa concubine; sa femme, dans un autre appartement parfumé, couchait avec son amant. Les enfants, les précepteurs, les domestiques, avaient leurs chambres séparées; mais le peuple couchait pêle-mêle dans des galetas. On ne faisait pas beaucoup de façons dans la ville de Tagaste en Afrique. Le père d’Augustin menait son fils au bain des pauvres.
Ce saint raconte que son père le vit dans un état de virilité qui lui causa une joie vraiment paternelle, et qui lui fit espérer d’avoir bientôt des petits-fils in ogni modo; comme de fait il en eut.
Le bonhomme s’empressa même d’aller conter cette nouvelle à sainte Monique, sa femme.
Quant à cette puberté prématurée d’Augustin, ne peut-on pas l’attribuer à l’usage anticipé de l’organe de la génération? Saint Jérôme parle d’un enfant de dix ans dont une femme abusait, et dont elle conçut un fils. (Épître ad Vitalem, tome III.)
Saint Augustin, qui était un enfant très-libertin, avait l’esprit aussi prompt que la chair. Il dit qu’ayant à peine vingt ans, il apprit sans maître la géométrie, l’arithmétique et la musique.
Cela ne prouve-t-il pas deux choses, que dans l’Afrique, que nous nommons aujourd’hui la Barbarie, les corps et les esprits sont plus avancés que chez nous?
Ces avantages précieux de saint Augustin conduisent à croire qu’Empédocle n’avait pas tant de tort de regarder le feu comme le principe de la nature. Il est aidé, mais par des subalternes: c’est un roi qui fait agir tous ses sujets. Il est vrai qu’il enflamme quelquefois un peu trop les imaginations de son peuple. Ce n’est pas sans raison que Syphax dit à Juba, dans le Caton d’Addison, que le soleil, qui roule son char sur les têtes africaines, met plus de couleur sur leurs joues, plus de feu dans leurs cœurs, et que les dames de Zama sont très-supérieures aux pâles beautés de l’Europe, que la nature n’a qu’à moitié pétries.
Où sont, à Paris, à Strasbourg, à Ratisbonne, à Vienne, les jeunes gens qui apprennent l’arithmétique, les mathématiques, la musique, sans aucun secours, et qui soient pères à quatorze ans?
Ce n’est point sans doute une fable, qu’Atlas, prince de Mauritanie, appelé fils du Ciel par les Grecs, ait été un célèbre astronome, qu’il ait fait construire une sphère céleste comme il en est à la Chine depuis tant de siècles. Les anciens, qui exprimaient tout en allégories, comparèrent ce prince à la montagne qui porte son nom, parce qu’elle élève son sommet dans les nues; et les nues ont été nommées le ciel par tous les hommes qui n’ont jugé des choses que sur le rapport de leurs yeux.
Ces mêmes Maures cultivèrent les sciences avec succès, et enseignèrent l’Espagne et l’Italie pendant plus de cinq siècles. Les choses sont bien changées. Le pays de saint Augustin n’est plus qu’un repaire de pirates. L’Angleterre, l’Italie, l’Allemagne, la France, qui étaient plongées dans la barbarie, cultivent les arts mieux que n’ont jamais fait les Arabes.
Nous ne voulons donc, dans cet article, que faire voir combien ce monde est un tableau changeant. Augustin, débauché, devient orateur et philosophe. Il se pousse dans le monde; il est professeur de rhétorique; il se fait manichéen; du manichéisme il passe au christianisme. Il se fait baptiser avec un de ses bâtards nommé Deodatus; il devient évêque; il devient Père de l’Église. Son système sur la grâce est respecté onze cents ans comme un article de foi. Au bout d’onze cents ans, des jésuites trouvent moyen de faire anathématiser le système de saint Augustin mot pour mot, sous le nom de Jansénius, de Saint-Cyran, d’Arnauld, de Quesnel. Nous demandons si cette révolution dans son genre n’est pas aussi grande que celle de l’Afrique, et s’il y a rien de permanent sur la terre.
AUSTÉRITÉS.
Mortifications, flagellations.
Que des hommes choisis, amateurs de l’étude, se soient unis après mille catastrophes arrivées au monde; qu’ils se soient occupés d’adorer Dieu, et de régler les temps de l’année, comme on le dit des anciens brachmanes et des mages, il n’est rien là que de bon et d’honnête. Ils ont pu être en exemple au reste de la terre par une vie frugale; ils ont pu s’abstenir de toute liqueur enivrante, et du commerce avec leurs femmes, quand ils célébrèrent des fêtes. Ils durent être vêtus avec modestie et décence. S’ils furent savants, les autres hommes les consultèrent; s’ils furent justes, on les respecta et on les aima; mais la superstition, la gueuserie, la vanité, ne se mirent-elles pas bientôt à la place des vertus?
Le premier fou qui se fouetta publiquement pour apaiser les dieux ne fut-il pas l’origine des prêtres de la déesse de Syrie, qui se fouettaient en son honneur; des prêtres d’Isis, qui en faisaient autant à certains jours; des prêtres de Dodone, nommés Saliens, qui se faisaient des blessures; des prêtres de Bellone, qui se donnaient des coups de sabre; des prêtres de Diane, qui s’ensanglantaient à coups de verges; des prêtres de Cybèle, qui se faisaient eunuques; des fakirs des Indes, qui se chargèrent de chaînes? L’espérance de tirer de larges aumônes n’entra-t-elle pour rien dans leurs austérités?
Les gueux qui se font enfler les jambes avec de la tithymale, et qui se couvrent d’ulcères pour arracher quelques deniers aux passants, n’ont-ils pas quelque rapport aux énergumènes de l’antiquité qui s’enfonçaient des clous dans les fesses, et qui vendaient ces saints clous aux dévots du pays?
Enfin la vanité n’a-t-elle jamais eu part à ces mortifications publiques, qui attiraient les yeux de la multitude? Je me fouette, mais c’est pour expier vos fautes; je marche tout nu, mais c’est pour vous reprocher le faste de vos vêtements; je me nourris d’herbes et de colimaçons, mais c’est pour corriger en vous le vice de la gourmandise; je m’attache un anneau de fer à la verge, pour vous faire rougir de votre lasciveté. Respectez-moi comme un homme cher aux dieux, qui attirera leurs faveurs sur vous. Quand vous serez accoutumés à me respecter, vous n’aurez pas de peine à m’obéir: je serai votre maître au nom des dieux, et si quelqu’un de vous alors transgresse la moindre de mes volontés, je le ferai empaler pour apaiser la colère céleste.
Si les premiers fakirs ne prononcèrent pas ces paroles, il est bien probable qu’ils les avaient gravées dans le fond de leur cœur.