Il faut avouer qu’alors l’honneur, la dignité du patronage, la grandeur attachée à défendre l’opprimé, n’étaient pas plus connus que l’éloquence. Presque tous les Français étaient Welches, excepté un de Thou, un Sully, un Malherbe, et ces braves capitaines qui secondèrent le grand Henri, et qui ne purent le garantir de la main d’un Welche endiablé du fanatisme des Welches.
Mais lorsque avec le temps la raison a repris ses droits, l’honneur a repris les siens; plusieurs avocats français sont devenus dignes d’être des sénateurs romains. Pourquoi sont-ils devenus désintéressés et patriotes en devenant éloquents? c’est qu’en effet les beaux-arts élèvent l’âme; la culture de l’esprit en tout genre ennoblit le cœur.
L’aventure à jamais mémorable des Calas en est un grand exemple. Quatorze avocats de Paris s’assemblent plusieurs jours, sans aucun intérêt, pour examiner si un homme roué à deux cents lieues de là est mort innocent ou coupable. Deux d’entre eux au nom de tous, protègent la mémoire du mort et les larmes de la famille. L’un des deux consume deux années entières à combattre pour elle, à la secourir, à la faire triompher.
Généreux Beaumont! les siècles à venir sauront que le fanatisme en robe ayant assassiné juridiquement un père de famille, la philosophie et l’éloquence ont vengé et honoré sa mémoire.
AXE.
D’où vient que l’axe de la terre n’est pas perpendiculaire à l’équateur? pourquoi se relève-t-il vers le nord, et s’abaisse-t-il vers le pôle austral dans une position qui ne paraît pas naturelle, et qui semble la suite de quelque dérangement, ou d’une période d’un nombre prodigieux d’années?
Est-il bien vrai que l’écliptique se relève continuellement par un mouvement insensible vers l’équateur, et que l’angle que forment ces deux lignes soit un peu diminué depuis deux mille années?
Est-il bien vrai que l’écliptique ait été autrefois perpendiculaire à l’équateur, que les Égyptiens l’aient dit, et qu’Hérodote l’ait rapporté? Ce mouvement de l’écliptique formerait une période d’environ deux millions d’années: ce n’est point cela qui effraye, car l’axe de la terre a un mouvement imperceptible d’environ vingt-six mille ans, qui fait la précession des équinoxes, et il est aussi aisé à la nature de produire une rotation de vingt mille siècles qu’une rotation de deux cent soixante siècles.
On s’est trompé quand on a dit que les Égyptiens avaient, selon Hérodote, une tradition que l’écliptique avait été autrefois perpendiculaire à l’équateur. La tradition dont parle Hérodote n’a point de rapport à la coïncidence de la ligne équinoxiale et de l’écliptique; c’est tout autre chose.
Les prétendus savants d’Égypte disaient que le soleil, dans l’espace de onze mille années, s’était couché deux fois à l’orient, et levé deux fois à l’occident. Quand l’équateur et l’écliptique auraient coïncidé ensemble, quand toute la terre aurait eu la sphère droite, et que partout les jours eussent été égaux aux nuits, le soleil ne changerait pas pour cela son coucher et son lever. La terre aurait toujours tourné sur son axe d’occident en orient, comme elle y tourne aujourd’hui. Cette idée de faire coucher le soleil à l’orient n’est qu’une chimère digne du cerveau des prêtres d’Égypte, et montre la profonde ignorance de ces jongleurs qui ont eu tant de réputation. Il faut ranger ce conte avec les satyres qui chantaient et dansaient à la suite d’Osiris; avec les petits garçons auxquels on ne donnait à manger qu’après avoir couru huit lieues pour leur apprendre à conquérir le monde; avec les deux enfants qui crièrent bec pour demander du pain, et qui par là firent découvrir que la langue phrygienne était la première que les hommes eussent parlée; avec le roi Psamméticus, qui donna sa fille à un voleur, pour le récompenser de lui avoir pris son argent très-adroitement, etc, etc.
Ancienne histoire, ancienne astronomie, ancienne physique, ancienne médecine (à Hippocrate près), ancienne géographie, ancienne métaphysique: tout cela n’est qu’ancienne absurdité, qui doit faire sentir le bonheur d’être nés tard.
Il y a sans doute plus de vérité dans deux pages de l’Encyclopédie, concernant la physique, que dans toute la bibliothèque d’Alexandrie, dont pourtant on regrette la perte.
B.
BABEL.
SECTION PREMIÈRE.
Babel signifiait, chez les Orientaux, Dieu le père, la puissance de Dieu, la porte de Dieu, selon que l’on prononçait ce nom. C’est de là que Babylone fut la ville de Dieu, la ville sainte. Chaque capitale d’un État était la ville de Dieu, la ville sacrée. Les Grecs les appelèrent toutes Hierapolis, et il y en eut plus de trente de ce nom. La tour de Babel signifiait donc la tour du père Dieu.
Josèphe, à la vérité, dit que Babel signifiait confusion. Calmet dit, après d’autres, que Bilba, en chaldéen, signifie confondue; mais tous les Orientaux ont été d’un sentiment contraire. Le mot de confusion serait une étrange origine de la capitale d’un vaste empire. J’aime autant Rabelais, qui prétend que Paris fut autrefois appelé Lutèce, à cause des blanches cuisses des dames.
Quoi qu’il en soit, les commentateurs se sont fort tourmentés pour savoir jusqu’à quelle hauteur les hommes avaient élevé cette fameuse tour de Babel. Saint Jérôme lui donne vingt mille pieds. L’ancien livre juif intitulé Jacult lui en donnait quatre-vingt-un mille. Paul Lucas en a vu les restes, et c’est bien voir à lui. Mais ces dimensions ne sont pas la seule difficulté qui ait exercé les doctes.
On a voulu savoir comment les enfants de Noé, « ayant partagé entre eux les îles des nations, s’établissant en divers pays, dont chacun eut sa langue, ses familles, et son peuple particulier », tous les hommes se trouvèrent ensuite « dans la plaine de Sennaar pour y bâtir une tour, en disant: Rendons notre nom célèbre avant que nous soyons dispersés dans toute la terre ».
La Genèse parle des États que les fils de Noé fondèrent. On a recherché comment les peuples de l’Europe, de l’Afrique, de l’Asie, vinrent tous à Sennaar, n’ayant tous qu’un même langage et une même volonté.
La Vulgate met le déluge en l’année du monde 1656, et on place la construction de la tour de Babel en 1771, c’est-à-dire cent quinze ans après la destruction du genre humain, et pendant la vie même de Noé.
Les hommes purent donc multiplier avec une prodigieuse célérité; tous les arts renaquirent en bien peu de temps. Si on réfléchit au grand nombre de métiers différents qu’il faut employer pour élever une tour si haute, on est effrayé d’un si prodigieux ouvrage.
Il y a bien plus: Abraham était né, selon la Bible, environ quatre cents ans après le déluge; et déjà on voyait une suite de rois puissants en Égypte et en Asie. Bochart et les autres doctes ont beau charger leurs gros livres de systèmes et de mots phéniciens et chaldéens qu’ils n’entendent point; ils ont beau prendre la Thrace pour la Cappadoce, la Grèce pour la Crète, et l’île de Chypre pour Tyr; ils n’en nagent pas moins dans une mer d’ignorance qui n’a ni fond ni rive. Il eût été plus court d’avouer que Dieu nous a donné, après plusieurs siècles, les livres sacrés pour nous rendre plus gens de bien, et non pour faire de nous des géographes, et des chronologistes, et des étymologistes.
Babel est Babylone; elle fut fondée, selon les historiens persans, par un prince nommé Tâmurath. La seule connaissance qu’on ait de ses antiquités consiste dans les observations astronomiques de dix-neuf cent trois années, envoyées par Callisthène, par ordre d’Alexandre, à son précepteur Aristote. À cette certitude se joint une probabilité extrême qui lui est presque égale: c’est qu’une nation qui avait une suite d’observations célestes depuis près de deux mille ans était rassemblée en corps de peuple, et formait une puissance considérable plusieurs siècles avant la première observation.
Il est triste qu’aucun des calculs des anciens auteurs profanes ne s’accorde avec nos auteurs sacrés, et que même aucun nom des princes qui régnèrent après les différentes époques assignées au déluge n’ait été connu ni des Égyptiens, ni des Syriens, ni des Babyloniens, ni des Grecs.
Il n’est pas moins triste qu’il ne soit resté sur la terre, chez les auteurs profanes, aucun vestige de la tour de Babel: rien de cette histoire de la confusion des langues ne se trouve dans aucun livre: cette aventure si mémorable fut aussi inconnue de l’univers entier que les noms de Noé, de Mathusalem, de Caïn, d’Abel, d’Adam, et d’Ève.
Cet embarras afflige notre curiosité. Hérodote, qui avait tant voyagé, ne parle ni de Noé, ni de Sem, ni de Réhu, ni de Salé, ni de Nembrod. Le nom de Nembrod est inconnu à toute l’antiquité profane: il n’y a que quelques Arabes et quelques Persans modernes qui aient fait mention de Nembrod, en falsifiant les livres des Juifs. Il ne nous reste, pour nous conduire dans ces ruines anciennes, que la foi à la Bible, ignorée de toutes les nations de l’univers pendant tant de siècles; mais heureusement c’est un guide infaillible.
Hérodote, qui a mêlé trop de fables avec quelques vérités, prétend que de son temps, qui était celui de la plus grande puissance des Perses, souverains de Babylone, toutes les citoyennes de cette ville immense étaient obligées d’aller une fois dans leur vie au temple de Mylitta, déesse qu’il croit la même qu’Aphrodite ou Vénus, pour se prostituer aux étrangers; et que la loi leur ordonnait de recevoir de l’argent, comme un tribut sacré qu’on payait à la déesse.
Ce conte des Mille et une Nuits ressemble à celui qu’Hérodote fait dans la page suivante, que Cyrus partagea le fleuve de l’Inde en trois cent soixante canaux, qui tous ont leur embouchure dans la mer Caspienne. Que diriez-vous de Mézerai, s’il nous avait raconté que Charlemagne partagea le Rhin en trois cent soixante canaux qui tombent dans la Méditerranée, et que toutes les dames de sa cour étaient obligées d’aller une fois en leur vie se présenter à l’église de Sainte-Geneviève, et de se prostituer à tous les passants pour de l’argent?
Il faut remarquer qu’une telle fable est encore plus absurde dans le siècle des Xerxès, où vivait Hérodote, qu’elle ne le serait dans celui de Charlemagne. Les Orientaux étaient mille fois plus jaloux que les Francs et les Gaulois. Les femmes de tous les grands seigneurs étaient soigneusement gardées par des eunuques. Cet usage subsistait de temps immémorial. On voit même dans l’histoire juive que, lorsque cette petite nation veut, comme les autres, avoir un roi, Samuel, pour les en détourner, et pour conserver son autorité, dit « qu’un roi les tyrannisera, qu’il prendra la dîme des vignes et des blés pour donner à ses eunuques ». Les rois accomplirent cette prédiction: car il est dit dans le troisième livre des Rois que le roi Achab avait des eunuques, et dans le quatrième, que Joram, Jéhu, Joachim et Sédékias, en avaient aussi.
Il est parlé longtemps auparavant dans la Genèse des eunuques du pharaon, et il est dit que Putiphar, à qui Joseph fut vendu, était eunuque du roi. Il est donc clair qu’on avait à Babylone foule d’eunuques pour garder les femmes. On ne leur faisait donc pas un devoir d’aller coucher avec le premier venu pour de l’argent. Babylone, la ville de Dieu, n’était donc pas un vaste b...comme on l’a prétendu.
Ces contes d’Hérodote, ainsi que tous les autres contes dans ce goût, sont aujourd’hui si décriés par tous les honnêtes gens, la raison a fait de si grands progrès, que les vieilles et les enfants mêmes ne croient plus à ces sottises: « Non est vetula quæ credat; nec pueri credunt, nisi qui nondum ære lavantur. » Il ne s’est trouvé de nos jours qu’un seul homme qui, n’étant pas de son siècle, a voulu justifier la fable d’Hérodote. Cette infamie lui paraît toute simple. Il veut prouver que les princesses babyloniennes se prostituaient par piété au premier venu, parce qu’il est dit, dans la sainte Écriture, que les Ammonites faisaient passer leurs enfants par le feu, en les présentant à Moloch; mais cet usage de quelques hordes barbares, cette superstition de faire passer ses enfants par les flammes, ou même de les brûler sur des bûchers en l’honneur de je ne sais quel Moloch, ces horreurs iroquoises d’un petit peuple infâme, ont-elles quelque rapport avec une prostitution si incroyable chez la nation la plus jalouse et la plus policée de tout l’Orient connu? Ce qui se passe chez les Iroquois sera-t-il parmi nous une preuve des usages de la cour d’Espagne ou de celle de France?
Il apporte encore en preuve la fête des Lupercales chez les Romains, « pendant laquelle, dit-il, des jeunes gens de qualité et des magistrats respectables couraient nus par la ville, un fouet à la main, et frappaient de ce fouet des femmes de qualité qui se présentaient à eux sans rougir, dans l’espérance d’obtenir par là une plus heureuse délivrance ».
Premièrement, il n’est point dit que les Romains de qualité courussent tout nus: Plutarque, au contraire, dit expressément, dans ses Demandes sur les Romains, qu’ils étaient couverts de la ceinture en bas.
Secondement, il semble, à la manière dont s’exprime le défenseur des coutumes infâmes, que les dames romaines se troussaient pour recevoir des coups de fouet sur le ventre nu, ce qui est absolument faux.
Troisièmement, cette fête des Lupercales n’a aucun rapport à la prétendue loi de Babylone, qui ordonne aux femmes et aux filles du roi, des satrapes et des mages, de se vendre et de se prostituer par dévotion aux passants.
Quand on ne connaît ni l’esprit humain, ni les mœurs des nations; quand on a le malheur de s’être borné à compiler des passages de vieux auteurs, qui presque tous se contredisent, il faut alors proposer son sentiment avec modestie; il faut savoir douter, secouer la poussière du collège, et ne jamais s’exprimer avec une insolence outrageuse.
Hérodote, ou Ctésias, ou Diodore de Sicile, rapportent un fait; vous l’avez lu en grec: donc ce fait est vrai. Cette manière de raisonner n’est pas celle d’Euclide; elle est assez surprenante dans le siècle où nous vivons; mais tous les esprits ne se corrigeront pas sitôt; et il y aura toujours plus de gens qui compilent que de gens qui pensent.
Nous ne dirons rien ici de la confusion des langues arrivée tout d’un coup pendant la construction de la tour de Babel. C’est un miracle rapporté dans la sainte Écriture. Nous n’expliquons, nous n’examinons même aucun miracle: nous les croyons d’une foi vive et sincère, comme tous les auteurs du grand ouvrage de l’Encyclopédie les ont crus.
Nous dirons seulement que la chute de l’empire romain a produit plus de confusion et plus de langues nouvelles que la chute de la tour de Babel. Depuis le règne d’Auguste jusque vers le temps des Attila, des Clodivic, des Gondebaud, pendant six siècles, terra erat unius labii, la terre connue de nous était d’une seule langue. On parlait latin de l’Euphrate au mont Atlas. Les lois sous lesquelles vivaient cent nations étaient écrites en latin, et le grec servait d’amusement; le jargon barbare de chaque province n’était que pour la populace. On plaidait en latin dans les tribunaux de l’Afrique comme à Rome. Un habitant de Cornouailles partait pour l’Asie-Mineure, sûr d’être entendu partout sur la route. C’était du moins un bien que la rapacité des Romains avait fait aux hommes. On se trouvait citoyen de toutes les villes, sur le Danube comme sur le Guadalquivir. Aujourd’hui un Bergamasque qui voyage dans les petits cantons suisses, dont il n’est séparé que par une montagne, a besoin d’interprète comme s’il était à la Chine. C’est un des plus grands fléaux de la vie.
SECTION II.
La vanité a toujours élevé les grands monuments. Ce fut par vanité que les hommes bâtirent la belle tour de Babel: « Allons, élevons une tour dont le sommet touche au ciel, et rendons notre nom célèbre avant que nous soyons dispersés dans toute la terre. » L’entreprise fut faite du temps d’un nommé Phaleg, qui comptait le bonhomme Noé pour son cinquième aïeul. L’architecture et tous les arts qui l’accompagnent avaient fait, comme on voit, de grands progrès en cinq générations. Saint Jérôme, le même qui a vu des faunes et des satyres, n’avait pas vu plus que moi la tour de Babel; mais il assure qu’elle avait vingt mille pieds de hauteur. C’est bien peu de chose. L’ancien livre Jacult, écrit par un des plus doctes Juifs, démontre que sa hauteur était de quatre-vingt et un mille pieds juifs; et il n’y a personne qui ne sache que le pied juif était à peu près de la longueur du pied grec. Cette dimension est plus vraisemblable que celle de Jérôme. Cette tour subsiste encore; mais elle n’est plus tout à fait si haute. Plusieurs voyageurs très-véridiques l’ont vue; moi, qui ne l’ai point vue, je n’en parlerai pas plus que d’Adam mon grand-père, avec qui je n’ai point eu l’honneur de converser. Mais consultez le révérend P. dom Calmet: c’est un homme d’un esprit fin et d’une profonde philosophie; il vous expliquera la chose. Je ne sais pas pourquoi il est dit dans la Genèse que Babel signifie confusion, car Ba signifie père dans les langues orientales, et Bel signifie Dieu; Babel signifie la ville de Dieu, la ville sainte. Les anciens donnaient ce nom à toutes leurs capitales. Mais il est incontestable que Babel veut dire confusion, soit parce que les architectes furent confondus après avoir élevé leur ouvrage jusqu’à quatre-vingt et un mille pieds juifs, soit parce que les langues se confondirent; et c’est évidemment depuis ce temps-là que les Allemands n’entendent plus les Chinois: car il est clair, selon le savant Bochart, que le chinois est originairement la même langue que le haut-allemand.
BACCHUS.
De tous les personnages véritables ou fabuleux de l’antiquité profane, Bacchus est le plus important pour nous, je ne dis pas par la belle invention que tout l’univers, excepté les Juifs, lui attribua, mais par la prodigieuse ressemblance de son histoire fabuleuse avec les aventures véritables de Moïse.
Les anciens poëtes font naître Bacchus en Égypte; il est exposé sur le Nil, et c’est de là qu’il est nommé Myses par le premier Orphée, ce qui veut dire en ancien égyptien sauvé des eaux, à ce que prétendent ceux qui entendaient l’ancien égyptien, qu’on n’entend plus. Il est élevé vers une montagne d’Arabie nommée Nisa, qu’on a cru être le mont Sina. On feint qu’une déesse lui ordonna d’aller détruire une nation barbare; qu’il passa la mer Rouge à pied avec une multitude d’hommes, de femmes et d’enfants. Une autre fois le fleuve Oronte suspendit ses eaux à droite et à gauche pour le laisser passer; l’Hydaspe en fit autant. Il commanda au soleil de s’arrêter; deux rayons lumineux lui sortaient de la tête. Il fit jaillir une fontaine de vin en frappant la terre de son thyrse; il grava ses lois sur deux tables de marbre. Il ne lui manque que d’avoir affligé l’Égypte de dix plaies pour être la copie parfaite de Moïse.
Vossius est, je pense, le premier qui ait étendu ce parallèle. L’évêque d’Avranche Huet l’a poussé tout aussi loin; mais il ajoute, dans sa Démonstration évangélique, que non-seulement Moïse est Bacchus, mais qu’il est encore Osiris et Typhon. Il ne s’arrête pas en si beau chemin: Moïse, selon lui, est Esculape, Amphion, Apollon, Adonis, Priape même. Il est assez plaisant que Huet, pour prouver que Moïse est Adonis, se fonde sur ce que l’un et l’autre ont gardé des moutons: Et formosus oves ad flumina pavit Adonis.
Adonis et Moïse ont gardé les moutons.
Sa preuve qu’il est Priape est qu’on peignait quelquefois Priape avec un âne, et que les Juifs passèrent chez les Gentils pour adorer un âne. Il en donne une autre preuve qui n’est pas canonique, c’est que la verge de Moïse pouvait être comparée au sceptre de Priape: Sceptrum tribuitur Priapo, virga Mosi. Ces démonstrations ne sont pas celles d’Euclide.
Nous ne parlerons point ici des Bacchus plus modernes, tel que celui qui précéda de deux cents ans la guerre de Troie, et que les Grecs célébrèrent comme un fils de Jupiter enfermé dans sa cuisse.
Nous nous arrêtons à celui qui passa pour être né sur les confins de l’Égypte, et pour avoir fait tant de prodiges. Notre respect pour les livres sacrés juifs ne nous permet pas de douter que les Égyptiens, les Arabes, et ensuite les Grecs, n’aient voulu imiter l’histoire de Moïse: la difficulté consistera seulement à savoir comment ils auront pu être instruits de cette histoire incontestable.
À l’égard des Égyptiens, il est très-vraisemblable qu’ils n’ont jamais écrit les miracles de Moïse, qui les auraient couverts de honte. S’ils en avaient dit un mot, l’historien Josèphe et Philon n’auraient pas manqué de se prévaloir de ce mot. Josèphe, dans sa réponse à Apion, se fait un devoir de citer tous les auteurs d’Égypte qui ont fait mention de Moïse, et il n’en trouve aucun qui rapporte un seul de ces miracles. Aucun Juif n’a jamais cité un auteur égyptien qui ait dit un mot des dix plaies d’Égypte, du passage miraculeux de la mer Rouge, etc. Ce ne peut donc être chez les Égyptiens qu’on ait trouvé de quoi faire ce parallèle scandaleux du divin Moïse avec le profane Bacchus.
Il est de la plus grande évidence que si un seul auteur égyptien avait dit un mot des grands miracles de Moïse, toute la synagogue d’Alexandrie, toute l’Église disputante de cette fameuse ville, auraient cité ce mot, et en auraient triomphé, chacune à sa manière. Athénagore, Clément, Origène, qui disent tant de choses inutiles, auraient rapporté mille fois ce passage nécessaire: c’eût été le plus fort argument de tous les Pères. Ils ont tous gardé un profond silence; donc ils n’avaient rien à dire. Mais aussi comment s’est-il pu faire qu’aucun Égyptien n’ait parlé des exploits d’un homme qui fit tuer tous les aînés des familles d’Égypte, qui ensanglanta le Nil, et qui noya dans la mer le roi et toute l’armée, etc., etc., etc.?
Tous nos historiens avouent qu’un Clodivic, un Sicambre, subjugua la Gaule avec une poignée de barbares; les Anglais sont les premiers à dire que les Saxons, les Danois et les Normands, vinrent tour à tour exterminer une partie de leur nation. S’ils ne l’avaient pas avoué, l’Europe entière le crierait. L’univers devait crier de même aux prodiges épouvantables de Moïse, de Josué, de Gédéon, de Samson, et de tant de prophètes: l’univers s’est tu cependant. Ô profondeur! D’un côté, il est palpable que tout cela est vrai, puisque tout cela se trouve dans la sainte Écriture approuvée par l’Église; de l’autre, il est incontestable qu’aucun peuple n’en a jamais parlé. Adorons la Providence, et soumettons-nous.
Les Arabes, qui ont toujours aimé le merveilleux, sont probablement les premiers auteurs des fables inventées sur Bacchus, adoptées bientôt et embellies par les Grecs. Mais comment les Arabes et les Grecs auraient-ils puisé chez les Juifs? On sait que les Hébreux ne communiquèrent leurs livres à personne jusqu’au temps des Ptolémées; ils regardaient cette communication comme un sacrilège, et Josèphe même, pour justifier cette obstination à cacher le Pentateuque au reste de la terre, dit, comme on l’a déjà remarqué, que Dieu avait puni tous les étrangers qui avaient osé parler des histoires juives. Si on l’en croit, l’historien Théopompe, ayant eu seulement dessein de faire mention d’eux dans son ouvrage, devint fou pendant trente jours; et le poëte tragique Théodecte devint aveugle pour avoir fait prononcer le nom des Juifs dans une de ses tragédies. Voilà les excuses que Flavius Josèphe donne dans sa réponse à Apion de ce que l’histoire juive a été si longtemps inconnue.
Ces livres étaient d’une si prodigieuse rareté qu’on n’en trouva qu’un seul exemplaire sous le roi Josias; et cet exemplaire encore avait été longtemps oublié dans le fond d’un coffre, au rapport de Saphan, scribe du pontife Helcias, qui le porta au roi.
Cette aventure arriva, selon le quatrième livre des Rois, six cent vingt-quatre ans avant notre ère vulgaire, quatre cents ans après Homère, et dans les temps les plus florissants de la Grèce. Les Grecs savaient alors à peine qu’il y eût des Hébreux au monde. La captivité des Juifs à Babylone augmenta encore leur ignorance de leurs propres livres. Il fallut qu’Esdras les restaurât au bout de soixante et dix ans, et il y avait déjà plus de cinq cents ans que la fable de Bacchus courait toute la Grèce.
Si les Grecs avaient puisé leurs fables dans l’histoire juive, ils y auraient pris des faits plus intéressants pour le genre humain. Les aventures d’Abraham, celles de Noé, de Mathusalem, de Seth, d’Énoch, de Caïn, d’Ève, de son funeste serpent, de l’arbre de la science, tous ces noms leur ont été de tout temps inconnus; et ils n’eurent une faible connaissance du peuple juif que longtemps après la révolution que fit Alexandre en Asie et en Europe. L’historien Josèphe l’avoue en termes formels. Voici comme il s’exprime dès le commencement de sa réponse à Apion, qui (par parenthèse) était mort quand il lui répondit, car Apion mourut sous l’empereur Claude, et Josèphe écrivit sous Vespasien: « Comme le pays que nous habitons est éloigné de la mer, nous ne nous appliquons point au commerce, et n’avons point de communication avec les autres nations. Nous nous contentons de cultiver nos terres, qui sont très-fertiles, et travaillons principalement à bien élever nos enfants, parce que rien ne nous paraît si nécessaire que de les instruire dans la connaissance de nos saintes lois, et dans une véritable piété qui leur inspire le désir de les observer. Ces raisons, ajoutées à ce que j’ai dit, et à cette manière de vie qui nous est particulière, font voir que, dans les siècles passés, nous n’avons point eu de communication avec les Grecs, comme ont eu les Égyptiens et les Phéniciens...Y a-t-il donc sujet de s’étonner que notre nation n’étant point voisine de la mer, n’affectant point de rien écrire, et vivant en la manière que je l’ai dit, elle ait été peu connue? » Après un aveu aussi authentique du Juif le plus entêté de l’honneur de sa nation qui ait jamais écrit, on voit assez qu’il est impossible que les anciens Grecs eussent pris la fable de Bacchus dans les livres sacrés des Hébreux, ni même aucune autre fable, comme le sacrifice d’Iphigénie, celui du fils d’Idoménée, les travaux d’Hercule, l’aventure d’Eurydice, etc.: la quantité d’anciens récits qui se ressemblent est prodigieuse. Comment les Grecs ont-ils mis en fables ce que les Hébreux ont mis en histoire? serait-ce par le don de l’invention? serait-ce par la facilité de l’imitation? serait-ce parce que les beaux esprits se rencontrent? Enfin, Dieu l’a permis; cela doit suffire. Qu’importe que les Arabes et les Grecs aient dit les mêmes choses que les Juifs? Ne lisons l’Ancien Testament que pour nous préparer au Nouveau, et ne cherchons dans l’un et dans l’autre que des leçons de bienfaisance, de modération, d’indulgence, et d’une véritable charité.
BACON (ROGER).
BACON (ROGER).
Vous croyez que Roger Bacon, ce fameux moine du xiii siècle, était un très-grand homme, et qu’il avait la vraie science, parce qu’il fut persécuté et condamné dans Rome à la prison par des ignorants. C’est un grand préjugé en sa faveur, je l’avoue; mais n’arrive-t-il pas tous les jours que des charlatans condamnent gravement d’autres charlatans, et que des fous font payer l’amende à d’autres fous? Ce monde-ci a été longtemps semblable aux petites-maisons, dans lesquelles celui qui se croit le Père éternel anathématise celui qui se croit le Saint-Esprit; et ces aventures ne sont pas même aujourd’hui extrêmement rares.
Parmi les choses qui le rendirent recommandable, il faut premièrement compter sa prison, ensuite la noble hardiesse avec laquelle il dit que tous les livres d’Aristote n’étaient bons qu’à brûler; et cela dans un temps où les scolastiques respectaient Aristote, beaucoup plus que les jansénistes ne respectent saint Augustin. Cependant Roger Bacon a-t-il fait quelque chose de mieux que la Poétique, la Rhétorique, et la Logique d’Aristote? Ces trois ouvrages immortels prouvent assurément qu’Aristote était un très-grand et très-beau génie, pénétrant, profond, méthodique, et qu’il n’était mauvais physicien que parce qu’il était impossible de fouiller dans les carrières de la physique lorsqu’on manquait d’instruments.
Roger Bacon, dans son meilleur ouvrage, où il traite de la lumière et de la vision, s’exprime-t-il beaucoup plus clairement qu’Aristote quand il dit: « La lumière fait par voie de multiplication son espèce lumineuse, et cette action est appelée univoque et conforme à l’agent; il y a une autre multiplication équivoque, par laquelle la lumière engendre la chaleur, et la chaleur la putréfaction »?
Ce Roger d’ailleurs vous dit qu’on peut prolonger sa vie avec du sperma ceti, et de l’aloès, et de la chair de dragon, mais qu’on peut se rendre immortel avec la pierre philosophale. Vous pensez bien qu’avec ces beaux secrets il possédait encore tous ceux de l’astrologie judiciaire sans exception: aussi assure-t-il bien positivement, dans son Opus majus, que la tête de l’homme est soumise aux influences du bélier, son cou à celles du taureau, et ses bras au pouvoir des gémeaux, etc. Il prouve mêmes ces belles choses par l’expérience, et il loue beaucoup un grand astrologue de Paris, qui empêcha, dit-il, un médecin de mettre un emplâtre sur la jambe d’un malade parce que le soleil était alors dans le signe du verseau, et que le verseau est mortel pour les jambes sur lesquelles on applique des emplâtres.
C’est une opinion assez généralement répandue que notre Roger fut l’inventeur de la poudre à canon. Il est certain que de son temps on était sur la voie de cette horrible découverte: car je remarque toujours que l’esprit d’invention est de tous les temps, et que les docteurs, les gens qui gouvernent les esprits et les corps, ont beau être d’une ignorance profonde, ont beau faire régner les plus insensés préjugés, ont beau n’avoir pas le sens commun, il se trouve toujours des hommes obscurs, des artistes animés d’un instinct supérieur, qui inventent des choses admirables, sur lesquelles ensuite les savants raisonnent.
Voici mot à mot ce fameux passage de Roger Bacon touchant la poudre à canon; il se trouve dans son Opus majus, page 474, édition de Londres: « Le feu grégeois peut difficilement s’éteindre, car l’eau ne l’éteint pas. Et il y a de certains feux dont l’explosion fait tant de bruit que, si on les allumait subitement et de nuit, une ville et une armée ne pourraient le soutenir: les éclats de tonnerre ne pourraient leur être comparés. Il y en a qui effrayent tellement la vue que les éclairs des nues la troublent moins: on croit que c’est par de tels artifices que Gédéon jeta la terreur dans l’armée des Madianites. Et nous en avons une preuve dans ce jeu d’enfants qu’on fait par tout le monde. On enfonce du salpêtre avec force dans une petite balle de la grosseur d’un pouce; on la fait crever avec un bruit si violent qu’il surpasse le rugissement du tonnerre, et il en sort une plus grande exhalaison de feu que celle de la foudre. » Il parait évidemment que Roger Bacon ne connaissait que cette expérience commune d’une petite boule pleine de salpêtre mise sur le feu. Il y a encore bien loin de là à la poudre à canon, dont Roger ne parle en aucun endroit, mais qui fut bientôt après inventée.
Une chose me surprend davantage, c’est qu’il ne connut pas la direction de l’aiguille aimantée, qui de son temps commençait à être connue en Italie; mais, en récompense, il savait très-bien le secret de la baguette de coudrier, et beaucoup d’autres choses semblables, dont il traite dans sa Dignité de l’art expérimental.
Cependant, malgré ce nombre effroyable d’absurdités et de chimères, il faut avouer que ce Bacon était un homme admirable pour son siècle. Quel siècle! me direz-vous: c’était celui du gouvernement féodal et des scolastiques. Figurez-vous les Samoyèdes et les Ostiaks, qui auraient lu Aristote et Avicenne: voilà ce que nous étions.
Roger savait un peu de géométrie et d’optique, et c’est ce qui le fit passer à Rome et à Paris pour un sorcier. Il ne savait pourtant que ce qui est dans l’Arabe Alhazen: car dans ces temps-là on ne savait encore rien que par les Arabes. Ils étaient les médecins et les astrologues de tous les rois chrétiens. Le fou du roi était toujours de la nation; mais le docteur était Arabe ou Juif.
Transportez ce Bacon au temps où nous vivons, il serait sans doute un très-grand homme. C’était de l’or encroûté de toutes les ordures du temps où il vivait: cet or aujourd’hui serait épuré.
Pauvres humains que nous sommes! que de siècles il a fallu pour acquérir un peu de raison!
DE FRANÇOIS BACON, et de l’attraction.
SECTION PREMIÈRE.
Le plus grand service peut-être que François Bacon ait rendu à la philosophie a été de deviner l’attraction.
Il disait sur la fin du xvi siècle, dans son livre de la Nouvelle Méthode de savoir: « Il faut chercher s’il n’y aurait point une espèce de force magnétique qui opère entre la terre et les choses pesantes, entre la lune et l’océan, entre les planètes...Il faut ou que les corps graves soient poussés vers le centre de la terre, ou qu’ils en soient mutuellement attirés; et, en ce dernier cas, il est évident que plus les corps en tombant s’approchent de la terre, plus fortement ils s’attirent...Il faut expérimenter si la même horloge à poids ira plus vite sur le haut d’une montagne ou au fond d’une mine. Si la force des poids diminue sur la montagne et augmente dans la mine, il y a apparence que la terre a une vraie attraction. » Environ cent ans après, cette attraction, cette gravitation, cette propriété universelle de la matière, cette cause qui retient les planètes dans leurs orbites, qui agit dans le soleil, et qui dirige un fétu vers le centre de la terre, a été trouvée, calculée et démontrée par le grand Newton; mais quelle sagacité dans Bacon de Verulam, de l’avoir soupçonnée lorsque personne n’y pensait?