Ces austérités affreuses furent peut-être les origines des sacrifices de sang humain. Des gens qui répandaient leur sang en public à coups de verges, et qui se tailladaient les bras et les cuisses pour se donner de la considération, firent aisément croire à des sauvages imbéciles qu’on devait sacrifier aux dieux ce qu’on avait de plus cher; qu’il fallait immoler sa fille pour avoir un bon vent; précipiter son fils du haut d’un rocher, pour n’être point attaqué de la peste; jeter une fille dans le Nil, pour avoir infailliblement une bonne récolte.
Ces superstitions asiatiques ont produit parmi nous les flagellations, que nous avons imitées des Juifs. Leurs dévots se fouettaient et se fouettent encore les uns les autres, comme faisaient autrefois les prêtres de Syrie et d’Égypte.
Parmi nous les abbés fouettèrent leurs moines; les confesseurs fouettèrent leurs pénitents des deux sexes. Saint Augustin écrit à Marcellin le tribun « qu’il faut fouetter les donatistes comme les maîtres d’école en usent avec les écoliers ».
On prétend que ce n’est qu’au x siècle que les moines et les religieuses commencèrent à se fouetter à certains jours de l’année. La coutume de donner le fouet aux pécheurs pour pénitence s’établit si bien que le confesseur de saint Louis lui donnait très-souvent le fouet. Henri II d’Angleterre fut fouetté par les chanoines de Cantorbéry. Raimond, comte de Toulouse, fut fouetté la corde au cou par un diacre, à la porte de l’église de Saint-Gilles, devant le légat Milon, comme nous l’avons vu.
Les chapelains du roi de France Louis VIII furent condamnés par le légat du pape Innocent III à venir, aux quatre grandes fêtes, aux portes de la cathédrale de Paris, présenter des verges aux chanoines pour les fouetter, en expiation du crime du roi leur maître, qui avait accepté la couronne d’Angleterre que le pape lui avait ôtée, après la lui avoir donnée en vertu de sa pleine puissance. Il parut même que le pape était fort indulgent en ne faisant pas fouetter le roi lui-même, et en se contentant de lui ordonner, sous peine de damnation, de payer à la chambre apostolique deux années de son revenu.
C’est de cet ancien usage que vient la coutume d’armer encore, dans Saint-Pierre de Rome, les grands pénitenciers de longues baguettes au lieu de verges, dont ils donnent de petits coups aux pénitents prosternés de leur long. C’est ainsi que le roi de France Henri IV reçut le fouet sur les fesses des cardinaux d’Ossat et Duperron. Tant il est vrai que nous sortons à peine de la barbarie, dans laquelle nous avons encore une jambe enfoncée jusqu’au genou!
Au commencement du xiii siècle, il se forma en Italie des confréries de pénitents, à Pérouse et à Bologne. Les jeunes gens, presque nus, une poignée de verges dans une main, et un petit crucifix dans l’autre, se fouettaient dans les rues. Les femmes les regardaient à travers les jalousies des fenêtres, et se fouettaient dans leurs chambres, Ces flagellants inondèrent l’Europe: on en voit encore beaucoup en Italie, en Espagne et en France même, à Perpignan. Il était assez commun, au commencement du xvi siècle, que les confesseurs fouettassent leurs pénitentes sur les fesses. Une histoire des Pays-Bas, composée par Meteren rapporte que le cordelier nommé Adriacem, grand prédicateur de Bruges, fouettait ses pénitentes toutes nues.
Le jésuite Edmond Auger, confesseur de Henri III, engagea ce malheureux prince à se mettre à la tête des flagellants.
Dans plusieurs couvents de moines et de religieuses on se fouette sur les fesses. Il en a résulté quelquefois d’étranges impudicités, sur lesquelles il faut jeter un, voile pour ne pas faire rougir celles qui portent un voile sacré, et dont le sexe et la profession méritent les plus grands égards.
AUTELS, Temples, rites, sacrifices, etc..
Il est universellement reconnu que les premiers chrétiens n’eurent ni temples, ni autels, ni cierges, ni encens, ni eau bénite, ni aucun des rites que la prudence des pasteurs institua depuis, selon les temps et les lieux, et surtout selon le besoin des fidèles.
Nous avons plus d’un témoignage d’Origène, d’Athénagore, de Théophile, de Justin, de Tertullien, que les premiers chrétiens avaient en abomination les temples et les autels. Ce n’est pas seulement parce qu’ils ne pouvaient obtenir du gouvernement, dans ces commencements, la permission de bâtir des temples; mais c’est qu’ils avaient une aversion réelle pour tout ce qui semblait avoir le moindre rapport avec les autres religions. Cette horreur subsista chez eux pendant deux cent cinquante ans. Cela se démontre par Minucius Félix, qui vivait au iii siècle. « Vous pensez, dit-il aux Romains, que nous cachons ce que nous adorons, parce que nous n’avons ni temples ni autels. Mais quel simulacre érigerons-nous à Dieu, puisque l’homme est lui-même le simulacre de Dieu? quel temple lui bâtirons-nous, quand le monde, qui est son ouvrage, ne peut le contenir? comment enfermerai-je la puissance d’une telle majesté dans une seule maison? Ne vaut-il pas bien mieux lui consacrer un temple dans notre esprit et dans notre cœur. — Putatis autem nos occultare quod colimus, si delubra et aras non habemus? Quod enim simulacrum Deo fingam, quum, si recte existimes, sit Dei homo ipse simulacrum? templum quod ei exstruam, quum totus hic mundus, ejus opere fabricatus, eum capere non possit? et quum homo latius maneam, intra unam ædiculam vim tantæ majestatis includam? Nonne melius in nostra dedicandus est mente; in nostro imo consecrandus est pectore? » (Cap. xxxii.)
Les chrétiens n’eurent donc des temples que vers le commencement du règne de Dioclétien. L’Église était alors très-nombreuse. On avait besoin de décorations et de rites, qui auraient été jusque-là inutiles et même dangereux à un troupeau faible, longtemps méconnu, et pris seulement pour une petite secte de Juifs dissidents.
Il est manifeste que, dans le temps où ils étaient confondus avec les Juifs, ils ne pouvaient obtenir la permission d’avoir des temples. Les Juifs, qui payaient très-chèrement leurs synagogues, s’y seraient opposés; ils étaient mortels ennemis des chrétiens, et ils étaient riches. Il ne faut pas dire, avec Toland, qu’alors les chrétiens ne faisaient semblant de mépriser les temples et les autels que comme le renard disait que les raisins étaient trop verts.
Cette comparaison semble aussi injuste qu’impie, puisque tous les premiers chrétiens de tant de pays différents s’accordèrent à soutenir qu’il ne faut point de temples et d’autels au vrai Dieu.
La Providence, en faisant agir les causes secondes, voulut qu’ils bâtissent un temple superbe dans Nicomédie, résidence de l’empereur Dioclétien, dès qu’ils eurent la protection de ce prince. Ils en construisirent dans d’autres villes; mais ils avaient encore en horreur les cierges, l’encens, l’eau lustrale, les habits pontificaux: tout cet appareil imposant n’était alors à leurs yeux que marque distinctive du paganisme. Ils n’adoptèrent ces usages que peu à peu, sous Constantin et sous ses successeurs; et ces usages ont souvent changé.
Aujourd’hui dans notre Occident, les bonnes femmes qui entendent le dimanche une messe basse en latin, servie par un petit garçon, s’imaginent que ce rite a été observé de tout temps, qu’il n’y en a jamais eu d’autre, et que la coutume de s’assembler dans d’autres pays pour prier Dieu en commun est diabolique et toute récente. Une messe basse est sans contredit quelque chose de très-respectable, puisqu’elle a été autorisée par l’Église. Elle n’est point du tout ancienne; mais elle n’en exige pas moins notre vénération.
Il n’y a peut-être pas aujourd’hui une seule cérémonie qui ait été en usage du temps des apôtres. Le Saint-Esprit s’est toujours conformé au temps. Il inspirait les premiers disciples dans un méchant galetas; il communique aujourd’hui ses inspirations dans Saint-Pierre de Rome, qui a coûté deux cents millions: également divin dans le galetas et dans le superbe édifice de Jules II, de Léon X, de Paul III, et de Sixte V.
AUTEURS.
Auteur est un nom générique qui peut, comme le nom de toutes les autres professions, signifier du bon et du mauvais, du respectable ou du ridicule, de l’utile et de l’agréable ou du fatras de rebut.
Ce nom est tellement commun à des choses différentes qu’on dit également l’Auteur de la nature et l’auteur des chansons du Pont-Neuf, ou l’auteur de l’Année littéraire.
Nous croyons que l’auteur d’un bon ouvrage doit se garder de trois choses: du titre, de l’épître dédicatoire, et de la préface. Les autres doivent se garder d’une quatrième, c’est d’écrire.
Quant au titre, s’il a la rage d’y mettre son nom, ce qui est souvent très-dangereux, il faut du moins que ce soit sous une forme modeste; on n’aime point à voir un ouvrage pieux, qui doit renfermer des leçons d’humilité, par Messire ou Monseigneur un tel, conseiller du roi en ses conseils, évêque et comte d’une telle ville. Le lecteur, qui est toujours malin, et qui souvent s’ennuie, aime fort à tourner en ridicule un livre annoncé avec tant de faste. On se souvient alors que l’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ n’y a pas mis son nom.
Mais les apôtres, dites-vous, mettaient leurs noms à leurs ouvrages. Cela n’est pas vrai; ils étaient trop modestes. Jamais l’apôtre Matthieu n’intitula son livre Évangile de saint Matthieu: c’est un hommage qu’on lui rendit depuis. Saint Luc lui-même, qui recueillit ce qu’il avait entendu dire, et qui dédie son livre à Théophile, ne l’intitule point Évangile de Luc. Il n’y a que saint Jean qui se nomme dans l’Apocalypse, et c’est ce qui fit soupçonner que ce livre était de Cérinthe, qui prit le nom de Jean pour autoriser cette production.
Quoi qu’il en puisse être des siècles passés, il me paraît bien hardi dans ce siècle de mettre son nom et ses titres à la tête de ses œuvres. Les évêques n’y manquent pas, et dans les gros in-quarto qu’ils nous donnent sous le titre de Mandements, on remarque d’abord leurs armoiries avec de beaux glands ornés de houpes; ensuite il est dit un mot de l’humilité chrétienne, et ce mot est suivi quelquefois d’injures atroces contre ceux qui sont, ou d’une autre communion, ou d’un autre parti. Nous ne parlons ici que des pauvres auteurs profanes. Le duc de La Rochefoucauld n’intitula point ses Pensées, par Monseigneur le duc de La Rochefoucauld, pair de France, etc.
Plusieurs personnes trouvent mauvais qu’une compilation dans laquelle il y a de très-beaux morceaux soit annoncée par Monsieur, etc., ci-devant professeur de l’Université, docteur en théologie, recteur, précepteur des enfants de M. le duc de..., membre d’une académie, et même de deux. Tant de dignités ne rendent pas le livre meilleur. On souhaiterait qu’il fût plus court, plus philosophique, moins rempli de vieilles fables; à l’égard des titres et qualités, personne ne s’en soucie.
L’épître dédicatoire n’a été souvent présentée que par la bassesse intéressée à la vanité dédaigneuse: De là vient cet amas d’ouvrages mercenaires; Stances, odes, sonnets, épîtres liminaires, Où toujours le héros passe pour sans pareil, Et, fût-il louche et borgne, est réputé soleil.
Qui croirait que Rohault, soi-disant physicien, dans sa dédicace au duc de Guise, lui dit que « ses ancêtres ont maintenu aux dépens de leur sang les vérités politiques, les lois fondamentales de l’État, et les droits des souverains »? Le Balafré et le duc de Mayenne seraient un peu surpris si on leur lisait cette épître. Et que dirait Henri IV?
On ne sait pas que la plupart des dédicaces, en Angleterre, ont été faites pour de l’argent, comme les capucins chez nous viennent présenter des salades, à condition qu’on leur donnera pour boire.
Les gens de lettres, en France ignorent aujourd’hui ce honteux avilissement; et jamais ils n’ont eu tant de noblesse dans l’esprit, excepté quelques malheureux qui se disent gens de lettres, dans le même sens que des barbouilleurs se vantent d’être de la profession de Raphael, et que le cocher de Vertamont était poëte.
Les préfaces sont un autre écueil. Le moi est haïssable, disait Pascal. Parlez de vous le moins que vous pourrez, car vous devez savoir que l’amour-propre du lecteur est aussi grand que le vôtre. Il ne vous pardonnera jamais de vouloir le condamner à vous estimer. C’est à votre livre à parler pour lui, s’il parvient à être lu dans la foule.
« Les illustres suffrages dont ma pièce a été honorée devraient me dispenser de répondre à mes adversaires. Les applaudissements du public...» Rayez tout cela, croyez-moi; vous n’avez point eu de suffrages illustres, votre pièce est oubliée pour jamais.
« Quelques censeurs ont prétendu qu’il y a un peu trop d’événements dans le troisième acte, et que la princesse découvre trop tard dans le quatrième les tendres sentiments de son cœur pour son amant; à cela je réponds que...» Ne réponds point, mon ami, car personne n’a parlé ni ne parlera de ta princesse. Ta pièce est tombée parce qu’elle est ennuyeuse et écrite en vers plats et barbares; ta préface est une prière pour les morts, mais elle ne les ressuscitera pas.
D’autres attestent l’Europe entière qu’on n’a pas entendu leur système sur les compossibles, sur les supralapsaires, sur la différence qu’on doit mettre entre les hérétiques macédoniens et les hérétiques valentiniens. Mais vraiment, je crois bien que personne ne t’entend, puisque personne ne te lit.
On est inondé de ces fratras et de ces continuelles répétitions, et des insipides romans qui copient de vieux romans, et de nouveaux systèmes fondés sur d’anciennes rêveries, et de petites historiettes prises dans des histoires générales.
Voulez-vous être auteur, voulez-vous faire un livre: songez qu’il doit être neuf et utile, ou du moins infiniment agréable.
Quoi! du fond de votre province vous m’assassinerez de plus d’un in-quarto pour m’apprendre qu’un roi doit être juste, et que Trajan était plus vertueux que Caligula! vous ferez imprimer vos sermons, qui ont endormi votre petite ville inconnue! vous mettrez à contribution toutes nos histoires pour en extraire la vie d’un prince sur qui vous n’avez aucuns mémoires nouveaux!
Si vous avez écrit une histoire de votre temps, ne doutez pas qu’il ne se trouve quelque éplucheur de chronologie, quelque commentateur de gazette qui vous relèvera sur une date, sur un nom de baptême, sur un escadron mal placé par vous à trois cents pas de l’endroit où il fut en effet posté. Alors corrigez-vous vite.
Si un ignorant, un folliculaire se mêle de critiquer à tort et à travers, vous pouvez le confondre; mais nommez-le rarement, de peur de souiller vos écrits.
Vous attaque-t-on sur le style, ne répondez jamais; c’est à votre ouvrage seul de répondre.
Un homme dit que vous êtes malade, contentez-vous de vous bien porter, sans vouloir prouver au public que vous êtes en parfaite santé; et surtout souvenez-vous que le public s’embarrasse fort peu si vous vous portez bien ou mal.
Cent auteurs compilent pour avoir du pain, et vingt folliculaires font l’extrait, la critique, l’apologie, la satire de ces compilations, dans l’idée d’avoir aussi du pain, parce qu’ils n’ont point de métier. Tous ces gens-là vont le vendredi demander au lieutenant de police de Paris la permission de vendre leurs drogues. Ils ont audience immédiatement après les filles de joie, qui ne les regardent pas parce qu’elles savent bien que ce sont de mauvaises pratiques.
Ils s’en retournent avec une permission tacite de faire vendre et débiter par tout le royaume leurs historiettes, leurs recueils de bons mots, la vie du bienheureux Régis, la traduction d’un poème allemand, les nouvelles découvertes sur les anguilles, un nouveau choix de vers, un système sur l’origine des cloches, les amours du crapaud. Un libraire achète leurs productions dix écus; ils en donnent cinq au folliculaire du coin, à condition qu’il en dira du bien dans ses gazettes. Le folliculaire prend leur argent, et dit de leurs opuscules tout le mal qu’il peut. Les lésés viennent se plaindre au juif qui entretient la femme du folliculaire: on se bat à coups de poing chez l’apothicaire Lelièvre; la scène finit par mener le folliculaire au Fort-l’Évêque; et cela s’appelle des auteurs!
Ces pauvres gens se partagent en deux ou trois bandes, et vont à la quête comme des moines mendiant; mais n’ayant point fait de vœux, leur société ne dure que peu de jours; ils se trahissent comme des prêtres qui courent le même bénéfice, quoiqu’ils n’aient nul bénéfice à espérer; et cela s’appelle des auteurs!
Le malheur de ces gens-là vient de ce que leurs pères ne leur ont pas fait apprendre une profession: c’est un grand défaut dans la police moderne. Tout homme du peuple qui peut élever son fils dans un art utile, et ne le fait pas, mérite punition. Le fils d’un metteur en œuvre se fait jésuite à dix-sept ans. Il est chassé de la société à vingt-quatre, parce que le désordre de ses mœurs a trop éclaté. Le voilà sans pain: il devient folliculaire; il infecte la basse littérature, et devient le mépris et l’horreur de la canaille même; et cela s’appelle des auteurs!
Les auteurs véritables sont ceux qui ont réussi dans un art véritable, soit dans l’épopée, soit dans la tragédie, soit dans la comédie, soit dans l’histoire, ou dans la philosophie; qui ont enseigné ou enchanté les hommes. Les autres dont nous avons parlé sont parmi les gens de lettres ce que les frelons sont parmi les oiseaux.
On cite, on commente, on critique, on néglige, on oublie; mais surtout on méprise communément un auteur qui n’est qu’auteur.
A propos de citer un auteur, il faut que je m’amuse à raconter une singulière bévue du révérend P. Viret, cordelier, professeur en théologie. Il lit dans la Philosophie de l’histoire de ce bon abbé Bazin, que « jamais aucun auteur n’a cité un passage de Moïse avant Longin, qui vécut et mourut du temps de l’empereur Aurélien ». Aussitôt le zèle de saint François s’allume: Viret crie que cela n’est pas vrai; que plusieurs écrivains ont dit qu’il y avait eu un Moïse; que Josèphe même en a parlé fort au long, et que l’abbé Bazin est un impie qui veut détruire les sept sacrements. Mais, cher Père Viret, vous deviez vous informer auparavant de ce que veut dire le mot citer. Il y a bien de la différence entre faire mention d’un auteur et citer un auteur. Parler, faire mention d’un auteur, c’est dire: Il a vécu, il a écrit en tel temps. Le citer, c’est rapporter un de ses passages: « Comme Moïse le dit dans son Exode, comme Moïse a écrit dans sa Genèse. » Or l’abbé Bazin affirme qu’aucun écrivain étranger, aucun même des prophètes juifs n’a jamais cité un seul passage de Moïse, quoiqu’il soit un auteur divin. Père Viret, en vérité, vous êtes un auteur bien malin; mais on saura du moins par ce petit paragraphe que vous avez été un auteur.
Les auteurs les plus volumineux que l’on ait eus en France ont été les contrôleurs généraux des finances. On ferait dix gros volumes de leurs déclarations, depuis le règne de Louis XIV seulement. Les parlements ont fait quelquefois la critique de ces ouvrages: on y a trouvé des propositions erronées, des contradictions; mais où sont les bons auteurs qui n’aient pas été censurés.
AUTORITÉ Misérables humains, soit en robe verte, soit en turban, soit en robe noire ou en surplis, soit en manteau et en rabat, ne cherchez jamais à employer l’autorité là où il ne s’agit que de raison, ou consentez à être bafoués dans tous les siècles comme les plus impertinents de tous les hommes, et à subir la haine publique comme les plus injustes.
On vous a parlé cent fois de l’insolente absurdité avec laquelle vous condamnâtes Galilée, et moi, je vous en parle pour la cent et unième, et je veux que vous en fassiez à jamais l’anniversaire; je veux qu’on grave à la porte de votre Saint-Office: Ici sept cardinaux, assistés de frères mineurs, firent jeter en prison le maître à penser de l’Italie, âgé de soixante et dix ans; le firent jeûner au pain et à l’eau, parce qu’il instruisait le genre humain, et qu’ils étaient des ignorants.
Là on rendit un arrêt en faveur des catégories d’Aristote, et on statua savamment et équitablement la peine des galères contre quiconque serait assez osé pour être d’un autre avis que le Stagyrite, dont jadis deux conciles brûlèrent les livres.
Plus loin une faculté, qui n’a pas de grandes facultés, fit un décret contre les idées innées, et fit ensuite un décret pour les idées innées, sans que ladite faculté fût seulement informée par ses bedeaux de ce que c’est qu’une idée.
Dans des écoles voisines, on a procédé juridiquement contre la circulation du sang.
On a intenté procès contre l’inoculation, et parties ont été assignées par exploit.
On a saisi à la douane des pensées vingt et un volumes in-folio, dans lesquels il était dit méchamment et proditoirement que les triangles ont toujours trois angles; qu’un père est plus âgé que son fils; que Rhea Silvia perdit son pucelage avant d’accoucher, et que de la farine n’est pas une feuille de chêne.
En une autre année, on jugea le procès: « Utrum chimera bombinans in vacuo possit comedere secundas intentiones, » et on décida pour l’affirmative.
En conséquence, on se crut très-supérieur à Archimède, à Euclide, à Cicéron, à Pline, et on se pavana dans le quartier de l’Université.
AVARICE.
Avarities, amor habendi, désir d’avoir, avidité, convoitise.
A proprement parler, l’avarice est le désir d’accumuler, soit en grains, soit en meubles, ou en fonds, ou en curiosités. Il y avait des avares avant qu’on eût inventé la monnaie.
Nous n’appelons point avare un homme qui a vingt-quatre chevaux de carrosse, et qui n’en prêtera pas deux à son ami, ou bien qui, ayant deux mille bouteilles de vin de Bourgogne destinées pour sa table, ne vous en enverra pas une demi-douzaine quand il saura que vous en manquez. S’il vous montre pour cent mille écus de diamants, vous ne vous avisez pas d’exiger qu’il vous en présente un de cinquante louis; vous le regardez comme un homme fort magnifique, et point du tout comme un avare.
Celui qui, dans les finances, dans les fournitures des armées, dans les grandes entreprises, gagna deux millions chaque année, et qui, se trouvant enfin riche de quarante-trois millions, sans compter ses maisons de Paris et son mobilier, dépensa pour sa table cinquante mille écus par année, et prêta quelquefois à des seigneurs de l’argent à cinq pour cent, ne passa point dans l’esprit du peuple pour un avare. Il avait cependant brûlé toute sa vie de la soif d’avoir; le démon de la convoitise l’avait perpétuellement tourmenté: il accumula jusqu’au dernier jour de sa vie. Cette passion toujours satisfaite ne s’appelle jamais avarice. Il ne dépensait pas la dixième partie de son revenu, et il avait la réputation d’un homme généreux qui avait trop de faste.
Un père de famille qui, ayant vingt mille livres de rente, n’en dépensera que cinq ou six, et qui accumulera ses épargnes pour établir ses enfants, est réputé par ses voisins « avaricieux, pince-maille, ladre vert, vilain, fesse-matthieu, gagne-denier, grippe-sou, cancre »; on lui donne tous les noms injurieux dont on peut s’aviser.
Cependant ce bon bourgeois est beaucoup plus honorable que le Crésus dont je viens de parler; il dépense trois fois plus à proportion. Mais voici la raison qui établit entre leurs réputations une si grande différence.
Les hommes ne haïssent celui qu’ils appellent avare que parce qu’il n’y a rien à gagner avec lui. Le médecin, l’apothicaire, le marchand de vin, l’épicier, le sellier, et quelques demoiselles, gagnent beaucoup avec notre Crésus, qui est le véritable avare. Il n’y a rien à faire avec notre bourgeois économe et serré: ils l’accablent de malédictions.
Les avares qui se privent du nécessaire sont abandonnés à Plaute et à Molière.
Un gros avare mon voisin disait, il n’y a pas longtemps: « On en veut toujours à nous autres, pauvres riches. » À Molière, à Molière.
AVIGNON.
Avignon et son comtat sont des monuments de ce que peuvent à la fois l’abus de la religion, l’ambition, la fourberie et le fanatisme. Ce petit pays, après mille vicissitudes, avait passé au xii siècle dans la maison des comtes de Toulouse, descendants de Charlemagne par les femmes.
Raimond VI, comte de Toulouse, dont les aïeux avaient été les principaux héros des croisades, fut dépouillé de ses États par une croisade que les papes suscitèrent contre lui. La cause de la croisade était l’envie d’avoir ses dépouilles; le prétexte était que, dans plusieurs de ses villes, les citoyens pensaient à peu près comme on pense depuis plus de deux cents ans en Angleterre, en Suède, en Danemark, dans les trois quarts de la Suisse, en Hollande, et dans la moitié de l’Allemagne.
Ce n’était pas une raison pour donner, au nom de Dieu, les États du comte de Toulouse au premier occupant, et pour aller égorger et brûler ses sujets un crucifix à la main, et une croix blanche sur l’épaule. Tout ce qu’on nous raconte des peuples les plus sauvages n’approche pas des barbaries commises dans cette guerre, appelée sainte. L’atrocité ridicule de quelques cérémonies religieuses accompagna toujours les excès de ces horreurs. On sait que Raimond VI fut traîné à une église de Saint-Gilles devant un légat nommé Milon, nu jusqu’à la ceinture, sans bas et sans sandales, ayant une corde au cou, laquelle était tirée par un diacre, tandis qu’un second diacre le fouettait, qu’un troisième diacre chantait un miserere avec des moines, et que le légat était à dîner.
Telle est la première origine du droit des papes sur Avignon.
Le comte Raimond, qui s’était soumis à être fouetté pour conserver ses États, subit cette ignominie en pure perte. Il lui fallut défendre par les armes ce qu’il avait cru conserver par une poignée de verges: il vit ses villes en cendres, et mourut en 1213 dans les vicissitudes de la plus sanglante guerre.
Son fils Raimond VII n’était pas soupçonné d’hérésie comme le père; mais, étant fils d’un hérétique, il devait être dépouillé de tous ses biens en vertu des décrétales: c’était la loi. La croisade subsista donc contre lui. On l’excommuniait dans les églises, les dimanches et les jours de fête, au son des cloches, et à cierges éteints.
Un légat qui était en France dans la minorité de saint Louis y levait des décimes pour soutenir cette guerre en Languedoc et en Provence. Raimond se défendait avec courage, mais les têtes de l’hydre du fanatisme renaissaient à tout moment pour le dévorer.
Enfin le pape fit la paix, parce que tout son argent se dépensait à la guerre.
Raimond VII vint signer le traité devant le portail de la cathédrale de Paris. Il fut forcé de payer dix mille marcs d’argent au légat, deux mille à l’abbaye de Cîteaux, cinq cents à l’abbaye de Clervaux, mille à celle de Grand-Selve, trois cents à celle de Belleperche, le tout pour le salut de son âme, comme il est spécifié dans le traité. C’était ainsi que l’Église négociait toujours.
Il est très-remarquable que, dans l’instrument de cette paix, le comte de Toulouse met toujours le légat avant le roi. « Je jure et promets au légat et au roi d’observer de bonne foi toutes ces choses, et de les faire observer par mes vassaux et sujets, etc. » Ce n’était pas tout; il céda au pape Grégoire IX le comtat Venaissin au delà du Rhône, et la suzeraineté de soixante et treize châteaux en deçà. Le pape s’adjugea cette amende par un acte particulier, ne voulant pas que, dans un instrument public, l’aveu d’avoir exterminé tant de chrétiens pour ravir le bien d’autrui parût avec trop d’éclat. Il exigeait d’ailleurs ce que Raimond ne pouvait lui donner sans le consentement de l’empereur Frédéric II. Les terres du comte, à la gauche du Rhône, étaient un fief impérial. Frédéric II ne ratifia jamais cette extorsion.
Alfonse, frère de saint Louis, ayant épousé la fille de ce malheureux prince, et n’en ayant point eu d’enfants, tous les États de Raimond VII en Languedoc furent réunis à la couronne de France, ainsi qu’il avait été stipulé par le contrat de mariage.
Le comtat Venaissin, qui est dans la Provence, avait été rendu avec magnanimité par l’empereur Frédéric II au comte de Toulouse. Sa fille Jeanne, avant de mourir, en avait disposé par son testament en faveur de Charles d’Anjou, comte de Provence et roi de Naples.
Philippe le Hardi, fils de saint Louis, pressé par le pape Grégoire X, donna le Venaissin à l’Église romaine en 1274. Il faut avouer que Philippe le Hardi donnait ce qui ne lui appartenait point du tout; que cette cession était absolument nulle, et que jamais acte ne fut plus contre toutes les lois.
Il en est de même de la ville d’Avignon. Jeanne de France, reine de Naples, descendante du frère de saint Louis, accusée, avec trop de vraisemblance, d’avoir fait étrangler son mari, voulut avoir la protection du pape Clément VI, qui siégeait alors dans la ville d’Avignon, domaine de Jeanne. Elle était comtesse de Provence. Les Provençaux lui firent jurer en 1347, sur les Évangiles, qu’elle ne vendrait aucune de ses souverainetés. À peine eut-elle fait son serment qu’elle alla vendre Avignon au pape. L’acte authentique ne fut signé que le 14 juin 1348; on y stipula, pour prix de la vente, la somme de quatre-vingt mille florins d’or. Le pape la déclara innocente du meurtre de son mari, mais il ne la paya point. On n’a jamais produit la quittance de Jeanne. Elle réclama quatre fois juridiquement contre cette vente illusoire.
Ainsi donc Avignon et le comtat ne furent jamais réputés démembrés de la Provence que par une rapine d’autant plus manifeste qu’on avait voulu la couvrir du voile de la religion.
Lorsque Louis XI acquit la Provence, il l’acquit avec tous ses droits, et voulut les faire valoir en 1464, comme on le voit par une lettre de Jean de Foix à ce monarque. Mais les intrigues de la cour de Rome eurent toujours tant de pouvoir que les rois de France condescendirent à la laisser jouir de cette petite province. Ils ne reconnurent jamais dans les papes une possession légitime, mais une simple jouissance.
Dans le traité de Pise, fait par Louis XIV, en 1664, avec Alexandre VII, il est dit « qu’on lèvera tous les obstacles, afin que le pape puisse jouir d’Avignon comme auparavant ». Le pape n’eut donc cette province que comme des cardinaux ont des pensions du roi, et ces pensions sont amovibles.
Avignon et le comtat furent toujours un embarras pour le gouvernement de France. Ce petit pays était le refuge de tous les banqueroutiers et de tous les contrebandiers. Par là, il causait de grandes pertes, et le pape n’en profitait guère.
Louis XIV rentra deux fois dans ses droits, mais pour châtier le pape plus que pour réunir Avignon et le comtat à sa couronne.
Enfin Louis XV a fait justice à sa dignité et à ses sujets. La conduite indécente et grossière du pape Rezzonico, Clément XIII, l’a forcé de faire revivre les droits de sa couronne en 1768. Ce pape avait agi comme s’il avait été du xiv siècle: on lui a prouvé qu’on était au xviii, avec l’applaudissement de l’Europe entière.
Lorsque l’officier général chargé des ordres du roi entra dans Avignon, il alla droit à l’appartement du légat sans se faire annoncer, et lui dit: « Monsieur, le roi prend possession de sa ville. » Il y a loin de là à un comte de Toulouse fouetté par un diacre pendant le dîner d’un légat. Les choses, comme on voit, changent avec le temps.
AVOCATS.
On sait que Cicéron ne fut consul, c’est-à-dire le premier homme de l’univers connu, que pour avoir été avocat. César fut avocat. Il n’en est pas ainsi de maître Le Dain avocat en parlement à Paris, malgré son discours du côté du greffe, contre maître Huerne, qui avait défendu les comédiens par le secours d’une littérature agréable et intéressante. César plaida des causes à Rome dans un autre goût que maître Le Dain, avant qu’il daignât venir nous subjuguer, et faire pendre Arioviste.
Comme nous valons infiniment mieux que les anciens Romains, ainsi qu’on l’a démontré dans un beau livre intitulé Parallèle des anciens Romains et des Français, il a fallu que, dans la partie des Gaules que nous habitons, nous partageassions en plusieurs petites portions les talents que les Romains unissaient. Le même homme était chez eux avocat, augure, sénateur et guerrier. Chez nous, un sénateur est un jeune bourgeois qui achète à la taxe un office de conseiller, soit aux enquêtes, soit en cour des aides, soit au grenier à sel, selon ses facultés: le voilà placé pour le reste de sa vie, se carrant dans son cercle dont il ne sort jamais, et croyant jouer un grand rôle sur le globe.
Un avocat est un homme qui, n’ayant pas assez de fortune pour acheter un de ces brillants offices sur lesquels l’univers a les yeux, étudie pendant trois ans les lois de Théodose et de Justinien pour connaître la coutume de Paris, et qui enfin, étant immatriculé, a le droit de plaider pour de l’argent s’il a la voix forte.
Sous notre grand Henri IV, un avocat ayant demandé quinze cents écus pour avoir plaidé une cause, la somme fut trouvée trop forte pour le temps, pour l’avocat, et pour la cause; tous les avocats alors allèrent déposer leur bonnet au greffe, du côté duquel maître Le Dain a si bien parlé depuis, et cette aventure causa une consternation générale dans tous les plaideurs de Paris.